‹ Lettres complètes d'Abélard et d'HéloiseChapitre 9 sur 28 · XVI PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVI PRÉFACE

parfois rude et grossier, toujours tendu et comme armé en guerre, cherchant sa force dans la dialectique, le style d’Abélard manque, en général, de naturel et de charme. Celui d’Héloïse, bien supérieur par la vigueur et le feu, présente d’étranges intermittences de froideur, partout où la controverse se glisse à la place de la passion; et Bayle n’a pas tort de dire que, si Bussy-Rabutin « se fût aussi bien connu en langue latine qu’en langue française, il n’eût pas donné tant d’éloge à sa latinité, . trop souvent pédantesque et subtile. » C’étaient les défauts propres au temps. Ces défauts n’ont-ils pas été aggravés dans la transcription des manuscrits? Pour nous, c’est d’abord à cette marque que nous reconnaitrions volontiers la trace du travail des interpolateurs, surtout dans les lettres d'Héloïse. Évidemment, les surcharges d’érudition, qui y viennent tout d’un coup briser le mouvement des pages les plus entrainantes, accusent la lourde intervention d’une main étrangère. Qu’après cela, cette main ait en même temps introduit certains liens, certains arrangements de composition régulière, il n’est pas déplacé de le croire. Mais qu'importe ? Cet appareil de régularité trop savante n'est-il pas justement ce qu'on voudrait détacher des lettres d'Héloïse et d’Abélard, comme on détache la gangue du métal précieux ?

Non, ce ne sont point les interpolateurs ou les arrangeurs, quels qu’ils soient, qui ont fait vivre cette admirable correspondance; c’est assez pour leur honneur de

PRÉFACE xvn

n'avoir pas empêché qu’elle ait vécu. Ce qui l’a fait vivre, c’est ce qu’Héloïse y a déposé de son âme; Abélard, de son grand esprit. Son originalité impérissable est dans le souffle de passion qui, à des degrés divers, l’anime d’un bout à l’autre et la remplit.

Aussi est-elle demeurée un monument sans rival comme sans modèle; elle a fait école, en restant inimitable ; on en a pris le nom et la forme, sans la faire oublier. Les plaintes exaltées de l’héroïne des Lettres portugaises!, que la critique se plaît d'ordinaire à en rapprocher, ses appels de tendresse, d’une grâce souvent touchante assurément, mais efféminée et, à la longue, monotone, n’ont rien de commun avec les cris de souffrance, les murmures de contrainte, les efforts de soumission d'Héloïse. C’est une âme qui s’exhale, at-on dit, de la Religieuse portugaise ; Héloïse est un caractère ?. D’un autre éôté, à ne

1. Lettres portugaises, nouvelle édition conforme à la première (Pa. rs, CI. Barbin, 1669), Paris, bureau de la Bibliothèque choisie, 1852. — On sait que la religieuse qui a écrit ces lettres se nommait Marianne Alcoforada, et que le chevalier à qui elles sont adressées était le comte de Chamilly, «un gros et grand homme, » dit Saint-Simon, « le meilleur, le plus brave et le plus rempli d'honneur, mais. si bête et si lourd, qu’on ne comprenait même pas qu’il eût quelques talents pour la guerre... » « À le voir, à l'entendre, » ajoute-il, « on n'aurait jamais pu se persuader qu'il eût inspiré un amour aussi démesuré que celui qui est l'âme de ces fameuses Lettres portugaises... »

2, « Brancas m'a adressé une lejtre si excessivement tendre, » écrivait madame de Sévigné le 19 juillet 1671, « qu'elie récompense tout son passé ; il me parle de son cœur à toutes les lignes ; si je lui faisais réponse sur le même ton, ce serait une Porlugaise, »

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