‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 37 sur 98 · M. de Rémusat, I, D · texte numérisé non relu

M. de Rémusat, I, D

INTRODUCTION XLUI

mari, Abélard étendit les’ bras vers elle pour la recevoir, et les referma dans cet embrassement ! »,

Comme sa destinée, son âme est, pour me servir de l'expression appliquée par Montaigne aux grandes âmes de l'antiquité, « hors de la portée accoustumée du traict. » Dans une de ses comparaisons les plus malheureuses, Pope la représente sous l’image de la vierge folle. L’attitude que toutes les traditions s’accordent à lui prêter est celle du recueillement et de la réflexion : « la très-sage Héloïse, » dit Villon ?. La vigueur de sa raison n’a d’égale, en effet, que l’ardeur de sa passion. L’autel qu’elle a élevé à Abélard dans le fond de son cœur, comme dans un sanctuaire, ne lui dérobe aucune de ses faiblesses; elle le connaît et elle le juge. Elle ne lit pas moins clairement dans sa propre pensée. Impuissante parfois à réprimer les mouvements qui l’entraînent, elle en a conscience, les suit, les analyse, les raisonne et finit par les régler. Ses lettres sont un mélange d’élans passionnés et de savantes controverses. Sous le coup des émotions les plus poignantes, son esprit reste libre et maître de lui-même. Au moment de prendre le voile, elle trouve dans ses souvenirs, pour peindre sa situation, une inspiration héroïque ; tandis qu'elle souffre et s’indigne, en proie à toutes les tortures de la passion qui la dévore, elle donne le spectacle d’une édifiante sérénité. La lecture de Sénèque et des Pères de l'Église, dont elle était nourrie, n'avait pas seulement orné son imagination et formé son talent; elle avait trempé son âme. Au premier siècle de notre ère, paienne, elle eût honoré le stoïcisme ; chrétienne, elle eût fait aimer et glorifier le martyre. Incapable de se résigner,

1. Canonicus sancli Martini Turonensis, in chronico ad annum MCXL.

2. Villon, Ballade. — Cf, Et. Pasquier, Recherches sur la France, ivre VI, ch. 11; Damboise, préface ; Bertrand d’Argentré, Histoire de Bretaigne, liv. I, ch, 11.

3. À l'époque où il s’occupait avec le plus de passion de M=° de Longueville, — la date n’est pas indifférente, — un jour, M. V. Cousin, dans un de

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elle sait se contraindre. Elle obéità Abélard plutôt qu’elle ne lui cède, et sa volonté est la seule sous laquelle elle s’incline. Elle discute avec saint Bernard et lui résiste. Les plus fougueux adversaires, d’Abélard la ménagent. Les Papes la protégent!. Cette haute fermeté d'intelligence l’avait, au témoignage de Pierre le Vénérable, distinguée dès sa jeunesse ; la vie monastique avait achevé d’en concentrer les forces. Faut-il s'étonner qu'une telle puissance d’analyse et de réflexion ait pu, à quelques années de distance, retracer toutes les péripéties d’un amour que le temps, loin de J’amortir, n’avait fait qu’enflammer ? Exercée de longue main et sensible à l’art d'écrire, Héloïse éprouve un charme douloureux, maïs un charme véritable, à dépeindre ses émotions, et les jouissances qu’elle retrouve dans les souvenirs qu’elle retrace sont épurées à ses yeux par l’idée d’expiation qui y est jointe. Au milieu des intérêts qui se disputent la vie fiévreuse des sociétés modernes et qui ont fait de l'existence humaine une sorte de lutte sans trêve, nous avons peine à concevoir cette domination d'un sentiment unique ramenant à lui, absorbant toutes les énergies d’une noble intelligence ; mais n’est-ce pas le caractère et

ces entretiens où il portait tant de charme et de feu, jeta tout d’un coup à ses interlocuteurs cette question: Quelle est la femme dont il eût été le plus doux d’être aimé? Divers noms furent cités et discutés, celui de Vittoria Colonna, entre beaucoup d’autres. M. Cousin nomma Héloïse, et, partant d’un trait, il se mit à parler de l’amante d’Abélard comme il parlait de toutes choses, grandement. Il est regrettable que, d’une admiration si bien sentie, il ne nous reste que ce beau, mais trop bref témoignage, incidemment exprimé dans l’Zntroduction à la philosophie d’Abélard... cette noble créature, qui ‘aima comme sainte Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénèque, et dont le charme devait être irrésistible, puisqu'elle charma saint Bernard lui-même... » Ajoutons que saint Bernard paraît avoir été moins ému de la grâce d'Héluise qne frappé de sa grandeur. La lettre qu'il écrivit au pape pour la recomman der témoigne d’un sentiment d'estime plutôt que de sympathie; sous une forme très-honorable la recommandation est sèche (St Bern.Op. ep. GGLXX VIII). Fidèle aux remerciments de son époux, Héloïse, on le sait, l’appelait elle- . même le faux Apôtre.

‘ 4, En moins de vingt ans, cinq Papes, Lucius II (1146), Eugène III (1148), Anastase IV (1154), Adrien IV (1157), Alexandre III (1163), lui accordent " tour à tour des lettres confirmatives de son établissement du Paraclet,

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