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feuilles et racines propres à guérir les plaies ; il les chercha, les recueillit soigneusement dans la forêt, en écrasa quelques-unes entre deux pierres et se les appliqua. Ilen mâcha d'autres et les avala.
Au bout de quelques jours, il se sentit assez de force pour tenter son retour au village ; mais la faim le dévorait. Dans l'absence de grands animaux, il vécut de petits oiseaux qu’il abattait avec ses flèches, d'insectes et de reptiles, de racines et de fruits. Après bien des fatigues, il arriva enfin sur le bord de la rivière qui le séparait de sa femme, de ses enfants et de ses amis. Le Chef poussa le cri convenu, le cri de l'heureux retour d'un ami absent. Le signal fut compris. Un canot est envoyé pour le chercher. Dans l'entre-temps, les suppositions allaient leur train pour deviner la personne étrangère qui venait de. faire entendre sa voix si amicale et de prévenir ‘de son approche. Tous ceux qui avaient fait partie de la bande guerrière se trouvaient présents au camp. On se demandait : « L'inconnu, sur l’autre bord, ne serait-il pas un chasseur qui revient ?.... Ce cri ne serait-il peut-être pas une ruse des ennemis pour enlever les chevelures de nos rameurs ?... L'envoi fait du canot fut jugé imprudent, parce qu'on ne s'était pas assuré préalablement de l'absence d'un individu du village.
Pendant qu'à l’autre bord se croisaient toutes ces conjectures , le Chef s'’embarquait. Bientôt il
se présente devant eux, au milieu des cris de joie de ses proches et de ses amis. Les Indiens s'élancent avec empressement de leurs loges pour serrer la main et célébrer l’heureux retour de leur cher et fidèle guerrier. Ce jour sera pour eux mémorable et solennel. Ils rendent des actions de grâces au Maître de la vie et à tous les manitous de l'Olympe indien pour la conservation et l'arrivée de leur Chef bien-aimé. Toute la Journée se passe en danses, en chants et en festins.
Lorsqu'1s revinrent de leur étonnement et que les premiers élans de leur joie furent calmés, la tranquillité ordinaire se rétablit dans le village, et le Chef battit son tambour pour convoquer son peuple. Il lui raconta ses aventures si extraordinaires, et termina son récit en leur faisant connaitre et en imposant à la nation le culte du feu sacré et funèbre, c'est-à-dire la cérémonie qui consiste à tenir un feu allumé pendant quatre nuits consécutives sur chaque nouvelle sépulture. Il leur fi comprendre que ce culte est avantageux et agréable à l'âme du défunt; que la distance au pays des âmes est de quatre longues journées ; que, dans ce voyage, l'âme a besoin d’un feu chaque nuit de campement ; que ce feu funèbre, allumé par les proches parents du défunt, sert à éclairer et à chauffer l'âme durant sa pérégrination. Les Chippeways croient que, lorsque ce rit religieux est négligé, l'âme ou l'esprit est forcé lui-même de remplir la tâche difficile de faire et d'entretenir son propre feu.
Me voici au bout de ma légende chippewayse. Je vous la donne telle que je l'ai reçue. On m'’assure qu'elle est très-ancienne. Le culte du feu, parmi nos Indiens, tient de celui des païens primitifs, qui pour se purifier , sautaient par-dessus un brasier allumé en l'honneur de leurs divinités. Les lois de Moïse défendaient cette pratique aux Juifs.
J'ai encore un mot à ajouter , et je finis cette longue épiître. Dans la visite que j'ai faite jadis aux Corbeaux, campés au pied des montagnes Rocheuses, je fus l'objet d'une haute vénération de la part de ces sauvages. Pourquoi? Parce qu'ils me considéraient comme le porteur ou le gardien du /eu. En effet, je portais une boîte d’allumettes phosphoriques dans la poche de ma soutane, et ils s'étaient aperçus que je m'en servais pour allumer ma pipe ou le calumet. J’appris plus tard la cause, bien futile en soi , qui leur avait fait attacher une si grande importance à ma pauvre personne.
Je reçois de temps en temps -des nouvelles de tous ces malheureux Indiens. Ils n'’oublient pas les visites qu'ils ont reçues, et je n'oublie pas non plus ces enfants de mon cœur. Ils continuent de demander, avec instance, chaque année, qu'on leur envoie des missionnaires pour baptiser leurs enfants et pour les instruire dans la sainte foi, qui seule peut les rendre heureux en ce monde et les conduire au bonheur éternel.
Vous me demandiez un jour dans une excursion que nous fimes ensemble lors de mon dernier
voyage en Belgique, « quel est le degré de civilisation des tribus que j'avais visitées ? » Je vous répondis : « Je ne sais pas tout ce qu'on veut entendre en Europe par ce mot de civilisation. On y parle des sauvages comme s'ils étaient des êtres exceptionnels et d'une autre nature. Tout ce que je puis vous dire, c'est que ce sont des hommes comme nous. Ils ne diffèrent de nous que parce qu'ils sont ignorants, pauvres, malheureux. Mais leur cœur est si bon ! Il en est même quiont beaucoup d'esprit naturel, et, ce qui vaut mieux encore, beaucoup de foi et de vertu ! » La fin de ma lettre n'est-elle pas une confirmation de ce que je vous disais ? Quelle reconnaissance n'ont-ils pas du bien qu'on leur fait ! Quel désir n'ont-ils pas de connaitre Dieu ! |
Si donc il s’agit de la civilisation des âmes pour les envoyer au ciel, oh ! nous n'avons pas besoin ici de vos civilisateurs d'Europe , sauf les bons prêtres. Faites prier pour que le Seigneur nous envoie de vaillants et fervents missionnaires, et nous ferons beaucoup d'heureux !
Je recommande tous ces chers sauvages, nos frères en Jésus-Christ, rachetés du même sang et renfermés dans le même Cœur sacré, je les recommande tous bien instamment à vos saints sacrifices et à vos bonnes prières.
Agréez, etc. ; P.J. De SMET, S. J.
Université de Saint-Louis, 23 décembre 1857.
Un accident funeste et bien déplorable vient de nous priver d'un de nos missionnaires les plus zélés et les plus infatigables. Le R. Père J.-B. Duerinck, supérieur de la mission de Sainte- Marie , chez les Potowatomies, dans Île territoire du Kansas, a péri, le 9 de ce mois, en descendant le Missouri dans une petite barque. Ce sera pour cette belle chrétienté indienne une perte vraiment irréparable.
Je ne saurais vous dire quelle affliction nous a causée cette désolante nouvelle. Les premiers bruits nous en parvinrent le dimanche 13 décembre. Nous l’attendions à Saint-Louis, où il avait
été appelé par ses supérieurs, pour s'y préparer à faire les derniers vœux dans la Compagnie. Une lettre, datée du 24 novembre dernier, dans laquelle il annonçait le temps de son départ de la mission, était arrivée quelques jours auparavant. En voici un extrait : |
« J'ai l'intention de me rendre à la ville de Leavenworth et de là à Saint-Louis, dans le courant de cette semaine. Les chefs de la tribu, les guerriers, les sages, les vieillards, les jeunes gens, tous sont convenus d'envoyer à Washington une députation, ou plutôt deux, l'une composée d’Indiens de la prairie, Potowatomies non convertis, et l’autre d'Indiens de Sainte-Marie. Ces derniers m'ont mis sur la liste , afin que je les accompagne à Washington pour avancer les intérêts de la mission et pour les aider à atteindre, avec plus de certitude , l'objet de leur démarche auprès du gouvernement. Il appartiendra au supérieur de décider sur ce que j'aurai à faire ; quelle que soit sa décision, que je doive aller ou rester, je serai également content. »
La première nouvelle de la mort du zélé missionnaire, quoique encore peu précise, était accompagnée de circonstances qui laissaient à peine quelques doutes sur son sort. Deux ou trois jours après, nous apprîimes des détails certains sur sa perte. Il s'était rendu de la mission de Sainte-Marie à Leavenworth à cheval ; c'est une distance d'environ quatre-vingts milles anglais.
De là il se rendit en voiture à cinquante milles plus loin, à la ville de Kansas. Il partit ensuite de Kansas dans une barque, avec quatre autres voyageurs, dans l'intention de descendre la rivière Missouri jusqu'à un endroit où ils trouveraient des bateaux à vapeur; ceux-ci à cause de la baisse des eaux dans cette saison de l’année, ne peuvent remonter le fleuve jusqu'à Leavenworth. Descendre la rivière est une entreprise très-daugereuse, vu la rapidité du courant et les nombreux chicots ou arbres entiers, détachés des côtes et enfoncés dans la vase. Il suffit de frapper contre l'un d'eux pour faire chavirer l'embarcation. Chaque année, un bon nombre de bateaux à vapeur se perdent contre ces écueils. Le danger n'était certainement point inconnu au P. Duerinck; mais, enfant d'obéiss et homme de zèle, il croyait, sans doute, ne pas devoir reculer devant un péril que tant de voyageurs affrontent tous les jours. Ce dévouement lui coûta la vie. A vingt-cinq milles plus bas que Kansas City, point de leur départ situé entre les villes de Wayne et de Liberty, la nacelle donna contre un chicot, et se renversa. Les cinq voyageurs furent jetés à l'eau, sauf deux, qui parvinrent à s’accrocher aux bords de la nacelle et à s’y maintenir jusqu'à ce que le co"rant les déposât sur un banc de sable. Les 1:0is autres périrent, parmi lesquels le P. Duerinck.
Le P. Jean-Baptiste Duerinck était né à Saint- Gilles, lez-Termonde, le 8 mai 1809. Formé à la
piété dès son enfance par les leçons et les exemples de ses pieux parents, il jeta dès lors les fondements des vertus chrétiennes et religieuses dont il donna, dans la suite, de si beaux exemples. Élève du collége de Termonde , son excellente conduite et ses succès dans les classes lui attirèrent l'estime et l’affection de ses professeurs et de ses condisciples.
Il avait un désir ardent de dévouer sa vie à la conversion des sauvages de l'Amérique. Après avoir obtenu le consentement de ses parents, il s’'embarqua à Anvers, le 27 octobre 1833, et entra dans la Compagnie de Jésus au Missouri, où il commença son noviciat à Saint-Stanislas, près du village de Florissant, au commencement de l’année suivante, le 16 janvier 1834. Ayant fini son temps d'épreuve, il passa plusieurs années dans nos différents collégés. Son talent pour les affaires lui fit confier successivement la charge de procureur ou d'économe dans nos maisons de Cincinnati, de Saint-Louis, de Bardstown.
Partout le P. Duerinck montra une exactitude exemplaire à remplir tous ses devoirs , et donna constamment l'exemple des vertus qui font le véritable religieux. Son zèle, son dévouement aussi bien que la franchise de son caractère, lui gagnèrert les cœurs , non-seulement de ses collègues, mais aussi des étrangers et même des protestants.
Grand admirateur des merveilles de la nature,
il consacrait ses heures de loisir à en sonder les