‹ Lettres choisis du révérend père Pierre-Jean de Smet de la Compagnie de Jésus [microforme]Chapitre 19 sur 27 · IS · texte numérisé non relu

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on a ôté l'écorce ; il est haut de trente à quarante pieds. Hommes , femmes et enfants s'empressent, par esprit religieux, d'y mettre la main pour l'élever et le planter ensuite en terre, au milieu des acclamations de la tribu.

Après tous ces préparatifs, la cérémonie commence par un discours et des prières adressées au Grand Esprit par le grand prêtre interprète de la tribu réunie. Il le supplie d'accepter leurs offrandes, de les prendre en pitié, de les protéger contre les maladies, les accidents et les malheurs detoute espèce, de leur accorder des chasses abondantes, beaucoup de buffles, de biches, de chevreuils, de grosses-cornes, de cabris, etc., et de vouloir les aider dans leurs guerres et leurs excursions contre les ennemis. Il offre ensuite le calumet ou la pipe de paix au Grand Esprit, au soleil, aux quatre points cardinaux, à l’eau et à la terre, avec des paroles analogues aux bienfaits qu'ils en espèrent obtenir. Il passe ensuite le calumet sacré aux chefs et aux guerriers ; tous en tirent quelques bouffées, que chacun dirige vers le ciel en soufflant et élevantle calumet. La journée se termine par la grande Danse de médecine et une rare variété de cabrioles exécutées en l'honneur des animaux nommés plus haut ; dans ces danses, ils imitent, autant que possible, les cris, les mouvements ou les allures de ces mêmes animaux. Les hommes ‘seuls y assistent.

Le deuxième jour se passe en spectacles ou

représentations. Les jongleurs ou hommes de médecine font leurs tours de passe-passe ou d'escamotage ; quelques-uns paraissent assez habiles pour en imposer à ces âmes simples et crédules, qui voient du merveilleux dans tout ce qu’elles ne peuvent comprendre ; c'est alors , d'après eux, le Petit ou le Grand Wah-kon qui font intervenir leur puissance, selon que la chose leur paraît plus ou moins incompréhensible. La plupart de ces représentations se passent à exécuter de petits tours d'adresse, qui exciteraient à peine, dans un cercle de gens civilisés, le moindre étonnement ou la plus légère hilarité. Pendant l'exécution, les hommes et les femmes accompagnent les jongleurs d'une espèce de psalmodie monotone, qui consiste à bredouiller quelques paroles analogues à la circonstance, et qu'on entend à peine, tant les modulations de leur voix sont peu sensibles.

Le troisième jour, ont lieu des danses et des festins, auxquels tous participent. C'est un spectaele vraiment amusant. Parmi les différents mets, les chiens sont principalement en honneur ; grands et petits, rôtis et bouillis, entiers ou découpés, ils sont à la tête du menu dans ce Grand Festin religieux. On y sert aussi des plats de fruits et de racines, du blé, du maïs, du sucre, etc.

Avant le repas, on voit sur une longue rangée les marmites et les chaudières de la tribu, de toute grandeur et de toute forme, suspendues audessus des feux. Les mets sont distribués ensuite

avec beaucoup d'ordre , car chacun reçoit sa pitance. Tous les convives se mettent à l'œuvre et les portions ont bientôt disparu avec une célérité vraiment surprenante. Chaque sauvage considère comme un strict devoir de faire ample consommation dans ce Grand Festin religieux.

Les Assiniboins ont leurs exercices chorégraphiques particuliers pour cette fête. La plupart d'entre eux dansent quelques rondes et puis s’éloignent du cercle à volonté ; mais une bande de jeunes gens exécute la Grande Danse religieuse et fait un vœu au tonnerre ou Voix du Grand Esprit ; ils se livrent alors à des pirouettes et à des gambades qui durent, sauf de courts intervalles, durant trois jours et trois nuits, sans qu'ils prennent la moindre nourriture ni même le plus léger rafraîchissement. Je tiens ce fait d'un témoin oculaire et digne de foi. Cette cérémonie se pratique dans un esprit de pénitence, ou plutôt de propitiation, afin d'obtenir du Grand Esprit des succès à la guerre. Tous les nouveaux vêtements achetés ou préparés pendant l'hiver, depuis le casque à plumes d’aigle jusqu'aux guêtres et aux mocassins ou souliers brodés en peau, ornent leurs corps pour la première fois dans cette occasion solennelle, et donnent à cette réunion de sauvages une apparence extrêmement burlesque.

Ceux qui ne sont point engagés dans les observances religieuses passent leur temps en jeux et en conversations très-animés.

La fête dure environ dix jours. Avant de se séparer, chacun détruit ou coupe en morceaux l'objet de son sacrifice, de telle manière que personne ne puisse plus s’en servir. C'est le dernier acte de la grande solennité religieuse parmi les Assiniboins ; les bandes se séparent ensuite pour se rendre à leurs chasses respectives.

Ils ont recours encore à quelques autres pratiques superstitieuses dont j'ai pris connaissance pendant ma visite au milieu d'eux, et qui sont assez sirulières pour mériter d'être rapportées.

Le soleil est adoré par la plupart des tribus indiennes, comme la source de la lumière et de la chaleur. Les Assiniboins le considèrent en même temps comme la résidence favorite du Grand Maître de la vie. Ils témoignent au bel astre un grand respect et une profonde vénération , et rarement ils lui adressent à haute voix la parole ; c'est à voix basse qu'ils lui foni leurs prières et leurs supplications. Chaque fois qu'ils allument le calumet, ils lui en offrent les prémices et lancent vers lui leurs premières bouffées.

L'éclipse du soleil est regardée comme le signe avant-coureur de quelque grande catastrophe. Siun jongleur apprend le phénomène un peu de temps auparavant, par l'entremise d'un blanc, il ne manquera pas d'en profiter pour faire valoir ses connaissances ou son intelligence du Wah-kon. Dans ces moments d'éclipse, les sauvages sortent de leurs loges tout armés ; ils déchargent leurs fusils,

tirent leurs flèches en l'air, et poussent des cris et des hurlements effroyables, pour mettre en fuite les ennemis du Maître de la lumière. Leur prétendu succès est suivi de grandes réjouissances.

L'ours est la terreur des Peaux-Rouges par les accidents graves qu'il leur cause, surtout lorsqu'ils le rencontrent dans une épaisse forêt. Chaque année, quelques Indiens perdent la vie ou sont blessés grièvement par ce terrible animal. Ils lui adressent donc aussi des prières et des invocations ; lui font des sacrifices de tabac, de colliers et d’autres objets ; célèbrent des festins en son honneur, pour obtenir ses faveurs et pour apprendre de lui à le vaincre sans accident. La tête d'un ours abattu est souvent conservée dans le camp plusieurs jours ; on la place dans un endroit apparent, ornée de petits morceaux d'écarlate ou de drap rouge, et de plumes coloriées. On lui présente le calumet et on lui demande la faveur de tuer les ours ses confrères sans danger , et de se frotter ensuite de leur belle graisse , enfin de faire un bon régal de leur chair succulente.

Le loup est également honoré parmi les sauvages. Cependant la plupart des femmes ne voudraient à aucun prix travailler sa peau. Le seul motif que j'ai pu découvrir de cette bizarrerie, c'est que quelquefois ces animaux sont atteints de la rage, mordent par conséquent ceux qu'ils rencontrent et communiquent ainsi l’hydrophobie. C'est sans doute pour échapper à cette terrible

maladie et pour éviter la destruction des leurs que les sauvages font des présents au loup et qu'ils lui adressent des supplications et des prières. Dans les autres cas, ils le craignent peu ; il ne fait pas de mal à l'homme, mais il est redoutable au gibier et cause de grands dégâts sous ce rapport, surtout parmi les tout jeunes veaux de buffle, les cabris, les chevreuils, les antilopes, les lapins sauvages, etc.

Le petit loup est en grande vénération parmi les Assiniboins. Il s'approche d'ordinaire du camp pendant la nuit; dès qu'un sauvage entend ses cris, il en compte avec grand soin le nombre, fait attention s'ils sont vifs ou lents, forts ou faibles, et de quel point de l'horizon ils viennent. Ses remarques sont ensuite livrées à la discussion parmi les hommes de médecine, qui en tirent tant bien que mal des pronostics. Le petit loup est venu leur annoncer, pour le lendemain, soit une visite d'amis, soit une attaque des ennemis, ou une grande abondance de buffles. On détermine de quel côté arriveront ces buffles, ces ennemis, ces amis : quel sera leur nombre, etc. Très-souvent les Indiens règlent leurs mouvements et leurs marches sur de pareils augures. Et si, parfois, une rencontre a lieu conformément à l'explication donnée des cris du petit loup, un grand festin a lieu pour célébrer le mérite du jeune carnassier.

La croyance à l'existence des esprits ou aux revenants est très-profonde et très-commune parmi

lestribus de tous ces parages. Bien souvent les sauvages m'ont affirmé sérieusement avoir rencontré des revenants, et s'être promenés et entretenus avec eux. Ils soutiennent même que presque chaque nuit on peut les entendre près des endroits où des morts ont reçu la sépulture. Le bruit qu'ils font, disent-ils, ressemble à des sifflements ; quelquefois ils contractent leur corps en tous sens, commeil arrive aux personnes attaquées d'épilepsie. Peu d'hommes auraient le courage d'entrer seuls la nuit dans un cimetière, à moins qu'il n'y eût quelque objet de grande valeur à gagner ; dans ce cas la cupidité l'emporterait sur la peur. Une femme n'oserait jamais entreprendre une telle équipée., Les Assiniboins tiennent beaucoup à l'usage de s'assembler, une ou deux fois dans le courant de l'année, autour de la dépouille de leurs proches parents. Ces restes mortels sont placés sur des échafaudages élevés de sept à huit pieds au-dessus du sol. Les sauvages appellent les défunts par leurs noms et leur présentent des mets bien cuits, qu'ils placent à côté d'eux. Ils ont soin toutefois de consommer eux-mêmes les meilleurs morceaux, à limitation des anciens prêtres des idoles, qui offraient à leurs fausses divinités le cœur, le sang, les nerfs et les morceaux aäurs à digérer , et faisaient honneur eux-mêmes à tout ce que l'animal sacrifié offrait de plus délicat. Les funérailles parmi les Indiens se terminent par des pleurs, des macérations, des cris, des hurlements de la part

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de tous ceux qui y assistent ; on s'arrache les cheveux, on se fait des entailles dans les jambes ; le calumet enfin est allumé : c'est l'alpha et l'oméga de toutes leurs cérémonies. Ils le présentent aux mânes des morts et les supplient de ne point faire de mal aux vivants. Souvent, dans leurs festins et dans leurs voyages, et même à de grandes distances, ils envoient aux morts des bouffées de tabac et brûlent en leur mémoire quelques petits morceaux de chair en guise de sacrifice.

Le culte assiniboin comprend encore bon nombre de pratiques d'une grande variété, qu'il serait trop long d'exposer dans tous leurs détails.

J'ajouterai toutefois, comme particularité remarquable , que chaque sauvage qui se considère comme chef et guerrier possède ce qu'il appelle son Wah-kon ou Manitou, dans lequel il place toute sa confiance. C'est un oiseau empaillé, la peau d’une belette, l'osselet, la griffe, la dent de quelque animal , une pierre quelconque, ou une figure fantastique représentée par de petits grains comme qui dirait d'un chapelet, ou un petit tableau grossièrement peint, etc. Ces amulettes outalismans les accompagnent dans leurs expéditions : à la guerre comme à la chasse, ils ne les quittent jamais. Dans toutes les difficultés et dans tous les périls, ils invoquent la protection et l'assistance de leur Wah-kon, comme si ces espèces d’idoles pouvaient les préserver des malheurs. Si quelque accident arrive à l’idole ou au charme, si on la brise ou qu'on

la perde, c'est assez pour arrêter dans son expédition le chef ou le guerrier le plus intrépide et lui faire abandonner l'entreprise la plus importante dans laquelle il puisse se trouver engagé. Ils ont la conviction que toute aide doit leur venir du Grand Esprit ; mais, comme ils ne peuvent ni le voir ni le toucher, c'est par l'entremise de leur idole tutélaire et favorite qu'ils invoquent l’Être suprême. S'il arrive, quoique le cas soit très-rare, qu'un individu fasse profession de ne croire. à aucune espèce de Wah-hon, il est regardé avec mépris, à peu près comme l'est un infidèle ou un athée dans un pays catholique ; on le montre au doigt et on l'évite.

Quant à la vie future, les Assiniboins croient que les âmes des morts émigrent vers le sud, où

climat est doux, où le gibier et surtout les vaffles sont très-nombreux, où les lacs et les rivières sont remplis de poissons, où les plaines et les forêts donnent une abondante variété de fruits et de racines. Leur enfer, c’est le revers de cette médaille : les malheureux y vivent au milieu des neiges et des glaces, dans un dénûment complet de toutes choses. On trouve cependant, parmi ces Indiens, des individus qui considèrent la mort comme la simple cessation de toute vie et de tout mouvement, et ne voient rien au delà. A cause de l'incertitude qui règne parmi eux quant aux deux systèmes, ils ne semblent attacher aucune importance ni à l'un ni à l’autre. Ils en parlent

peu et rarement ; ils communiquent toutefois leurs opinions aux blancs qui s'en informent et dans lesquels ils ont confiance.

Les principes moraux des Assiniboins sont en petit nombre. Leurs idées sur le bien et le mal sont très-peu précises. Ils paraissent respecter la position individuelle.ou sociale établie parmi eux. La peur, dans presque toutes les occasions, gouverne et détermine l'action du sauvage. S'il soupçonne avec quelque fondement qu'un autre veut attenter à ses jours, il saisit la première occasion pour tuer son ennemi, s’il le peut faire sans danger pour lui-même. Ce cas n'est point considéré comme un homicide , mais plutôt comme une légitime défense. Le crime de meurtre proprement dit leur est inconnu ; ils ne tuent jamais que lorsqu'ils sont en querelle, pour se venger ou pour se défendre ; la coutume chez eux justifie l'acte. Agir autrement serait regardé comme un acte de folie.

Le vol, chez les Assiniboins, n’est jugé infâme et honteux que quand il est découvert. Dans ce cas la honte et l'infamie sont plutôt attachées à la maladresse du voleur, qui a mal pris ses mesures. Les vieilles femmes sont reconnues comme les plus adroites voleuses du pays ; néanmoins on peut dire que les hommes manquent rarement l'occasion d'enlever un objet quelconque , dès qu'il peut leur être utile.

L'adultère est puni de mort dans presque tous les cas. Le séducteur échappe rarement au châti-

ment si le mari et sa famille ont la force et le courage d'exécuter la loi; ce qui rend le crime assez peu commun. La femme est tuée parfois ; toujours elle sst sévèrement punie : le mari lui fait couper les cheveux à ras, et en outre barbouiller le visage d'une forte couche de vermillon mêlé de graisse d'ours. Elle est ensuite promenée sur un cheval, auquel on a coupé !a queue et la crinière, et qui est aussi vermillonné. Un vieillard la suit dans tout le camp et proclame à haute voix son intidélité. Il la remet enfin entre les mains de ses propres parents, qui reçoivent la coupable après lui avoir administré une bonne bastonnade. C'est la peine la plus dégradante à laquelle une femme puisse être soumise.

Un Assiniboin n'a aucun scrupule de commettre un mensonge lorsqu'il peut en tirer bon parti; il mentira peu souvent par plaisanterie. Sous le rapport du vol, du mensonge et de l'adultère, les Assiniboins différent des sauvages qui habitent les montagnes Rocheuses, surtout des Têtes-Plates et des Pends-d'Oreilles, qui ont ces vices en horreur. Je ferai observer que les Assiniboins ont été en relation avec les blancs depuis longues années.

Les faux serments, surtout lorsqu'ils sont solennels, sont rares parmi les Indiens. L'objet par lequel les Assiniboins jurent sont le fusil, la peau d'un serpent à sonnettes, les griffes d’un ours, le propre Wah-kon du sauvage qu'on interroge. Ces différents objets sont placés devant lui et il dit : « En

cas que je trahisse la vérité, je désire que mon fusil se décharge et me tue, que le serpent me morde, que l'ours déchire ma chair et me dévore, que mon Wah-kon m'apporte toujours malheur. » Le cas où un faux serment pourrait sauver la vie au sauvage est le seul où il serait tenté de le faire. Dans les circonstances extraordinaires, qui demandent des promesses formelles, les sauvages prennent le tonnerre à témoin de leur résolution d'accomplir la chose proposée et acceptée.

Tout le vocabulaire de la langue assiniboine et siouse ne contient qu'une seule parole qui puisse être considérée comme outrageante ou comme une espèce d'imprécation ; ce mot exprime le souhait que la personne ou la chose dont on parle « ait ur: vilaine apparence, » comme on dirait en français : monstre, et en flamand : leelyke beest. Le nom du Grand Esprit n'est jamais prononcé en vain , mais toujours avec toutes les marques du plus grand respect et de la plus haute vénération. Sous ce rapport, le langage du pauvre Indien est bien plus noble et plus relevé que celui d'un bon nombre d'habitants de nos grandes villes civilisées, qui semblent toujours avoir au bout de la langue des jurons, des imprécations, des blasphèmes , ou qui mélent à toutes leurs conversations le nom du Seigneur. Un homme pareil inspirerait ici de l'horreur ; il serait un sujet de terreur parmi les sauvages.

Les Sioux ou Dacotahs, dont les Assiniboins

sont ne branche, prétendent que le tonnerre est un grand oiseau, et que le bruit sourd qu'il fait entendre est causé par un nombre immense de jeunes oiseaux. Le grand oiseau, disent-ils, frappe le premier coup et les jeunes le répètent ; c'est la cause de la durée des coups qui se succèdent. Le Sioux dit que ce sont les jeunes tonnerres ou jeunes oiseaux qui font le mal, comme de jeunes étourdis qui n'écoutent jamais le bon conseil ; le vieux tonnerre ou grand oiseau est sage et bon : il ne tue jamais et ne fait de mal à personne.

Les Assiniboins craignent beaucoup le; chauvessouris. Si elles viennent à voler près de la tête d'un homme, c'est un mauvais présage.

Le feu follet excite aussi leur frayeur : l'homme qui en voit pendant la nuit est persuadé que la mort va enlever quelque membre chéri de sa famille.

Ils croient aux rêves : d’après eux, les bons rêves viennent d'un esprit qui les aime et qui veut leur donner de bons avis ; les mauvais rêves , le cauchemar surtout, les rendent tristes et mélancoliques, leur font craindre que des malheurs ne leur arrivent.

Dans une famille indienne , il ne se passe pas un jour sans que quelqu'un ait vu ou entendu quelque chose de mauvais augure ; ce qui excite toujours beaucoup d'inquiétude : leurs idées et leurs croyances superstitieuses font leurtourment.

Agréez, etc, P. J. DE SMET, $. d.

P. S. Je vous enverrai dans peu de jours quelques notions sur la chasse des Indiens, et une description de la grande chasse aux buffles , faite dans un enclos ou parc, parmi les Assiniboins ; si la chose est possible , j'y ajouterai un dessin pour vous aider à comprendre ce que j'essayerai de vous décrire.

Le thermomètre de Fahrenheit est ici à 96° (1)

(1) FaRENHEIT (Gabriel-Daniel) naquit à Dantzick, en Prusse, en 1686. Très-jeune encore, il quitta le commerce pour se livrer aux sciences physiques. Après avoir parcouru l’Allemagne et l’Angleterre, il vint s'établir en Hollande où il eut pour professeur et pour ami l’illustre ’s Gravesande, C'est là qu'en 1720 il donna plus de précision aux thermomètres en substituant, dans leur construction, le mercure à l'alcool. Il

rendit compte de ce perfectionnement dans sa Dissertation sur les thermomètres, en 1724. Vers la même époque il imagina le thermomètre qui porte son nom, et qui est encore le plus usité en Angleterre, en Amérique et en Allemagne. Cet instrument diffère de celui de Réaumur par sa graduation, qui compte 212 degrés, et par son point de départ (32°), pour lequel il prit le degré de froid obtenu artificiellement par un mélange à parties égales de selammoniacet de glace. Fahrenheit inventa encore l’aréomètre à poids variable et à volume constant, dit aréomètre de Fahrenheit. Enfin, il établis en Hollande une rachine pour le desséchement des contrées exposées aux inondations, et obtint pour cette nouvelle invention un brevet, dont sa mort, arrivée en 1740, l’empêcha de profiter. -- Encycl. du XIX° siècle.) |

La température dont il s’agit ici, soit 96° Fahrenheit, correspond à 35 5/9 centigrades, ou à 28 49 Réaumur.

102 Fahrenheit équivaut à 380 89 centigrades, ou à 31° lÿ Réaumur. — (Note de la présente édition.)

et même à 102 ; je crains que mon style ne s'en ressente. Les chaleurs sont telles, qu'un grand nombre de personnes tombent mortes dans les rues.

Cincinnati, collége Saint-François Xavier, 3 août 1854.

D'après ma promesse, je vais vous entretenir de la chasse indienne. Si je réussis à rendre ma n ration claire, je m'en réjouirai et je ne me repentirai pas d'y avoir mis du temps.

Être bon chasseur et bon guerrier, voilà les deux qualités qui constituent le grand homme par excellence chez toutes les tribus nomades de l'Amérique septentrionale. Je me borneraï à vous parler de la première.

La chasse absorbe toute l'attention du sauvage. La connaissance qu’il a acquise, par une longue expérience, de la nature et de l'instinct des enimaux, est vraiment merveilleuse ; il s'en occupe

dès sa tendre enfance. Dès qu'il est capable de manier un petit arc, c'est la première arme que son père lui met entre les mains, pour lui apprendre à tirer aux oiseaux et aux petits animaux. Les jeunes Indiens sont initiés de bonne heure à tous les stratagèmes ; on leur apprend avec autant de soin à s'approcher du gibier et à le tuer, qu’on en met, dans une société civilisée, à apprendre aux enfants les éléments de la lecture, de l'écriture, de l’arithmétique.

Un bon chasseur indien connaît les habitudes de tous les quadrupèdes auxquels on peut donner la chasse ; il sait les endroits qu'ils fréquentent de préférence ; il est essentiel qu'il sache distinguer l'espèce de nourriture qu'un animal recherche le plus, et le temps favorable auquel il quitte son gîte pour l'obtenir. Le chasseur doit être au courant de toutes les précautions à prendre pour trom- »er l'oreille attentive et les instincts de ses futures victimes ; il doit pouvoir apprécier la trace d’un animal qui vient de passer, le temps qui s'est écoulé depuis son passage, et la direction qu'il a prise. L'atmosphère, les vents, les pluies, les neiges, les glaces, les forêts, l’eau sont les livres que lit l'Indien, qu'il consulte et qu’il examine, lorsqu'il quitte sa loge pour aller faire une chasse ou une traque.

Les tribus nomades subsistent principalement par la chasse : la chair des animaux leur procure la nourriture, et les peaux leur fournissent le

vêtement. Avant l'arrivée des blancs, la manière de tuer le gibier était très-simple ; elle consistait ordinairement en stratagèmes et en piéges que les sauvages tendaient aux animaux. Ils ont recours encore aujourd'hui à leur ancienne méthode, surtout dans la chasse des grands ruminants , lorsqu'ils n’ont point de chevaux capables de les poursuivre, et qu’il leur manque de la poudre et du plomb.

La trappe pour prendre les bisons dans un enclos ou parc est une de leurs méthodes primitives et peut-être la plus remarquable dans son exécution ; elle demande beaucoup d'adresse et de ponctualité ; elle donne une haute idée de la sagacité, de l'activité et de la hardiesse du sauvage. Comme dans toutes les occasions importantes, les jongleurs naturellement sont consultés et la chasse est précédée d’une grande variété de pratiques superstitieuses. J’ai été témoin d'une de ces scènes ou cérémonies au pied des montagnes Rocheuses ; elle mérite, je pense, d'être rapportée dans ses détails ; je vais tâcher de vous en faire le récit fidèle.

C'est un fait assez connu que les bisons parcourent les grandes plaines de l'Amérique en bandes ou troupeaux de plusieurs centaines, et même de plusieurs milliers. Dans presque tous mes voyages, j'ai vu souvent de mes propres yeux, d'aussi loin que je pouvais distinguer quelque chose dans ces immenses prairies, un nombre considérable de ces nobles animaux se

mouvoir lentement comme un seul troupeau et dans une même direction, broutaänt l'herbe à mesure qu’ils poursuivaient leur route. Ils avaient une apparence effrayante ; leurs énormes têtes velues surtout inspirent la terreur à ceux qui ignorent les habitudes pacifiques de ces excellents quadrupèdes. Telle est leur timidité qu'un seul homme peut mettre en fuite des bandes entières, quel qu'en soit le nombre. Quand les bisons se mettent à fui:, le bruit de leurs pas précipités et de leurs beuglements, au milieu des nuages de poussière qu'ils soulèvent dans leur course, ressemble au murmure sourd d’une tempête, mêlée de coups de tonnerre, dont l'écho s’affaiblit à mesure que l'orage s'éloigne. La chair de ces animaux est très-estimée et très-nourrissante, elle est comme le pain quotidien des tribus indiennes qui habitent les grandes plaines.

Une tribu qui a peu d'armes à feu, presque pas de chevaux pour suivre la piste des animaux, qui manque de provisions pour subsister et de robes pour se vêtir (et telle était la condition de nos Assiniboins), doit nécessairement recourir à la chasse primitive, et employer pour se nourrir l’ancienne méthode, qui existe ici de temps immémorial.

Les sauvages que j'ai vus occupés à cette chasse étaient campés dans un endroit choisi pour la construction d'un parc ou enclos. Le camp dont je parle se composait d'environ trois cents loges, ce qui représente deux à trois mille âmes. On avait

fixé pour emplacement le voisinage d'une chaîne de collines, dont la pente douce formait une belle et immense nappe de verdure ; toutes les loges y furent dressées. En face des coteaux, s'étendait une vaste plaine.

Aussitôt après l’instaHation des loges terminée, un grand conseil est convoqué ; tous les chefs et les chasseurs y assistent. On désigne en premier lieu une troupe de guerriers chargés d'empêcher les sauvages de quitter le camp, seuls ou en bandes détachées, de peur que les bisons ne soient inquiétés et ne s'éloignent du campement. La consigne est très-sévère sous ce rapport: non-seulement tous les Indiens doivent s'y conformer, mais elle atteint aussi les voyageurs, quand même ils ignoreraient qu'une chasse au parc doit avoir lieu. S'ils font lever ou s’ils effrayent les animaux, même par accident, ils sont encore punissables ; toutefois les sauvages du camp qui transgressent la loi sont punis avec plus de rigueur. Leurs fusils, leurs . arcs, leurs flèches sont brisés, leurs loges coupées par morceaux, leurs chiens tués, toutes leurs provisions et toutes leurs peaux enlevées. S'ils ont l'audace de se refuser à subir la punition , ils sont fouettés avec le rotin, et reçoivent des coups de bâton ou de massue; ce supplice se termine souvent par la mort des malheureux patients. Quelqu'un qui mettrait le feu à la prairie, soit par mégarde, soit par imprudence , ou qui aurait contribué d'une manière quelconque à faire fuir les animaux,

n'échapperait pas à une vigoureuse bastonnade.

Dès que le règlement est promulgué, on commence à construire le parc ou l’enclos. Toutle monde y travaille avec ardeur et avec joie, car c'est une affaire de la plus haute importance, et d'où dépend la subsistance d’un grand nombre d'individus pour plusieurs mois de l'année. Le parc a une superficie ‘ d'environ un arpent ; pour le clôturer en forme de cercle , les sauvages plantent en terre et fixent fortement des poteaux, dont ils remplissent les intervalles avec des bûches, des branches sèches, de gros blocs de pierre, de la terre, des broussailles, en un mot avec tout cé qu'ils peuvent trouver dans le voisinage. L'espèce de palissade qui constitue ce cercle n’a qu'une seule ouverture ou, si l'on veut, qu'une sortie étroite. Devant cette ouverture, est une pente de quinze à vingt pieds, qui s'étend entre deux coteaux ; la pente va s'élargissant à mesure qu'on s'éloigne du cercle ; sur les -deux bords ou lisières de cette pente, on établit encore de longues et fortes barricades qui s’étendent au loin dans la plaine (1).

Dès que tous les préparatifs sont achevés, les sauvages choisissent le grand maître des cérémonies et du parc. C'est généralement un vieiilard, un personnage distingué, qui appartient à la bande du Wah-kon (ou incompréhensible), et qui s’est rendu fameux dan l’art de la jonglerie. On sait que les Indiens la regardent comme une science surna-

(1) Voici le plan de cette construction , d'aprés un des-

turelle. Ce vieux sorcier est jugé le plus capable de décider du moment opportun de faire entrer les bisons dans le piége, et il a seul tout le pouvoir requis pour mettre la grande chasse en mouvement. Il plante le mât de médecine au centre du parc et y attache les trois charmes qui doivent attirer les animaux vers cette direction, c'est-à-dire, un morceau de drap écarlate d’une ou de deux aunes, un rouleau de tabac et une corne de buffle. Chaque matin, à la pointe du jour, il bat du tambour, entonne ses chants de conjurations, consulte son Wah-kon privé et les Manitous, ou esprits qui guident les animaux, pour connaître si le moment favorable est arrivé.

On met à sa disposition quatre individus ou

sin envoyé par le R. P.

De Smet.

ABC. Parc.

D. Ouverture.

E. Pente.

A Fet C G. Lisières ou bords de la pente et barricades.

H. Mât de médecine.

coureurs, choisis parmi les plus habiles. [ls vont chaque jour à la découverte des bisons et lui rapportent fidèlement le résultat de leurs observations : ils disent à quelle distance du camp les animaux se trouvent, quel est à peu près leur nombre, et dans quelle direction ils marchent. Ces coureurs font souvent trente à cinquante milles en divers sens. Dans toutes leurs courses, ils prennent avec eux une balle de Wah-kon, que le grand maître leur confie ; elle est faite de poils de buffle et couverte d’une peau. Si les coureurs jugent que le moment d'ouvrir la chasse est arrivé, ils envoient aussitôt l'un d'entre eux au grand maître , avec la balle et les bonnes nouvelles. Aussi longtemps que cette balle mystérieuse est en route, le maître des cérémonies ne peut prendre aucune nourriture ; et il prolonge son jeûne rigoureux quelquefois pendant plusieurs jours ; de plus, tant que dure la chasse, il ne touche à aucune viande, ni à aucun mets qui ne soit trouvé ou ne provienne de quelque animal tué dans le parc même. On reste quelquefois un mois et davantage à attendre le moment propice pour commencer la grande opération de chasse ; le grand maître alors se trouve réduit à de bien petites rations, à moins qu'il ne prenne des arrangements avec sa conscience et qu’il ne mange furtivement pendant la nuit. C’est probablement ce qu'il fait, car généralement il ne paraît pas plus souffrir du jeûne que ses subordonnés du camp.

Supposons maintenant que tout soit prêt et que

le temps paraisse propre à la traque. Le grand maître bat le tambour et annonce la nouvelle que les « bisons sont en grosses bandes à la distance de quinze ou vingt milles ; que le vent est favorable et vient directement de l'endroit où sont les animaux ! » Aussitôt tous les cavaliers montent leurs coursiers ; les piétons, armés d'arcs et de flèches, de fusils, de lances, prennent leurs positions, formant deux longues rangées, depuis l'extrémité des deux barricades qui, partant de l'entrée du parc, s'avancent dans la plaine ; ils prolongent ainsi les lignes de cette vaste enceinte. Lorsque les piétons sont placés à une distance de dix ou quinze pieds les uns des autres, les cavaliers continuent à tenir les mêmes lignes, qui s'étendent fort au loin, en sorte que le dernier chasseur à cheval se trouve probablement à deux ou trois milles du parc, et est à peu près à une même distance du dernier chasseur de l’autre ligne dans une direction transversale. Si les hommes viennent à manquer , les femmes et même les enfants comblent les lacunes. Après la formation de ces deux lignes immenses, un seul Indien, monté sur le meilleur coursier du camp, est envoyé, sans armes, dans la direction et à la rencontre des bisons. Il s’en approche, contre le vent, avec la plus grande précaution , jusqu'à la distance d'environ cent pas ; se couvrant alors d'une grande peau de buffle, le poil en dehors, il enveloppe son cheval autant qu'il le peut, et imite le cri plaintif d'un veau de bison. Ce cri attire,

comme par enchantement, l'attention de tous les animaux ; au bout de quelques secondes, plusieurs centaines d'entre eux se dirigent vers le cavalier ou veau farceur. Ils arrivent d'abord à pas lents, ensuite au trot, enfin au galop. Le cavalier ne cesse de répéter les cris du veau et dirige sa course vers le parc, ayant soin de se tenir toujours à la même distance des bisons qui le suivent. Lui seul, grâce à cet habile stratagème, conduit l'innombrable troupeau par tout l'espace qui le sépare de ses compagnons, qui sont sur le qui-vive , brûlant d’ardeur et d'impatience de commencer le mouvement ou l’action. Dès que les bisons sont arrivés dans l'enceinte comprise entre les extrémités des deux lignes, la scène change subitement : tout devient empressement et furie. Les chasseurs à cheval s'élancent de part et d'autre à bride abattue, et vont se rejoindre derrière les bisons. L’entrain des sauvages se communique aux animaux déroutés et effrayés qui essayent de s'échapper dans diverses directions ; alors en même temps se montrent les piétons. Les bisons, se voyant enfermés et entourés de toute: parts, sans issue possible, excepté par la seule ouverture qui donne entrée dans le parc circulaire et qui est devant eux, se mettent à pousser des beuglements et des mugissements effroyables , et s'élancent en avant à toute vitesse. Les lignes des chasseurs se resserrent graduellement, à mesure que moins d'espace leur est nécessaire ; la masse

des bisons et les groupe: des chasseurs deviennent ainsi de plus en plus compactes. À ce moment, les Indiens commencent à décharger leurs fusils, à tirer leurs flèches, à lancer leurs dards. Beaucoup d'animaux tombent sous leurs coups avant d'atteindre le parc ; le plus grand nombre toutefois se rue vers l'entrée. Ils ne s’aperçoivent que trop tard du piége qui leur est tendu ; les plus avancés tentent de revenir sur leurs pas, mais la foule effrayée qui les suit les force de s'avancer, et ils se précipitent pêle-mêle dans l'enclos, au milieu des hourras et des cris de joie de toute la tribu, et des décharges répétées des armes à feu.

Dès que les animaux sont claquemurés dans le parc, on en ferme l'entrée et on les tue à coups de flèches, de lances et de dards. Les hommes, les femmes et les enfants, au comble du bonheur par le succès de la chasse et du carnage des bisons, prennent part à la grande boucherie, et commencent à écorcher et à découper les animaux. Pour les voir se livrer à cette révoltante opération, il faut être un peu fait à leurs mœurs et à leurs habitudes , sans quoi on ne pourrait s'empêcher d'en éprouver du dégoût. Pendant qu'ils dépècent, coupent et taillent, les femmes et les enfants dévorent, tout crus etencore chauds, les foies, les rognons, le cerveau, etc. ; ils se barbouillent le visage, le cou, les cheveux, les bras et les jambes avec le sang des animaux tués ; de tous côtés on n'entend que des clameurs confuses ; on crie à tue-tête, on s'emporte,

on se querelle, on se bat. C'est un spectacle unique et pittoresque au possible ; une scène vraiment de sauvages, une sorte de pandémonium, impossible à décrire.

Dans la chasse que j'ai essayé de vous dépeindre et à laquelle j'ai eu l'honneur d'assister, plus de six cents bisons furent tués.

Après l'abattage des animaux, les peaux et les chairs, soigneusement mises en différents tas, sont divisées entre les familles d’une manière proportionnelle au nombre de membres qui les composent. Les quartiers sont ensuite coupés en tranches et séchés ; les os pilés après qu’on en a extrait la graisse. Les chiens reçoivent aussi leur part du festin et dévorent tout ce qui reste sur le sol de l'arène. Deux jours après la chasse, tout vestige de ce grand carnage a disparu.

Avant de se séparer et de quitter le campement, les sauvages passent encore plusieurs jours ensemble en festins et en réjouissances. Un de Keyser ou un Verboeckhoven devrait pouvoir assister à une de nos scènes si animées du grand désert; il y trouverait le sujet d’un splendide tableau ; la petite esquisse qui accompagne ma description ne peut vous en donner qu'une faible idée.

Un ancien proverbe dit : « qu'une moitié de la terre ne sait pas comment vit l’autre. » Les sauvages de l'Amérique, qui vivent seulement de ce que la nature leur donüe, peuvent dans tout cas en dire autant. Les troupeaux innombrables de

bisons qui parcourent leurs vastes plaines servent d'aliment quotidien à toutes ces tribus nomades du grand désert.

Les Soshocos sont considérés comme la plus infime des races indiennes de ce vaste continent. Les Américains les appellent les pauvres diables, et les voyageurs français et canadiens les distinguent par la dénomination de dignes de pitié. Ils parcourent les plages désertes et stériles d'Utah , de la Californie, et la partie des montagnes Rocheuses qui s'étend dans l'Orégon. Dans mes missions et mes nombreux voyages, j'ai rencontré plusieurs fois des familles entières de ces pauvres Soshocos ; ils sont vraiment misérables. J'ai eu le bonheur de baptiser plusieurs de leurs enfants malades ou plutôt qui étaient sur le point de mourir.

Tandis que les sauvages des »laines , qui se nourrissent de la chair des animaux, sont grands, robustes, actifs et généralrment bien vêtus avec des peaux d'animaux , le Soshoco , au contraire , qui mange principalement des sauterelles et des fourmis, est un être assez petit, chétif, faible, maigre, à peine habillé ; il inspire naturellement le dégoût à ceux qui traversent les contrées arides qu'il occupe.

Après vous avoir donné la description de la chasse grandiose aux bisons parmi les Assiniboins, je veux vous montrer le revers de la médaille, en vous faisant connaître la chasse aux sauterelles qui se pratique chez les Soshocos. Elle vaut la peine d’être mentionnée, ne fût-ce qu'à titre de contraste.

Une grande partie du territoire soshoco est sablonneuse et stérile, couverte d’absinthes, grande et petite, et d'artémises ; les sauterelles y fourmillent ; ce sont ces lieux que les pauvres Soshocos fréquentent. Lorsqu'ils sont assez nombreux, ils font la chasse ensemble. Ils commencent par pratiquer une excavation de dix à douze pieds de diamètre sur quatre à cinq pieds de profondeur ; ils s'arment de longues branches et entourent un champ de trois à quatre arpents, plus ou moins, d'après le nombre des personnes engagées. Ils se placent à une distance d'environ vingt pieds les uns des autres ; toute leur opération ensuite consiste à frapper la terre pour effrayer et faire lever les sauterelles. Ils les poursuivent enfin en s’approchant peu à peu du centre, où a été creusé le trou pour recevoir les insectes. La quantité de sauterelles est si considérable que trois ou quatre arpents en fournissent assez pour remplir le réservoir.

Les Soshocos s'arrêtent dans un même endroit aussi longtemps que durent leurs provisions. Que voulez-vous ! ils ont leur goût comme les autres : quelques-uns mangent ces locustes en soupe ou potage; d’autres les écrasent et en font un pâté, qu'ils durcissent au soleil ou au feu ; il er ?st qui les croquent ditféremment, c'est-à-dire que, prenant des baguettes pointües avec lesquelles ils enfilent les plus grosses sauterelles, ils plantent ensuite ces baguettes en terre autour du feu,

et à mesure que les orthoptères se trouvent assez rôtis, les pauvres Soshocos s’en régalent jusqu'à ce qu'il n’en reste plus un seul.

Ils passent ainsi d’un endroit à un autre. Quelquefois ils rencontrent quelques lapins et des côqs de bruyère, mais rarement un chevreuil ou d'autres animaux. |

La différence de condition entre l’'Indien des plaines et le Soshoco est vraiment frappante, mais celui-ci, tout pauvre et misérable qu'il est, reste très-attaché au sol natal, comme les Hottentots.

Je quitterai bientôt Cincinnati pour me rendre à Louisville dans le Kentucky et ensuite à Saint- Louis. Si le temps me le permet, je continuerai de vous communiquer. les notes de mon carnet indien, d’après le désir que vous m'en avez exprimé. Je pourrai vous donner entre autres choses la relation d'une expédition de paix, envoyée de la part de la nation des Corbeaux versles Pieds-Noirs. J'ai recueilli les faits sur les lieux mêmes et Je vous en exposerai les détails curieux aussi fidèlement que je le pourrai.

C'est dans les idées religieuses et superstitieuses des sauvages, dans les expéditions de chasse et de guerre qu'on découvre le mieux leur caractère et leurs mœurs.

Agréez , etc.

P. J. DE SMET, S. J.

Université de Saint-Louis, août 1854.

Je vous ai parlé de la chasse aux bisons parmi les Indiens du Grand Désert, je viens vous entretenir aujourd’hui de quelques observations générales sur leurs guerres, et surtout de ce que j'ai appris concernant une malheureuse expédition de paix, lors de ma dernière visite parmi les Corbeaux. |

Le succès à la guerre est le nec pius ultra de la gloire du sauvage. L'ambition de devenir un grand guerrier absorbe toute son attention, tous ses talents, excite seule toute sa bravoure ; elle est la raison des souffrances volontaires même qu'il

* s'impose. Ses jeûnes, ses longues courses, ses soi-

disant pénitences ou macérations, ses observances superstitieuses, n'ont pas d'autre but. Porter la plume d’aigle, emblème de la vaillance, est pour lui le plus grand honneur, le plus riche et le plus bel ornement ; car elle prouve qu'il s'est déjà distingué à la guerre. Généralement à l’âge de seize ou dix-huit ans, après son premier essai de jeûne et après avoir choisi son manitou, ou esprit tutélaire, le jeune Indien va se joindre aux partis de guerre, qui sont composés uniquement de volontaires.

Un chef ou partisan qui a l'intention de former un parti se présente au milieu du camp, un cassetête à la main et le corps peinturé de vermillon, symbole du sang. Il entonne son hymne guerrier ; ces sortes de chants sont généralement courts. Le partisan raconte avec emphase ses hauts faits, vante son ardeur patriotique et militaire, et expose les sentiments et les motifs personnels qui le portent à la vengeance. Le chant est accompagné du son d'un grossier tambour et de l'agitation du sischiquoin, ou gourde remplie de petits cailloux. Le sauvage frappe ensuite fortement la terre du pied, comme s’il était capable de faire trembler l'univers entier. Tous les jeunes gens l’écoutent avec la plus sérieuse attention, et ceux qui se lèvent pour se joindre à lui deviennent dès lors volontaires du parti ; eux, à leur tour, entonnent une chanson de guerre, et cette cérémonie tient lieu d’un engagement solennel, dont personne ne saurait honorablement se dégager. Chaque volontaire ainsi

enrôlé s'arme et se pourvoit lui-même de tout ce dont il aura besoin pendant l'expédition.

La considération publique, parmi les Indiens , paraît être mesurée pour chaque individu à sa valeur guerrière ; c'est un point important : La narration de leurs aventures et de leurs actes de bravoure, leurs danses, leurs cérémonies religieuses, les discours des orateurs dans les assemblées , tout ce qui peut enflammer l'esprit du sauvage se rapporte à l'idée de se distinguer un jour à la guerre. C’est sa marotte.

Il me reste à vous parler des Corbeaux. Cette nation est considérée comme la plus vaillante de toutes les tribus du nord-ouest de l'Amérique. Elle compte environ quatre cent quatre-vingts loges, à dix personnes par loge, et occupe toute la vallée de la Roche-Jaune, principalement les régions qui se trouvent à la base de la première rangée des Montagnes-au-Vent, ou Côtes Noires, et des montagnes Rocheuses. C'est une des plus belles races du désert ; ils sont grands, robustes et bien formés, leurs yeux sont perçants et décèlent de la hardiesse, leur nez est aquilin et leurs dents sont blanches comme l'ivoire. Supérieurs en intelligence à tous leurs voisins, ils les surpassent aussi dans le culte du Wah-kon , c'est-à-dire , dans les cérémonies superstitieuses qui président à tous leurs mouvements et à toutes leurs actions. Voici un détail qui prouve à l'évidence la vérité de mon assertion. J'y ai donné moi-même occasion.

En 1840, je rencontrai les Corbeaux pour la première fois, dans la vallée de la rivière Grosse- Corne, grand tributaire de la Roche-Jaune. En ma qualité de Robe-Noire, ils me reçurent avec toutes les démonstrations du plus grand respect et de la joie la plus sincère. J'avais avec moi une provision d’allumettes chimiques dont je me servais pour allumer ma pipe et le calumet employé au Grand Conseil. L'action de ces allumettes les surprit beaucoup ; ils n'en avaient jamais vu. On en parla bientôt dans toutes les loges, comme d'un feu mystérieux dont j'étais porteur et je fus regardé comme le plus grand homme de médecine qui eût jamais visité la tribu. Tous les égards me furent témoignés ; on m'écouta avec la plus étonnante attention. Avant mon départ, les chefs et les principaux guerriers, qui s'étaient réunis en conseil, me prièrent de leur laisser quelques-unes de mes allumettes. Ignorant les idées superstitieuses qu'ils y attachaient, je m'empressai de leur en distribuer, me réservant seulement la quantité nécessaire pour mon voyage.

Je visitai les mêmes Corbeaux en 1844. La réception qu'ils me firent encore fut des plus solennelles. Je fus installé dans la plus grande et la plus belle loge du camp. Tous les chefs et les guerriers s'habillèrent de leur mieux, chaussèrent leurs mocassins , ou souliers indiens, se mirent des guétres, des chemises de peau de gazelle, le tout orné de perles de cristal, de piquants de porc-épic ;

et sur leurs casques s'agitaient les plumes d'aigle. On me promena en grande cérémonie d'une loge à l'autre, pour y participer à tous les festins ; heureusement j'avais ma bande de mangeur's pour faire honneur aux mets et les avaler pour moi. Un des grands chefs surtout me témoigna une amitié toute spéciale. — « C'est à toi, Robe-Noire, me dit-il, que je dois toute ma gloire dans les victoires que j'ai remportées sur mes ennemis. » — Son langage me surprit, et je lui demandai de vouloir s'expliquer. Aussitôt il ôta du cou son Wah-kon , ou sachet de médecine , enveloppé dans un petit morceau de peau de cabri. Ille déroula à mes yeux, et quel ne fut pas mon étonnement d'y découvrir le restant des allumettes que je lui avais données en 1840! — « Je m'en sers, ajoutat-il, chaque fois que je vais à la guerre. Si le feu mystérieux se montre au premier frottement Je fonds sur mes ennemis, car je suis sûr de les vaincre. » — J'eus de la peine à détruire dans son esprit cette singulière superstition. Vous voyez qu'il faut peu de chose parmi les sauvages pour faire sa réputation : avec quelques allumettes, on passe pour un grand homme parmi les Corbeaux, et l'on reçoit les premiers honneurs.

Les Corbeaux ont été molestés par leurs ennemis, pendant plusieurs années : au nord, par les Pieds- Noirs ; à l'est, par les Assiniboins et les Creeks ; au sud, par les Sioux. Chacune de ces nations étant plus nombreuse que celle des Corbeaux ,

ceux-ci se trouvèrent forcément engagés dans des guerres continuelles, tantôt avec l'une, tantôt avec l'autre de ces tribus. Aussi, durant les dix dernières années une grande diminution de population eut lieu ; ils perdirent plus de quatre cents guerriers.

Les Corbeaux ont eu cependant la paix de temps en temps avec certaines bandes de Pieds-Noirs, de Sioux, d'Assiniboins, etc. Un fait assez remarquable c'est qu'ils n'ont jamais été les premiers à violer une trève conclue, sauf dans le cas que je vais vous exposer.

En 1843, le grand chef des Corbeaux était appelé Tezi Goë. Il était renommé autant par sa bravoure à la guerre que par sa sagesse dans les conseils et par l'amour qu'il portait à toute sa nation. Voyant avec peine les dommages que les incursions incessantes des ennemis causaient à sa tribu, il résolut de conclure une paix solennelle, sinon avec tous, du moins avec une partie de la nation des Pieds-Noirs. Il prit ses arrangements et convoqua son conseil pour délibérer sur les moyens prompts et efficaces de réussir dans son dessein. Les guerriers s'empressèrent d'assister au conseil. Après avoir discuté les différents points, on décida qu'un parti de vingt-cinq guerriers se rendrait au camp des Pieds-Noirs et leur offrirait le calumet de paix.

Le guide choisi pour conduire cette bande était Pied-Noir de nation, avait été fait prisonnier par

les Corbeaux quelques années auparavant et retenu en captivité jusqu'alors. Pour l’attacher plus sûrement et à jamais à leur cause, les Corbeaux lui accordèrent sa liberté, avec le titre de brave et la permission de porter un casque-n peau orné de plumes d’aigle. Il fut en outre chargé de présents, consistant en chevaux, armes et ornements de toute espèce. Après avoir reçu ses instructions, il partit joyeusement, bien résolu de ne rien négliger pour obtenir et consolider une paix durable entre les deux nations. Un endroit avait été désigné où les hommes des deux tribus pussent se rencontrer en amis et en frères pour célébrer ce grand événement. La députation partit pour le camp des Pieds- Noirs qui consistait en quatre cents loges, et avait pour chef l'Indien appelé Cerf Pommelé, ou Ponu-

kah-Kitzi-Pimmy. I]se trouvait alors dans la vallée de la rivière Maria, tributaire assez considérable du Missouri, dans le voisinage des Grandes- Chutes.

Environ un mois avant le départ de cette expédition, deux Corbeaux avaient été tués et leurs chevelures enlevées par un parti de guerre Pied- Noir. Les deux frères de ces malheureuses victimes firent ensemble les jeûnes et les serments d'usage ; leur serment les obligeait à tuer chacun un Pied-Noir dès qu'une bonne occasion se présenterait. Ils ne communiquèrent leur résolution à personne. La bravoure et la détermination de ces deux hommes étaient connues ;

ils furent choisis pour faire partie de la bande des députés et promirent publiquement, selon l'usage, d'oublier toute vengeance privée ; en secret ils revinrent à leur premier dessein , prévoyant que l'excursion fournirait le moyen de les dédommager du double meurtre de leurs frères.

On s'avança lentement ; on usa de beaucoup de précautions , et on les redoubla surtout à mesure qu'on s'approchait du camp des Pieds-Noirs. Arrivés à la distance d’une journée , les Corbeaux se séparèrent en bandes de deux ou trois pour battre la campagne et s'assurer si des partis Pieds-Noirs ne se trouvaient point en dehors du village. Dans l'entre-temps les deux frères Corbeaux , armés comme de coutume et marchant ensemble, découvrirent deux Pieds-Noirs, qui revenaient de la chasse avec plusieurs chevaux chargés d'une forte quantité de viande de buffle. Ayant avec eux un calumet, les Corbeaux s’avancèrent hardiment vers leurs ennemis et le leur présentèrent, comme on fait en pareille occurrence. Les Pieds-Noirs acceptèrent le calumet et apprirent qu'une grande députation de Corbeaux allait se rendre à leur village avec des intentions pacifiques. Les deux frères agirent avec tant d'habileté, qu'après quelques instants les deux Pieds-Noirs furent entièrement rassurés, ne conçurent pas le moindre soupçon, et n'eurent pas la plus légère inquiétude. Un des Pieds-Noirs fit présent de son fusil à l'un des Corbeaux, et l’autre donna son cheval au second

Corbeau. Ils s'acheminèrent alors de concert dans la direction du camp ; mais pour y arriver il fallait suivre un sentier qui serpente à travers un ravin profond et solitaire. C'est là que la ruse fut bientôt découverte : les deux Pieds-Noirs recurent soudain des coups mortels et furent assassinés lâchement par les frères Corbeaux, qui enlevèrent les chevelures à leurs victimes. Ils tuèrent ensuite, : à coups de flèches , les chevaux , et les cachèrent avec les cadavres au milieu de broussailles épaisses. Les meurtriers mirent avec soin les chevelures dans leurs sacs à plomb. Ils enlevèrent dc leurs habits les moindres traces de sang et rejoignirent leurs compagnons, sans faire connaître à personne l'acte cruel de vengeance privée qu'ils venaient de consommer si abominablement. |

Le lendemain de ce crime atroce , les députés Corbeaux firent leur entrée solennelle dans le camp des Pieds-Noirs , et y furent reçus , par les chefs et les guerriers , avec la plus vive cordialité et tous les égards de l'hospitalité.

Les Pieds-Noirs se montrèrent favorables à la paix. Ils entendirent «vec joie les propositions que les Corbeaux leur firent par leur interprète et guide, qui était naguère chez eux le prisonnier Pied-Noir. Toutes les politesses et toutes les attentions furent prodiguées aux Corbeaux en cette circonstance : on les invita à un grand nombre de festins , aux amusements et aux jeux publics donnés en leur honneur, et qui se prolongèrent bien avant dans la

nuit. Les députés se retirérent ensuite dans les loges des principaux chefs, pour y prendre le repos nécessaire après leurs longues courses et de si extrêmes fatigues.

Le penchant au vol est très-commun parmi les femmes de plusieurs tribus indiennes du Grand Désert. Les femmes Pieds-Noirs surtout ont sous ce rapport très-mauvaise réputation. Une de ces voleuses, à la faveur des ténèbres de la nuit, se glissa furtivement dans les loges où les Corbeaux dormaient paisiblement , et allégea leurs sacs de voyage de tout ce qui pouvait avoir quelque valeur pour elle. Dans ses recherches, elle mit la main sur un objet tout humide et poilu et s'aperçut aussitôt que c'était une chevelure. Elle s'en empara, quitta la loge dans le plus grand silence , et, à la lueur d'un feu qui brûlait au milieu du camp, elle examina de plus près le sanglant trophée. Il est difficile d'émouvoir un sauvage et de lui causer de la surprise , accoutumé qu'il est à voir des choses bien étranges. Un pareil événement exciterait parmi les blancs les plus grandes alarmes , tandis qu'il ne fait que rendre l’Indien plus circonspect et plus prudent dans les mesures qu'il lui faut prendre. La femme Pied-Noir, après avoir réfléchi pendant quelques instants, se dirigea vers la loge du grand chef, l’éveilla et lui communiqua doucement à l'oreille la découverte importante qu'elle venait de faire. Le chef alluma une torche de pin et s’empressa d'examiner la cheveiure ; il la reconnut, au

premier coup d'œil, à quelques touffes de cheveux gris, comme appartenant à un jeune Pied-Noir qui n'était point revenu de la chasse.

Le chef prit aussitôt ses mesures. Il fit signe à la femme de le suivre, mais lui recommanda de se retirer, parce que rien ne pouvait se faire avant le jour. Il lui fit défense de communiquer son secret à personne ni de soulever le moindre soupçon. Il craignait que , dans le trouble, et à la faveur de l'obscurité de la nuit , quelques Corbeaux ne vinssent à s'échapper.

Le Cerf Pommelé fit seul et sans bruit le tour du camp. Il réveilla ses principaux guerriers, au nombre de vingt à trente, ainsi que ceux qu'il désirait consulter dans cette grave circonstance. Touslesuivirent sans l'interroger et furent conduits à un endroit solitaire dans le voisinage du camp. Là, après avoir formé un cercle et allumé un flambeau, le chef dépluya la chevelure ensanglantée et leur raconta l'aventure de la femme.

Les plus jeunes des conseillers voulaient prendre immédiatement vengeance des Corbeaux, mais le chef leur représenta que la nuit était un temps peu favorable ; qu'ayant fumé ensemble le calumst de la paix , les tuer quand ils dormaient profondément et dans un camp hospitalier serait contraire à tous leurs usages , et attirerait sur eux le mépris des autres nations. Il leur donna l’ordre de se tenir prêts et bien armés à la pointe du jour.

Les Corbeaux se levèrent de bunne heure. Quel

ne fut pas leur étonnement de voir leurs loges entourées de tous côtés par une bande de quatre à cinq cents guerriers armés, montés sur leurs meilleurs coursiers, et dont les allures étaient loin d'être aussi bienveillantes que la veille! Mais les Indiens ne se laissent pas facilement déconcerter ; ils attendirent l'aurore, en silence. Aussitôt que la lumière du jour parut, le Cerf Pommelé convoqua son grand conseil et donna ordre à tous ‘les Corbeaux de s’y rendre. Ils obéirent et allèrent prendre place au milieu du cercle formé par leurs ennemis. Ils ne respiraicnt que vengeunce, mais affectaient un air d'indifférence, propre aux sauvages ; leur sang-froid sembla même augmenter à mesure que leur situation devenait plus critique. Lorsque tous furent assis, le Cerf Pommelé se leva et prononça les paroles suivantes : — « Étrangers, c'est nier que vous êtes arrivés dans notre camp. Vous vous êtes annoncés comme députés de vos grands chefs , pour conclure une paix solide et durable, ave: nous , qui étions jusqu'à ce jour vos ennemis. Nous avons prêté l'oreille à vos discours. Vos paroles et vos propos nous ont paru avantageux et sensés. Toutes nos loges vous ont été ouvertes , pour vous y faire participer à ‘os festins et jouir de notre hospitalité ; vous vous êtes joints même à nos amusements. Hier, nous avions l'intention de nous montrer aujourd'hui encore plus libéraux à votre égard. Mais avant d'aller plus loin, j'ai une

grave question à vous poser, Corbeaux ! sachez qu'il

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me faut une réponse sérieuse, et qu'elle décidera si la paix est possible ou s’il faut continuer la guerre à mort entre nos tribus. » — Le Cerf Pommelé tira alors la chevelure de son sac à plomb, la déploya à leurs yeux , et s'écria : — « Dites-moi, Corbeaux, à qui appartient cette chevelure ? Qui, parmi vous , réclame ce trophée ? » Ceux d’entre les Corbeaux qui ignoraient les tristes circonstances se regardèrent avec surprise ; ils pensaient que les Pieds-Noirs voulaient chercher un motif de querelle. Personne ne répondit. Le chef reprit de nouveau : — « Personne ne me répondra-t-il ? Faut-il que j'appelle une femme pour interroger des guerriers ? » Faisant signe à la voleuse de la chevelure de s'approcher , il lui dit: « Femme, indiquez à qui d'entre ces braves le trophée appartient. » — Aussitôt sans hésiter, elle montra du doigt l’un des deux frères Corbeaux. Tous les regards se portèrent soudain sur lui. Le chef Pied- Noir , s’approchant gravement du meurtrier, lui dit : — « Connais-tu cette chevelure ?. Est-ce toi qui las enlevée ? Craindrais-tu de nous avouer ton crime à cette heure ? » — D'un seul bond le jeune Corbeau se plante en face des Pieds-Noïrs , et s’écrie : — « Cerf Pommelé , je suis sans peur. Oui, c'est moi qui ai enlevé cette chevelure. Si j'ai essayé de la cacher , je l'ai fait avec le désir de te nuire davantage. Tu me demandes à qui est cette chevelure ? Regarde les franges velues de ta chemise et de tes guêtres ; je te demande à mon tour

à qui sont ces dépouilles ? Sont-ce celles de mes deux frères, tués par toi ou tes gens, il y a à peine deux lunes ? ou appartiennent-elles aux parents de l'un ou de l'autre Corbeau ici présent? C'est la vengeance qui m'a amené ici. Mon frère tient dans son sac le pendant de cette chevelure. C'était notre détermination, avant de quitter le camp, dette jeter au visage ces restes sanglants en même temps que notre défi. »

Ce langage détermina les Pieds-Noirs quant au parti qu’ils allaient suivre. — « Jeune homme, tu as bien parlé, lui répondit le Cerf Pommelé ; tu es vaillant et tu ne crains point la mort qui va te frapper dans quelques instants toi et tous tes compagnons. Cependant, nous avons fumé le ; calumet de paix ensemble, il ne convient pas que la terre où cette cérémonie a eu lieu boive votre sang. Corbeau, regarde la colline devant nous ; c'est le chemin qui conduit vers tes Joges. Jusquelà, nous te permettons d'aller. Dès que tu auras atteint cette limite , nous volerons à ta pour‘uite. Prends les devants avec les tiens et quitte-nous. »

Les Corbeaux partirent à l'instant même et se dirigèrent vers l'endroit indiqué, déterminés à vendre chèrement leurs vies dans ce ‘combat qui devait être si inégal. Les ennemis, de léur côté , montant leurs coursiers rapides , attendirent avec impatience l'ordre de poursuivre les Corbeaux.

Aussitôt qu'on fut arrivé au sommet du coteau , le cri de guerre , sassaskwi, retentit de toutes

parts dans le camp. Les Pieds-Noirs, brûlant de se venger de l'outrage reçu, se lancèrent en avant avec la plus grande impétuosité. Les Corbeaux, au bout de quelques instants de marche, rencontrèrent dans la plaine un ravin profond, creusé pa! l'écoulement des eaux ; ils jugèrent la position favorable, et s’y réfugièrent. Dès que les Pieds- Noirs se furent approchés du ravin pour en déloger leurs ennemis, une décharge générale de fusils et de flèches venant du parti corbeau tua huit honr * Pieds-Noirs et en blessa un plus grand nomb, . Cette décharge les mit en déroute et les força de s'éloigner. Les Pieds-Noirs descendirent de leurs coursiers ; il y eut plusieurs escarmouches entre eux et leurs ennemis, mais toutes furent au désavantage des Pieds-Noirs ; car les Corbeaux se trouvaient merveilleuseinent à l'abri tandis que les autres étaient exposés sans protection aucune dans la prairie. Un bon nombre des Pieds-Noirs perdirent la vie dans ces conjonctures tant, que les Corbeaux n'essuyèrent pas la moindre perte. Le Cerf Pommelé, voyant le danger et la perte inutile de tant de guerriers, fit un appel à ses braves ; il leur proposa de se mettre à leur tête et de fondre ensemble sur leurs ennemis. Sa proposition fut acceptée ; le cri de guerre retentit de nouveau ; ils fondirent en masse sur les Corbeaux, et, après avoir déchargé sur eux leurs fusils et décoché leurs flèches, armés seulement de leurs dagues et de leurs casse-tête, ils s'élancèrent

pêle-mêle dans le ravin où ils firent , en peu d'instants, un horrible massacre de tous leurs ennemis. Il est à remarquer que, dans cette lutte suprême , aucun Pied-Noir ne perdit la vie.

Après le combat, les chevelures furent enlevées par les vainqueurs qui s'étaient le plus distingués ;

les femmes coupèrent les cadavres en si petits

morceaux, qu'à peine on pouvait y reconnaître un membre quelconque d'un corps humain. Toutes les chevelures et tous les lambeaux de chair furent attachés, en guise de trophées, au bout des lances et des perches, et portés triomphalement jusqu'au camp, au milieu de chants de victoire, de cris de rage, de hurlements et de vociférations à l'adresse de leurs ennemis. Il y eut néanmoins une grande affiction, causée par la perte de tant de guerriers.

La guerre entre ces deux tribus se continue depuis lors sans relâche.

C'est sur le champ de bataille même où se passa le fait que cette horrible histoire m’a été racontée, en 1851, par un chef qui en avait été témoin.

Je recommande, d'une manière toute spéciale, à vos bonnes prières et à vos saints sacrifices ces pauvres Indiens qui demandent, depuis quatorze années, à voir quelques-uns de nos Pères pour venir leur annoncer les vérités consolantes de l'Évangile. On peut vraiment dire d'eux, avec les Saintes Écritures : « Parvuli petierunt panem et non erat qui frangeret eis. Ils ont demandé du pain, et il n’y eut personne qui le leur rompit. »

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Dans mes courtes visites parmi eux, j'ai été touché de leur affabilité, de leur bienveillante hospitalité, de l'attention et du respect avec lesquels ils m'ont écouté ; j'augure très-favorablement de leurs honnes dispositions , et j'ai la conviction que si des missionnaires , fervents et zélés , se trouvaient au milieu de ces Indiens, ils recueilleraient des fruits bien consolants pour la religion. Depuis ma dernière entrevue avec nos sauvages, en 1851, j'ai reçu d'eux plusieurs invitations.

Ne m'oubliez pas dans vos prières, et veuillez me rappeler au bon souvenir des Pères et Frères du collége Saint-Michel.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et la plus profonde estime,

Votre très-dévoué serviteur et frère en

Jésus-Christ, P. J. DE SMET, S. J.

Université de Saint-Louis, 6 décembre 1854.

Vous avez recu le discours de l’Ours-fou ou

Matau- Witho, le chef actuel des Assiniboins. Cette pièce vous a fait connaître les dispositions favorables qui animent ce chef à l'égard de notre sainte religion. Je vous ai parlé de leurs chasses , d’une expédition de paix et de guerre envoyée de la part des Corbeaux, ou Absharokays, aux Pieds-Noirs, ou Ziazapas (1), leurs ennemis invétérés ; je vous

(1) La nation des Pieds-Noirs , au nord des États-Unis , est une des plus puissantes parmi les tribus indiennes. Elle compte environ dix mille mes. Leurs chasses et leurs courses s’étendent jusqu'au 52e degré de latitude nord, et comprennent toute la région supérieure du haut Missouri et de ses tributuires , depuis les montagnes Rocheunses jusqu'au 103 degré de lon gitude,

ai entretenu du culte assiniboin qui, sous le rapport des cérémonies, des pratiques superstitieuses et de divers points de croyance religieuse, ressemble aux autres cultes en usage chez les différentes tribus qui habitent les plaines du haut Missouri. Ces détails vous ont fait apprécier l’affreusc condition morale de ces pauvres nations indiennes. Combien ne sont-elles pas à plaindre ! Quelle noble mission de dévouement et de charité chrétienne n'y a-t-il pas à remplir auprès de cet infortuné peuple pour l'arracher aux basses superstitions et aux infâmes cruautés auxquelles il s’'abandonne ! Semer dans cette terre stérile le grain de senevé, faire goûter insensiblement à ces malheureux les fruits si doux et si consolants des vérités de l'Évangile, voilà l'unique ambition du missionnaire catholique.

Quelques-uns de nos Pères sont engagés dans cette laborieuse carrière. Il est à espérer que d’autres viendront les rejoindre avant peu pour satisfaire enfin au désir ardent de plusieurs nations qui ne cessent de demander des Robes-Noires. J'en parle avec connaissance de cause.

Pour vous initier encore davantage à la connaissance des mœurs et des usages indiens, je crois bon de vous donner un aperçu de la carrière étrange d'un des chefs les plus renommés parmi les Assiniboins. Son nom est TcxaTka. Ce fut un homme fourbe, rusé et cruel ; un méchant sauvage dans toute la force du terme ; sa vie est un tissu

d'horreurs. Pendant quarante ans, il a été le conducteur des Assiniboins dans le Grand Désert. Au début de ses courses vagabondes, il se mit à la tête d'une bande de trois mille hommes qu'il conduisit à la guerre avec des alternatives de succès et de revers. Les maladies les ont souvent décimés, les poisons et les combats les ont fait périr et fondre comme la neige au soleil. Lorsqu'ils n'étaient plus qu'une poignée, on les a vus se disperser et chercher un asile ailleurs. Zchatka est mort comme il avait vécu. Soit crainte, soit jalousie ou haine , il eut fréquemment recours au poison pour se défaire rapidement de ceux qui contrariaient ses vues ; poursuivi enfin par les remords et le désespoir , il s'est servi du même moyen pour mettre fin à ses jours. Il mourut dans des convulsions terribles. Ceci n’est qu'un préambule, vous lirez plus loin des détails qui vous donneront la conviction que les sauvages aussi ont eu leurs Nérons et leurs Caligulas.

Tous les rapports de statistique que j'ai lus sur les Inuiens montrent que leur nombre va toujours en diminuant. À quoi faut-il attribuer principalement cette décadence ? L'histoire de la tribu assiniboine, conduite par le méchant Tchatka, est plus ou moins celle des autres tribus. Des chefs ambitieux entretiennent des guerres incessantes avec leurs voisins , et puis les maladies exercent d'affreux ravages. Vient ensuite le contact des blancs ; les Indiens apprennent et adoptent facile-

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ment les vices et les excès des mauvais pionniers de notre civilisation. Les liqueurs fortes, que ceux-ci viennent importer en abondance, et qui sont plus terribles dans leurs effets que les guerres, moissonnentles Indiens par centaines ; ilsdisparaissent, ne laissant après eux que les monticules de leurs tombeaux, qu'on rencontre çà et là dans les plaines, ainsi que sur les coteaux élevés le long des rivières.

Le gouvernement vient d'organiser dans l'ouest deux nouveaux territoires, le Nébraska (1) et le Kansas (2). Ils embrassent ensemble une étendue de 143,000 milles carrés.

Les blaics s'y rendent aujourd'hui par milliers et 5e hâtent de prendre possession des meilleurs sites. La loi est à peine votée , les mesures pour protéger les Indiens ne sont point encore prises, et déjà une cinquantaine de villes et de bourgs sont en construction ; des granges, des fermes, des moulins, etc., s'élèvent de toutes parts comme par enchantement. En Amérique on va toujours vite en besogne. Le Go ahead ! (en avant) des Yankees est proverbial.

(1) Le territoire de Nébraska (aujourd’hui l'État) s'étend au nord jusqu’au 43° degré de latitude septentrionale ; au sud jusqu’au Kansas ; à l’est, il a pour limite l'Éta: de lowa qui le sépare des États de Minesota et de Missouri : à l'ouest, il est limité par les montagnes Rocheuses, (Note de ‘a prés. édit.)

(2) Le territoire de Kansas (aujourd’hui l'État) est borné au nord par le Nébraska ; à l’est, par l'État de Missouri ; au sud, par la Réservation ou le Territoire indien des Cherokees ; à l'ouest, par les montagnes Rocheuses. (Note de la prés. édit.)

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Je ferme ma parenthèse et veux vous raconter maintenant l'histoire du fameux Tchatka. Elle | |

est bien connue dans le pays où les scènes que je vais décrire ont eu lieu. Je la tiens de deux sources des plus respectables : l'une est M. Denig, agent de la Compagnie de Pelleteries de Saint- Louis, homme d'une probité et d'une véracité éprouvées ; et l'autre est un digne interprète canadien. Ils ont résidé tous les deux, pendant un grand nombre | d'années, au milieu des tribus assiniboines ; ils ont (1 connu le héros dont il s'agit et ont été les témoins oculaires d'un grand nombre de ses faits et gestes. Ce triste héros Tchatka ou le Gaucher exerça, | pendant sa longue carrière, plus de pouvoir sur la 1 |

tribu qu'il gouvernait qu'aucun autre chef sauvage dont j'ai pu apprendre l’histoire. Il avait reçu plusieurs surnoms ; mais celui de Gaucher lui est resté parmiles voyageurs (1)etles marchands de pelleteries. Ses autres surnoms étaient Wah-Kon-Tangkha, ou le Grand incompréhensible, Mina-Yougha, ou Celui qui tient le couteau , et Tatokah-nan ; ou le Cabri. Il les a reçus à différentes époques de sa vie, à l'occasion de quelque action par laquelle il s'était distingué.

La famille de Tchatka était très-nombreuse et exerçait une grande influence. Divers membres avaient choisi Tchatka pour leur chef ou conduc-

(1) Je me sers du mot voyageurs, terme canadien adopté par les Anglais, pour désigner les chasseurs blancs du désert, race d'hommes toute particulière.

teur de camp dès qu'il eut atteint l'âge requis. Cet Indien attira sur lui l'attention des négociants du nord, dans le haut Canada ou territoire d’'Hudson. L'étroite liaison qu'il y forma parmi les blancs, jointe à sa finesse ou à l'adresse naturelle qu'il possédait à un haut degré , lui firent acquérir des connaissances qui le distinguèrent, à son retour, au milieu de ses propres gens. Il avait aussi obtenu, par l'entremise d'un blanc, une quantité de poisons différents dont il apprit à connaître l'énergie. Tchatka était un être sans principes aucuns, fourbe,rusé et poltron. Quoique jeune et vigoureux, il se tenait toujours à l'écart dans les moments de danger ; tandis que ses guerriers se battaient dans la vallée contre les ennemis, il était, lui, assis sur une colline élevée d'où il pouvait tout observe Il s'était fait initier aux roueries adroites des jongleurs ; mais il ne se livrait à ses incantations hypocrites qu'ayant à ses côtés un bon coursier sur lequel il s'enfuyait, en cas d'insuccès. Comme nous le verrons plus loin, il devint le chef de deux cent cinquante à deux cent quatre-vingts loges, soit environ douze cents guerriers. L’aveugle confiance qu'ils avaient dans leur guide paraît avoir été la cause de ses victoires à la guerre contre les Pieds-Noirs et les autres ennemis de sa nation. Dès que Tchatka fut en position de donner plein essor à son mauvais génie, il mit tout el: œuvre pour satisfaire son infernale ambition. Il sut calculer l'influence et l'ascendant qu'il exercerait

ait

sur le peuple, en se faisant initier à la grande bande des hommes de médecine (1) et il prétendit devenir prophète.

Tchatka n'ignorait pas que, dans sa tribu, il y avait plusieurs personnages dont le crédit était puissant , qui étaient plus anciens que lui et qui avaient acquis, par leur bravoure dans les combats et par leur sagesse dans les conseils, des titres réels à la dignité de grands chefs. Pour s’arroger seul le gouvernement du camp, il conçut

(1) Les Wah-kons ou hommes de médecine, parmi les Indiens américains, et les Panomoosi du nord de l'Asie appartiennent à la même classe. Dans les deux hémisphères, ces sortes de charlatans prétendent guérir les malades par des sortiléges ; ils prédisent les grands événements, les batailles et le succès des chasses ; ils se disent inspirés par des manitous, divinités ou esprits ; ils se retirent ordinairement daus le fond des forêts, où ils jeûnent pendant plusieurs jours et pratiquent quelquefois des pénitences rigoureuses ; ils battent alors le tambour, dansent, chantent, fument, crient et hurlent comme des bêtes féroces. Tous ces exercices sont accompagnés d’une foule d'actions extravagantes, et de contorsions de corps si extraordinaires, qu'on les prendrait pour des possédés, Ces 1/luminés sont visités secrètement pendant la nuit par des partisans de leur fourberie et de leur hypocrisie, qui leur transmettent toutes les nouvelles du village et des alentours. Par ces moyens, quand ils sortent de leur retraite et rentrent dans le village , ils en imposent facilement aux gens crédules. La principale partie de leurs prédictions consiste à faire un compte rendu exact de tous les faits saillants qui ont eu lieu depuis leur départ du village : les mariages, les décès, les retours de la chasse et de la guerre, avec toutes les circonstances quelque peu remarquables.

l'affreux dessein de se défaire de ses compétiteurs. Il déploya dans l'exécution de son horrible projet toute sa ruse et toute sa fourberie. J'ai déjà fait allusion aux poisons qu'il possédait. Par des expériences secrètes, il s'était assuré de leur force et de la nature de leurs effets. Il en donna lui-même ou en fit donner si adroitement, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, qu’on ne concevait pas le moindre soupçon sur son compte. Son rôle de prophète l'aida merveilleusement : il prédit à ses victimes. souvent plusieurs semaines ou plusieurs mois d'avance, qu'ils n'avaient plus longtemps à vivre, d'après les révélations qu'il avait reçues de son Wah-kon et de ses manitous. L'accomplissement de ces sortes de prédictions établit sa réputation ; il obtint le titre de Fort en médecine. Les pauvres sauvages le regardaient avec crainte et respect, comme un être qui pouvait à son gré disposer de leur vie. Plusieurs lui firent des présents de chevaux et d’autres objets, pour ne pas figurer sur la liste de ses fatales prédictions.

Le personnage le plus accrédité et le plus courageux de la iribu assiniboine, le principal obstacle à l'ambition du Gaucher ou Tchatka, était son propre oncle. Celui-ci, homme de haute stature, Joignait à la bravoure une hardiesse et une violence auxquelles personne n'osait s'opposer. Il portait le nom de Arc ambulant ou Itazipa-man, et était renommé par ses hauts faits dans les combats. Sa robe, son casque, ses vêéements, sa lance, son casse-tête, et

jusqu'à la bride et la selie de son coursier, tout était orné de chevelures, trophées remportés sur ses ennemis. Il fut surnommé le Borgne ou Istagon, parce que, dans une bataille, une flèche ennemie lui avait crevé un œil.

Tchatka était jaloux du pouvoir d'Istagon et de l'ascendant que celui-ci exerçait sur toute la tribu. Il n'avait osé jusque-là porter atteinte aux jours de son ongle ; car il craignait son courroux. Tchatka voulait s'assurer d'une protection dontilavait besoin aussi longtemps que vivraient ceux qui pouvaient s'opposer à ses menées ambitieuses. Aucun fait d'armes, aucun trophée remporté sur l'ennemi ne pouvait l’autoriser à élever un peu haut ses prétentions. Par ses ménagements et ses flatteries, par une attention assidue et une soumission feinte aux moindres désirs de son oncle, ce jeune homme si rusé avait réussi à gagner totalement son amitié et sa confiance. On se voyait plus souvent qu'à l'ordinaire ; on donnait des festins où semblait régner la plus franche cordialité. Un soir, Tchatka servit à son hôte un plat empoisonné ; l'oncle, selon la coutume des sauvages, mangea le tout avec grand appétit. Sachant, par expérience, qu’au bout de quelques heures le faial ingrédient aurait produit son effet, Tchatka fit inviter tous les principaux braves du camp à se rendre chez lui annonçant qu'il avait une affaire de la plus haute iraportance à leur communiquer. Il plaça son Wah-kon dans l'endroit le plus apparent de sa

loge. Le Wah-kon du Gaucher consistait en une pierre peinte en rouge et entourée d’une rangée circulaire de petits bâtons d'environ six pouces de long. Ce Wah-kon se trouvait à une petite distance d'un feu qui brûlait au centre de la loge, et vis-àvis de l'endroit où Tchatka était assis.

Aussitôt que l'assemblée se trouva réunie au grand complet, Tchatka lui fit remarquer son Wahkon. Il déclara quela foudre, pendant un orage nocturne, avait lancé cette pierre au milieu de sa loge; que la voix du tonnerre lui avait dit qu’elle possédait le don de prophétie ; il ajouta que la pierre Wah-khon lui avait annoncé qu'un grand événement allait avoir lieu dans le camp, que cette nuit même le chef le plus vaillant et le plus brave de Ja tribu se débattrait entre les bras de la mort, à laquelle il n'échapperait point; et qu'un autre, plus favorisé que lui par les manitous, prendraitsa place et serait proclamé grand chef du camp ; qu’à l'instant même où le chef expirerait, la pierre Wah-kon disparaîtrait avec bruit pour accompagner l'esprit du défunt au pays des âmes.

Un morne silence succéda à cette étrange révélation. L'étonnement, mêlé d'une crainte superstitieuse, était peint sur toutes les figures. Personne n'osa contredire le discours de Tchatka ou révoquer ses paroles en doute. D'ailleurs, en maintes occasions déjà, ses prédictions s'étaient réalisées juste au temps marqué. Sans être clairement désigné, celui de qui la mort était préite se trouvait

présent. Plusieurs occupaient à peu près le même rang dans la tribu et partageaient le pouvoir avec Istagon, de sorte que celui-ci n'appliqua pas à lui-même l'annonce de mort qui venait d'être faite si mystérieusement. Ilne ressentait point encore les effets du plat empoisonné et n'avait pas même le moindre soupçon à ce sujet. Chacun se retira dans sa propre loge ; mais bientôt de noires appréhensions commencèrent à troubler les esprits et une vive agitation s'empara des cœurs. Quelle serait la victime annoncée ?

Vers minuit, on vint apprendre au Gaucher que son oncle était très-malade et désirait absolument lui parler. L’oncle soupçonnait la noire perfidie de son neveu et avait résolu, tandis qu'il en avait encore la force, de l'étendre mort à ses pieds. Le

rusé Tchatka repondit à l'envoyé : — « Allez dire à Istagon que ma visite lui serait inutile. Je ne puis, d’ailleurs,dans ce moment 1itier ma loge et

mon Wah-kon. »

Sur ces entrefaites, un tumulte général et une grande confusion s'élevérent dans le camp; la consternation était universelle. Au plus fort de ses horribles convulsions et avant qu'elles lui eussent ôté l'usage de la parole, Zstagon déclara aux braves accourus les premiers à son appel, qu'il regardait Tchatka comme l'auteur de sa mort. Ils jetèrent aussitôt des cris de rage et de vengeance et se précipitèrent vers la loge du chef pour donner suite à leur courroux. Tchatka, ému et triste en ap-

parence, déplora le sort malheureux de son oncle ; et tremblant de peur à la vue des casse-tête qui allaient s’abattre sur lui, il pria les vengeurs d'Istagon de suspendre leur jugement et de vouloir l'écouter. — « Parents et amis, dit-il, Zséagon est mon oncle ; le même sang coule dans nos veines ; il m'a toujours comblé des marques de son amitié et de sa confiance. Quel mal pourrais-je donc lui avoir fait? Il n'y a que quelques moments, vous l'avez vu en bonne santé ; le voilà étendu sur son lit de mort, et c'est sur moi que vous venez décharger votre colère! Quelle faute ai-je commise pour la mériter ? J'ai prédit l'événement ! Ai-je pu m'en empêcher ? Tel était le décret de mon grand Wah-kon ! Approchez-vous et voyez-y de près, car j'ai annoncé en même temps que mon Wah-kon allait quitter ces lieux pour accompagner l'esprit d'Istagon au pays des âmes. Si ma parole s’accomplit et que ma pierre Wah-kon disparaisse, n'est-ce pas un signe évident que la mort d’Istagon est plutôt un effet de la volonté des manitous qu'une perfidie de ma part? Attendez et soyez-en vous-mêmes les juges. » — Ces quelques paroles eurent l'effet voulu : tous s’assirent autour de cette pierre mystérieuse. Ni calumet, ni plat ne firent le tour dans ce cercle silencieux, mais au fond agité, car les esprits étaient tout bouleversés par le discours que venait de pro. noncer le perfide Tchatka.

Pendant deux heures que dura cette étrange scène, le feu s’éteignit graduellement et finit par ne

plus jeter dans la loge que de faibles lueurs, qui se reflétaient de temps en temps sur des figures sombres et sinistres. Dans les intervalles, des coureurs venaient annoncer les progrès de la maladie : — « Istagon est dans des transports terribles et ne fait entendre que des cris de rage et de désespoir contre son neveu... Les convulsions s’affaiblissent.. La parole commence à lui manquer.

À peine peut-on l'entendre. Il est dans son agonie. Istagon est mort ! » — Des cris déchirants éclatèrent à cette dernière nouvelle. Au même instant la pierre mystérieuse se brisa en mille morceaux, avec un fracas de tonnerre qui remplit d'épouvantetous les assistants. En volant en éclats, elle répandit dans la loge des cendres et du feu, et blessa grièvement quelques-uns des observateurs. Étourdis et terrifiés, tous prennent la fuite et s'éloignent du lieu de cette scène de vertige. L’indignation qui les animait tantôt contre Tchatka fit place à une crainte mêlée de respect pour lui; ils n’osèrent plus l’approcher. Le pouvoir surnaturel dela pierre Wah-kon fut reconnu, et celui qui avait su commander au feu du ciel fut honoré dans le camp du titre de Wah-Kon-Tangka, c'est-à-dire, l'homme de la grande médecine. |

Voici maintenant l'explication de toute cette puissance prétenduement surnaturelle : le rusé sauvage s'était préparé de longue main au rôle qu'il venait de jouer. Il avait creusé la pierre jusqu'à moitié quelques jours auparavant et l'avait chargée d'environ

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une livre de poudre. Une traînée de la même poudre, dissimulée soigneusement, partait de l'endroit où il était assis vers le trou pratiqué dans la pierre. Tchatka saisit un moment favorable pour allumer un amadou ou bois à mèche, et au même instant que l'on vint annoncer la mort de son oncle, il mit le feu à la traînée, et la pierre éclata tout à coup.

Ces ruses et cette perfidie du Gaucher doivent certes paraître bien simples dans le monde civilisé, mais parmi les pauvres sauvages, le cas est bien différent ; ils ignoraient encore, alors, l'usage destructeur du poison et de la poudre, ces deux terribles agents. Il n'est donc point étonnant qu'ils n'y virent que du Wah-kon, c'est-à-dire, du surnaturel et de l'incompréhensible.

A sa mort, Islagon laissa un grand nombre d'amis, surtout parmi les guerriers qui lui avaient été sincèrement attachés, à cause de sa bravoure. Plusieurs d'entre eux, moins crédules que les autres, n'eurent plus que des regards sévères et menaçants pour Tchatka , chaque fois qu'il se montrait en public. Celui-ci vivait très-retiré et quittait rarement sa loge ; le dédain et l'aversion à son égard étaient donc peu remarqués. D'ailleurs, Tchatka n'était pas sans appui. Comme je l'ai déjà fait observer, sa parenté était nombreuse : les membres de sa famille réunis aux partisans sur lesquels il pouvait compter, formaient le quart de tout le camp, ou environ quatre-vingts loges. Tchatka était persuadé qu'un grand coup était

encore nécessaire pour gagner à lui les indécis, les mécontents et les incrédules. Les circonstances se prétaient admirablement à son dessein ; il fallait agir pendant que les prodiges de la pierre mystérieuse étaient encore frais dans la mémoire de tous. Il arrive du reste assez ordinairement qu'à la mort d'un chef, unetribu considérable se partage en différentes bandes, surtout lorsque quelque désaccord les divisait antérieurement. ‘‘chatka serenferma donc, pendant plusieurs jours, dans sa loge, sans communiquer, en apparence, avec personne. On était dans l'attente de quelque autre merveille ; on discutait déjà les causes et les motifs de cette longue retraite; on se perdait en conjectures ; tout le monde était néanmoins persuadé qu'une nouvelle manifestation, soit bonne soit mauvaise, allait avoir lieu. Le cinc ‘âme jour de la retraite de Tchatka, un mécontentement assez général se manifesta parmi les sauvages ; ils voulurent se disperser.

Maisle fameux Tchatka, cette Grande Médecine, l'espoir des uns et la terreur des autres , à quoi s'occupait-il si tranquillement dans sa loge ? A rien autre chose qu’à faire un tambour ou fchant-cheëga-kabo , d’une dimension telle , que jamais sauvage n'avait conçu l'idée d'en construire un semblable. Quelque temps auparavant, dans la préméditation de son exploit , il avait scié secrètement dans le sens du diamètre un morceau d'un gros arbre creux, très-propre à son dessein. La hauteur était d'environ trois pieds , sur deux de

large ; cette section ne ressemblait pas mal à une

baratte. L'une des extrémités fut couverte d'une peau

de cabri ; l’autre reçut un fond de bois. Il employa

plusieurs jours à façonner , à couper, à gratter

l'intérieur de ce singulier tambour, afin de le ren-

dre plus léger. Sur l'extérieur de son échant-cheé-

ga-kabo, il peignit les figures d'un ours gris, d'une

tortue et d'un taureau-buffle, puis trois grands

génies de l’olympe indien. Tout l'espace compris

entre ces trois horribles figures représentait des

têtes humaines sans chevelure, au nombre d'environ

quatre-vingts. Un chef Pied-Noir, sans chevelure,

était représenté peint en noir sur la peau du tambour, et barbouillé de vermillon. |

Tchatka avait achevé son œuvre et fait ses pré-

paratifs. Au milieu de la nuit, la voix du terrible

chef se fit entendre, accompagnée du bruit de son

tchant-cheë-ga-kabo, qui retentit dans toutle camp.

\ Comme s'il sortait d’une extase, 1 ‘ait à haute voix

ses invocations au Grand Esprit et à tous ses mani-

tous favoris ; il les remercie des grandes faveurs

dont ils venaient de nouveau de le combler et dont

les effets allaient se faire sentir dans la tribu. Tout

le monde obéit à son appel ; on accourt à sa loge.

Les conseillers et les principaux d’entre les

braves arrivent les premiers et remplissent bientôt

la tente de Tchatka, tandis que des centaines de

curieux, vieux et jeunes, se réunissent et attendent

au dehors. La curiosité est à son comble ; on

brûle d'apprendre le dénoûment des nouvelles

mystérieuses ; on les demande avec une sorte d'impatience, mélée d'inquiétude.

Comme préliminaire, Tchatka entonne , au son du singulier tambour, un beau chant de guerre, sans faire attention à la multitude qui se presse autour de lui. En sa qualité de grand homme de médecine, il s'était coiffé d'une toque ornée d'un duvet de cygne; son visage et sa poitrine étaient barbouillés de différentes couleurs, ses lèvres enduites de vermillon indiquaient qu'il était avide de sang et respirait le carnage. Lorsque toute la bande se fut rassemblée au devant et autour de sa loge, il se lève, et s'écrie d’une voix de Stentor : « J'ai rêvé, dit-il, amis et guerriers , j'ai rêvé !.… Pendant cinq jours et cinq nuits, j'ai voyagé dans le pays des âmes ; moi vivant, je me suis promené au milieu des morts... Mes yeux ont vu des scènes effrayantes ; mes oreilles ont entendu des plaintes affreuses, des soupirs, des cris, des hurlements !.… Aurez-vous le courage de m'écouter ?.. Pourraije permettre que vous deveniez les victimes de vos plus cruels ennemis ? Car, sachez-le bien, le danger est proche, l'ennemi n'est pas loin. »

Un vieillard, dont les cheveux blancs annonçaient environ soixante et dix hivers, grand conseiller dela nationet jongleur, répondit : « L'homme qui aime sa tribu ne cache rien au peuple ; il parle lorsque le danger estimminent ; et dès que les ennemis se montrent, il va à leur rencontre. Vous dites que vous avez visité le pays des âmes. Je crois à

vos paroles. Moi aussi, dans mes rêves, j'ai souvent conversé avec les esprits des morts. Quoique jeune encore, Tchatka, vous nous avez donné des preuves de votre pouvoir. La dernière heure d'Istagon a été terrible... mais qui oserait se lever pour vous blâmer ?.. Vous avez prédit les deux événements : le chef est mort et la pierre Wahkon a disparu. Moi aussi, j'ai fait des merveilles lorsque j'étais plus jeune. Je suis vieux aujourd'hui, mais quoique les jambes commencent à me manquer, j'ai encore l'esprit clair. Nous écouterons vos paroles avec attention, et nous déciderons ensuite de la voie que nous aurons à suivre. J'ai dit. »

Les paroles du vieillard firent une impression favorable sur toute l'assemblée. Peut-être était-il d'accord avec Tchatka. Tous les discours qui suivirent tendaient à opérer un rapprochement vers le meurtrier. Celui-ci, rassuré sur les dispositions de la tribu à son égard, continua son récit avec fermeté et montra une grande confiance dans l'avenir.

« Que ceux qui ont des oreilles bienveillantes pour moi mentendent ; ceux qui nen ont point n'ont qu’à se retirer !... Vous me connaissez : je suis un homme de peu de paroles ; mais ce que je disest la vérité, et les événements que je prophétise arrivent. Pendant cinq jours et cinq nuits, mon esprit a été transporté parmi les esprits des morts,

surtout parmi ceux de nos proches parents et amis.

Nos amis, dont les ossements blanchissent dans les plaines et sont emportés par les loups dans leurs retraites; nos amis, qui n’ont point encore été vengés, errent çà et là dans des endroits marécageux, au milieu des pluies et des neiges, dans des déserts arides et glacés, où il n'y a ni fruits, ni racines, ni animaux d'aucune espèce pour les nourrir. C'est une contrée de ténèbres , où les rayons du soleil ne pénètrent jamais. Nos morts y sont sujets à toutes les privations : au froid, à la soif et à la faim. C'est nous, leurs amis, leurs parents et leurs frères, qui sommes la cause de leurs longues souffrances et de leurs affreux malheurs. Leurs plaintes et leurs soupirs m'étaient insupportables ; je tremblais de ‘tous mes membres ; mes cheveux se hérissaient sur la tête ; je croyais mon sort fixé au milieu d'eux, lorsqu'un esprit bienfaisant vint me toucher la main et me dit: —« Tchatka, « retourne à l'endroit que tu as quitté. Rentre « dans ton corps, car ton temps pour venir habi- « ter ce pays n'est point encore venu. Retourne, «et tu seras le porteur de bonnes nouvelles à ta « tribu. Les mânes de tes parents défunts seront « vengés et leur délivrance même approche. Dans « ta loge, tutrouveras un tambour orné de figures; « tu apprendras bientôt à en connaître la signification. » —- L'esprit me quitta au même instant. Sortant alors de mon rêve, j'ai trouvé mon tambour peinturé tel que vous le voyez ici. Lorsque mon corps s'est ranimé, je me suis aperçu qu'il n'avait

point changé de position. Pendant quatre jours et quatre nuits, j'ai eu la méme vision, toujours accompagnée de plaintes et de reproches sur nos défaites récentes vis-à-vis des Pieds-Noirs. La cinquième nuit, un manitou m'adressa de nouveau la parole et me dit: « Tchatka, à l'avenir le échant-

cheëé-ga sera ton Wah-kon... Lève-toi... Suis sans délai le sentier de la guerre qui mène chez les Pieds-Noirs. Aux sources de la Rivière-au-Lait, trente loges de tes ennemis se trouvent campées. Pars à l’instant, et après cinq jours de marche tu arriveras à leur camp. Le sixième jour, tu y feras un grand carnage. Chaque tête peinte sur le tambour représente une chevelure, et toutes ces chevelures réunies apaiseront les mânes de tes parents et amis défunts. Alors seulement ils pourront quitter l'affreuse demeure où tu les vois, pour entrer dans les belles plaines où règne l'abondance et où les souffrances et les privations sont inconnues... Dans ce moment même un parti de guerre de Pieds-Noirs rôde dans le voisinage du camp. Ils ont épié le moment favorable pour frapper un coup ; mais, n'ayant pu y réussir, ils sont partis pour aller à la recherche d'un ennemi plus faible. Pars donc sans tarder; tu trouveras une victoire aisée, tu ne rencontreras dans le camp pied-noir que des vieillards, des femmes et des enfants. »

— Telles furent les paroles du manitou, et il

disparut. Je suis rentré dans mon corps ; je suis

revenu à mes sens ; je vous ai tout dit (1). » Ainsi parla cet homme extraordinaire.

Avant de continuer l'étrange histoire de Tchatka et de ses prédictions, il est nécessaire de vous faire observer qu’il avait su gagner et attacher à sa personne plusieurs jeunes gens actifs et les meilleurs coureurs du camp. C'est par eux qu'il apprenait en secret toutes les nouvelles et recevait toutes les informations qu'ils pouvaient recueillir soit sur la chasse, soit sur la proximité, le nombre, la position des ennemis. Dès que le jongleur est au fait de ces choses, il commence sa médecine ou ses incantations , et prophétise ensuite devant le peuple ; celui-ci ne se doute pas de la fourberie et ne trouve que du surnaturel dans tout ce qui sort de l bouche de l'imposteur.

Mais continuons notre récit. Le discours de Tchatka avait produit l'effet désiré sur l'auditoire. Ces sauvages nourrissaient une haine mortelle contre les Pieds-Noirs ; haine transmise de père en fils et augmentée par des agressions et des représailles continuelles. On peut se faire une idée de

(1) Plusieurs des tribus indiennes célébrent, vers la fin de l'hiver, la Fêfe des Songes. Les cérémonies se prolongent souvent de dix à :‘uinze jours. On pourrait plutôt les appeler des bacchanales ou Carnaval, auquel les sauvages eux-mêmes appliquent le nom de éte des Insensés. Ce sont des jours de grands désordres, où tout ce qu'ils rêvent ou prétendent avoir rêvé doit s'exécuter, Les danses, les chants et la musique forment les priucipaux éléments de la fète.

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l'instinct des sauvages pour la guerre, en songeant à l'expression significative dont ils se servent pour la désigner : ils l'appellent le souffle de leurs narines. Chaque famille dans le camp comptait plusieurs parents et amis massacrés par leurs redoutables adversaires. Le discours de Tchatka avait donc réveillé dans les cœurs la plus violente soif de vengeance. Le sassaskwi, ou cri de guerre, fut la réponse unanime de tous les gucrriers du camp. On alluma partout des feux de joie, autour desquels se formèrent des groupes pour chanter les invocations aux manitous et exécuter la danse des chevelures. Ensuite chacun repassa ses armes ; la scène se changea en un vaste atelier. Les hommes s’occupaient à affiler les haches et les dagues à deux tranchants, à raviver les pointes d'acier des lances et des flèches, à vermillonner les massues et les casse-tête, à brider et à selier les chevaux ; tandis que les femmes raccommodaient les mocassins, les guêtres, les sacs de voyage et préparaient les provisions nécessaires pour l'expédition. Comme cela se fait à l'occasion d’un grand gala, chacun se barbouillait la figure de plusieurs couleurs, selon sa fantaisie, et se paraît des pieds à la tête de ses plus beaux ornements. Jamais un enthousiasme si vif et si unanime à la fois ne

- s'était manifesté dans la tribu. Tous avaient pleine

confiance dans les promcces de Tchatka et comptaient avec assurance sur la victoire. Les gerriers se félicitaient d'avoir enfin trouvé l’occasion de

venger la mort de leurs parents et d'effacer la honte et l'opprobre des défaites infligées à la nation. Tout dans le camp respirait la guerre. L'homme qui l'avait excitée se tenait seul à l'écart. Tranquille dans sa loge, à côté de son tambour, il ne voulait ni prendre part aux réjouissances communes, ni se Joindre aux chanteurs et à la danse du combat.

Lorsqu'on fut prêt pour le départ, plusieurs vieillards vinrent comme députés vers Tchatka, pour le prier de se mettre à la tête des guerriers et de les conduire en personne. Il leur répondit : — « I] y a quelques jours, vous avez été les témoins de tout ce qui s’est passé, de la haïne que je me suis attirée de la part d'un grand nombre en prédisant deux événements importants. Je suis trop jeune ; je ne suis point un chef habile ; choisissez un homme d'une plus grande expérience et plus âgé que moi, pour conduire les braves à la mêlée et à 14 victoire. Je resterai ici. Laissez-moi à mes rêves et à mon tambour. »

Les députés reportèrent la réponse à leurs camarades ; mais ceux-ci insistérent de nouveau pour que Tchatka se mit de leur parti. Une nouvelle députation, formée cette fois des plus proches parents d'Istagon, vint trouver Tchatka au nom de tout Le camp, et lui annonça que désormais il serait leur chef de guerre, qu'il conduirait le camp, que tous lui promettaient respect et obéissance. Après quelques hésitations, Tchatka se rendit à

leurs instances et dit : « Amis et parents, j'oublie tous les torts que j'ai essuyés. Si mes prédictions s'accomplissent, si nous trouvons le campement pied-noir que j'ai indiqué, si nous arrachons à nos ennemis autant de chevelures qu'il y a de têtes scalpées marquées sur mon tambour, croirez-vous à ma grande médecine? Si je vous dis que, le second jour après notre départ, nous découvrirons la piste du parti de guerre qui a passé près de notre camp, si nous tuons sur le champ de bataille le grand chef des Pieds-Noirs, et que vous le voyiez, tel qu'il est représenté sur mon tambour, sans chevelure et sans mains ; si tout ce que j'ai prédit s'accomplit à la lettre , m'écouterez-vous et répondrez-vous à l'avenir à mon appel? » — Tous acceptèrent à l’envi.

Aussitôt Tchatka se lîve, et entonne avec énergie le chant de guerre au son du tambour et aux acclamations de la tribu. Il rejoignit ensuite sa bande, mais sans prendre d'armes, n'apportant pas même un couteau. Il ordonna de fixer son tambour sur le dos d’un bon cheval, qu’un de ses fidèles espions et coureurs de plaines et de forêts conduisait par la bride à ses côtés.

Pour mieux faire comprendre l'événement qui se prépare, un mot d'explication sur les chefs indiens est 1ci nécessaire.

Chaque nation est divisée en différentes tribus, et chaque tribu compte plusieurs villages. Chaque village a son chef, auquel on obéit, pourvu que

celui-ci, par ses qualités personnelles, sache inspirer le respect ou la terreur. Le pouvoir du chef est souvent nominal, quelquefois son autorité est absolue , et sa renommée ainsi que son crédit s'étendent au loin ; alors toute la tribu à laquelle il appartient le reconnait comme général. C'était le cas parmi les Assiniboins du temps de Tchatka. Le courage, l'adresse et l'esprit d'entreprise peuvent élever un guerrier aux plus grands honneurs, surtout si son père ou son oncle a été chef avant lui, et s'ilest issu d’une famille nombreuse, prête à maintenir l'autorité et à venger les querelles de ce nouveau favori du Grand Esprit.

Cependant, parvenu à la dignité de chef et installé par les anciens et les guerriers , avec toutes les cérémonies requises, il ne s’arroge pas même alors les signes extérieurs de son rang et de sa dignité ; il sait trop bien que la place qu'il occupe ne tient qu'à un faible fil qui peut se casser aisément. Il faut donc qu'il sache se concilier l'affection de ses sujets inconstants, ou les maintenir soumis en leur inspirant la crainte. Il n’est pas rare de trouver dans un village bon nombre de familles qui ont plus d’aisance que le chef, s’habillent mieux que lui, sont plus riches en armes, chevaux et autres possessions. Comme les chefs teutons des anciens temps, il obtient la confiance et l'attachement de ses soldats, d’abord par sa bravoure personnelle et plus souvent par des présents, qui ne servent qu’à l'appauvrir davantage. Si le chef manque de gagner la faveur

de ses gens, ils mépriseront son autorité et le quitteront à la moindre opposition qu'ils rencontreront de sa part; car les usages indiens ne comportent aucuns moyens par lesquels le chef pourrait faire respecter ou renforcer son pouvoir.

Il arrive rarement , chez les tribus de l'Ouest , qu'un chef parvienne à exercer une grande puissance à moins qu’il ne soit à la tête d'une nombreuse parenté. J'ai rencontré des villages entiers composés de parents et de descendants du chef; ces sortes de familles nomades ont un certain caractère patriarcal, et sont généralement les mieux gouvernées et les plus pacifiques. Le chef y est moins un maître qu'un père ; il n’a autre chose à cœur que le bonheur de ses enfants. On peutdire, en général, des nations indiennes, qu'étant peu unies entre elles , déchirées même par les jalousies et les discordes, il est bon que le pouvoir soit restreint et dispose de peu de force.

Retournons à Tchatka , le grand chef élu de la principale bande de la nation des Assiniboins. Il se trouvait donc à la tête de plus de quatre cents guerriers. [ls marchèrent le reste de la nuit et pendant toute la journée du lendemain , avec les plus grandes précautions et en bon ordre, afin d'éviter toute surprise de la part de l'ennemi. Quelques éclaireurs seulement parcouraient et battaient la campagne tout à l'entour, laissant sur leur passage des jalons ou des baguettes plantées en terre et inclinées de manière à indiquer la route

que la petite armée avait à suivre. Vers le soir, ils entrèrent dans une partie épaisse de bois, sur le bord d'un mince ruisseau, y érigérent à la hâte une espèce de parapet ou de défense avec des troncs d'arbres secs, et passèrent une nuit tranquille. Dans la matinée du second jour , ils rencontrèrent des troupeaux innombrables de buffles , et s'arrétèrent quelques instants pour renouveler leurs provisions (1). Vers le soir , un des éclaireurs revint sur ses pas et communiqua en secret avec Tchatka. Ensuite après avoir marché encore plusieurs milles , le chef, au son de son tambour, rassembla tous ses guerriers, et leur montrant du doigt une haute colline à quelques milles de distance, il leur apprit qu'ils y verraient les traces du parti de guerre pied-noir dont il avait rêvé avant de quitter le camp. Plusieurs

(1) Je vous ai souvent parlé des bisons ou buffles improprement dits , sans vous faire connaître suffisamment les grands avantages que les Indiens retirent de ces animaux intéressants, Ils en obtiennent presque tout le nécessaire de la vie. Les peaux leur servent de loges ou habitations, de vêtement, de literies, de brides et de couvertures de selles ; de vases pour contenir l’eau; d’esquifs pour traverser les lacs et les rivières ; avec le poil, ils font tous leurs lacets et leurs cordages ; avec les nerfs, ils fabriquent les cordes des arcs et tous les liens nécessaires aux habits, ainsi que la colle dont ils se servent ; l'omoplate de l’animal leur sert de bêche et de pioche. L'année dernière, cent mille peaux de buffles ont été envoyées du désert aux marchands de Saint-Louis ; avec le produit de leur vente, les sauvages se procurent des armes et tout ce dont ils ont besoin.

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cavaliers partirent aussitôt pour aller reconnaitre l'ennemi. A l'endroit indiqué, ils trouvèrent que le sentier avait été foulé par environ quatre-vingts à cent chevaux. Tous les guerriers redoublèrent d'ardeur et de confiance dans leur nouveau chef. Les deux jours suivants n'offrirent rien de remarquable. On s'arrêta encore dans la soirée du cinquième jour , sans avoir découvert le moindre

indice de la proximité du camp ennemi. Les éclai-

reurs, sauf celui qui avait communiqué secrètement avec Tchatka , étaient allés , durant la journée, dans différentes directions sans rapporter la moindre nouvelle. Plusieurs des plus anciens guerriers commencèrent à murmurer à haute voix, disant « que le jour prédit où ils devaient rencontrer les ennemis était passé. »

Mais Tchatka les arrêta tout court et leur dit : — «. Vous semblez douter de mes paroles ? Sachez que le temps n’est point passé. Dites plutôt que le temps est arrivé. Vous semblez encore bien jeunes en expérience, et cependant un grand nombre d'hivers ont fait blanchir vos têtes ! Où croyez-vous trouver les loges de vos ennemis ? Est-ce dans la plaine ouverte ou sur le sommet d’une colline, d'où l'œil aperçoit tout ce qui se meut à l’entour ? Et vous voudriez rencontrer les ennemis dans un moment où ceux qui devraient protéger leurs femmes et leurs enfants sont loin? L'ours et le jaguar cachent leurs petits dans des antres et au fond des forêts impénétrables ; la

louve les abrite dans un trou ; le chevreuil et le cabri les couvrent de foin. Lorsque vous chassez les élans et les cerfs, avant de tirer dessus neregardez-vous pas d'abord à travers les arbres et les broussailles ? Lorsque vous allez à la poursuite des blaireaux et des renards, vous cherchez soigneusement leurs gîtes. Maintenant que quelqu'un aille examiner le petit bois près du gros rocher, au bout de la plaine où nous sommes. »

Aussitôt plusieurs sauvages des plus courageux et des plus expérimentés vont à la découverte. A la faveur des ténèbres, ils entrèrent tout doucement dans la petite forêt et firent toutes leurs observations sans être aperçus. Vers minuit , ils revinrent trouver Tchatka et leurs compagnons disant : « qu'ils avaient découvert le campement pied-noir dans l'endroit indiqué par le chef ; que les loges n'étaient habitées que par des vieillards, des femmes et des enfants ; qu’ils avaient pu distinguer très-peu de jeunes gens ; que tous les chevaux étaient partis. » Cette nouvelle remplit de joie ces féroces guerriers. Le reste de la nuit se passa en chants et en danses de guerre avec accompagnement du gros tambour ; il y eut des jongleries et des invocations aux manitous ; Tchatka avait été inspiré par eux pendant cinq jours et cinq nuits ; et ils avaient conduit son esprit dans le pays des âmes.

A la pointe du jour , les quatre cents guerriers assiniboins étaient rangés silencieusement autour

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des trente faibles loges des Pieds-Noirs. Tout à coup un cri de guerre et de vengeance qu'ils firent retentir à la fois, comme autant de furies altérées de sang, réveilla et remplit d’effroyable épouvante les malheureuses mèresetles pauvres petits enfants, qui se trouvaient là sans la moindre protection. Selon leur attente, les Assiniboins ne trouvèrent que peu d'hommes dans le camp ; tous étaient engagés dans le parti de guerre dont j'ai fait mention. Le petit nombre des jeunes Pieds-Noirs qui étaient là ne pouvaient résister longtemps à tant d'ennemis. Le combat fut court ; le carnage sanglant et affreux. Les vieillards , les femmes , les enfants furent une proie facile à détruire pour les cruels Assiniboins. Deux jeunes Pieds-Noirs seulement échappèrent à cette horrible boucherie. Un Assiniboin, qui s'était trouvé dans ce combat, en fit plus tard le récit à M. Denig et déclara que , de sa propre main , il avait tué quatorze enfants et trois femmes. M. Denig lui demanda s’il les avait tués à coups de flèches. — « Quelques-uns, répondit-il ; mais le reste a péri par le casse-tête et la dague. » — Il ajouta qu'ils arrachèrent des bras de leurs mères et enlevèrent un grand nombre de petits enfants, et que, chemin faisant, dans leurs chants et danses de chevelures, ils s’amusaient à les écorcher vifs et à leur passer des bâtons pointus à travers le corps, pour les rôtir tout vivants. Les cris perçants de ces innocentes créatures n'étaient rien à l'oreille de ces

affreux barbares. Tout ce qu'un cœur inhumain et sans pitié peut inventer de tortures fut mis en pratique dans cette horrible tuerie. Les Assiniboins déclarent qu'ils se rassasièrent de cruautés, pour satisfaire les mânes de leurs parents défunts , la haine implacable et le désir de vengeance nourris depuis longtemps contre les Pieds-Noirs, leurs mortels ennemis. Le nombre de chevelures enlevées surpassa de beaucoup celui des têtes représentées sur le grand tambour.

En retournant à leur pays, dès le premier campement qu’ils firent, un des guerriers vint dire à ses compagnons, et assez haut pour que Tchatka pt l'entendre, « que le chef pied-noir n'avait été ni vu ni tué. » Tchatka répondit: — « Notre œuvre n'est donc pas achevée : nous aurons une autre rencontre avant de revoir nos foyers. Le chef pied-noir mourra. Je l'ai vu sans chevelure dans mon rêve ; tel il a été peint sur le tambour par les manitous. Sa tête sera scalpée avec son propre couteau. »

Une pluie légère était tombée la nuit et un brouillard épais obscurcit le ciel pendant la matinée. Toute la bande des guerriers dut se tenir réunie, pour ne point s'égarer. Après une marche de quelques heures, des coups de fusil partirent du front de la ligne et apprirent à ceux de l'arrière-garde qu'une attaque venait de commencer. Chacun se pressa d'aller rejoindre les combattants.

C'était la rencontre d’une troupe de vingt à trente

Pieds-Noirs avec les guerriers de Tchatka. Malgré toutes les manœuvres de celui-ci pour se tenir à l'abri du danger, il se trouva enveloppé au milieu du combat, ne sachant de quel côté se tourner. Les Pieds-Noirs se défendirent courageusement , mais durent céder à un nombre si supérieur d'adversaires. Plusieurs toutefois s'échappèrent à la faveur du brouillard.

Le cheval de Tchatka fut tué sous lui dans la mêlée : cavalier et coursier roulèrent dans la boue. Au même instant, un Pied-Noir, d’une haute stature et d'une force prodigieuse, voulut porter un coup de lance à Tchatka, mais il ne sut point l'atteindre ; la lance passa à côté de la tête de son ennemi et pénétra tremblante dans la terre. Il l'attaqua ensuite le couteau en main. Mais Tchatka se releva rapidement de sa chute et, tout poltron qu'il était, ne manqua ni de force ni d'adresse. Il saisit le bras armé de son terrible agresseur et fit de grands efforts pour s'emparer du couteau. Comme la lutte avait cessé au front de la ligne, les Assiniboins, s'apercevant de l'absence de leur chef, retournèrent à sa recherche. Ils le trouvèrent abattu et se défendant encore contre son puissant adversaire. Le Pied-Noir parvint à se dégager et levait déjà Le bras pour plonger son couteau dans le cœur de Tchatka, lorsqu'il reçut sur le crâne un coup de casse-tête qui l'étendit sans connaissance. Tchatka alors saisit l'instrument meurtrier et acheva le Pied-Noir. En se relevant, le vainqueur

s'écrie : — « Amis, voici le chef pied-noir, car sa médaille l'annonce et le fait connaître. Je tiens entre mes mains le couteau du Mättau-Zia (Pied d'Ours), de qui vous connaissez les hauts faits et qui a été, pendant un grand nombre d'années, la terreur de notre nation. » — Alors avec le même couteau tout ensanglanté , il ôta la chevelure au Pied-Noir et lui coupa les deux mains, pour accomplir le dernier point de sa prophétie. — Elle se répètera de père en fils parmi les Assiniboins, jusqu'à la dernière génération. Après cette victoire, Tchatka reçut son troisième nom , celui de Minayougha, où « l’homme qui tient le couteau. »

Toute la tribu fut ivre de joie en voyant les guerriers de l'expédition revenir avec tant de trophées remportés sur leurs plus anciens et leurs plus cruels ennemis. Aussi les danses et les incantations, toujours au son du tambour mystérieux , et lesréjouissances publiques se renouvelèrent cent fois pendant l'espace d'une lune où d'un mois. La gloire de Tchatka et de ses manitous fut célébrée dans tout le camp. On l’acclamait le Mina-yougha et le Wahkon-tangha par excellence, à qui rien ne saurait résister. Il ne perdit point les avantages qu'il avait su conquérir dans l'opinion publique par sa ruse profonde et cruelle. Tout pouvoir dans la tribu lui fut confié, et avant lui jamais chef, parmi les Assiniboins, ne s'était attiré autant de respect et de crainte.

En véritable pacha ou mormon moderne, 1l se

choisit trois femmes à la fois, sans même les consulter. Deux de celles-ci avaient déjà été fiancées à deux jeunes guerriers très-influents. Malgré les réclamations de ceux-ci, les parents des jeunes filles se crurent très-honorés d'appartenir à la famille du Grand Chef, par le choix qu'il avait fait de leurs enfants, et ils les conduisirent à la loge de Tchatka. Pour maintenir la paix dans son nouveau ménage et mettre les mécontentes de bonne humeur, il donna ordre à un de ses affidés d'empoisonner secrètement les deux prétendants. Il partit pour la chasse afin de se mettre à l'abri de tout soupçon. À son retour, on lui apprit la nouvelle de la mort de ses rivaux ; ilse contenta de dire : « Ceux qui sont capables de me contrarier dans la moindre des choses, ou qui méprisent mon pouvoir, sont dans le plus grand danger de perdre misérablement la vie. »

C'est ainsi que l'agent principal de Tchatka, dans l'exécution des nombreux empoisonnements ordonnés par ce monstre, s’acquittait de son mandat. Nous devons dire un mot sur les rapports que ces deux scélérats entretenaient ensemble. L'agent était proche parent du chef. Sa taille était d'environ cinq pieds; son corps était très-robuste. Il avait perdu l'œil droit dans une querelle ; au-dessus de l’autre pendait une grande loupe , qui partait du milieu du front et s'étendait jusque sur la mâchoire. Il avait le nez aplati, de grosses lèvres, une large bouche béante laissant voir deux solides

rangées de dents blanches. Il cachait son laid frontispice sous des touffes épaisses et crasseuses de cheveux noirs, collés ensemble avec de la gomme et de la résine mêlée de vermillon. Pendant plusieurs années qu'il visita le fort Union, à l'embouchure de la Roche-Jaune, ilfut la terreur des enfants, car il était impossible de rencontrer une figure humaine plus affreuse et plus dégoûtante. Les marques de mépris qu'il recevait partout à cause de son extérieur ignoble, avaient fait naîtreen lui une haine implacable contre sa propre race. Le rusé Tchatka, s'étant aperçu des avantages qu'il retirerait d'un être de cette nature pour l'exécution de ses atroces desseins, se l'était associé depuis longtemps. Il le traitait avec bonté, lui faisait des présents, captivait sa confiance et flattait ses penchants vicieux. Il pouvait toujours compter” sur ce misérable chaque fois qu'il s'agissait de faire du mal. N'avait-il pas administré si adroitement

le poison aux deux jeunes guerriers, qu'aucun

soupçon n'était tombé sur lui ni sur Tchatka ? La

perpétration de ce crime avait même ajouté un

fleuron de plus à la réputation de Wahkon-tangka, qui, de loin comme de près, disposait à son gré de

la vie de ses sujets.

Pendant les premières années que Tchatka fut à latête de sa tribu, le succès couronna toutes ses entreprises, et son renom parcourut toute la contrée. Cependant , il arrivait parfois que ses guerriers étaient battus par l'ennemi. Dans ces occasions, il

était toujours le premier à prendre la fuite , donnant pour excuse que sa Grande Médecine (son tambour) l'enlevait malgré lui. Il fallait le croire sur parole, sans quoi le téméraire qui aurait osé douter était certainement un homme perdu.

En 1830, il essuya sa première grande défaite de la part des Pieds-Noirs, laissant sur la plaine au delà de soixante guerriers tués, et un nombre à peu près égal de blessés. Le prestige qui jusqu'alors avait entouré son nom commença à lui manquer. Vers ce même temps, la Compagnie de Peileteries venait d'approvisionner le fort Union. Il avait été pourvu pour deux années de marchandises en vue de la traite avec les nations indiennes dans le haut Missouri.

Dans l'espoir de réparer la perte qu'il venait d'essuyer, et de ranimer le courage de ses soldats, de « couvrir les morts, » c'est-à-dire de faire cesser le deuil dans les familles , Tchatka promit avec assurance « qu'il rendrait riches tous les gens de sa tribu et les chargerait de dépouilles en telle abondance, que leurs chevaux seraient incapables de les transporter. Il avait eu de nouveau un grand rêve ; rêve, ajoutait-il, qui ne devait pas les tromper pourvu qu'ils entrassent dans ses desseins et qu'ils fussent fidèles dans l'exécution de ses ordres. » Son plan était de s'emparer du fort Union avec une bande de deux cents guerriers choisis. Tchatka vint s'y présenter en effet; il affecta naturellement une grande amitié pour les blancs ; tâcha

de faire accroire au surintendant qu'il faisait route, avec sa bande, pour le pays des Minatarees ou Gros-Ventres du Missouri, ses ennemis ; qu'il avait besoin de quelques munitions de guerre, et comptait continuer son chemin à la pointe du jour. L'hospitalité lui fut accordée avec bienveillance. Le chef avait si bien joué son rôle hypocrite, que la précaution ordinaire de désarmer les hôtes et de mettre leurs armes sous clef fut négligée en cette occasion. Le plan que Tchatka avait communiqué à ses guerriers était de se retirer dans les chambres du fort et, à un signal donné, de massacrer, pendant leur sommeil, tous ceux qui s'y trouveraient. Par un heureux hasard, quelques jours avant cette entreprise, tous les employés canadiens, au nombre d'environ quatre-vingts , étaient venus au fort Union pour prendre des marchandises destinées aux Corbeaux et aux Pieds-Noirs. Malgré ce renfort , les sauvages auraient pu réussir dans leur perfide dessein, si un incident imprévu n'était venu les trahir et mettre à découvert leur affreux projet. Un des guerriers assiniboins avait une sœur mariée à un négociant canadien. Désireux de sauver la vie à sa sœur qui était venue au fort avec son mari, et de la mettre à l'abri de tout danger au moment de la mêlée, il lui communiqua, sous le sceau du secret, les intentions du chef, et l'invita à venir passer la nuit dans une autre chambre, afin qu'il pût mieux la protéger. La femme promit de ne rien dire ; mais,

malgré cela, elle prévint son mari du danger qui les menaçait tous. Le mari aussitôt se rendit auprès du surintendant du fort et lui exposa le danger de la situation. On appela les employés , les uns après les autres , sans éveiller le moindre soupçon. Ils quittèrent leurs appartements, furent armés en un clin d'œil, prirent possession des bastions et des points importants de la place. Toutes les précautions étant prises, Tchatka et les principaux braves de sa bande furent invités à se rendre au salon du commandant. Celui-ci ausssitôt leur reprocha ouvertement leur noire perfidie. Les sauvages nièrent le fait de la conspiration. Malgré leurs protestations , le commandant leur donna le choix, ou de quitter le fort à l'instant même, ou d'en être chassés par la bouche des gros fusils (canons) qui étaient braqués contre eux. Tchatka, sans hésiter, accepta pour lui et les siens la première proposition et se retira confus et chagrin d'avoir perdu une belle occasion de s'enrichir des dépouilles de ses ennemis les blancs.

Tchatka avaitenfin épuisé son sac à médecine, ou sa provision de poisons. Ses amis du nord avaient refusé %e lui en fournir davantage.Il voulut cependsut s'en procurer encore ; car le poison était pour lui l'unique moyen de se débarrasser de ceux qui pouvaient s'opposer à son ambition et contrarier ses plans. Il faisait ses coups avec tant d'adresse et si secrètement, que les sauvages étaient dans la ferme persuasion qu'ils dépendaient tous de la

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volonté du chef pour vivre ou pour mourir. De là leur soumission absolue à ses moindres caprices. Ce peuple, libre auparavant comme les oiseaux dans l'air, fut réduit, pendant longtemps, à l'état de vils esclaves obéissant au moindre signe d'un tyran aussi lâche que cruel.

Dans le courant de l'année 1836, Tchatka se présent de nouveau au fort Union, à la tête d'une bande de chasseurs. Ils y étaient venus pour vendre léurs pelieteries, leurs peaux de buffles, de castors, de loutres, de renards, d'ours, de biches, de chevreuils, de grossés cornes, en un mot les produits de leurs chasses, et recevoir, en échange, du tabac, des couvertures de laine, des fusils, des munitions, des couteaux, des dagues et des lances. Les pelleteries appartenaient en grande partie à Tehatka ; il les offrit pour une petite quantité de tabac, disant secrètement à son acheteur : « J’ai absolument besoin, coûte que coûte, d'une bonne quantité de poison, et je vous supplie de m'en procurer ; sans quoi, le crédit qui m'entoure au milieu de mes guerriers m'abandonnerait sans retour. » La proposition fut repoussée avec horreur, et Tchatka reçut, pour toute réponse, de sévères reproches sur la scélératesse de sa demandeet sur ses infâmes procédés. Ces reproches demeurèrent sans effet sur ce cœur pervers, endurci par une longue série de crimes les plus inouïis. Il quitta le fort mécontent, irrité, furieux d'avoir été frustré dans con espoir.

“endant les années 1837 et 1838, Tchatka conduisit plusieurs partis de guerre , avec des alternatives de bonne et de mauvaise fortune. On s'aperçut qu'il vieillissait ; que ses manitous et son Wah-kon lui devenaient moins fidèles ; que ses prédictions ne se réalisaient plus ; que ceux qui trouvaient à redire à ses arrangements continualent à vivre malgré lui. Plusieurs même osèrent, sur ce point, lui porter des défis.

Au printemps de 1838, la petite vérole se déclara parmi les tribus indiennes du haut Missouri. Les ravages de cette terrible maladie changèrent la position de Tchatka vis-à-vis de son peuple. Le beau camp de Tchatka , composé de douze cents guerriers, fut réduit, en peu de temps , à quatrevingts hommes seulement, capables de porter les armes. D'autres tribus passèrent par de plus rudes épreuves’ encore. Ce fléau compta au delà de dix mille victimes parmi les Corbeaux et les Pieds- Noirs ; les Minatarees ou Gros-Ventres furent réduits de mille à cinq cents ; les Mandans , la plus noble race des Indiens du haut Missouri, comptaient six cents guerriers avant la maladie, et se trouvèrent réduits après à trente-deux, d'autres disent à dix-neuf seulement ! Un très-grand nombre se tuèrent de désespoir, quelques-uns avec leurs lances ou d'autres armes de guerre, mais la plupart en se précipitant d'un rocher élevé qui se trouve sur le bord du Missouri.

Dans le courant de l’année suivante , Tchatka

forma le dessein de s'emparer , par stratagème , du grand village des Mandans, d'enlever les chevaux et tous les effets qu’il y trouverait. Ce village était alors permanent et situé dans le voisinage du fort Clarke. Environ cinq milles plus bas, habitaient les Arickaras, nouveaux alliés des Mandans , qui comptaient environ cinq cents guerriers et avaient échappé à la contagion, parce qu'ils étaient allés chasser au loin pendant que le fléau ravageait leur pays, Les Arickaras faisaient partie anciennement de la nation des Pawnees, sur la rivière Nébraska ou Platte.

Tchatka ignorait la position des Arickaras visà-vis des Mandans , et n'avait guère songé à la proximité où vivaient ces deux tribus. Ayant rassemblé les restes de ses guerriers, il leur communiqua son dessein en ces termes : — « Nous irons offrir le calumet de la paix aux Mandans. [ls l’accepteront avec joie ; car ils sont faibles et ils espèrent trouver en nous un appui contre les Sioux, leurs ennemis. Aussitôt que nous serons dans le village, et admis sous des apparences d'amitié, nous nous éparpillerons dans les loges ; puis à un même moment, nous ferons main basse, avec nos dagues et nos coutelas , sur tout ce qui reste de Mandans. Ils ne pourront pas s'échapper, et tout ce qu'ils possèdent sera à nous. » — Le plan parut praticable et fut admis.

Le secret de cett: expédition ne vint aux oreilles de personne. Les guerriers passèrent par le fort

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Union pour s’y procurer la poudre et les balles nécessaires et quelques livres de tabac pour fumer la paix. Arrivés en vue du village, ils s’arrétèrent et firent aux Mandans des signaux d'amitié , les priant de venir les rejoindre. Tchatka se plaça sur une haute colline , d'où il observa tout ce qui se passait alentour, et, au son du tambour, se mit à chanter ses invocations à ses manitous. Il députa douze hommes de sa bande, portant un petit drapeau et le calumet de la paix, avec ordre de le fumer à moitié chemin. Par bonheur pour les Mandans , quelques Arickaras , au retour de leur chasse, s'étaient arrêtés parmi eux. Or, entre tous les sauvages du haut Missouri, les Arickaras passent pour les plus fourbes. Tchatka, contre son attente, allait être pris dans ses propres filets. Venu pour frapper une petite bande mandane isolée, et retourner chez lui avec des dépouilles et des chevelures, il était tombé dans le piége qu’il voulait tendre aux autres.

Après que les députés assiniboins se furent réunis aux Mandans pour fumer paisiblement le calumet ensemble, les perfides Arickaras se retirèrent en toute hâte pour aller annoncer à leurs chefs cette réunion si subite et si imprévue. L'occasion était bonne de commettre une vilenie. Ils arrivent ; leur camp est bientôt sur pied, lecri de guerre retentit. En peu d'instants on s'arme et les chevaux sont sellés. Les Arickaras avaient les plus grands avantages sur leurs

ennemis. Cachés par une lisière de forêts dans la vallée basse du Missouri, ils se rendirent en silence et sans bruit vers le village des Mandans.

La cérémonie que les sauvages appellent fumer le calumet de’ la paix se prolonge ordinairement pendant plusieurs heures.

On allait en finir et on se disposait à entrer dans le village, lorsque tout à coup retentit le cri de guerre des Arickaras, qui s’élancent en avant. À la première décharge des fusils et des flèches, les douze députés assiniboins restent sur le carreau. Leurs chevelures sont aussitôt enlevées et leurs cadavres horriblement mutilés. Ce fut l'affaire d'un moment. Ensuite trois cents Arickaras, poussant des hurlements de victoire, se précipitent vers la colline, pour continuer le massacre des Assiniboins. Au premier signal de l'attaque, Tchatka s'élance sur son coursier et prend la fuite. Tous ses partisans le suivent. Mais la plupart des Assiniboins, étant à pied, sont bientôt rejoints par leurs ennemis à cheval, et tombent sous les coups de ces derniers. Plusieurs d’entre eux cependant se défendirent en braves, malgré leur infériorité numérique, et quoique grièvement blessés, eurent le bonheur de gagner la forêt et d'échapper au carnage. Après le combat, les cadavres de cinquantetrois Assiniboins étendus çà et là dans la plaine demeurèrent sans sépulture et furent dévorés par les loups et les vautours.

Mais le grand chef, le conducteur de la nombreuse | 21

tribu assiniboine, qu'était-il devenu ? Qu'avait-il fait durant le combat ? Ce fameux Tchatka, ce Wakon-tangha, ce Mina-yougha, le héros au grand tambour enfin, avait pris la fuite monté sur son excellent coursier. Les Arickaras, dont les chevaux étaient plus frais, s'élancèrent à sa poursuite. En l'approchant, ils firent sur lui une décharge générale et tuèrent sa noble bête sous lui. Tchatka se relève sur-le-champ. La forêt est tout près ; s'il peut l'atteindre, il lui reste une lueur d'espérance pour la conservation de sa vie. Il se dirige de ce côté ; il court à toutes jambes ; la peur semble lui prêter des ailes ; tout vieux qu'il est, il gagne du terrain et atteint le but de sa course avant que les ennemis lancés à sa poursuite puissent l’atteindre. Quelques-uns (le ses soldats, témoins de cette prodigieuse fugue , octroyèrent à Tchatka le nom de Tatokahnan ou cabri, l'animal le plus agile de nos plaines.

Tchatka rejoignit ses soldats dans la forêt.

Trente seulement avaient échappé au casse-tête et au scalpel des Arickaras ; la plupart étaient blessés, et quelques-uns mortellement. Voilà ce qui restait maintenant de cette bande si formidable de douze cents guerriers ! Tchatka baissait la tête et osait à peine les regarder. Tout son peuple avait disparu. Deux de ses fils venaient de tomber dans ce dernier combat. son {chantcheéga-tangka, ou grand tambour, “tait tombé entre les mains des ennemis ; son cheva favori avait été tué. Lui-

même était vieux ; ses jours de gloire et de bonheur étaient passés. I n'avait plus à conduire des gens sur lesquels il pût exercer son influence et à l'aide desquels il pût accomplir ses exécrables desseins d'empoisonnement.

Après cette défaite, la troupe de Tehatka étant devenue trop faible pour former un camp à part se réunit aux gens du nord ; ceux-ci forment une autre branche de la puissante nation assiniboine. Dès lors, Tchatka cessa de s'occuper des affaires publiques. Il continua toutefois à passer pour un grand homme de médecine, et fut encore consulté parfois dans les occasions solennelles et dangereuses. Il ne cessa, jusqu’à sa mort, d'inspirer à tous ceux qui l'approchaient un certain respect mêlé toutefois d'appréhension et même de terreur.

Telle vie, telle mort, dit l'ancien proverbe ; c'est assez ordinairement le cas. La fin de ce méchant homme ne fut pas moins remarquable que la vie qu'il avait menée. Voici ce qu’un témoin oculaire en rapporte. Je cite l'autorité de M. Denig, mon ami intime et homme de toute probité. C'est de lui que je tiens tous mes renseignements sur les Assiniboins ; il a résidé au milieu d'eux pendant plus de vingt-deux années.

Dans l'automne de 1843, les gens du nord se rendirent au fort Union pour faire l'échange ou la traite de leurs pelleteries. Le premier qui se présenta à l'entrée du fort pour serrer la main de M. Denig fut le vieux Tchatka, qui, en riant, lui

dit : « Mon frère, je suis venu au fort pour mourir au milieu des blancs. » — M. Denig n'ajoutant aucune importance à ces paroles, le vieillard les répéta une seconde fois et ajouta : — « Avez-vous compris ce que j'ai dit ? Cette visite au fort est ma dernière. Je mourrai ici! » — M. Denig s’informa alors de la santé de Tchatka, et lui demanda s'il avait éprouvé quelque mal. Il interrogea en même temps d'autres Indiens. Tous lui assurèrent que Tchatka était bien portant comme à l'ordinaire ; mais qu'avant de quitter le village , il leur avait cependant prédit « que sa dernière heure était proche, et qu'avant le soleil couchant du lendemain, son esprit s'envolerait au pays des âmes. » Les officiers du fort, informés de cette étrange nouvelle, firent appeler Tchatka pour l'interroger sur sa prédiction. Ils craignaient quelque tour de sa part, en se rappelant toutes les fourberies et les cruautés qu'il avait exercées envers sa tribu, ainsi que sa noire trahison et ses trames odieuses contre les gens du fort, en 1831. Il leur déclara qu'il se portait bien et qu’il n'avait éprouvé aucun mal. «Je vous le répète, encore, continua-t-il, mon temps est venu ;... mes manitous m’appellent ;..… j

les ai vus dans mon rêve ;.… il faut que je parte. Oui, demain le soleil ne se couchera point dans sa loge empourprée, avant que mon esprit ne s'envole au pays des esprits. » — Dans la soirée, il prit un bon souper et dormit ensuite paisiblement ; les autres Indiens veillèrent et s'amusèrent

toute la nuit. Le lendemain, Tchatka se présenta de nouveau au bureau de M. Denig, et fut pris d'un léger crachement de sang. On voulut l'engager à prendre un remède, mais il le refusa en disant : — «Tout est inutile. Désormais la vie m'est devenue insupportable. Je veux et je dois mourir, je vous l'ai dit. » — Peu après, il sortit du fort avec les autres Indiens, et se rendit sur les bords de la rivière. [l eut bientôt une seconde hémoptysie plus violente que la première. On le plaça sur un traineau pour le transporter dans le camp indien ; mais avant d’y arriver, il tomba sur le bord du chemin, en proie aux convulsions les plus horribles. Ce fut, selon toutes les apparences, le poison qui termina aussi sa triste carrière, ce poison qu'il avait donné lui-même dans une foule d'occasions à ses malheureuses victimes, durant le cours de sa longue et coupable administration comme chef.

Le corps inanimé de ce trop fameux sauvage fut porté en grande cérémonie dans le village indien, situé à vingt-deux milles de distance du fort. Toute la tribu assista à ses funérailles. Le cadavre, après avoir été peinturé, paré des plus bizarres ornements et enveloppé dans une couverture écarlate et une belle peau de buffle brodée en porcépic (1), fut élevé et attaché entre deux branches

(1) Cette expression est en usage parmi les voyageurs canadiens. Les longs piquants du porc-épic ressemblent à des plumes non faillées ; les femmes sauvages en tirent une espèce de fil, qu'elles emploient pour broder les habits.

lé

d'un grand arbre, au milieu des cris confus et des lamentations de la multitude.

L'ascendant que le nom et les actions de ce grand criminel exercèrent sur l'esprit de toute la tribu assiniboine, fut tel que l'endroit où reposent ses restes est encore de nos jours l’objet d'une haute vénération. Les Assiniboins ne parlent de Tchatka qu'avec crainte et respect. Ils croient que ses mânes gardent l'arbre sacré sur lequel il repose ; qu'il ale pouvoir de leur procurer des chasses abondantes de buffles et d'autres animaux, ou de faire éloigner ces bêtes de leur pays. C'est pourquoi, chaque fois qu'ils passent dans ce parage, ils ne manquent pas d'offrir des dons et des sacrifices ; ils présentent le calumet aux esprits tutélaires et aux mânes de Tchatka. Il est, selon leur calendrier, le Wahkon-tangka par excellence, le plus grand homme de génie qui ait jamais paru dans la nation.

Les Assiniboins comme les autres Indiens n’enterrent jamais leurs morts. Avec des cordes faites de peaux fraîches, ils fixent les corps entre les branches de gros arbres pour les soustraire à la dent des loups et d'autres animaux voraces. Ces constructions sont assez élevées pour que la main . de l’homme ne puisse y atteindre. Les pieds sont toujours tournés vers le soleil levant. Lorsque les arbres qui maintiennent les morts tombent de vétusté, alors les parents des défunts enfouissent tous les ossements gisant sur le sol ; ils placent

les crânes en cercle la face tournée vers le centre. On y trouve d'ordinaire plusieurs têtes de bufiles. Au milieu est planté un poieau ce médecine, d'environ vingt pieds de haut, auquel des Wahkons sont attachés pour garder et protéger le dépôt sacré. Les Indiens appellent le cimetière le village des morts. Ils s’y rendent à différentes époques de l'année, pour s'entretenir affectueusement avec leurs parents et amis défunts, et y laissent toujours quelques présents.

Les Assiniboins donnent leur nom à la rivière Assiniboine , le grand tributaire de la rivière Rouge-du-Nord, dans les possessions anglaises du territoire de la baie d'Hudson. Le mot Assini-

boin veut dire les gens qui font cuire les pierres. Cette tribu avait anciennement coutume de faire

bouillir sa viande dans des trous creusés en terre et tapissés de peaux crues. On jetait dans l’eau de gros cailloux rougis au feu , jusqu'à ce que la viande fût cuite; de là le nom de gens qui font cuire les pierres, ou Assiniboins. Cet usage est abandonné, depuis qu'ils ont pu se procurer des chaudières ou des marmites dans leur commerce avec les blancs. Ils n'ont recours à l’ancien usage que dans les grandes occasions ou festins de médecine. La langue assiniboine est un dialecte de la dacotah ou siouse. Les Assiniboins se sont séparés jadis de la nation des Sioux pour une bagatelle : une querelle entre les femmes des deux grands chefs, Elles avaient trouve un buffle tué ; checune

d'elles s'obstinait à avoir tout entier le cœur de l'animal abattu ; des paroles elles en vinrent aux coups, et, dans leur rage, elles manœuvrèrent des ongles et des dents. Les deux grands chefs eurent la folie de prendre chacun fait et cause pour les visages lacérés de ieurs tristes et chères moitiés ; la querelle s'envenima de plus en plus et onse sépara on ne peut plus mécontent. Depuis cette époque, les deux tribus sont toujours en guerre.

Je fournis à vos poëtes la matière d'une nouvelle Iliade. Voilà deux chefs qui sont, dans leur genre, l'un Achille et l'autre Agamemnon ; si le cœur vous en dit, vous pouvez continuer le rapprochement.

Agréez, etc.

P.J. DE SMEr, S. J.

Université de Saint-Louis, 30 décembre 1854.

La question indienne a été beaucoup agitée aux États-Unis dans le courant de cette année. Le Kansas et le Nébraska feront désormais partie de la grande confédération. Ils embrassent tout le Grand Désert, des confins du Missouri jusqu'au 4® degré de latitude nord, et s'étendent dans l'ouest jusqu'aux montagnes Rocheuses.

On m'a souvent demandé ce que je pense de l'avenir des malheureux Indiens , et vous-même , je le sais, vous leur portez de l'intérêt. Je vais donc vous communiquer aujourd'hui mes craintes et mes espérances, ce sont celles du reste que j'ai eues depuis longtemps. Déjà en 1851 un de mes amis de

Paris, M. René de Sémalé, m'écrivit pour connaître la situation des tribus indiennes de l’'Amé:rique du Nord. Voici les points sur lesquels mon correspondant me priait de lui donner des éclaircissements et voici les réponses que je lui ai faites. J'ajouterai ce qui s'est passé depuis lors entre le gouvernement et les aborigènes, et je dirai un mot des traités qui ont été conclus depuis 1851 jusqu'à la fin de 1854.

Première question. Pensez-vous, me demandait mon correspondant français , que les aborigènes viennent à disparaitre à l'ouest du Mississipi, comme ils ont disparu jadis à l’est de ce fleuve ? En d'autres termes, les Indiens de l'ouest subiront-ils le sort de leurs frères de l’est ?

Réponse. Le même sort qu'ont eu les [Indiens à l'est du Mississipi atteindra , à une époque peu éloignée , ceux qui se trouvent à l’ouest du même fleuve. À mesure que la population blanche , ou de race européenne, s'avance et pénètre dans l'intérieur des terres, les aborigènes se retirent graduellement. Déjà (en 1851) les blancs regardaient d'un œil avide les terres fertiles des Delawares, des Potowatomies, des Shawanons et d'autres tribus de nos frontières. Je ne serais point surpris si, dans peu d'années, des négociations étaient entamées pour l'achat de ces terres et le déplacement des Indiens, qui dans ce cas seront forcés évidemment de se retirer vers l'ouest. Les grands débouchés ouverts à l'émigration par

l'arrangement définitif de la question de l'Orégon, ainsi que l'acquisition du Nouveau-Mexique, de la Californie et de l'Utah, ont seuls empêché, jusqu'à présent , qu'on ne fit des efforts pour éteindre les titres ou les droits des Indiens aux terres situées immédiatement à l'ouest de l'État du Missouri, et à celles qui s'étendent du côté sud de la rivière Missouri, entre les rivières Kansas et la Platte , et aussi haut que le Niobrarah ou la rivière appelée l'Eau qui court.

Deuxième question. Dans le cas où les Indiens ayant fait cession d'une partie de leurs terres demeurassent néanmoins de plein droit çà et là , sur le territoire d'un État américain, ne serait-il point à craindre qu'ils ne fussent traités ensuite avec la même injustice et la même barbarie que l'ont été les Cherokees qui, contrairement à toute convention , ont été privés de leurs possessions par l'État de la Georgie et refoulés dans les terres au haut Arkansas ?

Réponse. Je réponds affirmativement. Il est très-probable que, d'ici à peu d'années, des traités seront conclus avec certaines tribus relativement aux Réservations, c'est-à-dire, aux portions de leurs terres que le gouvernement des États-Unis tient à part pour leurs résidences futures. Mais quoique la lettre des traités garantisse aux Indiens de telles Réservations, vous pouvez être assuré que les besoins supposés d'une population blanche et prospère serviront plus tard de prétexte pour

envahir ces terres et en déposséder les Indiens. Cela se fait, soit par négociation ou achat nominal, soit en rendant la situation des sauvages si pénible, qu'ils ne trouvent d'autre alternative que le déplacement ou l'émigration.

Troisième et quatrième questions. Lorsque le territoire de l'Orégon (1) sera incorporé dans l'Union, les missionnaires de cette région ne pourraient-ils point organiser les sauvages convertis en districts et comtés distincts , peuplés ainsi de citoyens américains, quoique d'origine indienne ? La propriété des Indiens dés lors deviendrait inviolable, et les missionnaires auraient le temps de leur persuader de quitter la vie nomade ou de chasseurs, pour embrasser la vie pastorale ; plus tard ces sauvages cultiveraient leur sol, sans être inquiétés par les prétentions des blancs.

Réponse. Lorsque l'Orégon sera devenu État, il suivra la même politique que celle qu'ont adoptée jusqu'ici les autres États ; c'est-à-dire qu'il soumettra indistinctement tous les habitants à sa juridiction et aux lois de l'État. La politique des Américains a toujours été d'éloigner les Peaux- Rouges des terres de chaque nouvel État aussitôt

(1) L'OréGoN fut organisé en territoire le 14 août 1848 et admis dans l'Union, comme État, le 14 février 1859 — sa capitale est Salem — sa superficie est de 95,274 milles carrés —sa population, en 1860, était de 52,465, en 1870, de 90,922. Aujourd'hui elle dépasse les 100,000. (Note de la presente édition.)

que cet État est dûment admis comme partie de la confédération ; et dans les cas où quelques portions de tribus sont restées sur leurs terres , comme le fait a eu lieu dans les États de New-York, d'Indiana, de Michigan et de l'Ohio, la situation des sauvages est devenue très-malheureuse, leurs progrès ont été nuls. Se comparant aux blancs qui les environnent et qu'ils voient si entreprenants et si industrieux, ils éprouvent un sentiment d'infériorité qui les accable et les décourage. Les Stockbridges (Mohegans et Iroquois) , qui ont joui, pendant plusieurs années, de tous les droits de citoyens dans l'État du Wisconsin, ont supplié les autorités de les décharger de leurs obligations comme tels, et sollicité avec instance le gouvernement de vouloir leur accorder une retraite, soit dans le Minnesota, soit à l'ouest du Missouri. Ceux mêmes qui vivent sur les belles terres ou les Réservations de l'Illinois, du Michigan, de l'Indiana et de l'Ohio, se trouvant comme des étrangers sur le sol natal, ont tous vendu leurs possessions et rejoint leurs propres tribus dans l'ouest. Le voisinage des blancs leur était devenu intolérable. Lorsque les terres des Indiens cesseront d'avoir de la valeur et que les blancs pourront et voudront s'en passer, alors seulement les Indiens jouiront du privilége de les garder. Mais pour cela il faudra attendre les calendes grecques. Cinquième question. Voici un extrait de la loi

du 27 septembre 1850 : « On accorde une portion

de terre à chaque habitant (inclusles métis indiensaméricains) âgé de plus de dix-huit ans, citoyen des États-Unis, ou ayant fait une déclaration, avant le 1°" décembre 1851, de son intention de vouloir le devenir, etc... » Remarquez que cette loi prouve deux choses : la première qu'il y a des métis en Orégon, la seconde que les métis ont tous les droits des citoyens blancs. Ne pensez-vous pas qu'un jour à venir, supposez dans le courant d'un siècle, l'Orégon soit peuplé par une race hétérogène avec des traits frappants d'une race mélée de sang indien et de sang blanc, et par un reste d'aborigènes vivant dans les replis ou vallées des montagnes, pareils aux Celtes des Iles-Britanniques et aux Américains du Chili ? Alors l'Orégon entrerait dans la catégorie des États espagnols du sud del rique, où les Indiens, loin d'être exterminés ou de s'éteindre, ont, au contraire, fait des efforts pour s'assimiler à la race des blancs.

Réponse. Je réponds à cette dernière question que dans le cas où les missionnaires réuniraient les métis avec les Indiens les plus dociles dans les districts ou comtés, sous le bénéfice de la loi territoriale susmentionnée, et donneraient à la jeunesse une éducation à la fois religieuse et agricole, le résultat serait un plus grand mélange de sang indien et blanc, et ainsi la population future de l'Orégon serait hétérogène.

L'avenir des pauvres tribus indiennes est bien

triste et bien sombre. Placées, comme elles le sont, sous la juridiction des États-Unis, environnées de blancs de toutes parts, leur ruine paraît certaine. Les sauvages disparaissent insensiblement (1). Dans cinquante ans, on ne trouvera plus, pour ainsi dire, de traces des indigènes. Que sont devenues ces tribus puissantes qui, au commencement de ce siècle , habitaient la grande et belle région de l'Ouest , partagée aujourd'hui en divers États? Vous n'y rencontrez que quelques restes dispersés çà et là sur les frontières. De nos jours, les mêmes causes sont en pleine activité et produisent les mêmes effets. Depuis quatre ans surtout, les grandes émigrations européennes ne font qu'y ajouter. Ces émigrations se multiplient de plus en plus et se succèdent comme les vagues de la mer. Tous les nouveaux venus de l'Europe doivent trouver une issue : cette issue est l’ouest.

Dans le courant de cette année 1854, des traités ont été conclus avec les Omahas, les Ottoes et Missouris, les Sancs, les Renards du Missouri, lés Iowas, les Kickapoos, les Shawanons et les Delawares, ainsi qu'avec les Miamies, les Weas, les Piankeshaws, les Kaskaskias et les Peorias. Par ces traités, les différentes tribus cèdent aux États-Unis les portions les plus vastes et les plus

(1) D'après la Statistique officielle. du département indien à Washington, le chiffre total de toutes les tribus sauvages s'élevait, en novembre 1863, à deux cent soixante-huit mille soivantedix-neuf (268,079) individus. (Note'de la présente édition.)

avantageuses de leurs territoires respectifs et ne gardent qu'un terrain resserré et de peu d'étendue, appelé Réservation, insuffisant pour les besoins de chaque tribu en particulier, et peu propre à y établir leurs résidences futures.

Nous lisons journellement dans les feuilles qu'un grand nombre d'émigrants se répandent déjà sur les territoires cédés ; cependant les stipulations de plusieurs traités passés entre le gouvernement et les tribus défendent expressément aux blancs de s'y rendre avant l'arpentage et la mise en vente des terres au profit des Indiens. Malgré cela, les émigrants y fondent leurs colonies et défient même les autorités de les en empêcher.

La nouvelle organisation du Kansas et du Nébraska vient d’abroger les lois protectrices ou Intercourse laws. Par là , elle a renversé la faible barrière qui s'opposait à l'introduction des liqueurs fortes , que les Indiens appellent si expressivement l'eau de feu. Dans quelques années ces petites Réservations, ou établissements indiens, seront entourées d'une population blanche entièrement vicieuse et corrompue. On introduira bientôt les liqueurs en abondance, pour satisfaire le goût dépravé des Indiens. Et tout cela n'a d'autre but que de dépouiller ces malheureux sauvages de ce qui leur reste de biens-fonds et d'argent. Dans cet état de choses, je ne conçois pas comment les Indiens pourront être protégés contre les malheurs qui vont les atteindre de tous côtés. Avant

peu de temps les délégués du territoire de Kansas frapperont à la porte du Congrès pour solliciter l'admission dans la confédération des États-Unis. Si cette demande est accordée, on pourra dire adieu

. à l'indépendance des Indiens de cette contrée et

au maintien de leurs Réservations. Le nouvel État établira aussitôt sa juridiction sur tous les habitanis qui se trouvent dans ses limites. Quoique les Indiens paraissent devoir être protégés par des garanties que le gouvernement même a accordées en leur faveur, l'expérience constante montre qu'ils ne peuvent vivre tranquillement dans les limites

d'un État, à moins qu'ils n’en deviennent citoyens.

Témoins les Creeks et les Cherokees qui, dans le temps, furent sur le point de causer un conflit terrible entre l'État de Georgie et le gouvernement général.

Dans plusieurs des derniers traités dont j'ai fait mention, les Indiens ont renoncé à leurs annuités permanentes, et, en échange, ont consenti à accepter des sommes assez considérables pour un nombre limité d'années et par pavements à termes fixes. Quelque forte que soit l'annuité qu'il perçoit, l'Indien ne met jamais rien de côté pour les besoins de l'avenir ; c'est dans son caractère. Il vit au jour le jour ; tout est dépensé dans le courant de l’année où le payement lui a été fait. Supposez maintenant que le montant du dernier payement ait été versé, quelle sera ensuite la condition de ces tribus? Voici ce que j'en pense : elles doivent ou périr de

misère, ou vendre leurs réserves, ou aller rejoindre les bandes nomades iies plaines, ou cultiver le sol. Mais remarquez-le bien, ces sauvages seront alors entourés de blancs qui les méprisent , les haïssent et les démoraliseront en peu de temps. Si l'on demande : À quoi faut-il attribuer que ces Indiens manquent parfois d'échanger leurs annuités permanentes contre des sommes plus fortes mais versées exactement à des termes convenus ? La réponse à cette question se trouve dans la disparité des parties contractantes. D'une part nous avons l'officier intelligent et habile du gouvernement ; de l'autre, quelques chefs ignorants accompagnés de leurs interprètes métis, dont l'intégrité est loin d'être proverbiale.

Que si vous ajoutez à tous ces faits les ravages qu'exercent chaque année dansun grand nombre de tribus la petite vérole, la rougeole, le choléra et d'autres maladies, ainsi que les divisions et les guerres intestines qui les déchirent sans cesse, je répète que, dans peu de lustres, il restera seulement de faibles vestiges de ces tribus dans les Réservations qui leur ont été garanties par les derniers traités. En ce moment, les agents du gouvernement entament des négociations nouvelles avec les Osages, les Potowatomies et plusieurs autres tribus pour acheter ce qui leur reste de propriétés.

Depuis la découverte de l'Amérique, le système de reléguer les Indiens plus avant dans les terres

ou dans l'intérieur a été assidûment pratiqué à leur égard. Dans les premiers temps , on y allait petit à petit ; mais au fur et à mesure que les colons européens se sont multipliés et ont gagné en puissance, l'application du système a été poussée avec plus de rigueur. La résistance de la part des aborigènes n’a toujours servi qu’à accélérer leur chute. On peut dire que, dans le drame si émouvant de l'existence de ces tribus sauvages, on est arrivé à la dernière scène, surtout par rapport aux nations qui habitent à l'est et à l'ouest des montagnes Rocheuses. Avant longtemps, le rideau tombera sur toutes pour les dérober à jamais à l'œil des vivants : elles ne subsisteront plus dès lors que dans l'histoire.

Les blancs continuent à se répandre comme des torrents dans toute la Californie (1), dans les territoires de Washington (2), d'Utah (3) et de

(1) La CALIFORNIE , jadis partie du Mexique , annexée aux États-Unis en 1848, est devenue un des États de la grande république dès 1850. Sa capitale est Sacramento. — Sa superficie est de 188,982 milles carrés. Sa population, en 1870, était de 559,742 habitants dont plus de 35,000 sont Chinois , ou coolies, 300 métis et 17,562 Indiens. (Note de la présente édition.)

(2) WasHINGTON, situé entre la Colombie anglaise au Nord , l'Orégon au Sud, et le Montana à l'Est, érigé en territoire le 2 mars 1853 ; capitale, Olympia ; superficie, 71,300 milles carrés (186,664 kilomètres carrés) ; population (en 1870) 23,901 habitants. (Mofe de ia présente édition.)

(3) Urau , acheté au Mexique en 1845, organisé en territoire

l'Orégon (1), dans les États de ‘Wisconsin, de Minnesota, de l'Iowa, du Texas, du Nouveau- Mexique et, en dernier lieu, dans le Kansas et le Nébraska (2). À une époque récente et même depuis que j'habite l'Amérique , tous ces États et ces Territoires formaient encore le domaine exclusif des Indiens. À mesure que les blancs viennent s’y installer et s'y multiplient, les indigènes disparaissent et s’éteignent.

Le R. P. Félix Martin m'a écrit récemment du Canada les lignes suivantes : « Les missions sauvages sont presque réduites à rien. Elles suivent

le 9 septembre 1850.—Capitale, Great Sall Lake City, capitale des Mormons ; superficie , 109,600 milles carrés ; population (en 1870), 86,921 habitants , sans compter les Indiens. (Note de la présente édition.)

(1) ORÉGON. Le sud de cette contrée fait partie des États- Unis, tandis que le nord, à partir du 49 degré de latitude nord, est aux Anglais depuis 1846. La Nouvelle-Bretagne , les montagnes Rocheuses , la Californie et l'océan Pacifique servent de bornes à ce vaste pays à peine exploré au XVIIIe siècle. — Organisé en territoire le 14 août 1848 ; adinis dans l’Union le 14 février 1859. Sa capitale est Salem. Sa superficie est de 95,274 milles carrés. Sa population (en 1870) était de 90,922 habitants. (Note de la présente édition.)

(2) Au ler août 1854, il n’y aveit, dans le Kansas et le Nébraska, ni bourg, ni village de blancs ; au 30 décembre de la même année, déjà trente à quarante sites avaient été choisis pour bâtir immédiatement des villages et même des villes. On y travaillait déjà à toute force dans un grand nombre d'endroits : on construisait des maisons, on établissait des fermes. Tout est vie et mouvement dans ces contrées vierges,

le mouvement de ces tristes populations qui ne sont plus aujourd’hui ce qu’elles étaient autrefois. C'est comme un corps qui s’affaisse peu à peu sur lui-même. Il perd sa grandeur, sa force, ses formes primitives. Elles ont perdu le caractère de nations ; ce sont des individualités avec quelques anciens souvenirs, et leurs traces s'effacent peu à peu. »

Si les malheureux habitants du grand territoire indien étaient traités avec plus de bonne foi et de justice, ils causeraient bien peu de trouble. Ils se plaignent de la méchanceté des blancs, et avec raison. On éloigne les Peaux-rouges de leur pays natal, des tombeaux de leurs pères, auxquels ils sont religieusement attachés; de leurs anciens terrains de chasse et de pêche ; ils doivent aller chercher ailleurs de quoi vivre, et bâtir leurs cabanes sous un autre climat et dans des pays qui leur sont inconnus. À peine ont-ils trouvé un peu d'aisance, sur un nouveau sol, qu'on les en éloigne une seconde et une troisième fois. Après chaque déplacement, leurs terrains deviennent plus restreints, leurs chasses et leurs pêches sont moins abondantes. Cependant, dans tous les traités, les agents officiels leur promettent, de la part du gouvernement, une protect'on et des priviléges qui ne se sont jamais réalisés. Est-il donc étonnant que les sauvages donnent aux blancs le nom de lanques fourchues ou menteurs? Ils disent que les blancs « marchent par des sentiers tortueux pour

arriver à leur but; » que leurs déclarations d'amitié, toutes belles et bonnes qu'elles paraissent, « ne sont jamais entrées dans leurs cœurs » et passent avec la même facilité « du bout de leurs langues ; » qu'iis approchent l'Indien « le sourire sur les lèvres, » le prennent amicalement par la main pour gagner sa confiance, le tromper plus facilement, l'enivrer et le corrompre avec ses enfants. -—— « Comme des serpents , disait le chef Black-Hawk dans un discours fameux, ils se sont glissés au milieu de nous ; ils ont pris possession de nos foyers ; l’opossum (1) et le chevreuil ont disparu à leur approche. Nous crevons de faim et de misère. Le seul contact des blancs nous a empoisonnés. »

Ces plaintes et ces lamentations ont été mille fois répétées par les chefs indiens, lorsque les agents du gouvernement leur ont fait des propositions pour la vente de leurs terres. Il reste un faible espoir de conserver un grand nombre de sauvages, si le projet de loi présenté par le sénateur Johnson est adopté sincèrement de part et d'autre, c’està-dire par le gouvernement et par les Indiens. M. Johnson proposait au sénat d'établir trois gouvernements dans le territoire indien habité par les Choctaws, les Cherokees, les Creeks, les Chickasaws et autres tribus indiennes, avec la perspective

(1) Opossum. — Nom donné par les Anglo-Américains au didelphe à oreilles bicolores, dit aussi sarigue. (Note de la présente édition.)

de les admettre plus tard comme parties distinctes de la confédération des États-Unis. Le 25 novembre dernier, Harkins, chef parmi les Choctaws, adressa un discours à sa nation, sur cette matière. Entre autres choses il leur dit : —« Je vous le demande , qu'allons-nous devenir si nous rejetons la proposition du sénateur Johnson ? Pouvons-nous espérer de rester éternellement uu peuple à part ? La chose n’est pas possible. Le temps doit arriver, oui, le terme s'approche où nous serons engloutis. Et cela malgré nos droits et nos justes réclamations ! Je parle avec assurance. C’est déjà un fait accompli: nos jours de paix et de bonheur sont passés ! Aucune opposition de notre part ne pourrait arrêter la marche des États-Unis vers la grandeur et la puissance, ni empêcher l'occupation par les étrangers du vaste continent américain. Nous n'avons ni pouvoir, ni influence sur le gouvernement : il nous regarde comme de petits enfants, comme des pupilles placés sous sa tutelle et sa protection ; il fait de nous comme bon lui semble. Les Choctaws peuvent-ils changer cet état de choses ? — Si le désir de vivre n’est point éteint dans nos cœurs, si nous voulons conserver parmi nous les droits d’une tribu, un seul moyen nous reste : c'est de civiliser et d’instruire la jeunesse, promptement et efficacement. Le jour de la fraternité est arrivé. Nous devons agir ensemble et d'un commun accord. Considérons attentivement notre situation critique et la voie qui nous reste à

suivre en ce moment. Un seul faux pas pourrait être fatal à notre existence comme nation. — Je propose donc que le conseil nomme un comité pour . délibérer sur les avantages et les désavantages de la proposition. faite aux Choctaws. — Est-il sage, pour les Chociaws, de refuser une offre libérale et favorable, et de s'exposer à subir la destinée des Indiens du Nébraska ? »

D'après les nouvelles reçues par un journal qui se publie dans le pays indien, le discours du chef a causé une profonde sensation et a été hautement applaudi par tous les conseillers. Tous les Choctaws intelligents approuvent la mesure. Les missionnaires protestants , espèce de spéculateurs politiques, s'opposent à l'adoption du projet de loi et emploient toutes leurs ruses et toute leur influence pour en empêcher le succès. Harkins propose leur expulsion. — « C'est notre argent, s’écrie-t-il, que ces mercenaires sont venus chercher ici. — Assurément notre argent sera capable de nous obtenir de meilleurs instructeurs. --— Tâchons donc de nous procurer des missionnaires avec lesquels nous pouvons vivre en bonne harmonie, et qui nous donneront une doctrine basée sur celle des apôtres et de Jésus-Christ. »

On représente les Chickasaws comme contraires à la mesure du sénateur Johnson. Toutefois on ose espérer que la majorité lui sera favorable et que les trois États territoriaux seront établis. C'est, dans mon opinion, un dernier essai pour

fixer les débris des indigènes américains. C'est l'unique chance de bonheur qui leur reste ; l'humanité et la justice semblent exiger qu'ils l'obtiennent. S'ils étaient refoulés de nouveau , ils périraient infailliblement.

Quant aux sauvages qui refuseraient de se soumettre ou d'accepter l'arrangement qui leur est favorable, ils devraient retourner à la vie nomade des plaines, et terminer leurs jours à mesure que les buffles et les autres animaux qui les nourrissent disparaîtraient autour d'eux.

Agréez, etc.

P. J. DE SMET, S.J.

Cincinnati, collége Saint-François Xavier, 15 mars 1855.

Vous aimerez, j'en suis sûr, à faire la connaissance de Watomika, ou l'homme aux pieds légers. Il est fils d’un guerrier renommé par sa bravoure, chef de la nation des Delawares (1) ou ZLenni-

(1) DELAWARES, nom d'une tribu ancienne de l'Amérique du Nord, répandue jadis dans les États actuels de Pennsylvanie et de l'Ohio, à l’Ouest des monts Alleghanys. Elle lutta longtemps contre les Anglais et les Américains du Nord. Depuis un traité de paix qui fut signé en 1778, les Delawares ont disparu presque totalement. On en trouve encore des débris dans les forêts de l'Ouest. C’est sur leur territoire qu’eut lieu en 1777 la bataiile de Brandywine que Washington perdit contre les Anglais. .

L'État de Deltmare est un des plus petits de l'Union améri-

Lennapi, qui formait une des plus puissantes tribus indiennes à l'époque de la découverte du continent américain par Christophe Colomb. Je vous parlerai plus tard des premières années de Watomika; aujourd'hui je vous dirai sa conversion à la foi. Sa mère était d'extraction française. Watomika reçut son éducation dans un collége presbytérien ou calviniste. Il embrassa cette secte de bonne foi. Naturellement porté à la piété, il passait chaque jour des heures entières dans la méditation et la contemplation des choses célestes. Il jeûnait régulièrement un jour de la semaine, ne prenant aucune nourriture jusqu'au coucher du soleil. Cette vie n'était pas du goût des disciples de Calvin, et Watomika se voyait souvent le jouet de ses jeunes compagnons de collége et le point de mire de leurs sarcasmes et de leurs risées. Après son cours d'études , il prit le parti de se dévouer au ministère du nouvel évangile , c’està-dire qu'il voulait devenir prédicant. Il s'y prépara avec une grande assiduité , pria davantage , jeûna plus souvent. À mesure quil cherchait à connaître et à approfondir point par point la doctrine de Calvin, il s'élevait dans son âme doute sur doute, et en même temps une inquiétude vague que

caine. — Colonisé par les Suédois en 1627, occupé par les Hollandais en 1655, puis par les Anglais en 1664, organisé en gouvernement distinct en 1704 , l'État de Delarare adopta, en 1787, la constitution des États-Unis. (Mole de la présente édition.)

ni ses prières ni ses jeûnes ne pouvaient calmer. Souvent, dans la sincérité de son cœur , il conjurait le Seigneur d'éclairer son esprit par des vérités célestes et de lui accorder la grâce de les comprendre. Il demanda le don de la foi avec ferveur ; il frappa à la porte avec persévérance, cherchant, comme la veuve de l'Évangile, le trésor perdu. Les voies du Seigneur sont merveilleuses et jamais on n'invoque en vain son secours.

Watomika fut envoyé comme prédicant à Saint- Louis, pour remplacer un confrère absent, dans une des églises de la secte. Un jour, il fit une petite excursion ou promenade, comme qui dirait pour prendre l'air ; le hasard, disons plutôt la Providence , le conduisit dans la rue où se trouve notre église, et juste au moment où un grand nombre d'enfants se rendaient au catéchisme. Il ne connaissait le nom de catholique que pour l'avoir entendu méler aux hypothèses les plus ridicules et les plus absurdes, aux fausses doctrines que les sectaires insinuent avec tant de malice, d'audace et de présomption, non-seulement dans les petits livres où les enfants apprennent à épeler et à lire, dans les géographies, dans les histoires, mais qu'ils glissent dans leurs théologies et jusque dans leurs livres de piété et de prières. Watomika ne voyait donc les catholiques qu'à travers le

es prisme des mensonges et des calomnies. le Soit curiosité, soit attrait de la grâce, il entre gi

dans notre église avec les enfants. Un certain res-

pect le saisit tout d'abord ; il ne peut se l'expliquer. L'autel, la croix, l'image de la Vierge et des saints, les emblèmes de la foi, tout lui parlait aux yeux et déjà un peu au cœur. Le Saint des Saints qui repose dans le tabernacle et dont il ignorait le mystère, le bon Pasteur toucha secrètement l'âme de la brebis égarée et lui inspira le respect dû à la maison de Dieu. Il assista au catéchisme des enfants avec le plus grand intérêt et la plus vive attention. Les développements touchaient à des points sur lesquels Watomika avait cherché impatiemment et sincèrement à s'instruire. Il retourna chez lui plus content et étonné d'avoir trouvé dans une église catholique les lumières qu'il désirait depuis longtemps. Il eut le courage de vaincre ses préjugés et ses répugnances, et d'avoir recours à un prêtre, voire même à un Jésuite. Il lui proposa tous ses doutes, ses perplexités et ses inquiétudes. Bref, Watomika, l'enfant des forêts, digne descendant d'une illustre race américaine, abjura ses erreurs, embrassa notre sainte religion , et, quelque temps après, s'enrôla dans la milice des enfants de saint Ignace. Le cours de ses études touche à sa fin au moment où j'écris ces lignes ; Watomika recevra bientôt les saints ordres après lesquels il aspire avec tant d’ardeur. Voilà ce qui est advenu à l’homme aux pieds légers. Ecoutonsle maintenant exposer lui-même les idées religieuses, les traditions, les mœurs et les usages de sa tribu.

Le nom de Delawares, que portent les sauvages de sa nation, leur a été donné par les blancs. 11 dérive du nom de lord Delaware (1), un des premiers gouverneurs de la colonie anglaise en Amérique. Entre eux, ces Indiens s'appellent Lenni- Lennapi, ou le premier peuple. Ils habitaient anciennement un grand pays à l'ouest du Mississipi. Avec les cinq nations si renommées dans l’histoire indienne de ce continent , ils sont venus saisir et occuper un grand territoire au sud-est de leurs anciens domaines. Dans le cours de cette longue émigration, les Delawares se sont divisés en trois grandes tribus , appelées {a bande de la Tortue, la bande de la Dinde et la bande du Loup. Au temps de Guillaume Penn, ils occupaient toute la Pennsylvanie et s'étendaient de la rivière Potomac à la rivière Hudson. A mesure que la population blanche s'augmentait, se fortifiait et s'étendait sur ces vastes territoires, les Delawares, comme toutes les autres tribus, se trouvèrent dans la nécessité de s’enfoncer plus avant dans leurs terres et de faire place à leurs conquérants ou envahisseurs. Pendant qu'une grande partie de

(1) Lord DELAWARE, gouverneur de la Virginie sous Jacques Ier, rendit à cette colonie les plus grands services. C'est par reconnaissance qu'on à donné depuis son nom à une rivière et à un État de l'Union. Le roi Charles II donna la colonie à

on frère Jacques IT qui la vendit en 1682 à Guillaume Penn. Ce pays prit une part active À la guerre de l'indépendance. (Note de la présente édition.)

la nation s'établissait dans l'Ohio, sur les rives du Muskingum, les autres regagnaient les bords et les forêts du Mississipi, d'où, d'après leurs traditions , leurs ancêtres étaient partis. Quand les colons de race européenne vinrent prendre possession de ce beau et grand fleuve , que le célèbre jésuite Marquette avait découvert le premier et auquel il donna le nom de l’?mmaculée Conception , ils refoulèrent de nouveau les Delawares, et le gouvernement accorda à ces sauvages un petit territoire au sud-ouest du fort Leavenworth, sur la rivière du Missouri. Dans le courant de l’année qui vient de s’écouler, les Delawares ont cédé aux États-Unis ce dernier pied-à-terre.

Ces sauvages avaient reçu de la part du président des États-Unis les assurances les plus formelles que leurs droits seraient respectés, et qu'on veillerait fidèlement à l'exécution de toutes les conditions du traité, c'est-à-dire que les terres seraient vendues au plas offrant et exclusivement au profit de la nation. Ce fut donc à leur grand étonnement que les Delawares, immédiatement après la conclusion du traité, se virent investis de tous côtés par les blancs, qui, sans égard pour les clauses du traité, s'emparèrent de tous les sites favorables pour bâtir des villes, des villages, des fermes, des moulins, et déclarèrent qu'ils ne payeraient qu'un dollar et un quart (6 francs 24 cent.) par arpent !

Les Delawares, ou Lenni-L2nnapi, croient que

le Grand Esprit créa d'abord la terre et l'eau, les arbres et les plantes, les oiseaux et les poissons, les animaux et les insectes ; en dernier lieu, il créa le premier Lennap ou Delaware. Il plaça un limaçon sur le bord d'une belle et grande rivière qui avait sa source dans une montagne éloignée vers la région du soleil levant. Après douze lunes ou mois, le limaçon produisit un homme à peau rouge. Celui-ci, mécontent de sa condition solitaire, fit un canot d'écorce et descendit la rivière, pour aller à la recherche d'une société avec laqueile il pourrait s'entretenir. Le troisième jour du voyage, au moment où le soleil cherchait son repos derrière les montagnes qui s'élèvent au couchant, il rencontra un castor, qui lui adressa les questions suivantes : — « Qui es-tu ? d’où viens-tu ? où vastu ? » — L'homme répondit : — « Le Grand Esprit est mon père. Il m'a donné toute la terre avec ses rivières et ses lacs, avec tous les animaux qui parcourent les plaines et les forêts, les oiseaux qui voltigent dans l’air et les poissons qui vivent dans les eaux. » — Le castor, surpris et irrité par tant d’audace et de présomption, lui imposa silence et lui commanda de quitter sans délai son domaine. Une querelle vive et bruyante eut lieu entre l'homme et le castor, qui défendit sa liberté et son droit. La fille unique du castor, épouvantée de ce bruit, quitta aussitôt sa loge et se plaça entre l’homme et son père , prêts à s'entre-déchirer, les conjurant, par les paroles les plus douces et les plus conciliantes, de cesser la dispute,

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Comme la neige se fond à l'approche d'un soleil brûlant ; comme les eaux turbulentes des cascades et des cataractes continuent, après leur chute, leur cours paisible ; comme le calme succède à la tempête, ainsi, à la voix de la jeune enfant, la colère de l'étranger et le courroux de son adversaire firent place à une amitié profonde et éternelle ; ils s'embrassérent affectueusement. Afin de rendre l'union plus durable et plus intime, l'homme demanda pour compagne la fille du castor. Après un moment de réflexion, celui-ci la lui présenta, en disant : — « C'est le décret du Grand Esprit , je ne saurais m’y opposer ; prends ma fille chérie sous ta protection, et vas en paix. » — L'homme, avec sa femme, continua son voyage jusqu'à l'embouchure de la rivière. Là, à l'entrée d'un pré émaillé de fleurs et environné d’arbres fruitiers de toutes les sortes, au milieu des animaux et des oiseaux de toute espèce, il choisit sa demeure et dressa sa loge. De cette union, une famille nombreuse prit naissance ; on l’appela les Lenni-Lennapi, — c'est-à-dire la famille primitive ou le peuple. ancien, aujourd’hui connu sous le nom de Delawares.

Les Delawares croient à l'existence de deux Grands Esprits, qu'ils appellent Wäka-Tunka et Wäûka-Cheëka , c'est-à-dire le Bon Esprit et le Mauvais Esprit, auxquels tous les manitous, ou esprits inférieurs, soit bons soit méchants, doivent hommage et obéissance.

Selon leur code religieux, il y à une vie future. Elle consiste dans un endroit de délices et de repos où les sages dans les conseils, les guerriers courageux et intrépides , les chasseurs infatigables , l'homme bon et hospitalier, obtiendront une récompense éternelle ; et un lieu d'horreur pour les méchants, pour les.langues fourchues, ou menteurs, pour les lâches et les indolents. Ils appellent le premier endroit Wak-an-da, ou pays de la vie, et l’autre, Yoon-i-un-guch, ou gouttre engloutissant et insatiable qui ne rend jamais sa proie.

Ils disent que le pays de la vie est une île de beauté ravissante et d’une grande étendue. Une haute montagne s'élève majestueusement au centre, et sur le sommet de cette montagne se trouve la demeure du Grand-Esprit. De là il contemple à la fois toute l'étendue de son vaste domaine ; les cours de mille fleuves et des rivières, limpides comme le cristal , qui s'étendent comme autant de fils transparents, les forêts ombragées, les plaines fertiles, les lacs tranquilles , qui reflètent sans cesse les rayons bienfaisants d'un beau soleil. Les oiseaux du plus riche plumage remplissent ces forêts de leurs douces mélodies. Les animaux les plus nobles, les buffles, les cerfs, les chevreuils, les cabris, les grosses cornes, paissent paisiblement et en bandes innombrables dans ces riantes, ces belles, ces abondantes prairies. Les lacs ne sont jamais agités ni par les vents ni par la tem-

Lu

pête ; la vase ne se mêle point à leurs eaux transparentes ou cristallines. Les oiseaux aquatiques, la loutre, le castor et les poissons de tout genre y abondent. Le soleil éclaire sans cesse Je pays de la vie, un printemps éternel y règne. Les âmes bienheureuses qui y sont admises reprennent toutes leurs forces et sont préservées de maladies ; elles ne sentent pas de fatigue à la chasse ni aux autres exercices agréables que le Grand Esprit leur accorde ; elles n’ont jamais besoin de chercher le repos.

Le Yoon-i-un-guch, au contraire, qui environne le pays de la vie, est une eau profonde et large ; elle présente tout à la fois une suite affreuse de cataractes et de gouffres, où le bruit incessant des flots est épouvantable. Là, sur un immense et âpre rocher, qui s'élève même au-dessus des vagues les plus hautes et les plus turbulentes, se trouve la demeure du Mauvais Esprit. Comme un renard aux aguets, comme un vautour prêt à fondre sur sa proie, Wäka-Cheëka veille sur le passage qui mène les âmes au pays de la vie. Ce passage est un pont si étroit, qu'une seule âme à la fois peut le traverser. Le Mauvais Esprit se présente, sous la forme la plus hideuse, et attaque chaque âme à son tour. L'âme lâche , indolente, trahit bientôt sa bassesse et se prépare à prendre la fuite ; mais, au même instant , Cheéka la saisit et la précipite dans le gouffre béant, qui ne lâche plus sa victime.

Une autre version delaware dit que le Grand Esprit a suspendu une grappe de belles baies rouges vers le milieu du pont des âmes, pour éprouver la vertu de ceux qui le franchissent dans leur voyage au pays de la vie. Le sauvage actif et infatigable à la chasse, le sauvage courageux et victorieux à la guerre, n’est point attiré par la vue de la grappe ; il continue sa marche sans y faire attention. Le paresseux et le lâche au contraire, tenté par la beauté des baies, s'arrête et étend la main pour les saisir ; mais aussitôt la poutre qui forme le pont s'affaisse sous ses pas ; il tombe et se perd à jamais dans le gouffre ouvert pour le recevoir.

Les Delawares croient que l'existence du Bon et du Mauvais Esprit date d'une époque si éloignée, qu'il est impossible à l'homme d'en concevoir le commencement ; que ces esprits sont immuables et que la mort n'a point d'empire sur eux ; qu’ils ont créé les manitous, ou esprits inférieurs, qui jouissent, comme eux, de l’immortalité. Ils attribuent au Bon Esprit l'existence de tous les bienfaits dont ils jouissent sur la terre : la lumière, la chaleur du soleil, la santé, les productions variées et bienfaisantes de la nature , leurs succès à la guerre ou à la chasse , etc. ; c'est du Méchant Esprit que leur viennent toutes les contrariétés et tous les malheurs : l'obscurité, le froid, le mauvais succès à la guerre ou à la chasse, la faim, la soif, la vieillesse , la maladie et la mort.

Les mauitous ne sauraient d'eux-mêmes leur faire ni le bien ni le mal ; car ils ne sont que les médiateurs fidèles des Grands Esprits, pour exécuter leurs ordres et leurs desseins.

Ils croient que l'âme est matérielle, quoique invisible et immortelle. Ils disent qu'elle ne quitte point le corps immédiatement après la mort, mais que ces deux parties de l’homme descendent ensemble dans le tombeau , où elles restent réunies pendant plusieurs jours , quelquefois même pendant des semaines et des mois. Après que l'âme a quitté le tombeau, elle retarde encore quelque temps son départ, avant qu’elle soit capable de briser les liens qui l’ont si intimement attachée au corps sur la terre.

C'est à cause de ce grand attachement, de cette union si intime du corps et de l'âme, que les Indiens barbouilient et ornent soigneusement le cadavre avant de l’enterrer, et qu'ils placent dans la tombe des provisions, des armes et des ustensiles. Cet usage est non-seulement un dernier devoir de respect rendu au mort, mais en même temps une profession de leur croyance que l'âme paraîtra sous la même forme-dans le pays de la vie, si elle est assez heureuse pour y parvenir. Ils sont persuadés que les ustensiles , les armes , les aliments sont indispensables à l'âme pour parcourir le long et dangereux trajet qui mène à l'île du Bonheur.

Watomika, dont je vous ai parlé, m'a assuré qu'ila placé chaque jour un mets favori sur le

tombeau de son père , pendant l'espace d'un mois entier, persuadé, chaque fois que la nourriture avait disparu; que l'âme du défunt avait accepté le plat. Il cessa seulement de répéter ce dernier témoignage d'amour filial et de fidélité aux mânes de son père, qu'il avait tendrement aimé, lorsqu'un songe vint l’assurer que cette âme si chère était entrée dans le pays de la vie et dans la jouissance de toutes les faveurs et de tous les avantages que le Grand Esprit accorde libéralement à ceux qui ont été fidèles à leurs devoirs sur la terre.

Je n’ai pas besoin de vous faire remarquer ici que quoique toute fabuleuse, cette narration indienne renferme des notions sur la création, sur le paradis terrestre, sur le ciel et l'enfer, sur les anges et les démons, etc.

Les Lenni- Lennapi offrent deux sortes de sacrifices, l’un au Bon Esprit et l’autre au Méchant Esprit, c'est-à-dire, au Wäka-Tanka et au Wäka- Cheëka.

L'une de ces cérémonies se fait en commun, et toute la tribu ou la nation y prend part ; l'autre se fait strictement en particulier, et une seule ou plusieurs familles y assistent. La’solennité du sacrifice général a toujours lieu au printemps , une fois chaque année. On le fait pour obtenir les bénédictions du Wäka-Tanka sur la nation : afin qu'il rende la terre féconde en fruits, les chasses abondantes en animaux et en oiseaux, et qu’il remplisse de poissons le. .ivières et les lacs. Le sacrifice particulier

remplace tous les sacrifices qui ont lieu dans certaines circonstances et certaines saisons de l'année. Ils-sont offerts soit au Bon, soit au Mauvais Esprit, afin d'obtenir des faveurs personnelles ou d'être préservé de tout accident et de tout malheur.

Avant la grande fête, ou le sacrifice annuel, le grand chef convoque son conseil. Il est composé de chefs inférieurs, d'anciens guerriers qui ont remporté des chevelures à la guerre et de jongleurs ou hommes de médecine. On délibère sur le temps propre et sur l'endroit convenable au sacrifice. La décision est communiquée ensuite par les orateurs à toute la tribu réunie. Dès ce moment chaque individu commence à prendre ses mesures et à faire ses préparatifs pour assister dignement à la fête et y donner tout l'éclat possible.

Environ dix jours avant la. solennité, les principaux jongleurs, à qui les arrangements de la cérémonie ont été confiés , se noircissent le front avec du charbon de bois mis en poudre et mêlé de graisse : c'est leur marque de deuil et de pénitence. Ils se retirent , soit dans leurs loges, soit dans les endroits les plus reculés et les plus inaccessibles des forêts voisines. Seuls, il y passent le temps en silence, en jongleries et en pratiques superstitieuses, observent un jeûne très-rigoureux, et demeurent souvent les dix jours entiers dans une abstinence complète, sans prendre la moindre nourriture.

henry ennenmné-memçarer

Dans ces entrefaites, la loge de médecine est érigée dans de grandes dimensions. Chacun y apporte ce qu’il a de plus beau et de plus précieux, pour aider à rehausser l'ornementation.

Au jour nommé, de grand matin, les chefs, suivis des hommes de médecine et de la masse du peuple , tous en grand costume et soigneusement barbouillés de différentes couleurs, se rendent en procession à la loge et y participent au festin religieux, préparé à la façon des sauvages. Pendant le repas , les orateurs font les discours d'usage : ils roulent principalement sur tous les événements de l'année qui vient de s'écouler et sur les succès obtenus ou les malheurs essuyés.

Après le festin, un brasier est allumé au centre de la loge. Douze pierres , pesant chacune deux à trois livres, y sont placées pour être rougies au feu. La victime, qui est un chien blanc , est présentée aux jongleurs par le grand chef, entouré de tous ses graves conseillers. Le sacrificateur ou maître des cérémonies attache l’animal au poteau de médecine, consacré à cet usage et peinturé de vermillon. Après avoir fait ses supplications au Wüka-Tanka, il immole la victime d’un seul coup, lui arrache le cœur et le divise en trois parties égales. Au même instant, on retire du brasier les douze pierres rougies et on les arrange en trois tas, sur chacun desquels le sacrificateur place un morceau du cœur, enveloppé dans des feuilles de kin-

WW) Va

nikinic (1) ou killikinik. Pendant que ces morceaux se consument, les jongleurs soulevant d’une main leurs Wahkons, ou idoles, et tenant de l’autre une calebasse remplie de petits fragments de pierre , battent la mesure , dansent et entourent ainsi le sacrifice fumant. En même temps, ils implorent le Wâka-Tanka de leur accorder libéralement ses dons.

Après que le cœur et les feuilles ont été entièrement consumés , les cendres sont soigneusement recueillies sur une belle peau de faon, ornée de perles et brodée en porc-épic, et présentées au grand sacrificateur. Celui-ci sort à l'instant même de sa loge, précédé de quatre maîtres de cérémonies portant la peau, et suivi par toute la bande des jongleurs. Après avoir harangué la multitude dans les termes les plus flatteurs, il divise les cendres du sacrifice én six parties. Il lance la première vers le ciel et supplie le Bon Esprit de leur accorder ses bienfaits ; il répand la seconde

(1) Le Æinnikinic , le Rhus ou S'umac , un genre d'arbuste de la famille des térébinthacées et qui comprend un grand nombre d’espèces ; les plus remarquables sont le Sumac des corroyeurs, Rhus coriaria , qui fournit une sorte de tan; le Sumac de Virginie, le Sumac vénéneux, dont le suc est un poison très-actif ; et le Sumac au vernis , dont le suc , égale-

‘ ment vénéneux, sert, chez les Japonais, à vernir les ustensiles de

bois. — Les Indiens de l'Amérique du Nord font entrer l'écorce et les feuilles du Symac rouge dans la préparation du tabac qu’ils fument. (Mofe de la présente édition.)

sur la terre, pour en obtenir une abondance de fruits et de racines. Les quatre parties restantes sont répandues suivant les quatre points cardinaux. « C'est de l'est que la lumière du jour (le soleil) leur est accordée. L'ouest leur envoie la plus grande quantité des pluies qui fertilisent les plaines, les forêts, et entretiennent les eaux des fontaines, celles des rivières et des lacs qui leur procurent le poisson. Le nord , avec ses neiges et ses glaces, leur facilite les opérations de la chasse ; en hiver les chasseurs peuvent, avec plus de facilité et de sûreté, suivre la piste des animaux. Au printemps, les doux zéphyrs soufflant du sud font renaitre la verdure, les fleurs et les fruits ; c’est le temps où tous les animaux sauvages mettent bas leurs petits, et se nourrissent du frais herbage et des tendres branches des arbres et des broussailles. » Le sacrificateur demande à tous les éléments de leur être favorables. Il s'adresse enfin aux hommes de médecine, les remerciant de tout ce qu'ils ont fait, à l’occasion de la fête, pour obtenir les secours et les faveurs de Wâka-Tanka dans le courant de l'année. Toute l'assemblée jette alors de hauts cris de joie et d'approbation, et puis se retire dans les loges pour y passer le restant de la journée en &anses et en festins. Le chien blanc est soigneusement préparé et cuit. Chaque membre de la société des jongleurs reçoit sa portion dans un plat de bois et est tenu de la manger. Ce repas termine la grande fête annuelle.

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La différence qu'il y a entre le sacrifice particulier et le sacrifice général consiste en ce que, dans le premier, le cœur de tout autre animal que le chien blanc peut être offert au Bon Esprit par un seul jongleur en présence d'un seul individu, d'une ou de plusieurs familles en faveur de qui l'offrande est faite.

Lorsqu'il arrive quelque malheur à une ou à plusieurs personnes, à une ou à plusieurs familles, on s'adresse aussitôt au chef des jongleurs, pour lui faire part des afflictions et des infortunes. Cette communication lui est faite dans les termes les plus respectueux, pour obtenir son intercession et son secours. Le chef invite aussitôt trois individus parmi les initiés pour délibérer ensemble sur l'affaire en question. Après les incantations et jongleries d'usage, le chef se lève et fait connaître les causes de la colère de Wâka-Cheëka. Ils se rendent ensuite à la loge préparée pour les recevoir, y allument un grand feu, et procèdent selon le rit du grand sacrifice. Les jongleurs s'efforcent de se rendre aussi hideux que possible, en se barbouillant de noir et de rouge le visage et tout le corps, et en s’affublant des accoutrements les plus fantasques. Sans doute qu'ils veulent ressembler davantage, du moins extérieurement , au démon, le vilain et méchant maître qu'ils servent et dont ils espèrent plus sûrement obtenir ainsi des faveurs.

Les malheureux suppliants sont enfin introduits

dans la loge et présentent au sacrificateur les entrailles d'un corbeau, en guise d'offrande. Ils prennent place vis-à-vis des jongleurs. Les pierres rougies au feu sont placées en un seul tas et consument les entrailles enveloppées dans des feuilles de kinnikinic. Le chef tire secrètement de son sac de jongleries, qui contient ses idoles et autres objets superstitieux, une dent d'ours et la cache dans sa bouche. Puis d'une main il se couvre l'œil droit, pousse des gémissements et des cris perçants, comme s’il se trouvait dans les plus grandes souffrances et les plus pénibles angoisses. Ce jeu ne dure que quelques instants. Il fait semblant de s'arracher de l'œil la dent d'ours qu'il présente en triomphe à ses clients crédules , leur faisant accroire que la colère de Wâka-Cheëka

est apaisée. Si l'affaire est très-importante , les jongleurs reçoivent souvent plusieurs chevaux ou autres objets de valeur , et tous enfin se retirent . Joyeux et contents.

Agréez, etc.

P. J. DE SMET, S. J.

Louisville (Kentucky), 27 mai 1855.

J'ai reçu votre excellente lettre. Je l'ai lue avec un plaisir inexprimable et avec la plus grande consolation. Je saisis mes premiers moments de loisir pour satisfaire à votre demande, en vous donnant mes idées sur l'Amérique et sur l'État de Kentucky (1), où je me trouve en ce moment et dont je viens de parcourir une bonne partie.

Les États-Unis seraient vraiment la merveille

(1) Le Kenrucky, dont la capitale est Frankfort, fut admis dans l'Union le 1e juin 1792. Sa superficie est de 37,680 milles carrés. Sa population était, en 1860,de 155,684 habitants, dont 225,483 étaient des nègres ou esclaves. En 1870, elle était de 1,309,128. (Note de la présente édition.)

du monde si l'état moral du pays correspondait au prodigieux développement de ses ressources matérielles, à la progression ascendante du nombre de ses habitants, à l’immensité de son territoire , à la prospérité toujours croissante de son commerce. Il y a à peine soixante et dix ans que tout le pays à l’ouest des monts Alleghanys, pays maintenant si peuplé, n'était qu'un vaste désert, où erraient çà et là à l'aventure quelques faibles tribus sauvages , décimées par les guerres et les maladies. Sur les eaux de ces fleuves qui arrosent tout le milieu du continent , et où se croisent aujourd'hui des centaines de grands et splendides bateaux à vapeur, pleins de passagers, surchargés de marchandises , on ne voyait alors que le canot solitaire , fait d’un tronc d'arbre, descendant ou remontant péniblement le courant, portant sa petite bande de guerriers sauvages, couronnés de plumes d’aigle et de vautour, et armés d’arcs et de massues grossières. Maintenant le long de ces eaux s'élèvent, comme par enchantement, des centaines de villes et de villages. Partout des charaps cultivés avec leurs fermes et leurs granges remplies de grains ; partout des troupeaux de bœuis et de chevaux, paissant sur les collines et dans les plaines naguère couvertes d'épaisses forêts. Des chemins de fer et des routes pavées mènent à des colomes säns nombre répandues dans l’intérieur du pays. L'Anglais, l’Iriandais, l'Allemand, le Français , des émigrés de tous les pays de l'Eu-

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rope sont venus ici dans l'espoir de se créer une condition aisée qu'ils ne trouvaient pas à réaliser dans leur pays natal trop peuplé. Mais l'état moral de cette contrée est bien différent du tableau qu'on fait de sa prospérité matérielle. Ici tous les vices et tous les crimes de l’Europe se retrouvent, avec les mêmes nuances odieuses, et parfois avec une plus grande noirceur. Les révolutionnaires, les criminels relâchés ou échappés à la justice, les vagabonds de tous les pays, les faillis cherchent ici un refuge et augmentent la désorganisation morale que le protestantisme amérirain , sous toutes ses différentes formes, ne fomentait déjà que trop par ses principes destructeurs.

L'on eût pu espérer que dans ce pays qui se vante d'une tolérance et d'une liberté sans exemple, la religion catholique eût été, sinon protégée, du moins mise à l'abri de la persécution. Mais il n'en est plus ainsi. Une secte s'est élevée sous le nom de Ænow-nothing, qu'on pourrait appeler le parti des hommes grossiers et ignorants. Un des principaux objets de leurs efforts est d'anéantir, s'il est possible, notre sainte religion dans les États-Unis. C'est une société secrète dont les membres sont liés par des serments abominatles. El'e étend ses ramifications sur tout le territoire de l'Union. Leur fureur s'est déjà signalée par l'incendie des églises en plusieurs endroits ; par des insultes prodiguées aux prêtres et aux religieuses ; par des lois tracassières sur la propriété

ecclésiastique qu'ils ont faites dans plusieurs États et menacé d'établir partout où ils parviendront au pouvoir (l).

Le Kentucky manifeste un esprit plus conservateur et se montre plus réellement juste qu'une grande partie des autres États. Sa prospérité matérielle, la fertilité de son sol, la beauté de ses sites, ses curiosités naturelles, son passé historique le mettent au rang des États les plus favorisés sous tous les rapports. |

Le nom de Kentucky , donné au pays par les sauvages, signifie en leur langue une terre sombre et sanglante. C'est qu'anciennement ce territoire fut le théâtre de guerres meurtrières entre les diverses tribus du désert.

Il y avait là de grands troupeaux de buffles , de cerfs et de chevreuils, qui erraient dans les plaines et des prairies couvertes d'une herbe longue et très-nourrissante, parsemée de plantes sauvages. Les Indiens n'y faisaient point leur demeure habituelle. Chaque saison , au temps de la chasse , üs y venaient, de tous les pays environnants , faire leurs approvisionnements d'hiver. Des tribus ennemies s’y rencontraient ; leurs querelles héréditaires, envenimées de génération en génération par des représailles réciproques, amenaient des combats iréquents.

(1) Le parti des Ænow-nothings n'a eu heureusement qu’une existence de très-courte durée. Il est mort et ne ressuscitera tvès-probablement plus, (Note de la présente édition.)

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En 1769 , s'avança dans cette terre sombre et sanglante le célèbre colonel Daniel Boone (1), dont le nom fait supposer une famille belge émigrée en Amérique. Cet homme courageux établit lè premier sa cabane solitaire au milieu de ces immenses forêts, n'ayant d'autre secours pour se défendre contre les attaques des sauvages que sa prévoyance , son sang-froid et sa bravoure. Ses aventures , qui le firent connaître par un voyage qu'il entreprit dans les districts peuplés des bords de l'Atlantique, attirèrent autour de lui de nomhr: es familles venues du Maryland et de la Virginie. Elles formèrent deux colouies principales, à une distance de quinze milles l'une de l'autre, et devinrent ainsi le noyau de l'État florissant du Kentucky.

Pendant plusieurs années, jusqu'en 1797, les colons furent en buite à des attaques fréquentes de la part des Peaux-rouges , qui envahissaient leurs hameaux, brûlant et saccageant tout ce qu'ils rencontraient sur leur passage. Maintenant il ne reste pre: > plus de traces de ces superbes mattres du desc'i: la figure du sauvage, son cri de guerre perçant ct terrible, qui jadis jetait l'épouvante dans toutes les plaines et dans toutes les forêts, ne sout guère aujourd’hui plus connus au Kentucky que dans les pays d'Europe. Les sau-

(1) Sox nom a été donné à unc ville du Kentucky qu'on appelle Æovreville ; et dans le Missouri il existe un comté appelé Bouse County. (Note de la présente édition.)

vages ont été exterminés ou refoulés dans les plaines au delà du Missouri.

Cependant Boone voyait le nombre des habitants civilisés s'augmenter autour de lui. Il s’aperçut bientôt que le pays était trop rempli, que la population s'y trou\ ait trop à l'étroit, qu'il lui fallait une nouvelle terre, un pays plus libre. Il se retira donc, avec sa famille et ses troupeaux d'animaux domestiques, au delà du Mississipi, dans une région éloignée où lex colons blancs n'avaient pas encore pénétré. Là se ‘vant de nouveau seul, il lutta, par ses talents et son courage, contre une nature sauvage et inculte, contre des hordes nombreuses de guerriers sanguinaires -et hostiles aux invasions qu'y faisaient les blancs.

L'État du Kentucky s'étend au nord, le long de l'Ohio, sur une distance d'environ un millier de milles anglais ; il est séparé du Missouri à l’ouest par le Mississipi et vient se terminer à l'est, au pied des monts Cumberland, qui le séparent de la Virginie. Le sol produit en abondance le froment, le maïs, le tabac, le chanvre et la plupart des fruits de votre latitude. Il abonde en points de vue pittoresques. Rien n'est plus agréable , au printemps, que de naviguer sur l'Ohio, en bateau à vapeur, entre ces rives bordées tantôt de rochers escarpés, tantôt de belles plaines couvertes de blés, tantôt de collines boisées où les chênes de diverses espèces , le peuplier, le hêtre, le sycomore, la vigne sauvage, le châtaignier et le noyer

se rencontrent, se mêlent , se croisent et entrelacent leurs branches épaisses, offrant l'aspect grandiose et unique des forêts vierges. De distance en distance, au milieu de cette belle nature qui mérita à l'Ohio le nom de La belle rivière, des villes nouvelles s'élèvent comme par enchantement et étalent aux yeux tous les fruits de la civilisation active des cités les plus commerciales de l'Europe.

La partie orientale du Kentucky et les bords de l'Ohio possèdent de riches mines ; d’épaisses couches d'une pierre blanche, propre à être taillée ou convertie en chaux, se trouvent, à quelques pieds sous terre, dans presque touté la partie du nord. Près de Lexington, la première ville fondée au Kentucky, on a découvert des momies qui ressemblent, dit-on, à celles d'Égypte. Vers le nord de cette ville, sur lés bords du Blue-Lick, on trouve une grande quantité de pétrifications, parmi lesquelles on remarque les ossements du mammouth (1) et du mastodonte (2).

(1) MammouTa (mamm.). Une espèce fossile d’éléphant porte ce nom vulgaire et, dans la méthode zoologique, celui d'£lephas primigenius (Camper). Sur cet animal, les molaires sont marquées de nombreux sillons , ordinairement très-serrés et moins festonnés que dans aucune autre espèce ; la tête est assez allongée ; le front excavé ; les incisives, qui sont très-longues , sortent des alvéoies prolongés en une espèce de tube. C'est dans les terrains supérieurs de certaines parties de l'Europe , notamment en Sibérie, que l'on a découvert les débris de cet éléphant. |

Aux environs de notre collége Saint-Joseph, à Bardstown, que j'ai visité au mois d'avril dernier, la surface du sol est également couverte de différentes espèces de pétrifications. L'on y trouve

Outre l'£lephas primigenius, on a distingué deux autres espèces, également fossiles, qui doivent être placées dans le même groupe : ce sont l'Ælephas meridionalis, qui se rapproche beaucoup du primigenius et l'Elephas priscus (Goldfuss), dont les molaires sont très-semblables à celles de l'éléphant d'Afrique.

(2) MasroponTE. Genre de mammifères fossiles de l’ordre des Pachydermes, famille des Proboscidiens, créé par G. Cuvier pour: des débris d'animaux voisins des éléphants. C'est principalement dans les terrains tertiaires supérieurs que l’on trouve les débris de Mastodonte, et ils ne sont qu'accidentellement mélangés à des ossements d'éléphants. Ces animaux semblent avoir habité toutes les parties du globe, car on en rencontre dans les deux Amériques , dans une grande partie de l'Europe, dans les Indes et en Australie ; cependant on n’en a pas encore découvert jusqu'ici en Afrique. — L'espèce de Mastodonte la plus anciennement connue et la plus grande de toutes est le Gran Mas- TODONTE (Mastodon giganteum, Cuvier), que l'on désigne quelquefois sous les noms de Mammouth, d'Eléphant de Sibérie et d’Animal de l'Ohio. — On rencontre des os de ce Mastodonte dans toutes les parties tempérées de l'Amérique septentrionale, le plus souvent dans les lieux salés et humides ; ces os ne sont pas roulés et gisent à peu de profondeur ; quelquefois on les trouve dans une situation verticale , comme siles animaux s'étaient simplement enfoncés dans la vase ; ces os sont généralement teints et pénétrés de substances ferrugineuses , et accompagnés, assure-t-on, d'ossements d'animaux encore existants. On en a indiqué des débris dans quelques parties de l'Europe septentrionale , y compris la Belgique. Une dizaine d'espèces , plus ou moins authentiques, sont rangées dans ce genre. —

en abondance les trilobites fossiles (1) ainsi que plusieurs autres. La pierre à chaux y est aussi très-abondante ; elle appartient généralement à cette classe qu'on désigne en géologie par le nom de pierre calcaire inférieure de la seconde formation ; elle est mêlée d'une grande quantité de particules ferrugineuses, et les couches en sont si étendues et si riches qu'elles suffiraient à bâtir des villes entières.

Dans le sud-ouest du Kentucky on trouve des cavernes d’une étendue surprenante. À une distance d'environ soixante et dix milles du collége, existe la plus fameuse appelée, à cause de ses énormes dimensions, Mammouth Cave ou la Caverne monstre et quon évalue à une longueur de 8 à 10 milles. Elle attire des milliers de visi-

Les deux auteurs qui ont publié les travaux les plus intéressants sur les Mastodontes sont : G. Cuvier dans les Ossements Jossiles, et de Blainville , dans son Ostéographie , fascicule des Éléphants. — (Encyclop. du XIXe siècle.) (Vote de la présente édition.)

(1) Les Trilobiles constituent la troisième des six grandes divisions établies par Milne Edwards dans la classe des Crustacés , et ils sont placés par le savant zoologiste entre les Isopodes et les Branchiopodes. Ces animaux sont tous fossiles et n'ont aucun représentant parmi les crustacés actuels. Leur corps est composé d’une série d’anneaux , et divisé en trois lobes par deux dépressions latérales : de là le nom par lequel on les désigne. Leurs pattes étaient membraneuses. La seule espèce qu'on ait trouvée ayant conservé encore ses appendices est la Calymène d'Amérique. (Note de la présente édilion.)

teurs, venant de toutes les parties des États-Unis. C'est, sans contredit, l’une des curiosités les plus étonnantes du monde, ou plutôt, c'est tout un monde souterrain, avec ses montagnes, ses précipices, ses rivières, ses rives escarpées , ses dômes majestueux qui paraissent comme des temples bâtis des mains de la nature et défiant l’art d'égaler la hardiesse de ses hautes et immenses voûtes suspendues sans colonnes. La caverne a plusieurs allées ou galeries, comme les catacombes de Rome. Personne n'oserait s'y engager sans guide ; il est bien probable qu'on ne retrouverait jamais l'entrée, à cause des innombrables détours de ce labyrinthe naturel.

Dans cette caverne règne une égalité de température remarquable : les froids de lhiver y pénètrent à peine.et les chaleurs de l'été y laissent un air doux et modéré. En descendant dans ces lieux , on entre dans une région aussi sombre que le Tartare de Virgile. Nul rayon du soleil n’y pénètre. Chacun porte à la main son flambeau. Cette lumière pâle, ce demi-jour ajoute à la sublimité du spectacle , surtout quand on rencontre quelque endroit incrusté de stalactites. Là, le reflet des flambeaux semble changer les voûtes et les parois de la caverne en une masse continue de pierres précieuses. La galerie principale, celle qu'on suit ordinairement, conduit à une distance de onze milles. Tantôt elle s’allonge comme le couloir d'un palais; tantôt elle abaisse sa voûte de

manière qu'il faut y passer en rampant , et qu'elle forme même un passage si étroit, qu'on l'appelle la misère de l'homme gras; ailleurs la galerie se déploie en salles immenses et élève ses voüûtes à trois cents pieds de hauteur ; puis, s'arrêtant devant une montagne composée de rochers brisés , ou s'ouvrant en précipice, elle s'enfonce dans de nouvelles profondeurs , menaçant de vous mener jusqu'au centre de la terre. Dans ces grandes salles, la nature s'est plu à dessiner les formes les plus fantastiques ressemblant à des objets d'art, des champs, des vignes , des arbres , des statues , des piliers , des autels , formant autant de sculptures en stalactites produites par l’action de l'eau filtrant à travers les rochers et continuée durant de longs siècles. En traversant cette grande galerie, on passe, à deux reprises, une rivière profonde et rapide ; on n’en connaît ni la source ni la sortie. Elle nourrit des poissons blancs et des écrevisses, dont on trouve les espèces dans presque toutes nos rivières , mais qui sont ici entièrement dépourvus d'yeux et évidemment créés pour vivre privés de lumière dans cette rivière souterraine. Il est un endroit où il faut naviguer pendant environ dix minutes avant d'arriver à l’autre bord. On rencontre là une belle voûte, parfaitement disposée pour répéter plusieurs fois l'écho. Le Magnificat, qui y fut chanté en ma présence par quelques voix, produisit un effet que le chœur le plus nombreux d'une cathédrale ne pourrait rendre, tant

les échos augmentent le volume et adoucissent l'harmonie des sons. Le silence sublime de ces lieux, la lueur des torches reflétée dans les eaux souterraines , le battement en mesure des rames, l'idée d’un monde suspendu au-dessus de votre tête et si différent de celui où l’on est, tout produit sur l'âme une impression qu'on ne saurait décrire.

En retournant vers l'entrée de la caverne si on la visite en été, on ressent un effet semblable à celui que cause un voyage par mer quand on approche du port : quoiqu'on n'ait passé sous terre que la plus grande partie d’un seul jour, on respire de loin l'odeur des ieurs et des plantes. Les impressions produites par ces merveilles souterraines sont si profondes, que la vue de la verdure des champs, les brillants rayons du soleil, le plumage varié des oiseaux qui chantent sur les arbres , font croire que l’on entre dans un monde nouveau. |

Retournons au collége de Saint-Joseph. Bardstown, où il se trouve, fut le premier siége épiscopal érigé à l’ouest des monts Alleghanys. C'est de l4 que Mgr Flaget, le premier évêque, gouverna son immense diocèse avec un zèle si admirable. Aujourd’hui que le siége a été transféré à Louisville , la cathédrale de Bardstown appartient au collége et est devenue une église paroissiale. Le collége (1) a environ deux cents élèves, pour la plu-

(1) Depuis plusieurs années , le collége de Bardstown n'existe plus,

part internes ; Mgr Flaget, avant sa mort, l'avait placé sous la direction de la Compagnie de Jésus. Bardstown est comme le centre d'un cercle de maisons religieuses qui se trouvent aux environs. D'un côté, sont les Dominicains, au couvent de Sainte-Rose , près de la ville de Springfield ; de l'autre, les Trappistes, établis depuis quelques années près de New-Haven. Il y a plusieurs établissements de Lorettines et de Sœurs de Charité.

La ville forme à peu près le milieu du district, où se trouvent réunis presque tout ce qu'il y a de catholiques dans le diocèse de Louisville. Ils sont au nombre d'environ 70,000 (1).

C'est aussi dans ces environs qu'au commencement de ce siècle le très-révérend M. Nerinckx, Belge (2), s'illustra par ses travaux apostoliques et laissa parmi le peuple l'impression de son zèle et de ses vertus. Il fonda, en 1812, la congrégation de religieuses connues ici sous le nom de Sœurs de Lorette ou Lorettines. Cette société fervente est le plus beau monument de sa charité et de son ardeur pour le service de Dieu. Elle est répandue dans différentes parties des États du

(1) La population catholique du diocèse de Louisville est, aujourd'hui, de 100,000 âmes. (Nofes de la présente édition.)

(2) Dans les VoyAGEs AUX MONTAGNES RocHEusks, publié en 1873 (Bruxelles, Victor DEvaux et Cie, 26, rue Saint- Jean), nous avons donné une notice biographique de ce digne prêtre. (Note de la présente édition.)

Kentucky et du Missouri, dans le Kansas, parmi les Indiens Osages et dans le Nouveau-Mexique, Je dois couper court. Le temps presse : je n'ai que quelques instants pour me mettre en route. Je pars pour Chicago et Milwaukee. Adieu, ne m'oubliez pas. | Mon très-cher Charles (1), Votre oncle tout dévoué,

P.-J. DE Sue, S. J.

(1) Le R. P. De Smet a écrit cette lettre à son neveu M. Charles De Smet, avocat à Anvers.

Saint-Louis (Missouri), 20 avril 1855.

J'emprunte à un journal français de Saint-Louis, les principaux détails de l'article que je vous adresse sous ce pli — vous serez charmé, j'en suis sûr, de faire la connaissance d'un personnage dont les annales des États-Unis ont conservé la glorieuse mémoire. Mon héros porte un nom singulier, celui de Jaquette Rouge, qui lui a été donné par les Américains à cause de la couleur de son costume favori : une veste rouge.

Homme de grand caractère et d'action, Jaquette Rouge avait une force supérieure d'éloquence pour défendre sa foi catholique contre les missionnaires protestants, qui voulurent le faire aposta-

sier. Son exemple mérite d'être cité partout, car il condamne cette détestable lâcheté qu'on rencontre si fréquemment de nos jours, résultai de l'affaiblissement des caractères, et véritable plaie de notre époque.

Onomatcho éiait un sachem (1) de la tribu des Senecas, qui faisait partie de la confédération des lroquois. Éloquent comme Démosthènes, vaillant comme Thémistocle, sa parole irrésistible détermina les Iroquois à épouser la cause des États de l'Union quand ceux-ci s’insurgèrent contre l'Angleterre ; l'histoire de la guerre de l'indépendance est pleine des traits de sa bravoure et de son habileté. Le 17 août 1813, à la tête de trois cents de ses compatriotes et de deux cents Américains , il surprit, en plein jour, un corps d'Anglais et d'Indiens qui combattaient sous les drapeaux de la métropole. Le cri de guerre de ces derniers fut si bien imité par un peloton de Senecas que les Anglais les prirent pour des amis, et ne s’apercurent de leur erreur que lorsqu'ils se virent cernés de toutes parts et mis dans l'impossibilité de se défendre.

Les Iroquois Onandagas se livraient à tous les vices. Jaquette Rouge avisa au moyen de les corriger ; il leur envoya son frère en qualité de

(1) SacHeM se dit dis vieillards qui forment le conseil de la nation parmi les peuplades de l'Amérique du Nord, (Wote de la présente édition.)

prophèie et de réformateur. Guidé par les conseils de Jaquette Rouge, le nouveau Mahomet s’acquitta si bien de’‘sa mission, que les Onandagas le tinrent pour un véritable saint et que toutes ses volontés devinrent pour eux des lois. Il profita de son ascendant sur ces esprits naïfs pour supprimer le jeu, extirper l'ivrognerie, le vol, et corriger les autres

vices que les sauvages ont en commun avec les

hommes civilisés, quoique à un degré inférieur. Quand le prophète mourut, les Iroquois s’aperçurent qu'ils avaient été trompés ; leur indignation se retourna contre Jaquette Rouge : ils l'accusèrent d'imposture et de sorcellerie et le traduisirent devant le parlementiroquois, siégeant à Buffalo (1).

Jaquette Rouge se défendit lui-même. Son discours

dura trois heures ; il foudroya ses accusateurs et désarma ses juges. Il fut acquitté au milieu d'acclamations enthousiastes, et revint chez lui en triomphe : son éloquence lui avait sauvé la vie. Quand il visita la ville de Washington, on lui

(1) BurrALo, ville de l'État de New-York (États-Unis), à l'embouchure du Buffalo dans le lac Erié, à 35 kilom. de la chute du Niagara, à 470 kilom. N. O. de New-York. Communique à cette ville par le lac Erié et l'Hudson, à Boston, à Cincinnati par des chemins de fer. Entrepôt d’un vaste commerce avec l'Ouest ; exportation de grains, farines, salaisons de porc ; con-tructions maritimes - Elle a de beaux monuments et de nombreux établissements littéraires et scientifiques. Évêché catholique. Sa population était de 7,000, en 1830 — de 42,261, en 1850 — de 81,129, en 1860 — de 117,715, en 1870. — (Wote de la présente édition.)

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montra, dans le palais du Congrès, un bas-relief représentant les premiers colons débarquant en Amérique et un chef indien leur offrant un épi de blé en signe d'amitié. — « Ah! dit-il, c'était bien ; ils étaient envoyés par le Grand Esprit pour partager le sol avec leurs frères. » — Mais quand il vit Guillaume Penn négociant avec les indigènes : — « Ah! s'écria-t-il, à présent tout est perdu ! » En 1784 eut lieu au fort Schuyler un congrès général des peuplades indiennes, auquel assistèrent Jaquette Rouge et le marquis de la Fayette (1).

(1) La FaverTTe(Marie-Jean-Paul-Roch-Ives-Gilbert More, marquis DE), né au château de Chavagnac, en Auvergne, en 1757, acheva son éducation au collége du Plessis, à Paris. Il se trouvait en garnison à Metz, lorsqu'il apprit l'insurrection. des colonies anglaises d'Amérique. « Aussitôt, dit-il, mon « cœur fut enrôlé, et je ne songeai plus qu’à rejoindre mes « drapeaux. » — Malgré la cour, malgré sa famille, il équipa

un bâtiment à ses frais, possesseur qu'il était d’une grande fortune, partit, et débarqua à Georgetown, en 1777.11 demanda

au Congrès à servir à ses dépens comme volontaire; on le nomma

major-général de l’armée ; Washington l'accueillit avec bonté,

et lui conserva toute sa vie une amitié vraiment paternelle.

Blessé grièvement à la bataille de Brandywine, que Washington

dans la Virginie, à l’armée du Nord, était au combat de Mon-

mouth, 1778 ; et, sur le bruit d’une guerre entre la France et l'Angleterre, il revint dans sa patrie comblé des éloges officiels du Congrès, Il fut partout bien accueilli. « J’eus à Versailles la « faveur, dit-il, à Paris la popularité. » Il travailla avec d'autant plus d'ardeur au succès de la cause qu'il avait embrassée. « Pour remonter l’armée américaine, disait Maurepas, il eût

perdit contre les Anglais le 11 septembre 1777, il servit ensuite

D éi. “on

Jaquette Rouge entraîna la plupart de ses compatriotes dans le parti des États-Unis. Son discours produisit un effet électrique dans toute l'assemblée ; les guerriers trépignaient, grinçaient des dents , brandissaient leurs haches d'armes ou se levaient convulsivement à chaque phrase qui tombait des lèvres de l'orateur. Quand il eut fini sa harangue, tous les Iroquois jurèrent haine aux Anglais et amitié aux Américains. Ce fut dans cette mémorable séance que Jaquette Rouge prononça ce mot célèbre : I! ne faut pas enterrer le tomahawk (1)! voulant dire qu'il fallait, pour l'honneur de son pays, que les Iroquois prissent part à cette grande guerre, où ils jouèrent un rôle si brillant et si terrible. Quarante et un ans plus

« volontiers démeublé Versailles. » I] obtint enfin qu’un corps de 4,000 hommes serait envoyé en Amérique sous le maréchal de France, de Vimeur, comte de Rochambeau, et lui-m le précéda en 1780. Chargé de défendre la Virginie, il déploya beaucoup d’habileté, de vigueur et de prudence , contint les Anglais, puis contribua glorieusement à la capitulation de Yorktown, 1781, qui devait hâter la fin de la guerre. Il revint en Europe, détermina l'Espagne à faire de nouveaux efforts en faveur de l'Amérique et allait s’embarquer à Cadix avec 8,000 hommes lorsque la paix fut signée, en 1783. — Pour le reste de sa carrière, voir GRéGoIRE, Dict. Encyclop. — Le marquis de Lafayette mourut à Paris en 1834. (Wote de la présente édition.)

(1) Tomanawk, hache de guerre dont les sauvages de l'Amérique du Nord se servent pour casser la tête à leurs enne-

mis. (Vote de la présente édition.) '

tard, la Fayette revint à Buffalo. Tous les personnages notables vinrent lui rendre hommage. Dans le nombre se trouvait Jaquette Rouge. Le général français , qui n'avait pas oublié la magnifique séance de 1784, demanda ce qu'était devenu le jeune Iroquois dont il avait aduiré l’éloquence. — « Il est devant vous, » — dit Jaquette Rouge en sortant des rangs et tendant la main au héros des deux mondes. Celui-ci observa que le temps les avait bien changés l’un et l'autre depuis leur première entrevue. — « Il m'a plus maltraité que vous , répondit l’Indien ; il vous a laissé tous vos cheveux, mais moi, — regardez. » — Et ôtant son couvre-chef, il fit voir au général sa tête entièrement chauve.

Washington demanda un jour à Jaquette Rouge pourquoi les Iroquois n’adoptaient pas les usages. européens. — « Ne sommes-nous pas tous frères? » ajouta-t-il. — « Oui, répondit le sachem, les Indiens sont frères des Anglais comme les loups sont frères des chiens ; mais le chien se fait au joug et à la chaîne ; le loup préfère sa liberté. »

Les missionnaires protestants firent vainement les plus grands efforts pour convertir Jaquette Rouge ; 1l persista jusqu'à la mort dans la religion de ses pères. La première fois que les missionnaires vinrent prêcher dans sa tribu , il les écouta jusqu'au bout avec la plus profonde attention ; puis il prit la parole à son tour, et voici ce qu'il leur dit :

— « Frères, écountez-moi. Il y eut un temps où nos pères possédaient seuls cette grande île. Le Grand Esprit l'avait faite pour l'usage des [ndiens. Leur empire s’étendait du soleil levant au soleil couchant. Le Grand Esprit avait créé le bison et le daim pour les nourrir ; il avait créé l'ours et le castor pour les vêtir ; il avait répandu ces animaux par tout le pays et nous avait appris à les chasser ; il avait fait tout cela pour ses enfants rouges , parce qu’il les aimait. Mais un mauvais jour se leva sur nous ; vos ancêtres traversèrent les grandes eaux et débarquèrent dans notre île ; ils étaient en petit nombre, ils ne trouvèrent ici que des amis ; ils nous dirent qu’ils avaient quitté leur pays pour échapper aux méchants et pour pratiquer librement leur religion; ils nous demandèrent un petit coin de terre. Nous eûmes pitié d'eux, nous leur accordâmes ce qu’ils nous demandaient, et ils s'établirent parmi nous. Nous leur donnâmes du blé et de la viande : ils nous donnèrent en ‘change du poison (de l'eau-de-vie). Ils écrivirent à leurs compatriotes d'outre-mer ; d’autres hommes blancs abordèrent dans notre île. Nous ne les repoussâmes pas : nous ne leur supposions pas de malice ; ils nous appelaient leurs frères ! nous les crûmes et leur cédâmes une autre portion de terrain. Enfin , le nombre des hommes blancs augmentant toujours , il leur fallut notre île tout entière. Nos yeux s'ouvrirent alors, nos cœurs devinrent inquiets.

« Des guerres éclatèrent ; on paya des Indiens pour combattre les Indiens, et nous nous entredéchirâmes pour vous.

« Frères, autrefois notre empire était très-grand et le vôtre très-petit ; vous êtes devenus une puissante nation, et nous avons à peine de la place sur la terre pour y étendre nos couvertures ; vous vous êtes emparés de notre pays, vous nous avez imposé vos lois. Mais cela ne vous suffit pas ; vous voulez nous imposer votre religion.

« Frères , vous nous dites qu'il n’y a qu'une bonne manière d'adorer Dieu. S'il en est ainsi, pourquoi n'êtes-vous pas d'accord entre vous sur ce culte si simple ?

« Frères, nous ne cherchons pas à détruire votre religion ni à vous l’ôter, gardez-la ; nous voulons seulement garder la nôtre.

« Frères, vous nous avez dit que les hommes blancs ont tué le fils du Grand Esprit. Nous ne sommes pour rien dans ce crime , il ne regarde que vous ; cest à vous d’en faire pénitence. Si le fils du Grand Esprit était venu parmi nous, loin de le tuer, nous l’eussions bien traité:

« Frères, vous nous avez dit que vous avez prêché à des blancs de ce pays. Ces blancs sont nos voisins ; nous les connaissons. Nous attendrons de voir quel effet vos leçons produiront sur eux. Si nous trouvons qu'elles leur ont fait du bien, qu'elles les ont rendus honnêtes et moins enclins à tromper les Indiens, nous reviendrons sur votre proposition.

« Frères, vous venez d'entendre notre réponse à votre discours ; c'est tout ce que nous avons à vous dire pour le moment. Comme nous allons vous quitter, nous vous donnerons la main en souhaitant que le Grand Esprit vous accompagne dans votre voyage et vous ramène sains et saufs parmi vos amis. »

Alors les chefs s'approchèrent des ‘'ssionnaires pour leur serrer la main ; mais ceux-ci refusèrent ce témoignage de sympathie et déclarèrent qu'il ne pouvait y avoir rien de commun entre les enfants de Dieu et les enfants du diable. Cette réponse, que l'on traduisit aux chefs indiens, les fit sourire, et ils reprirent tranquillement le chemin de leurs loges.

Jaquette Rougr mourut vers 1824, au sein de sa tribu, vénéré er admiré de toute l'Amérique. Sa vie avait été celle d'un héros, sa mort fut celle d’un sage ou d’un bon chrétien.

Compte-t-on en Europe beaucoup d'orateurs dont le talent ait cette puissance et le cœur cette vertu?

Agréez, etc. |

P. J. DE SMET, S. J.

XXIITI

Namur, le 30 janvier 1857.

Je vous ai narré, dans une de mes lettres, la conversion de Watomika , L'homme aux pieds . légers, et sa vocation à la vie religieuse, dans la compagnie de Jésus. Une courte notice sur ses parents vous intéressera. La voici.

Watomika est né au village de Muskagola, dans le territoire indien. Son père, appelé Kistalwa, ou L'homme qui parcourt le sentier de la montagne, était petit-fils de Hobokou, La Pipe à tabac, chef et guerrier distingué de la fameuse tribu des Delawares , ou Lenni-Lennapi. Ketchum, son cousin, est le chef actuel des Delawares at le successeur de Kistalwa.

Durant les quinze dernières années de sa vie, Kistalwa exerça les fonctions de grand chef. Dans maintes occasions, il prouva, par sa hardiesse à la chasse des ours, des chats-tigres (poumas) et des buffles, et surtout par sa bravoure à la guerre, qu'il était digne tout à la fois de la haute position qu'il occupait dans sa nation, et du titre de descendant d'une longue suite de chefs et de guerriers illustres. Élevé dans le paganisme, Kistalwa ignorait la religion chrétienne. Il ne voyait dans ces blancs qui visitaient sa tribu que les usurpateurs des terres de ses ancêtres, qui sans cesse le refoulaient plus avant dans des régions inconnues ; que des agents d’un gouvernement qui, peu à peu, et à mesure qu'il étendait son vaste empire , parviendrait à la fin à exterminer toute la race indienne. Il voyait s'introduire au milieu des siens des hommes qui, avec une apparence d’amitié, venaient leur tendre la main, leur adressaient des paroles douces et flatteuses, encourageaient les Indiens à boire les liqueurs , ou l’eau de feu , les enivraient pour mieux les tromper, et fomentaient partout les vices les plus abjects. Il avait été témoin des fatales influences que ces hommes pervers et hypocrites exerçaient dans sa tribu. Est-il donc surprenant qu'il haït non-seulement ces individus, mais jusqu'à la religion à laquelle ils prétendaient appartenir, jusqu'au nom de chrétien qu'ils osaient porter ? Comme le vieux Amilcar , père d'Annibal, Kistalwa ne cessa d'inspirer au

jeune Watomika une haine implacable contre la race perfide des blancs.

La mère de Watomika était d'origine européenne. D'après le récit de cette femme, ses ‘parents sont venus de la province d'Auvergne vers l'année 1794, et, après avoir traversé l'Océan, ils se sont établis dans une belle et riche vallée sur les bords du Rio-Frio, tributaire de la rivière Nueces, au Texas, qui faisait alors partie du Nouveau-Mexique. De vertes plaines, dont la vallée abonde, servaient de pâturages à des troupeaux innombrables de bestiaux sauvages et à des milliers de chevaux marrons. Le Comanche (1), non moins sauvage, y venait de temps à autre faire sa grande chasse aux animaux et se pourvoir de ces coursiers fougueux qui le rendent la terreur de ses ennemis à la guerre. C'est dans cette contrée que Marie Bucheur , mère de Watomika, est née. Elle avait un frère, appelé Louis, de trois ans plus âgé qu'elle, né en France.

Des années s'étaient passées sans que le calme

(1) ComancHEs où CAamaANCHEs, nation indienne qui occupe un vaste territoire au N. O. du Texas (États-Unis). Ils ont été longtemps la terreur des colons espagnols du pays. Grands, robustes, d’un rouge foncé , avec des cheveux d’un mir de jais, ils ont au-dessus du coude un large anneau de cuivre ou d’or grossièrement travaillé , auquel ils suspendent les chevelures de leurs ennemis. Montés sur d'excellents chevaux , ils portent au loin leurs ravages. On en compte encore environ 2,000. (Note de la présente édition.)

eût été troublé dans la cabane solitaire du Français intrépide, comme fut appelé le grand-père maternel de Watomika. Il n'avait d'autres voisins

que des sauvages nomades qui, dans certaines

saisons de l’année, le visitaient, lui témoignaient beaucoup d'amitié, et lui apportaient leurs pelleteries et des provisions, recevant en échange les objets qui pouvaient le plus leur convenir et leur plaire. Cette petite famille vivait tranquille et heureuse dans le désert, à l'abri des commotions politiques, et des orages sociaux qui vers la fin du siècle dernier semaient l’épouvante, le désordre et la ruine dans la belle France. Mais, hélas! les rêves de bonne fortune sont bien trompeurs et toujours bien courts ! Les visions de félicité ici-bas sont illusoires, incertaines ; elles passent pour la plupart avec la vitesse de l'éclair, et ne peuvent que nous éblouir un instant ! L'intrépide Français comptait sur une longue suite de jours heureux. Huit années s'étaient déjà écoulées que la paix et le bonheur n'avaient cessé de régner dans son petit ménage. Les sauvages du pays paraissaient lui être sincèrement attachés ; il était leur ami, leur bienfaiteur ; il se croyait assuré contre n'importe quel danger de leur part.

Soudain, un événement imprévu vint anéantir ses plus belles espérances. Un parti de chasseurs comanches avait été massacré par des Espagnols sur les bords du Rio-Grande (1). Aussitôt le cri

(1) Rio-GRANDE où Honpo, rivière du Mexique (Yucatan), a

de guerre et de vengeance retentit dans tous les camps de la tribu. Déjà les guerriers indiens battent les plaines et les forêts à la recherche de chevelures de blancs et avides de s’abreuver de leur sang. Ils avaient cherché en vain depuis plusieurs semaines, lorsque le souvenir du solitaire de Rio-Frio se présente à la pensée d'un des plus farouches de la bande. Il propose de faire le coup ; c'est accepté. Dans leur rage frénétique, ils méconnaissent la bienveillance et l'amitié dont ils avaient sans cesse reçu des preuves dans la cabane de l'honnête Français et de sa fidèle compagne ; ils oublient jusqu'aux caresses innocentes des deux petits enfants.

À la faveur des ténèbres d'une profonde nuit, ils approchent de cette demeure hospitalière. Tandis que la famille était plongée dans un paisible sommeil, le cri de guerre de ces barbares vint ia troubler. Armés de massues, les Tâches agresseurs s'élancent et enfoncent les portes. Avant que les blancs aient eu le temps de se remettre de leur terreur, les sauvages ont saisi le pére, la mère et les enfants. Ils conduisent les captifs à une petite distance de la maison, afin qu'ils soient les témoins désolés de la destruction par le feu de tout ce que les ennemis ne peuvent enlever.

Mais ce n'était que le commencement de leurs malheurs. La colère et la vengeance indiennes,

Sa source sur les frontières du Guatemala. Cours 400 kilomètres, (Note de la présente édilion.)

enflammées par toutes les injures reçues jadis des autres blancs, devaient, en l'absence des vrais coupables, descendre sur ces innocentes victimes. lis les chargèrent d'insultes et les accablèrent de cruautés. Après une marche pénible et précipitée, continuée pendant plusieurs jours, presque sans qu'ils pussent prendre le moindre repos et avec très-peu de nourriture, ils arrivèrent au village du grand chef comanche, proche parent des chasseurs massacrés par les Espagnols.

Le camp avait été averti d'avance de l'approche des fameux guerriers! Ils y furent reçus avec tous les honneurs d'un vrai triomphe, consistant en danses de chevelures, en chants et en festins, comme si ces misérables s'étaient réellement distingués par une action héroïque et dans une batailie rangée. Pendant que le conseil était en séance dans la loge du chef, pour délibérer sur le sort des prisonniers, ceux-ci furent conduits autour du village, au milieu des injures les plus atroces que chaque guerrier avait le droit de leur infliger. Le chef enfin proclama la sentence de mort, aux acclamations de toute la multitude. Le poteau fut aussitôt élevé dans le centre du camp et entouré de fagots. Le Français et sa femme y furent attachés ensemble pour y périr dans les flimmes. Les sarabandes sauvages, les gestes frénétiques, lies cris, les vociférations et les hurlements horribles de ces Indiens furieux augmentaient encore les angoisses profondes et l'affreuse agonie de leurs

malheureuses victimes. Le père et la mère ne cessèrent, jusqu'au dernier soupir, de conjurer leurs lâches bourreaux d'avoir au moins pitié de leurs pauvres et innocents enfants. Le petit Louis et la petite Marie furent épargnés à cause de leur bas âge ; le premier avait dix ans, la fille n'en avait que sept. Ils furent toutefois forcés d'assister au supplice barbare de leurs chers parents , qu'ils ne pouvaient ni secourir, ni consoler. Ils tremblaient de tous leurs membres, versaient des torrents de larmes, appelaient leur père et leur mère par les noms lès plus doux, et suppliaient, mais en vain, les hommes cruels et sans pitié d'épargner leur vie. Les gémissements du père, au milieu de ses affreuses tortures, et les cris étoutfés de la mère mourante déchiraient les tendres cœurs des jeunes enfants. Ceux-ci, dans leur désespoir, se seraient jetés aux pieds de leurs parents, à travers les flammes, si les monstres qui les entouraient ne les en eussent empêchés.

Immédiatement après cette scène tragique et lamentable, les deux malheureux orphelins furent soumi: à une nouvelle épreuve, non moins dure et afHigeante dans les tristes circonstances où ils se trouvaient. Jusqu'alors ils avaient passé tranquillement les jours neureux de leur première enfance ; ils avaient eu ensemble tous leurs amusements et fait de même toutes leurs courses ; aujourd’h:i qu'ils désiraient partager en commun la plus profonde amertume, ils étaient impitoyablement séparés pour

ne plus se revoir. Marie fut arrachée des bras de son frère, le seul objet de tendresse qui lui restât sur la terre. Le fils unique d’un des chefs présents à cette scène était récemment tombé à la guerre. Ce chef réclama Louis pour prendre la place de son enfant, le mit sur un beau coursier et l'emmena dans son pays. On n'a jamais entendu parler de lui depuis. S'il vit encore, il remplace probablement aujourd'hui son père adoptif en qualité de cheï comanche , et parcourt , avec ses frères les Peaux-rouges , les vastes plaines du Texas, du Nouveau-Mexique et du Grand-Désert.

Marie fut adoptée dans la famille d'un grand guerrier comanche qui la traita comme son propre enfant et qui reprit bientôt après le sentier de son pays, situé au nord du Texas. Elle était dans cette famille depuis environ sept ans lorsqu'elle accompagna ses parents indiens à un poste de traite, établi dans la partie supérieure de la rivière Rouge. Ils y rencontrèrent un grand parti de Delawares, conduit par le jeune et brave Kistalwa, fils du grand chef Buckongahela. Les deux partis échangérent aussitôt les compliments ordinaires entre Indiens et fumèrent le calumet de la paix et de la fraternité.

Marie attira l'attention du parti delaware , surtout de Kistalwa , qui chercha à avoir un entretien avec elle. Elle consentit à l'accompagner à la loge de Buckongahela , pourvu que ses parents adoptifs donnassent leur approbation. Kistalwa

s'empressa de proposer l'affaire au vieux Comanche. Celui-ci surpris rejeta la proposition avec sévérité et ne voulut plus en entendre parler. Il prit même ses mesures pour empêcher toute entrevue entre le jeune Delaware et sa fille adoptive. Kistalwa avait du caractère ; il ne se laissa pas intimider facilement, et ce premier refus ne servit qu'à l’encourager à persister dans sa demande à tout risque. L'histoire de la jeune fille blanche avait vivement touché son cœur. Il voulait absolument la reprendre, l’arracher, s’il le fallait, des mains d'un des bourreaux du malheureux père et de l’infortunée mère de Marie. Il revint donc à la charge avec une telle détermination et avec des arguments si positifs , que le Comanche commença à réfléchir sur les conséquences d’un second refus et à craindre pour la sécurité de toute sa famille. L'affaire prit une nouvelle tournure : le fier sauvage prêta une oreille plus attentive au discours du jeune guerrier. Kistalwa s'en aperçut; il mit aussitôt à ses pieds son calumet et du tabac. Selon les usages indiens, si la partie adverse ne fait aucune attention au calumet, c’est un signe qu'elle rejette tout arrangement. Mais le Comanche, au grand contentement de son hôte, s'empressa d'allumer le calumet et l'offrit au Grand Esprit et à tous les maritous de son calendrier, comme une marque de son bon vouloir et de sa sincérité. Lecalumet passa ensuite d’une bouche à l'autre : c'était la conclusion du traité. L'un promit sa

fille ; l'autre, en témoignage de sa reconnaissance, fit présent au père de deux beaux chevaux, d'une ample quantité de tabac et de munitions.

Kistalwa ne tarda pas à faire ses préparatifs de départ et fit avertir la fille blanche. Elle eut de la peine à quitter ses parents comanches, auxquels elle s’était sincèrement attachée. Marie, par sa douceur , son intelligence et toutes les autres bonnes qualités qui la distinguaient, avait su gagner tous les cœurs de la famille peau-rouge. Celle-ci, de son côté, avait eu pour Marie, durant le long séjour qu'elle avait fait dans leur loge, tous les égards et toute l'affection de vrais parents, de sœurs, de frères. La séparation fut donc pénible ; la peine mutuelle se manifesia par une abondance de larmes, surtout au moment des derniers adieux. Aussi, en se séparant de Marie, le vieux Comanche implorait ses manitous de protéger le sentier qu'elle allait parcourir ; et l'ayant placée sous leur sauvegarde, il remit la jeune fille entre les mains de Kistalwa et de sa bande de gusrriers.

Fiers du trésor qu'ils emportaient, ils *eprirent, comme en triomphe, le chemin de leur pays. Le soleil brillait avec éclat; les vertes pl‘uines fourmillaient d'animaux; la chasse était abondante ; nul ennemi ne venait leur disputer le passage ; tout fut propice pendant le long voyage.

Marie, à son arrivée parmi les Lenni-Lennapr, désormais devenus comme sa propre nation, y fut reçue , avec toutes les marques de tendresse et

d'affection, par le grand chef Buckongahela. I] lui donna lenom de Monotawan, ou la gazelle blanche, à cause de ses formes délicates et de son admirable candeur.

Deux années après, Monotawan fut mariée à Kistalwa, avec les cérémonies et les rites en usage dans la tribu. Voici les détails de ce genre de solennité : lorsqu'un jeune homme désire entrer en ménage, il déclare son intention au père et à la mère de la fille, et, à leur défaut, aux plus proches parents et amis. Ce sont eux qui décident de la convenance du mariage. Le jeune homme prend alors son fusil, son sac à plomb et sa corne à poudre, et passe trois jours de suite à la chasse dans les plaines et les forêts voisines. S'il obtient du succès et s’il retourne avec des chevaux chargés de gibier, c'est un présage certain de bonheur et de paix pour le nouvel état dans lequel il va s'engager ; si, au contraire, 1l retourne à la loge les mains vides ou avec de misérables animaux, l'augure est défavorable et les parents remettent souvent le mariage à un temps plus heureux. Le chasseur, à son retour, choisit les morceaux les plus délicats de sa chasse ; il les place à l’entrée de la loge de sa future, et se retire sans dire une parole à qui que ce soit. Lorsque le présent est accepté, c’est un signe qu'il n’est fait aucune objection à l'union projetée, de la part des parents ou des alliés de la famille. Aussitôt les deux partis font les préparatifs qui préludent au mariage. Le jeune

homme et la jeune fille se barbouillent soigneusement la figure de différentes couleurs, et se revêtent de leurs plus beaux ornements qui consistent en bracelets, colliers de grains de cristal ou de porcelaine, belles plumes d'oiseaux, habits de peaux de gazelle et de chevreuil, richement brodés et travaillés en piquants de porc-épic de nuances variées. Le futur s'attache des queues de loup ou de renard aux deux talons et aux genoux, en forme de jarretières et insère des plumes d’aigle dans ses cheveux. Ces plumes sont la marque d'une grande distinction dont on s’est rendu digne par des exploits à la guerre et la hardiesse à la chasse. Les principaux jongleurs font une offrande de tabac à Wahkon-Tanka, ou le Grand Esprit, afin d'obtenir ses faveurs pour le jeune couple, et lui présentent une peau de castor en sacrifice, comme signe de leur reconnaissance pour les bienfaits futurs. Les amis et les proches parents préparent ensemble le grand festin de noce. Là, le jeune homme est présenté à la famille par le grand maître des cérémonies. Celui-ci remet à chacun des deux fiancés une peau de castor. [ls l'échangent entre eux, et ratifient ainsi leur consentement mutuel au mariage. Le repas commence; les convives font honneur aux mets ; ils dänsent et chantent au son du tambour et de la flûte, et c'est au milieu de ces amusements et des récits de belles histoires que se termine la cérémonie des noces parmi les Zenni-Lennapi.

Monotawan donna le jour à deux fils ; l'aîné fut appelé Chiwendota, ou Le loup noir ; le cadet reçut le nom de Watomika, ou le pied léger.

Agréez etc. .

P. J. DE SMET, S. J.

New-York, le 15 mai 1857.

Pour accomplir ma promesse, je me hâte de vous donner de mes nouvelles. Je sais d’ailleurs qu'elles vous feront plaisir et que vous les attendez avec une certaine impatience.

Nous venons d'arriver en Amérique, sains et saufs, après une traversée des plus heureuses et des plus tranquilles. Partis d'Anvers le 21 avril, nous avons abordé à New-York, le 7 du mois de Marie. Voici une idée de notre itinéraire.

La veille de notre départ, nous fûmes invités à dîner dans la famille du digne et respectable comte Le Grelle, ancien bourgmestre d'Anvers, qui désirait nous témoigner en cette occasion, comme il

a fait souvent au départ de plusieurs autres missionnaires, le grand intérêt qu'il porte à nos chères missions américaines. Le jour de notre embarquement, il eut l'insigne amabilité de nous accompagner jusqu'au port. Un grand nombre de personnes et plusieurs de nos plus proches et chers parents étaient venus également sur le quai, pour nous faire les derniers adieux et nous souhaiter un heureux voyage.

On leva l'ancre entre neuf et dix heures du matin. Il faisait un temps magnifique. Le beau et grand steamer belge, le Léopold I°', était plein de vie. Une multitude d'émigrants de l'Allemagne, de la Hollande, de la Suisse, des Belges, des Prussiens, des Français, etc., etc., s’y trouvaient casés, et s'occupaient d’une quantité de petits soins et de menus détails, pour se rendre la traversée agréable, ou, comme disent les Anglais, confortable ; les matelots , attentifs au commandement, étaient tous à leur poste. ' |

Nous ne mimes qu'un jour pour arriver à Southampton. Le bateau y resta jusqu’au lendemain pour recevoir des passagers anglais et irlandais. Nous étions alors plus de 620 personnes. Pendant toute cette journée, l'air résonna du chant des Allemands et des Hollandais, rassemblés sur le pont; plusieurs parties de danses s'exécutèrent au son de l'accordéon , du violon et de la guitare. Notre tillac ressemblait à un village flottant au temps d’une kermesse. Mais les

belles choses souvent ne sont pas de longue durée, et en voici une preuve.

À peine avions-nous perdu de vue l'ile de Wight, que la scène prit un aspect tout différent.

Nous trouvâmes la mer dans une agitation extraordinaire. Quoique le vent fût assez modéré ,

et que le temps parût assez beau, le tangage secouait le navire avec la plus grande violence, nous portant tantôt sur la cime des hautes vagues, et nous précipitant ensuite comme dans un abîme. entre les eaux turbulentes et écumantes qui s'élevaient autour de nous. C'était la houle qui suit après une forte tempête, ou bien de gros vents contraires qui avaient passé peu d'heures auparavant dans notre voisinage. Ce jour-là ressemblait à un véritable temps de deuil : les chants et les danses avaient entièrement cessé ; on ne remarquait plus la moindre animation ; la table était presque déserte ; la faim et la gaieté avaient disparu ensemble. On voyait çà et là des groupes d'hommes, de femmes et d'enfants, à figure triste et aux yeux hagards , pâles et blêmes comme des spectres, se pencher sur le bord du navire, comme s'ils avaient eu quelque communication empressée à faire à la mer. Ceux surtout qui s'étaient le mieux traités et qui avaient regardé peut-être un peu trop profondément dans le verre avaient les visages les plus défaits et les plus allongés ; c'étaient de vrais parchemins : fransyne gezichten. Neptune était à son poste. Cet

inexorable douanier exigeait son tribut; et bon gré mal gré, il devait être rendu jusqu'à la dernière obole. Or, remarquez-le bien, le tribut se paye en sens contraire de l'ordre du repas : on a quitté la table après s'être régalé de dessert ; eh bien, Neptune vous demande d'abord les amandes et les noisettes, les raisins et la tarte, ensuite le jambon ou la langue , puis le poulet et le rôti; et ilne vous laisse en repos que lorsque vous lui avez donné l’assiettée entière de votre soupe.

Moi-même, quoique j'en fusse à ma onzième traversée de l'Atlantique, je ne me trouvai pas exempt de payer le tribut fatal. J'aurais voulu faire une réclamation auprès de papa Neptune; mais tous nes efforts n'auraient abouti à rien. Je m'y suis donc soumis humblement et j'y ai passé comme le commun des mortels. Toutefois, j'en ai été quitte après un ou deux versements. L'ancien proverbe dit que les choses violentes ne durent pas ; aussi les débiteurs se remirent insensiblement de leur fatigue, et nous n’eûmes aucun décès à déplorer. Nous avions à bord un excellent docteur , M. Thémon. Il était sur pied nuit et jour, et prodiguait ses soins indistinctement à tous les malades.

La dette une fois payée, on en oublie vite l'inconvénient. Depuis ce jour, nous eûmes un temps assez favorable : les vents étaient bien un peu contraires ; mais la mer était relativement calme et tranquille, jusqu'à ce que nous arrivâmes à la distance environ de six journées du port de

New-York.

J'eus la grande consolation de dire la sainte messe tous les jours dans ma cabine. Mes jeunes compagnons s'approchaient fréquemment de la sainte table, et plusieurs des émigrants eurent le même bonheur. Vous eussiez été édifié en voyant notre petit autel, proprement orné et surmonté d'une belle statuette de la sainte Vierge, environnée d'une guirlande de fleurs, que plusieurs dames hollandaises avaient ôtées de leurs chapeaux. Le dimanche, je disais la messe dans le grand salon, où plus de cent personnes pouvaient convenablement prendre place ; plusieurs protestants avaient demandé à pouvoir y assister. On y chantait des cantiques en français, en latin, en hollandais et en allemand. C'était certainement un beau spectacle et rare sur l'Océan, bien plus accoutumé à entendre des blasphèmes que les louanges de Dieu.

Le 2 mai, dans les environs des bancs de T'erre- Neuve, la mer se couvrit d'un épais brouillard. Il continua pendant quatre jours, de telle sorte que le capitaine ne parvenait à faire aucune observation. On ne pouvait rien distinguer à quelques pas du bateau. Les malheurs du Lyonnais et de l'Arctic étaientencore récents (1). Nous étions dans un continuel danger de faire collision avec quelque voilier qui voguait sur la même route. Aussi, par précaution , le grand sifflet de la machine se fit-il

(1) Deux bateaux à vapeur qui en 1856 firent naufrage sur les côtes de Terre Neuve et perdirent un grand nombre de leurs passagers. (Note de la présente édition.)

entendre jour et nuit, avec ses sons les plus forts et les plus perçants, afin de donner l'alarme aux vaisseaux qui auraient pu se trouver sur notre passage. Grâce à cette précaution, nous fûmes à même de marcher avec notre vitesse ordinaire, qui était de dix à douze nœuds par heure, soit quatre lieues.

Cependant, comme nous approchions rapidement de terre et que le brouillard devenait de plus en plus intense, il semblait qu'on allait quelque peu à l'aventure; les observations étant demeurées impossibles, on n'était pas sans inquiétude. Nous eûmes recours au Ciel et nous dîmes ensemble le chapelet, les litanies de notre bonne Mère et des prières spéciales pour obtenir, par l'intercession des âmes du purgatoire, un ciel serein. Nos vœux parurent devoir être exaucés. Quelques heures après, les brouillards avaient disparu et nous eûmes une des plus belles soirées que l'on puisse voir sur mer : la pleine lune , se reflétant sur les ondes , brillait dans toute sa splendeur au haut du firmament étoilé et sans le moindre petit nuage. Le lendemain, le soleil se leva avec majesté. Nous vîmes un grand nombre de navires se diriger sur tous les points du compas. Enfin, tous les yeux étant tournés vers l’ouest, nous apercevons dans le lointain, au-dessus de l'horizon, comme une longue traînée de vapeurs qui s'élèvent. Les officiers braquent leur longue-vue et annoncent que ce sont les côtes tant désirées de l'Amérique. Des chants, des

exclamations de joie partirent de toutes les bouches à la fois. Tous les émigrants groupés sur le tillac, saluèrent le Nouveau-Monde, autre terre promise, qui renferme leurs espérances et leur avenir. À mesure que les côtes et les objets se dessinaient plus distinctement , mes jeunes compagnons ne pouvaient rassasier leurs yeux de l'aspect de cette terre au salut de laquelle ils venaient dévouer leur vie, et dans laquelle ils seront, j'espère, des instruments de salut pour des milliers d'âmes abandonnées. Avant la fin de cette belle journée, le 7 du mois de Marie, vers les quatre heures de l'après-midi, nous nous trouvions en rade près de Staten-Island, dans le port de New-York.

Il nous restait un devoir à remplir. Au nom des voyageurs de première et de seconde classe, qui formaient plus de cent personnes, je présentai au commandant du Zéopold [°' et à ses officiers un

document signé par tous, et dans lequel nous leur

exprimions notre reconnaissance cordiale et nos remerciments sincères pour les attentions assidues, la grande bonté et la politesse qu'ils avaient montrées à l'égard des passagers, et, en même temps, pour leur faire part de l'admiration qu'avaient provoquée en nous leurs connaissances navales dans le maniement du grand et splendide Léopold Ir. Dans tous mes voyages de mer, je n'ai pas rencontré un commandant plus capable et des officiers plus attentifs à leurs travaux. L’équipage était bien choisi et parfaitement organisé.

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On trouverait rarement une troupe de matelots plus tranquilles, plus laborieux, plus respectueux. Les noms de MM. Achille Michel, commandant, Juste-Guillaume Luning , premier officier, Louis Delmer, second officier, Jules Nyssens, troisième officier, Léopold Grosfils, quatrième officier, Auguste Thémon, docteur, Édouard Kremer , premier machiniste, seront toujours bien chers à nos cœurs. Notre gratitude, nos vœux et nos prières les accompagneront partout. Nous offrons aussi nos hommages reconnaissants à messieurs Posno et Spilliaerdt, d'Anvers, pour les égards qu'ils ont eus pour nous avant notre embarquement, et pour les services qu'ils ont bien voulu nous faire rendre pendant lä traversée. À bord du bateau, tout s'est passé à merveille et rien n'a laissé à désirer. De tout cœur, nous souhaitons bonheur et prospérité à la grande entreprise de la Compagnie Atlantique des Bateaux à vapeur d'Anvers.

En arrivant à New-York, nos chers confrères du collége Saint-François Xavier et ceux du collége Saint-Jean à Fordham, près de la ville, nous ont fait l'accueil le plus aimable, heureux de voir l'Europe envoyer de nouveaux renforts à l'œuvre de l'apostolat américain, La vaste Amérique, si belle dans tous les traits de sa grande nature , est dans le plus pressant besoin de missionnaires zélés et fervents. Les milliers d'émigrants catholiques qui y arrivent chaque année rendent la pénurie de bons prêtres de plus en plus triste

et affligeante. Ah ! puissent les cœurs généreux de Belgique et de Hollande ccatinuer à s'émouvoir de compassion pour tant de milliers d'’âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ, et qui se trouvent privées des consolations de la religion ! Puissentelles ne cesser jamais d'envoyer de nouvelles phalanges de jeunes missionnaires , remplis de zèle et de ferveur ! La moisson qui leur est préparée est immense ; les vastes champs du père de famille n'attendent que les bras vigoureux des moissonneurs. Nul pays au monde n'offre un plus grand avenir. Quel bonheur, s’il parvient à reconnaître et à accepter la véritable Église, qui seule peut rendre l'homme heureux ici-bas et lui procurer une éternité de délices pour lesquelles il a été créé et racheté !

Le temps presse, je dois finir. Veuillez me rappeler aux bons souvenirs de nos amis ; continuez de prier pour moi et acceptez, je vous prie, mes hommages de respect et de gratitude.

Agréez etc.

P.J. DE SMEr, $. J.

Saint-Louis (Missouri), 14 novembre 1857.

La croyance à ia divinité du feu existe parmi nos Indiens, de temps immémorial. On la trouve dans leurs traditions, comme dans les histoires de presque toutes les nations qui ont eu des temples où existait un pyrée, un foyer, un brasier, afin d'y entretenir toujours le /ew pour les sacrifices. Les Grecs aüoraient le feu et appelaient l'autel sacré Esria ; les Latins avaient leurs vestales au service de la déesse VEsra. Le P. Charlevoix représente les Indiens de la Louisiane, surtout l'ancienne tribu ües Natchez, comme entretenant un feu perpétuel dans toutes leurs loges de médecine, ou temples. Parmi les Moquis, peuplade du

Nouveau-Mexique (avec les Navajoes ils sont au nombre de 15,000), le /eu sacré est constamment

entretenu par des vieillards. Ils croient que de

grands malheurs affligeraient toute la tribu si le feu venait à éteindre.

Le culte superstitieux du /eu était général chez les Mexicains au moment de la conquête. Dans un livre intitulé : Znie Catotle in Ihuicac, ou Chemin du ciel, imprimé en 1607 et 1612, nous voyons que chacun des dix-huit mois de l'année mexicaine était consacré à une divinité particulière, honorée par des fêtes plus ou moins solennelles et, presque toujours, par des sacrifices humains.

Le premier mois, qui commençait le 2 février, était consacré à Altcahuala, dieu de la détention des eaux; le second, au dieu destructeur des nations ; le troisième, au dieu des eaux ; le quatrième, au dieu du maïs ; le cinquième, tombant vers Pâques, au dieu Tezcatlipoca, qui était comme le Jupiter des Romains ; le neuvième était consacré au dieu de la guerre.

Le dixième mois, appelé Xocolh-huetzi, commençait le 4 août. On faisait alors la grande fête du dieu du feu ou Xuchten-hetli, avec de nombreux sacrifices humains. On jetait dans les flammes des hommes frais et bien portants. Quand ils étaient à moitié brûlés, mais encore vivants, on leur arrachaitle cœur, en présence de l'image du dieu. Puis on plantait au milieu de la cour du temple un grand arbre, autour duquel on faisait mille céré-

monies et si .agrées dignes du démon, l'instituteur de cette fête. Eile durait plus longtemps que les autres.

Au onzième mois, tombait la fête de Toci, mère des dieux ; au douzième, la fête de la Venue des dieux ; au treizième, les êtes sur les montagnes ;

le quinzième mois était réservé au dieu de la terre et le dix-septième au dieu des pluies.

Le 12 janvier commençait, avec le dix-huitième mois, appelé Zfscali, une autre fête du Feu.

Deux jours auparavant , le 10, au milieu de la nuit, on faisait le feu nouveau devant l'idole du dieu, élégamment ornée. Avec ce feu on allumait un grand bûcher. Les barbares apportaient tout ce qu’ils avaient tué ou pêché, et le présentaient au prêtre, qui le jetait dans la fournaise. Puis tous les assistants devaient manger très-chauds les tamalillos, c'est-à-dire de petits pains de maïs renfermant un peu de viande rôtie. Ce qu'il y avait le plus singulier dans cette fête, c'est que, trois années de suite, on n'immolait aucune victime humaine, et la quatrième année, le nombre des victimes dépassait celui des autres fêtes. Le roi lui-même et les seigneurs se présentaient au milieu de ce monceau de cadavres pour y danser, et tous

chantaient, avec respect et solennité, le chant réservé, qu'ils appellent en leur langue Neteuhicuicalistlr.

Dans un Traité sur l'idolâtrie et les supersti- {ions des Mexicains, manuscrit de 1629, nous

voyons que surtoutle feu provoquait les sentiments de la plus profonde vénération parmi les Mexicains. C'est pourquoi cet élément divin présidait à la naissance et à presque toutes les actions de la vie de ces pauvres victimes de l'erreur. Au moment où l'enfant venait au monde, on allumait le feu dans la cham-

‘ bre de la mère et on l'y entretenait pendant quatre

Jours, sans en extraire la braise. On croyait que, si l'on séparait la braise, une taie apparaîtrait subitement sur l'œil du nouveau-né. Le quatrième jour, les anciens emportaient de la chambre l'enfant et le feu en même temps ; puis ils faisaient passer quatre fois le feu autour de la tête de l'enfant, deux fois dans un sens et deux fois dans l'autre. On donnait ensuite au nouveau-né un nom qui était celui de l'animal ou de l'élément auquel le jour de la naissance était consacré, comme le caïman , le serpent, le chat-tigre, l'aigle, etc., ou l'eau, le feu, l’air etc., etc.

Dans les divers sacrifices, il entrait presque toujours de soi-disant flambeaux et de l’encens. Nous trouvons chez les Mexicains un récit mythologique qui laisse voir qu’un personnage, auparavant couvert de lèpre, obtint l'empire du siècle futur, pour avoir passé par l'épreuve du feu, et fut transformé en soleil, au grand désappointeraent d’autres personnages, également lépreux, que l'épreuve avait effrayés. Est-ce là la cause de leur respect pour le feu et la raison du pouvoir mystérieux qu'is lui avaient attribué ?

Les Potowatomies disent que Chipiapoos, ou l'Homme-mort , est le grand manitou qui préside au pays des âmes et qui entretient le /eu sacré pour le bonheur de tous ceux de sa race qui y arrivent. J'en ai parlé déjà. Voir mes Voyages dans l'Orégon, p. 333 (1).

Le feu est, chez toutes les tribus indiennes que j'ai connues, l'emblème du bonheur. Il s'allume toujours avant chacune de leurs délibérations. Avoir éteint le feu des ennemis veut dire, chez les sauvages, avoir remporté la victoire. Le caractère sacré qu'ils attribuent au feu se fait remarquer partout, dans leurs usages et coutumes et surtout dans leurs cérémonies religieuses. Ils nourrissent les idées les plus fantasques sur la substance et les phénomènes du feu, qu’ils regardent comme surnaturels. Voir un feu s'élever dans leurs rêves ou autrement , c'est le symbole du passage d'une âme de ce monde dans l'autre. Avant de consulter les manitous, ou les esprits tutélaires, ou en s'adressant aux morts , ils allument le feu sacré. Cet élément doit sortir d’un caillou, leur venir par la foudre ou de quelque autre manière. Allumer le feu sacré avec du feu ordinaire serait une action considérée à l'équivalent d'une transgression grave et criminelle.

Les Chippeways du nord allument un feu près de chaque nouveau tombeau, pendant quatre nuits de suite. Ils disent que ces flammes symboliques

(1) Edition Devaux et Oi°, rue Saint-Jean, Bruxelles, 1874.

ré

et sacrées éclairent les pas des morts dans leur passage solitaire et obscur au pays des âmes. Voici l'origine de ce feu sacré et funèbre parmi ce peuple. J'en tiens la légende de la bouche même de notre bon Watomika.

Un parti hostile de Chippeways rencontra ses ennemis dans une grande et belle plaine. Le cri de guerre se fit aussitôt entendre, et ils livrèrent bataille. Leur chef était un guerrier distingué et vaillant. Dans cette occasion, il se surpassa luimême en bravoure, et un grand nombre de ses adversaires tombèrent sous les coups redoublés de son formidable casse-tête. Déjà il donnait le signal de la victoire à ses braves en armes lorsqu'il reçut une flèche dans la poitrine et tomba mort dans la plaine. Le guerrier qui reçoit le dernier coup en combattant n'obtient jamais les honneurs de la sépulture. Selon l'ancienne coutume, il reste assis sur le champ de bataille, le dos contre un arbre ou un pieu, et la face tournée dans la direction qui indique la fuite de l'ennemi. Il en fut de même pour celui-ci. Son grand bonnet de plumes d'aigle lui fut proprement ajusté sur la tête. Chaque plume indiquait un trophée ou une chevelure remportée à la guerre. Son visage fut peinturé avec soin. On l’habilla et on le revétit de ses plus beaux accoutrements , comme s’il eût été en vie. Tout son équipement guerrier fut placé à ses côtés. Son arc et son carquois, dont il s'était si vaillamment servi dans tant de combats, repo-

saient contre ses épaules. Le poteau des braves fut planté devant lui, avec les cérémonies, les chants, les discours funèbres d'usage en pareille circonstance. Ses compagnons vinrent lui faire leurs derniers adieux. Personne enfin n'avait le moindre doute sur la mort glorieuse du Grand Chef. S'était-on trompé ? Voyons la suite de cette singulière légende !

Le Chef, privé de la parole et de tout moyen de donner signe de vie , entendait distinctement les chants, les discours, les cris , les lamentations de ses guerriers. Il était témoin de leurs gestes , de leurs danses et de toutes leurs cérémonies autour du poteau d'honneur. Sa main glacée était sensible à la poignée amicale d'un ami qui venait la serrer ; ses joues blémes, ses lèvres livides sentaient l'effusion et la chaleur des accolades d'adieu, sans qu'il eût la force de les rendre. Se voyant ainsi paralysé et abandonné, son angoisse devint aussi extrême que le désir qu'il éprouvait de suivre ses compagnons dans leur retour au village. Lorsqu'il les vit disparaître les uns après les autres, son esprit l’agita de telle manière qu'il fit un mouvement violent ; il se leva, ou plutôt sembla se lever, et se joigmit à eux. Sa forme leur restait invisible. C'était pour lui une nouvelle cause de surprise et de contrariété , qui excitait à la fois sa désol tion et son désespoir. Ilse détermina à les suivre de près. Partout où ils allaient, il y allait aussi. L rsqu'ils marchaïent, il marchait; soit au pas soit à la course, il

était au milieu d'eux ; il campait avec eux ; il dormait à leurs côtés ; il s’éveillait avec eux. Bref, il prenait part à toutes leurs fatigues, à toutes leurs peines, à tous leurs travaux. Tandis qu’il jouissait du bonheur de leur conversation, qu’il était présent à tous leurs repas, aucune boisson ne lui fut présentée pour désaltérer sa soif, aucun mets pour apaiser sa faim. Ses questions et ses demandes restaient sans réponse. « Guerriers ! mes braves, — s’écriait-il avec angoisse et amertume, — n'entendez-vous pas la voix de votre Chef?.… Regardez !.... Ne voyez-vous pas ma forme ?.…. Vous restez immobiles ?..….. Vous semblez ne me voir ni m'entendre ?.... Arrêtez le sang qui coule de la profonde blessure que j'ai reçue !... Ne souf-

O vous, braves , que j'ai si souvent conduits à la victoire, qui avez toujours obéi à ma voix, déjà vous semblez m'oublier !.... Une goutte d'eau pour étancher ma soif!.….. Une bouchée pour apaiser ma faim !... Dans ma détresse, vous osez me les refuser ! ! ! ... » À chaque relais, il leur adressait tour à tourses supplications et ses reproches ; mais en vain. Personne ne comprenait ses paroles. Si les guerriers entendaient sa voix, c'était pour eux comme le passage ou le murmure d'un vent d'été à travers le feuillage et les branches de la forêt. Enfin, après un long et pénible voyage, le parti de guerre arriva sur le soramet d'une côte qui

dominait tout le village. Les guerriers se préparèrent à faire une entrée solennelle. Ils mirent leurs plus beaux costumes, se peinturèrent le visage avec le plus grand soin, s’attachèrent les trophées, surtout les chevelures, qu'ils mettaient au bout des arcs, des casse-tête et des lances. Alors éclata un cri unanime , le cri de joie et de

Kumaudjeewug !..…. c'est-àdire : ils ont rencontré, ou : ils ont combattu, ou : ils ont vaincu !.…. Ce cri enthousiaste retentit dans tout le camp. Selon l'usage, les femmes et les enfants allèrent au-devant des guerriers pour honorer leur retour et proclamer leurs louanges. Ceux qui avaient perdu des membres de leur famille s'approchaient aveë inquiétude pour s’informer et s'assurer qu'ils étaient morts en combattant vaillamment l'ennemi. Le vieillard courbé sous le poids de l'âge se console de la perte de son fils s'il a succombé en brave , les armes à la main ; et la douleur de la jeune veuve perd toute son amertume quand elle entend les éloges donnés aux mânes de son vaillant époux. Les récits glorieux du combat allument une ardeur martiale dans les cœurs des jeunes gens ; et les enfants, incapables encore de comprendre la cause de la fête, mêlent leurs petits cris de joie et d’allégresse aux acclamations bruyantes et réitérées de toute la tribu.

Au milieu de tout ce bruit et de toutes ces

Er ARR

réjouissances, personne ne s'aperçut de la présence du Grand Chef. Il entendait les informations que ses proches parents et ses amis venaient prendre sur son sort, il écoutait ce qu'on disait de sa bravoure, de ses hauts faits, de sa mort glorieuse au milieu des ennemis vaincus ; on parlait du poteau des braves planté en son honneur sur le champ de bataille. « Me voici, — s’'écria-t-il sou-

Touchez-moi !.. Je ne suis pas mort !... Le cassetête en main, je marcherai de nouveau contre nos ennemis, en avant de mes guerriers, et bientôt, au festin, vous entendrez les sons de mon tambour. » Personne ne l'entendit, personne ne l'aperçut. La voix du Grand Chef n'avait pas plus d'importance pour eux que le bruit des eaux tombant de cascade en cascade au pied de leur village. Impatient, il se dirigea vers sa loge. Il y trouva sa femme en proie à un profond désespoir, coupant, en signe de deuil , sa longue chevelure, se lamentant sur son malheur, sur la perte d'un mari chéri et sur le triste sort de ses enfants. Il tâcha de la détromper et de la consoler par les paroles les plus douces ; il alla embrasser ses chers enfants ; mais ici encore, tous ses efforts furent vains : on resta insensible à sa voix et à sa tendresse. La mère éplorée s’assit, inclinant sa tête sur ses deux mains. Le chef, souffrant et abattu, la pria de

-panser sa profonde blessure, d'y appliquer les

herbes et les racines médicinales contenues dans

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