M. de Rémusat, I, p
bel: « PRÉFACE
traict. » Dans une de ses comparaisons 1es plus malheureuses, Pope la représente sous l’image de la vierge folle. L’attitude que toutes les traditions s'accordent à lui préter est celle du recueillement et de la réflexion : «la très-sage. Héloïse, » dit Villon. La vigueur de sa raison n’a d'égale, en effet, que l’ardeur de sa passion ?. L'autel qu’elle à élevé à Abélard dans le fond de son cœur, comme dans un sanctuaire, ne lui dérobe aucune de ses faiblesses; elle le connaît et elle le juge. Elle ne lit pas moins clairement dans sa propre pensée. Impuissante parfois à réprimer les mouvements qui l’entraînent, elle ex a conscience, les suit, les analyse, les raisonne et finit
1. A l’époque où il s'occupait avec le plus de passion de Mme de Longueville, — la date n’est pas indifférente, — un jour, V. Cousin, dans un de ces entretiens où il portait tant de charme et de feu, jeta tout d’un coup à ses interlocuteurs cette question : Quelle est la femme dont il eût été le plus doux d’être aimé? Divers noms furent cités et discutés, celui de Vittoria Colonna, entre beaucoup d’autres. V. Cousin nomma Héloïse, et, partant d’un trait, il se mit à parler de l’amante d'Abélard comme il parlait de toutes choses, grandement. Il est regrettable que, d’une admiration si bien sentie, il ne nous reste que ce bref témoignage, incidemment exprimé dans l’Introduction à la philosophie d’Abélard : « .… cette noble créature, qui aima comnie sainte ‘Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénèque , et dont le charme devait être irrésistible, puisqu'elle charma saint Bernard lui-même...» Ajoutons que saint Bernard paraît avoir été moins ému de la grâce d'Héloïse que frappé de sa grandeur. La lettre qu’il écrivit au pape pour la recommander témoigne d’un sentiment d’estime plutôt que de sympathie; sous une forme très-honorable, la rocommandation est sèche (St Bernard, Op., ep. CCLXX VIII). Fidèle
aux ressentiments de son épot ux Hélge: on le sait, He nperut ellemême le.faux Avôtre.
PRÉFACE x'11
| par les régler. Ces letires sont un mélange d’élans passionnés et de savantes controverses. Sous le coup des émotions les plus poignantes, son esprit reste libre et maitre de lui-même. Au moment de prendre le voile, elle trouve dans ses souvenirs, pour peindre sa situation, une inspitation héroïque; tandis qu'elle souffre et s'indigne, en proie à toutes les tortures de l'amour qui la dévore, elle donne le spectacle d’une édifiante sérénité. La lecture de Sénèque et des Pères de l'Église, dont elle était nourrie, n'avait pas seulement orné son imagination et formé son talent; elle avait trempé son âme. Au premier siècle de notre ère, païienne, elle eût honoré le stoïcisme; chrétienne, elle eût fait aimer et glorifier le martyre, Incapable de se résigner, elle sait se contraindre. Elle obéit à Abélard plutôt qu’elle ne lui cède, et sa volonté est la seule sous laquelle elle s'incline. Cette haute fermeté d'intelligence l'avait, au témoignage de Pierre le Vénérable, distinguée dès sa jeunesse ; la vie monastique avait achevé d’en concentrer les forces. Faut-il s'étonner qu’une telle puissance d'analyse et de réflexion ait pu, à quelques années de distance, retracer toutes les péripéties d’un amour que le temps, loin de l'amortir, n’avait fait qu’enflammer? Exercée de longue main et sensible à l’art d'écrire, Héloïse éprouve un charme douloureux, mais un charme véritable, à dépeindre ses émotions, et les jouissances qu’elle retrouve dans les souvenirs qu'elle retrace sont épurtes à ses yeux par l’idée d’expiation qui y est