‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 15 sur 98 · XVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVIII INTRODUCTION

explique cette sorte de prophétie par la connaissance qu’elle avait du caractère vindicatif de Fulbert. Bien qu’Héloise, qu'un sentiment de piété filiale sincère, non moins que son élévation d’âme naturelle, tient au-dessus de toute récrimination, ne laisse guère échapper de reproches à l'adresse de son oncle, on peut croire, sans doute, qu’elle n'était point sans inquiétude sur l’effet de ses menaces; mais n’est-il pas vraisemblable aussi qu’elle ne se faisait pas illusion sur le refroidissement de la passion d’Abélard? Quoi qu'il dût arriver, pour elle, elle ne s’était pas donnée à demi. Le mariage accompli, en vain Fulbert la presse d’obsessions et d'outrages ; elle observe la foi jurée à son époux et le respecte lui-même dans ses violences !. En vain, au moment de s'engager dans les vœux de la profession monastique, ses amis la poursuivent de leurs prières jusqu’au pied de l’autel pour l'y soustraire : s’enveloppant la tête du voile bénit, et répétant d’une voix entrecoupée de sanglots les vers mis par Lucain dans la bouche de Cornélie après la mort de Pompée, elle consomme de ses propres mains ce qu’elle appelle son expiation, ce qu’au sens profane du mot on pourrait appeler son martyre.

La simplicité dans l’héroïsme est la plus rare des perfections; aussi n'est-elle, en général, qu'incomplétement comprise. Les divers traducteurs des lettres d’Abélard et d'Héloïse ont entendu à leur façon, et interprété au gré des préjugés et des passions de leur siècle, ce sacrifice sublime. L'auteur du Roman de la Rose, et Villon, dans sa ballade, s'inspirant de leurs ressentiments contre la vie monacale du moyen âge, prêtent au désespoir d’Héloïse une pointe d'ironique dépit. Entre les mains de Bussy-Rabutin et de ses imitateurs, elle devient une sorte de Longueville repentante, poussée au couvent par le remords de ses fautes. Le dix-huitième siècle en fait

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