‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 6 sur 98 · VIN INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VIN INTRODUCTION

les menaces, les coups. — Tels, à prendre les termes de sa confession, Abélard avait, de sang-froid, de propos délibéré, médité et préparé ses plans; et tel est le point de départ du roman dont Bussy-Rabutin a commencé la fortune 1.

Il nous paraît difficile de ne pas voir dans ces aveux quelque exagération. Évidemment, le dialecticien raisonneur, s'interrogeant, à distance, sous l'impression du repentir, groupe ici les motifs et les circonstances de sa faute avec plus de logique et d’humilité que d’exactitude. La nature humaine n’est pas si simple dans ses ressorts, et même à leur insu, les grands esprits portent dans leurs fautes une sorte de grandeur. Qu’après avoir distingué Héloïse, Abélard ait poursuivi la réalisation de ses désirs avec l’altière âpreté de son caractère, on ne peut en douter. Mobile dans ses objets, mais en tout objet ardente à son but, sa passion ne cédait qu’à la satisfaction conquise, dût-elle ensuite reculer; et, exalté encore à cette époque de sa vie par l’habitude jusque-là presque ininterrompue du succès, tout ce qu’il convoitait lui semblait dû. Mais cette idée de froide résolution admise, est-il possible de concevoir que, dans ce cœur impétueux, tous les calculs n'aient pas bientôt cédé la place à un autre sentiment? Et comment Héloïse ne l’eût-elle point touché ? La peinture qu'il fait de ses émotions, à douze ans d'intervalle, le défend ici lui-même, à son honneur, contre l'entraînement de ses aveux. Jamais passion n’a été décrito sous les‘traits d’une énergie plus pénétrante; c’est la pure ivresse de l'amour ?.

Mais la vanité d'Abélard ne pouvait se contenter des jouissances d’un bonheur caché, ct il en avait aussitôt divulgué le secret dans des chants dont Héloïse était

1. Voir D. Gervaise, La vie de Pierre Abeillurd, liv. I, chap. xv et XvI. 2, Lettre à un Ami, p. 16 et suivantes.

INTRODUCTION | UT ox

lobjet. Fulbert ignorait seul ce que tout le monde savait autour de lui. Comme si ce n'était pas assez des tristesses certaines de la première partie de ce drame, dont tout à l’heure l'intérêt s’élèvera si haut, on a pensé que cette ignorance de Fulbert n’était ni involontaire, ni désintéressée. Héloïse était pour lui, dit-on, plus qu’une nièce, et dans Abélard il avait espéré trouver un gendre, C'est une double conjecture que rien n'autorise, et contre laquelle proteste le sentiment d’Abélard. « Deux choses écartaient de l'esprit de Fulbert toute mauvaise pensée, » écrit-il noblement ?, « l’affection de sa nièce et ma réputation de continence : on ne croit pas aisément à l’infamie de ceux qu'on aime, et dans un cœur rempli d’une tendresse profonde, il n’y a point place pour les souillures du soupçon. »

La découverte de la vérité fut pour le vieillard un coup de foudre. Elle plongea dans le désespoir les deux amants arrachés l’un à l’autre; l'expression de la douleur d’Abélard, à ce moment de son récit, il faut encore le noter à son honneur, paraît véritablement émue. Cependant la pensée du scandale subi les rendait insensibles au scandale, Un jour, ils furent surpris, et peu après Héloïse sentit qu’elle était mère. Il fallait prendre une résolution, Profitant d’une absence de Fulbert, Abélard la fit passer, sous un costume de religieuse, en Bretagne, chez sa sœur, où elle donna naissance à Astrolabe.

Pour lui, il était resté à Paris, et, dès ce moment, il devient difficile d’atténuer les termes de sa confession. Jusqu'à présent du moins, la fougue du sentiment qui l’animait en avait couvert, et comme il le fait dire à Dinah dans une de ses élégies, « presque justifié la faute ,» Si

Page 1