VI INTRODUCTION
dans le secret de leurs remords, des cendres mal éteintes
de cet amour sans égal la passion d’Héloïse fait jaillir de telles flammes, et à ses douloureux transports Abélard répond avec une telle fermeté de raison, qu’on en subit bientôt invinciblement le puissant attrait. La source de cet amour, toutefois, est loin de paraître également
élevée, suivant qu'on la considère dans le cœur d’'Abé-
lard ou dans celui d'Héloïse. Abélard a raconté luimême cette partie de son histoire dans la Lettre à un Ami, douze ans après la catastrophe qui les a séparés : etautant Héloïse y paraît touchant: d’héroïque abandon, autant Abélard s’y révèle sous un jour peu favorable à son caractère. Son propre témoignage le condamne. On a comparé cette Lettre aux Confessions de saint Augustin et à celles de J. J. Rousseau. Elle tient des premières, en effet, par un fonds de componction sincère; elle rappelle les autres par les saillies d’un orgueil que des épreuves cruelles ont pu courber, mais non briser; et de ce double sentiment résulte une franchise d'aveux qui ne trouble parfois et n'embarrasse que par ses hardiesses.
‘ Après une jeunesse brillante, vouée tout entière à l’é-
tude, disciple, puis rival et vainqueur de Guillaume de
Champeaux et d’Anselme de Laon, « devenu roi sans partage dans le domaine de la dialectique et de la théologie, » Abélard était rentré, comme en triomphe, dans la chaire de Paris, à laquelle «sa destinée l’appelait depuislongtemps. » Poëte et musicien, chantant avec goût les vers qu'il faisait avec art, à la gloire du philosophe il unissait celle de l’artiste; sa renommée s'était étendue, par delà l'École, jusqu'aux oreilles de la foule. Ilavaït trente-neuf ans à peine, et il semblait avoir épuisé toutes les ambitions de l’esprit. C’est alors, qu'avec unc décision tranquille, il aurait cherché les seules satisfactions qu’il ne connût pas encore!,
1. La chronologie de la vie d’Abélard est assez difficile à déterminer avec