‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 27 sur 98 · INTRODUCTION XXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXIX

la Lettre à un Ami, il rappelle les arguments par lesquels elle le détournait de l’épouser, c’est pour s’en faire un titre de gloire, elle ne s’y est pas méprise ; et maintenant qu’elle est la seule qui ait le droit de tout demander, elle est la seule qui ne puisse rien obtenir, pas même un de ces regards de compassion que nul ne refuse à sa misère. Autrefois ses lettres venaient incessamment la convier à l'amour du plaisir ; aujourd’hui, quand il s’agit de fortifier dans l’amour de Dieu son âme qui chancelle, il lui refuse le peu qu’elle implore, des mots pour des choses. Mais à peine s’est-elle laissée emporter à ces récriminations, qu'elle se les reproche, en adoucit le ton, en atténue la portée. Ce n’est pas elle qui accuse ainsi Abélard, c'est la foule. Quant à elle, son bonheur est de se repaître de l’image du passé; elle se plaît à évoquer le charme des jours de triomphe où le monde entier le suivait de ses regards, des heures d'ivresse où il chantait pour elle des vers faits pour elle, où les reines lui portaient envie. Aujourd’hui non moins qu’il y a douze ans, il est son « tout. » Et comme si ce mot, le dernier de sa lettre, ne disait pas assez complétement ce qu’elle veut lui faire dire, elle en développe la grâce et la force dans cette suscription où elle semble essayer successivement, et où finalement elle accumule toutes les formes de la tendresse humaine : « A son maître ou plutôt à son père ; à son époux, ou plutôt à son frère ; sa servante, ou plutôt sa fille; son épouse, ou plutôt sa sœur,à Abélard, Héloïse, »

Abélard lui répond, et si peu que sa réponse füt en harmonie avec ces sentiments, elle devait la toucher, par cela seul qu’elle était une réponse. Dès ce moment, en effet, tout reproche expire sur ses lèvres. Il a mis son nom avant le sien, et, dans cet ordre naturel qui lui semble une interversion, elle voit une intention d’égards et de considération qui lui est douce. Il ne veut plus être aimé qu’en Jésus-Christ; réglant l'essor de ses élans, elle lui

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