‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 28 sur 98 · XXX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXX INTRODUCTION

récrit : « À celui qui est tout pour elle après Jésus-Christ,

celle qui est toute à lui en Jésus-Christ.» Il lui envoie un psautier et lui demande de prier pour son salut; elle priera. Elle s’accuse seule de tous les malheurs dont ils ont été frappés ensemble; elle ne rappelle plus la part qu'ilen a subie, que pour s’en faire un crime à ellemême et le plaindre, Mais si elle fait effort pour obéir, elle est loin d’être apaisée. « S'il arrive que le Seigneur me livre aux mains de mes ennemis, et que ceux-ci triomphant me donnent la mort, que mon corps soit rapporté au Paraclet, pour être enterré par vos soins, » avait dit Abélard; et ces mots, qui retentissent dans son cœur comme un glas funèbre, y soulèvent un mouvement de révolte. Elle accuse Dieu de ne lavoir un moment élevée si haut que pour la faire tomber dans un abîme plus profond: elle s’indigne que sa main l'ait frappée, alors que leur union était devenue légitime, après l’avoir épargnée lorsqu'elle était coupable; elle ne veut point qu’on croie à sa piété, à sa vertu, quand le jour, lanuit, au milieu de ses prières, pendant le sacrifice de la messe, jusqu’au pied de l'autel, elle sent les aiguillons de la passion qui la consume. « Trêve aux éloges, » répond-elle avec une étrange véhémence à Abélard, qui avait essayé de flatter sa peine, en lui faisant chrétiennement entrevoir la récompense de ses mérites ; « l'éloge venant de toi est d’autant plus dangereux qu’il me séduit et m’enivre... Je ne cherche pas la couronne de la victoire... Dans quelque coin du ciel que Dieu me donne une place, il aura bien assez fait pour moi. » Et c'est par une sorte de défi à la grâce qu’elle ter-

mine sa lettre.

Une seconde réponse d’Abélard achève non de la calmer,

mais de la soumettre. Elle ne veut point qu'il puisse l’accuser de désobéissance; elle s’est donc résolue à ne plus parler du passé. De près et dans un entretien, elle ne serait pas sûre d'elle-même; de loin, dans une lettre,

INTRODUCTION xxx

il lui sera moins difficile de se contraindre. Sous cette résolution de contrainte persiste, on le sent, toute l’énergie de la passion. Héloïse promet, non d'oublier, mais de se taire; c’est toui ce qu’elle concède. Encore fait-elle ses conditions. «J'ai imposé à l'expression de ma peine,» dit-elle, « le frein de ta défense; » il est « son maître, » elle sera «sa servante.» Au maître maintenant de diriger la servante, de la soulager, s’il ne lui est pas possible de la guérir. « Les idées se chassent l’une l’autre; Tesprit .tendu en un sens différent est forcé, sinon d’abandonner les choses d'autrefois, au moins d’en laisser

reposer le souvenir. » Qu'il la tienne donc occupée du soin

de ses religieuses, en s’en occupant avec elle. Et, pour le mieux faire entrer dans ce dessein, rompant brusquement, elle lui communique le fruit de ses propres réflexions sur la Règle qu’elle croirait utile d'appliquer au Paraclet. Ainsi commence une nouvelle phase de sa correspondance et de sa vie,

Entre les mouvements généreux de cette âme, non moins forte qu’ardente, qui finit par « s'imposer le frein », et l’exaltation artificiellement désordonnée des déclamations de Pope et de Bussy-Rabutin, quoi de commun? Il faut toutelois pousser la comparaison plus loin encore, et jusqu’au vif. Bayle, résumant et caractérisant, d’un de cesmotsquine lui coûtent pas assez, les sentiments d’Héloïse, tels que les dépeignent Bussy-Rabutin et Pope, l’accuse, sans hésiter, d’incontinence, et la traite de fille sans honneur’. D’autre

part, Chateaubriand, qui pourtant a puisé ses renseigne-

ments à la même source, dit avec non moins de décision : « Femme d’Abélard, elle vit, et elle vit pour Dieu 2. » Le cœur d'Héloïse n’est pas plus celui d’une libertine que

celui d’une sainte, Non, sa pensée n’est pas détachée d’A-

bélard ; elle a l’âme trop ferme et trop haute pour le

. Diclionnaire, art, Héloïse.

: Génie du christianisme, II, p. 8, 5.

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