‹ Lettres complètes d'Abélard et d'HéloiseChapitre 23 sur 28 · FOUR SERVIR DE RÉPONSE À LA PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

FOUR SERVIR DE RÉPONSE À LA PRÉCÉDENTE

Malheureux ! qu’ai-je fait ? j'ai rallumé ta flamme ; J'ai troubié ie repos qui rentrait dans ton âme ;

Ce cœur où, malgré moi, le ciel seul doit régner, Dechiré par mes mains, recommence à saigner!

Que veux-tu ? comme toi je languis, je soupire,

Je meurs ; l’amour sur moi reprend tout son empire. J’ai gardé trop longtemps un silence orguulleux, Et ce cœur fatigué s’abandonne à ses feux.

Du sort qui m’accabla, quoi ! la rigueur extrême

A séparé de toi la moitié de toi-même...

0 trouble ! à désespoir ! ardeurs, transports, désirs, Tout me reste, Héloïse, excepté les plaisirs,

Cet abandon du cloître, et son affreux silence,

Tout me livre à moi-même, et m'afflige, et m'offense : Malgré tous mes eflorts, je ne peux t'oublier.

Dieu me menace en vain, et j'ai beau le prier,

Tu triomphes toujours; oui, ma main téméraire

Te place à ses côtés au fond du sanctuaire;

Et, quand de toutes parts règne un muet effroi, Prosterné devant lui, je n’adore que toi.

Plus de calme, il me fuit; j'en offre en vain l’image :

Dans le fond de mon cœur j'entends gronder l'orage. Mais toi, quelle terreur a glacé tes transports? Liéluise fidèle a senti des remords!

Des remords, Héloïse !.… est-ce à toi d'en connaître ! A la voix d'un amant ils doivent disparaître.

Ah ! qu'ils ne souillent point tes innocents attraits. - Mets-tu donc ta faiblesse au nombre des forfaits ! Héloïse, crois-moi, ta flamme est légitime :

Quelles sont nos vertus, si l'amour est un crime? Sur l'univers entier Jette un moment les yeux; Animé par l'amour, l'univers est heureux.

Où suis-je ?.. et qu’ai-je dit ? Ô ciel! où m'égaré-je ?

A mes profanes vœux je joins le sacrilége !

Arbitre souverain de mon funeste sort,

A mes sens désolés pardonne ce transport.

Tu le sais : abattu sous la haire et la cendre,

D'un trop cher souvenir je voudrais me défendre ; Déchiré devant toi par d’horribles combats, L'existence pour moi n’est plus qu’un long trépas. Mon Dieu, lorsqu'à tes lois mon âme s’est soumise Je ne t'ai point juré d'oublier Héloïse !.…

Héloïse... va, cours, tombe aux pieds des autels : Renonce pour jamais à tes feux criminels;

Que la religion, t'armant d’un saint courage,

De ton cœur, s'il le faut, arrache mon image, Mon image trop chère et qui fait tes tourments ; Je te remets ta fui, je te rends tes serments.

C'est moi de qui la main, couronnant ma victime, Te cachait sous des fleurs le penchant de l’abime. Compte, si tu le peux, tes soins et tes chagrins : Que de jours orageux pour quelques jours sereins ! Rassemble de l'amour les ennuis et les peines.

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Et ses jaloux transports et ses terreurs si vaines ; Mets à part ses douceurs, ses passagers désirs, Et vois combien ses maux surpassent ses plaisirs.

. Rappelle-toi surtout, pour affermir ta haine,

Ces jours de deuil, ces jours où, respirant à peine, Courbé sous mes malheurs, je m'en fis de nouveaux; Où dans tous les mortels je crus voir des rivaux. Dévoré, poursuivi par mes noires alarmes,

Je redoutais en toi la jeunesse et les charmes,

Un sexe trop facile et prompt à s’enflammer ;

Je redoutais surtout l'habitude d'aimer.

J'en hâtai chaque jour l’injuste sacrifice ;

Songeant à mon repos, je pressai ton supplice;

Je désirai qu’un cloitre, asile redouté,

Pour dissiper ma crainte enfermât ta beauté.

Les caresses, les pleurs d’'Héloïse attendrie,

Rien ne pouvait calmer ma sombre jalousie,

Et, ton amour lui-même augmentant mon effroi, Je voulus que ton Dicu me répondit de toi.

Oui, de ma propre main, je traînai ma victime : Je te donnais à lui; mais, Ô fureur, Ô crime! Retenant mon présent arraché de mes mains,

Je te donnais à lui pour t'ôter aux humains.

Tu me disais : Ordonne, et choisis ma demeure; Où veux-tu que je vive ? où veux-tu que je meurec ? Abélard, je suis prête. Et moi, dans ces moments, Je goûtais le plaisir au sein de mes tourments. Portiques révérés, asiles respectables,

Aux profanes regards dômes impénétrables,

Grâce à la piété qui veille autour de vous,

Combien vous assurez le bonheur d’un jaloux!

Que je fus soulagé de t'y voir renfermée,

LETTRES D'HÉLOISE Er D'ABÉLARD

Et de te voir soustraite au péril d’être aimée! J'attendais cet instant où quelques mots cruels T'enlèveraient à moi comme à tous les mortels, Par l'offre de ta dot je parvins à séduire Celle qui dans ton cloître exerçait son empire ; Et cette femme enfin, secondant ton bourreau, Pour toi, dans un désert, me vendit un tombeau. Ah! d’un pareil amour n’es-tu pas indignée ?

Ne vois-tu pas le piége où tu fus entraînée?

À des transports honteux cesse de t’emporter, Et d'aimer un mortel que tu dois détester, Me détester! qui? moi! Non, ma chère Héloïse, Non... tu ne le dois pas... Ta foi me fut promise... Je réclame ton cœur... il est encore à moi.

Cent fois plus qu’à ce Dieu. que je trahis pour toi, Mes douloureux affronts, tes maux que je partage, Jusqu’aux emportements de ma jalouse rage, Tout m’assure à jamais une âme où j'ai régné... Je suis trop malheureux pour être dédaigné.

Pour moi seul la nature est affreuse et stérile : Ce sépulcre où je vis n’est pas même un asile. Le soleil, que toujours je préviens par mes pleurs, Ne trace pour moi seul qu’un cercle de douleurs. Je cherche les rochers et les antres funèbres; J'aime à m’ensevelir dans l'horreur des ténèbres ; Je descends quelquefois dans ces sombres caveaux Où triomphe la mort au milieu des tombeaux.

C’est À qu'anéanti, je me dis en moi-même :

Voilà donc la demeure et l'asile suprême, Le terme où les amants heureux ou malheureux Verront s'évanouir leur tendresse et leurs feux. De moment en moment il vient ce Jour horrible

Où ia mort glace enfin le cœur le plus sensible ; Et c’est là qu’Abélard, pour toujours renfermé, Ne se souviendra plus d’avoir jamais aimé.

Là se perdent les rangs, les vertus et les charmes, Après de tristes jours prolongés dans les larmes. C'est donc là qu'Héloïse.. et soudain oppressé, Au milieu des cercueils Je tombe renversé,

Prends pitié de mes maux, du feu qui me consume : De ce poison brûlant tout aigrit l’'amertume; Tout me blesse et me nuit. Ah! pénètre avec moi Dans les replis d’un cœur qui ne s’ouvre qu’à toi. « Combien je suis changé ! moi-même J'en frissonne; Je hais et je maudis tout ce qui m’environne, Et m’applaudis souvent de régner en ces lieux, Où je sers de ministre à la rigueur des cieux. J’appesantis le joug de mes jeunes victimes ; Ma jalouse fureur les punit de mes crimes.

J'aime à voir la pâleur de leurs fronts pénitents, Et l’aspect de leurs maux adoucit mes tourments.. Héloïse, à quel point le désespoir m’égare | Qui l’eût pensé qu’un jour je deviendrais barbare ? Tu le sais, Héloïse, en des temps plus heureux, Je fus, ainsi que toi, sensible et généreux.

L’indigence jamais ne me fut importune ; J'ouvrais mon âme entière aux cris de l'infortune. En vain mes ennemis, ardents persécuteurs, Cherchaient à diffamer ma conduite et mes mœurs; La bienfaisance alors, sûre de mon hommage, Pour entrer dans mon cœur empruntait ton image ; Et, tant que je l'ai pu, dans mes obscurs destins, J'ai goûté la douceur d’être utile aux humäins.

O jours trop fortunés! à jours de mon ivresse,

Où je laissais sans crainte éclater ma tendresse ;

Où rien n’interrompait ce commerce enchanteur,

Ce doux épanchement des secrets de mon cœur:

Où, libre de te voir et chargé de t'instruire,

J'aimais à t’égarer au lieu de te conduire ;

Où pour toute leçon, à tes pieds prosterné,

Je te peignais l'amour que tu m'avais donné’.

Tu n’as point oublié cet instant de ma gloire,

Ce moment où j'obtins la première victoire.

Les parfums du matin s’exhalaient dans les airs;

Un jour voluptueux brillait sur l'univers:

Plus riante et plus belle, au gré de mon ivresse,

La nature semblait pressentir ta faiblesse.

Tes yeux, qu'obseurcissait une douce vapeur, S'ouvraient sur Abélard avec plus de langueur.

Ma main sous un berceau te conduisit tremblante; J’entendis soupirer ta vertu chancelante ;

Mes regards enflammés t’exprimaient le désir : J'aperçus dans les tiens le signal du plaisir.

Je volai dans tes bras. En vain ta voix éteinte

A travers cent baisers murmurait quelque plainte:

Je ne t'écoutais plus, je n’entendis plus rien,

Heureux par mon transport, plus heureux par le tien. Ah! détournes les yeux de ce tableau profane ;

Tout me consterne, ici, m'accuse et me condamne. Devant moi se découvre un avenir vengexr,

Et la voix de mon Dieu tonne au fond de mon cœur. Toi qui creuses l’abime où ton courroux me laisse , ÿ J'espérais que ton bras soutiendrait ma faiblesse ; J'ai cru que ta bonté descendrait jusqu'à moi, Et que les passions se tairaient devant toi.

[élas! dans ces réduits out-elles plus d'empire ?

Serail-il des penchants que tu ne peux détruire? de pleure, je gémis, et les nuits et les jours; Je me repens, t'implore, et je brüle toujours. Frappe enfin, et punis un mortel qui t'offense: Fais au pied de l’autel éclater ta vengeance; Et, puisque tu n'as pu m’arracher mon penchant, Pour éteindre l’amour anéantis l’amant.

O ma chère Héloïse! à toi que j'ai perdue!

Toi que j'égare encore, éloigné de ta vue, Où me cacher? où fuir un feu trop dévorant Qui s’atiache à mon cœur et coule avec mon sang? Cette terre, où je rampe, at-elle assez d'abimes Si l'œil perçant d’un Dieu vient à compter mes crimes? Que de faibles mortels mon exemple a séduits! Que de coupables feux par les miens enhardis ! Dansles lieux les plus saints nos fautes sont connues. Nos lettres, tu le sais, sont partout répandues : On les lit, on s’y plaît, on y puise un poison Qui, pour aller au cœur, enivre la raison:

La jeunesse, livrée à tout ce qui l'abuse , Dans ses déréglements nous cite pour excuse; Notre amour malheureux fait encore des jaloux; Il a creusé l’abime où l’on tombe après nous.

Il est temps, il est temps de se vaincre soi-même, De contraindre nos feux à cet effort suprûme. Nos longs égarements, source de nos malheurs, Véulent, pour s’expier, de la honte et des pleurs. Pleurons et rougissons; du sein de la poussière Élevons vers le ciel notre ardente prière.

Peut-être que le ciel, à la fin désarmé , Au cri du repentir ne sera plus fermé.

Cesse de m'inviter, hélas ! trop indiscrète,

A venir partager tes soins et ta retraite.

Qui? moi! de tes devoirs soulager le fardeau, Diriger de tes sœurs le docile troupeau, Les sauver des périls que pour toi je redoute, Des vertus que je fuis leur aplanir la route! Moi ! j'irais dans des lieux où tes jeunes attraits. Non, ce n’est plus pour moi que les plaisirs sont faits. Si tu pouvais me voir, l'œil cavé par les larmes, Baissant toujours ce front qui t'offrit quelques charmes; De spectres effrayants toujours environné, Triste, défait comme eux, et comme eux décharné, Tu voudrais bien plutôt éviter cette image; Et, loin de le chercher, tu fuirais mon passage. Ne me prodigue plus le nom de fondateur ; Je suis un malheureux, je suis un corrupteur, Qui, dans l’affreux moment où la raison l'éclaire, Frémit de son amour, que pourtant il préfère; Arrache, avec effort, un cœur trop criminel : Qui, la bouche collée aux marches de l’autel , Dans la religion espérant un refuge, Attend la grâce encore ou l'arrêt de son.juge. Joins tes remords aux miens, surtout ne m’écris plus, Cachons-nous désormais des soupirs superflus, Ou laissons entre nous un intervalle immense ; Espérons tout du temps et surtout du silence. Va, cesse de chérir un fantôme d’amant , Que l'amour seul anime et dispute au néant.

Dieu le veut. dans son temple ensevelis tes charmes ; Offre à ce Dieu jaloux tes pénitentes larmes, Et que ces pleurs enfin effacent à leur tour Tous les pleurs qu'Héloïse a versés pour l'amour.

Si la mort, dans ces lieux, devançant ma vieillesse ,

CEE" IMITATIONS EN VERS 383 Vient terminer des jours tissus par la tristesse, Je veux qu’au Paraclet Abélard soit porté, Et que dans cet état il te soit présenté, Non pour te demander un regret inutile, Mais pour forufier ta piété fragile, Plus éloquent que moi, ce spectacle cruel Te dira ce qu’on aime en aimant un mortel |

ABÉLARD

Par Donar.

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