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sienne; elle ne s’est rien réservé d'elle-même, que le droit de se faire toute à lui. Ce qu'une instruction d’une profondeur et d’une étendue peu communes pour son temps avait développé, dans son âme, d’élans généreux et de pieuses tendresses, s’est converti en un senliment unique. Eile aime Abélard, elle aime la créature, comme les'grands saints aiment Dieu, d'un amour absolu, infini. ‘*
= On a tour à tour essayé de souiller la source de cette passion et d'en exalter le caractère. Bayle, résumant et caractérisant d’un de ces mots qui ne lui.coûtent pas assez, les sentiments d'Héloïse, tels que les dépeignent Bussy-Rabutin et Pope, l’aceuse hardiment d’inconti- nence, et la traite de fille sans honneur. D'autre part, Chateaubriand, qui pourtant a tiré son jugement des mêmes textes, dit avec non moins de décision : «Femme d'Abélard, elle vit, et elle vit pour Dieu: » Le cœur d'Héloïse n’est pas plus celui d’une libertine que celui d'une sainte. Non, sa pensée n'est pas détachée d’Abélard; elle a l'âme trop ferme et trop haute pour le dissimuler ; elle est sans force contre l'enivrement des souvenirs qui l'obsèdent, et elle ne déguise rien de sa faiblesse. « On vante ma vertu, » s'écrie-t-elle ; « c’est qu'on ne connait pas mon hypocrisie ; on porte au compte de la vertu la chasteté de la chair, comme si la vertu était l'affaire du corps et non de l'âme ! Si je suis glorifiée parmi les hommes, je n'ai aucun mérite devant Dicu qui sonde le
j PRÉFACE IX cœurs et les reins, et qui voit ce qui est caché, » Mais d'un autre côté, quand, déchirant le voile, elle révèle à Abélard les images qui la poursuivent impitoyablement, est-ce donc qu’au nom des droits soit du lien qui a rendu sa passion légitime, soit de cette passion même, est-ce qu'un seul instant, elle songe à solliciter des voluptés dont l’idée lui est doublement interdite? Ah! loin de là, ces obsessions auxquelles elle est en proie, elle les considère comme un châtiment mérité de ses fautes; ces souvenirs dont le charme la torture sont, à ses yeux, comme une première figure du remords qu’elle appelle ; elle les offre à Abélard en expiation des épreuves qu’elle lui a attirées, en attendant qu’elle puisse les offrir à Dieu ; et c’est afin de s’en affranchir qu'elle le conjure de fixer son âme en lui sur d’autres penses. Voilà les traits sous lesquels Héloïse peint elle-même son trouble, trouble profond, douloureux, d’un cœur qui ne s’appartient point, qui ne peut pas, qui ne veut pas rompre le lien de cette possession subie avec ivresse, mais qui brûle du désir d’en élever et d'en purifier l’objet.
Chose singulière, l'énergie persévérante de cette passion à mis, à son tour, en défiance. Après avoir été défisurées faute d’une critique qui en éclairât le texte, les Lettres d'Héloïse et d’Abélard ont failli être victimes de la critique, Des doutes ont été élevés particulièrement sur l'authenticité des Lttres amoureuses, en Allemagne par le savant G. Orelli, en France par un juge très-éru-
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dit en ces matières, M. Lud. Lalanne. Le ton qui regne dans ces lettres parait inexplicable à M. Lalanne, eu égard à l’âge d'Héloïse et d’Abélard, à leur situation, aux événements qui les avaient séparés. De là, par suite, des sévérités d'appréciation qui, finalement, ne vont à rien moins qu’à ruiner la valeur de toute la correspondance.
Peut-être ces incertitudes ne se seraient-elles pas produites, si, rompant avec les traditions du dix-septième et du dix-huitième siècles, on avait considéré cette correspondance dans son ensemble. Pour nous, les Lettres amoureuses n’ont pas de sens réel détachées des Lettres de direction, tandis qu’elles s’expliquent les unes par les autres et se complètent; assurément du moins, la persistance du sentiment qui anime encore les dernières si manifestement, aide à comprendre la vivacité de celui qui remplit les premières. Peutêtre aussi n’a-t-on pas assez remarqué par quel progrès le cœur d’Abélard, surpris d’abord de la fougue d’un amour qu'il ne ressentait plus, se ranime peu à peu d’une pieuse tendresse au feu de la passion d'Héloïse. Mais le tort de la critique ne serait-il pas surtout de vouloir soumettre cette passion même à la commune mesure des passions humaines ?
Trois années au plus après être sortie du couvent, Héloise y est rentrée, et rentrée à jamais, sans vocation. Ces trois années, qui furent toute sa vie, ont été tour à
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tour enchantées et déchirées par les émotions les plus profondes. Le souvenir des ivresses et des douleurs qu'elle a traversées est le seul bien qu'elle se soit gardé, Est-il si difficile de concevoir que, nourri dans le silence du cloïitre, sans expansion, sans soulagement, ce Souvenir soit resté intact et vivace, au fond « d'une âme que Dieu même n’a pu disputer à son amant 1? » Même alors qu’il a été purifié, sinon calmé, par une pensée plus haute, ne subsiste-t-il pas dans toute sa force, ne survitil pas à la mort de celui qui en est l’objet? Abélard à peine éteint à Cluny, Héloïse fait transporter ses restes au Paraciet, poursuit son absolution, pourvoit au sort de l'enfant qu’elle devait à son amour; et l’imagination populaire, qui ne s’exalte que pour les sentiments vrais, la représente fidèle, pendant plus de vingt ans et jusqu’à sa dernière heure, à ce culte passionné. « Oui, elle fut véritablement son amie, » dit la Chronique de Saint- Martin de Tours; et une touchante légende ajoute que, «sur l’ordre qu’elle donna avant d’expirer, son corps ayant été déposé dans le caveau de son mari, Abélard étendit les bras vers elle pour la recevoir, et les referma dans cet embrassement. »
Comme sa destinée, son âme est, pour me servir de l'expression appliquée par Montaigne aux grandes âmes de l'antiquité, « hors de la portée accoustumée de