‹ Lettres complètes d'Abélard et d'HéloiseChapitre 8 sur 28 · XIV PRÉFACE · texte numérisé non relu

XIV PRÉFACE

jointe. Au milieu des intérêts qui se disputent la vie fiévreuse des sociétés modernes et qui ont fait de l'existence humaine une sorte de lutte sans trêve, nous avons peine à comprendre cette domination d’un sentiment unique, ramenant à lui, absorbant toutes les énergies d’une noble intelligence; mais n'est-ce pas le caractère et la grandeur des époques analytiques et rêveuses comme le moyen âge d’avoir, par ce travail de concentration généreuse, pour ainsi dire, produit, sous la figure des Godefroy de Bouillon, des saint Louis, des Jeanne Dare, le type achevé des plus belles, des plus saintes passions ?

Et si ce n’est point par Abélard et par Héloïse que ces lettres ant été écrites, quel en est donc l'auteur ? « Un ami, » dit Orelli, «un admirateur qui les aurait rédigées après leur mort, assez heureusement. » Certes, la rédaction est assez heureuse, en effet, et celui-là était un écrivain de génie, qui a pu concevoir et exprimer avec cette éloquence la passion d'Héloïse ; il mériterait d’être connu comme un ancêtre des maîtres de notre art dramatique ; il était digne de peindre l'âme des Émilie et des Hermione, des Pauline et des Phèdre. Plus ingénieuse, la conjecture de M. Lud. Lalanne est aussi plus plausible. Ce qui a éveillé les doutes de M. Lud. Lalanne, c’est le tour de certains passages suspects à ses yeux d'arrangement; il se refuse d'ailleurs à admettre « qu’Abélard ait gardé, dans sa vie errante et jusqu’à sa mort, les lettres d'Héloïse, où respirait un sentiment de nature à compro-

PRÉTACE XV

mettre la réputation de sagesse et de sainteté qu’elle s’était acquise; » et il conclut en supposant qu'Héloïse avait conservé les minutes de ses propres lettres en même temps que celles d’Abélard, et que c’est elle qui les a « arrangées » et disposées dans la suite, «en forme de composition régulière. » La supposition n’a rien que d’acceptable, et l’on aime à se figurer Héloïse relisant et remaniant cette correspondance si chère. C’est, à nos yeux, un trait de vérité de plus dans l'histoire de cette passion unique. Mais est-il besoin de recourir à tant de : mystère? Nul doute d’abord que la Zettre à un ami n'ait couru le monde; rien de plus simple, d’autre part, qu'Héloïise ait gardé précieusement toutes les réponses d’Abé lard, et qu’elle ait pris copie des siennes avant de les transmettre. L'œuvre s’est ainsi composée toute seule, par le simple rapprochement des morceaux qui se faisaient suite naturellement.

Est-ce à dire que ces morceaux n'aient subi aucune retouche, et que le manuscrit de Troyes, le plus ancien des manuscrits que l’on connaisse et qui date d’un siècle après la mort d’Héloïse, nous les ait transmis tels'qu'ils étaient sortis de sa main et de celle d’Abélard? Comme celle des époques de décadence, comme celle de saint Augustin et de saint Jérôme, la langue d’Abélard et d'Héioïse, on le sait, n’est pas en rapport avec leur situation et avec leurs sentiments. Semé de traits brillants, mais surabondamment nourri de textes, orné plutôt qu'élégant,

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