‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 29 sur 98 · XXXI. INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXI. INTRODUCTION

dissimuler! ; elle est sans force-contre l’enivrement des souvenirs qui l’obsèdent, et elle ne déguise rien de sa faiblesse, «On vante ma vertu,» s’écrie-t-elle; « c’est qu’on ne connaît pas mon hypocrisie; on porte au compte de la vertu la chasteté de la chair, comme si la vertu était l'affaire du corps et non de l’âme! si je suis glorifiée parmi les hommes, je n’ai aucun mérite devant Dieu qui sonde les cœurs et les reins, et qui voit ce qui est caché. ?» Mais d'un autre côté, quand, déchirant le voile, elle révèle. à Abélard les images qui la poursuivent impitoyablement, est-ce donc qu’au nom des droits, soit du lien qui a rendu sa passion légitime, soit de cette passion même, est-ce qu’un seul instant elle songe à solliciter des voluptés dont l’idée lui est doublement interdite? Ah! bien au contraire, ces obsessions auxquelles elle est en proie, elle les considère comme un châtiment mérité de ses fautes; ces souvenirs dont le charme la torture sont, à ses yeux, comme une première figure du remords qu’elle appelle; elle les offre à Abélard en expiation des épreuves qu'elle lui a attirées, en attendant qu’elle puisse les offrir à Dieu; et c’est afin de s’en affranchir qu’elle le conjure de fixer son âmeen luisur d’autres pensées. Voilà les traits sous lesquels Héloïse peint elle-même son trouble, trouble profond, douloureux, d’un cœur qui ne s’appartient point, qui ne peut pas, qui ne veut pas rompre le lien de cette possession subie avec ivresse, mais qui brûle du désir d'en élever et d’en purifier l’objet, | Comment, au surplus, dans la situation imaginée par Pope, comment s’expliquer les réponses d’Abélard? Il est vrai qu’il fait bon marché de son rôle; il le supprime. Et effectivement , en présence des emportements lyriques qu'il prête à Héloïse, que pouvait faire Abélard? Prêter l'oreille

1. Leltres, IT, p. 96 et suiv.; IV, p. 124 et suiv. 2. Leitres, IV, p. 128.

INTRODUCTION XXXIi]

à des appels insensés? Donner des conseils qu’on ne lui demande pas? Il ne répond point. Ainsi du moins sont sauvées les convenances, sinon les vraisemblances. Mais par la suppression de ses réponses, on lui fait tort d’une solide partie de sa gloire, de la meilleure peut-être 1, Nulle part, en effet, Abélard ne touche de plus près à la grandeur. L'émotion qu’il laisse entrevoir, il est vrai, n'est pas encore, autant qu'on le voudrait, dégagée d’un sentiment de préoccupation personnelle. D'autre part, au premier abord et considérées en elles-mêmes, les homélies en quatre points qu’il adresse à Héloïse, en échange de ses lettres enflammées ?, ont une froideur qui déconcerte. Enfin trop souvent les commentaires dont il les remplit fatiguent par leur longueur ou rebutent par leur sujet. Mais si l’on veut en bien juger, ce n’est pas à un point de vue général et abstrait qu’il convient de se placer; il faut les lire dans le sentiment où les recevait Héloïse. Or, pour elle, comment en douter? la forme didactique des conseils d’Abélard ne faisait que lui rappeler le souvenir de ses leçons d’autrefois; pour elle, le commentaire était un aliment d'autant plus précieux qu’il était plus abondant; et pouvait-il lui donner un plus doux témoignage de sympathie, dût cettesatisfaction rouvrir une source amère de larmes, qu'en l’entretenant de ses épreuves ? Quant à la réserve dont il s’enveloppe, la persistante énergie des sentiments d’Héloîse ne lui en faisait-elle pas plus que jamais un devoir? Sous cette réserve, d’ailleurs, que d’égards et de mé-

1. Telle est particulièrement l'opinion de Ma* Guizot qui, en général, se montre, comme toutes les femmes, au surplus, qui ont écrit sur Abélard, plus sensible à ses qualités qu’à ses défauts.

2: Voir les arguments placés en tête de chaque lettre. Il ne faudrait pas les prendre comme guides pour les lettres d’Héloïse ; ils en donneraint le pins souvent une idée très-fausse, et nous ne les avons reproduits dans cette édition que parce que nous les avous trouvés dans le texte de M. Cousin; muis ils présentent une analyse fidèle des réponses d’Abélard,

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