Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VI, p
* PRÉFACE vi
d'Héloïse, qu'il a fini par contraindre à « s'imposer le frein , » touché sans doute aussi, on aime à le penser, d’une soumission si douloureuse, il laisse passer dans l'expression de ses réponses une sorte de tendresse. Si les instructions qu'il envoie au Paraclet intéressent la communauté entière, il ne le cache pas, c’est à Héloïse particulièrement qu’il s'adresse, à sa sœur jadis si chère dans le siècle, plus chère encore en Jésus-Christ ; c’est à sa demande qu’il compose ses hymnes, qu'il réunit ses sermons , qu'il écrit son Hexameron; et quand , au concile de Sens, frappé du coup dont il ne devait plus se relever, il a mis sa conscience en règle à l’égard du chef de l'Église, c’est à elle, à elle seule qu'il songe, pour la rassurer sur l’orthodoxie de ses doctrines et sur le salut de son âme. II sait que l’écho des accusations dont il est poursuivi n’a nulle part retenti plus cruellement . que dans le cœur d’Héloïse ; il veut que « tout sentiment d'angoisse et de doute cesse de la faire palpiter de terreur;, » il lui envoie sa profession de foi, testament suprême de son cœur et de sa raison.
Quelle âme, au surplus, ne paraîtrait froide auprès de l’âme ardente d'Héloïse ! On a peine à comprendre par quelle perversion d'imagination, les traducteurs du dix-septième et du dix-huitième siècles ont pu si étrangement travestir les sentiments de cette héroïne de l'amour. Famille, honneur, religion, Héloïse a tout immolé à Abélard; elle a antanti sa volonté dans la |