‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 36 sur 98 · INTRODUCTION X[LI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION X[LI

‘chère encore en Jésus-Christ. C’est à sa demande qu'il compose ses hymnes, qu’il réunit ses sermons, qu’il écrit son -Hexameron ; il ne refuse satisfaction à aucun de ses désirs, Et quand, au concile de Sens, frappé du coup dont il ne devait plus se relever, il a mis sa conscience en règle vis-à-vis du chef de l'Église, c’est à elle encore, à elle seule qu’il songe, pour la rassurer sur l’orthodoxie de ses doctrines et sur le salut de son âme. Il sait que l'écho des accusations dont il est poursuivi n’a nulle part retenti plus douloureusement que dans le cœur d’Héloïse; il veut que « tout sentiment d'angoisse et de doute cesse de la faire palpiter de terreur!; » il lui envoie sa profession de foi, testament suprême de son cœur et de sa raison,

Chose singulière, l'énergie persévérante de cette passion a mis la critique en défiance. Des doutes ont été élevés sur l'authenticité des lettres, particulièrement des lettres amoureuses d'Héloïse et d’Abélard, en Allemagne par le savant G. Orelli?, en France, par un juge très-érudit en ces matières, M, Lud. Lalanne. Le ton qui règne dansles lettres amoureuses paraît inexplicable à M. Lalanne, eu égard à l’âge d'Héloïse et d'Abélard, à leur situation, aux événements qui les avaient séparés. De là, par suite, des sévérités d'appréciation qui, finalement, ne vont à rien moins qu'à ruiner la valeur de toute la correspondance.

Peut-être ces incertitudes ne se seraient-elles pas produites, si l’on avait considéré cette correspondance dans son ensemble, comme nous avons essayé de le faire. Pour nous, les lettres amoureuses n’ont pas de sens réel, détachées des lettres de direction, tandis qu'elles s’expli-

2. Index leclionum in Academia Zuricensi, 1841, in-40, Zurich.

3. Correspondance liltéraire, tome I, p. 27. Cf p. 109, note. | #kkXk

XLU INTRODUCTION

quent les unes pär les aûtres et se complètent; assurément du moins, la persistance du sentiment qui anime encore les dernières si manifestement, aide à comprendre Ja vivacité de celui qui remplit les premières. Peut-être aussi n’a-t-on pas assez remarqué par quel progrès le cœur d’Abélard, surpris d’abord de la fougue d’un amour qu’il ne ressentait plus, se ranime peu à peu d’une pieuse tendresse au feu de la passion d’Héloïse. Maïs le tort de la critique ne serait-il pas surtout de vouloir soumettre cette passion même à la commune mesure des passions humaines ? ML | - Trois années au plus après être sortie du couvent, Héloïse y est rentrée, et rentrée à jamais, sans vocation. Ces trois années, qui furent toute sa vie, ont été tour à tour enchantées et déchirées par les émotions les plus profondes, Le souvenir des ivresses et des douleurs qu’elle a traversées est le seul bien qu’elle se soit réservé. Est-il si difficile à concevoir que, nourri dans le silence du cloître, sans expan- sion, sans soulagement, ce souvenir soit resté intact et vivace au fond « d’une âme que Dieu même n’a pu dispu-

ter à son amant‘?» Même alors qu'il a été purifié, sinon

calmé, par une pensée plus haute, ne subsiste-t-il pas dans toute sa force, ne survit-il pas à la mort de celui qui en est l’objet? Abélard à peine éteint à Cluny, Héloïse fait transporter ses restes au Paraclet, poursuit son absolution,. pourvoit au sort de l'enfant qu'elle devait à son amour ; et l'imagination populaire, qui ne s’exalte que pour les sentiments vrais, la représente fidèle, pendant plus de vingt ans et jusqu’à sa dernière heure, à ce culte passionné. « Oui, elle fut véritablement son amie, » dit

la Chronique de Saint-Martin de Tours; et une touchante

légende ajoute que, « sur l'ordre qu’elle donna avant d’expirer, son corps ayant été déposé dans le caveau de son

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