INTRODUCTION XVII
dans le dessein de la ramener. Noble abnégation d'un amour qui voudrait se faire seul coupable, pour rendre à celui auquel il s’est livré son innocence et sa liberté! Tandis qu’Abélard ne songe qu’aux intérêts de sa gloire, Héloïse se défend du mariage comme d’un crime, et le conjure de ne point l'y condamner. Priver l’Église et le siècle d’une telle lumière, asservir aux voluptés de la chair un clerc désigné aux dignités les plus hautes, courber sous le joug de la famille un homme fait pour gouverner le monde entier, a-t-il bien pu penser à le lui demander? Pères de l’Église, sages de la Grèce, textes de la Bible, elle met tout en œuvre avec éloquence pour le dissuader. Ce n’est pas assez de le détourner du mariage; elle voudrait l’en dégoûter. Ce sentiment maternel qui l'avait fait tressaillir d’allégresse, elle le dégrade, elle le rabaisse à plaisir. Bon pour ceux dont les loisirs et la fortune s’accommodent à toutes les nécessités, dit-elle, de prendre le souci d’une maison. Mais est-il possible à un philosophe de se livrer aux méditations de la sagesse au milieu des vagissements d’un nouveau-né, du chant monotone des nourrices, du va-et-vient du service, des odeurs et de la malpropreté de l'enfance? Quant à elle qu'importe le nom dont on l’appelle, amante, maîtresse, fille de joie même? le plus humble,le dernier de tous, voilà celui auquel elle aspire, comme au plus glorieux, au plus doux... Son désir, comme son devoir, est donc de rester .en Bretagne. La faire revenir à Paris ne peut être qu’un danger. Elle jouira plus rarement, il est vrai, de sa présence; mais les tristesses de l'éloignement rendront la joie des moments de réunion plus délicieuse, et c’est seulement par le libre lien d’une tendresse dévouée qu’elle veut qu’il la laisse s'enchaîner à sa vie1,
Abélard rappelle que, comme dernier argument, Héloïse lui prédit la séparation à laquelle ils étaient réservés; et il