DIX-SEPTIÈME QUESTION D'HÉLOISE
Que signifie ce que le Seigneur dit dans un passage suivant : « tu ne jureras pas sur ta tête, car {u ne peux faire un seul cheveu blanc ou noir ; » comme si, dans le cas où il serait possible de le faire, il devait être perinis de jurer ?
Réponse d’Abélard,
1] faut reprendre tout le passage afin de nous éclairer. « Je vous défends absolument, » dit-il, « de jurer; par le ciel, parce que c'est le trône de Dieu; par la terre, parce que c’est l’escabeau de ses pieds; par Jérusalem, parce que c’est la cité du grand roi; par ta tête, parce que tu ne peux faire un seul cheveu blanc ou noir, »
Il est donc quatre choses, le ciel, la terre, Jérusalem, notre tête, par lesquelles il nous interdit de jurer. Natu-
mea servabit, » in nullo adulterio, in nullo peccabit homicidio : et omnia similia, quæ in lege sunt, evitabit, et justitias ejus complebit.
PROBLEMA HELOISSÆ XVII.
Quid est etiam, quod in sequentibus Dominus ait : « Neque per caput tnnm jurabis, quia non potes unum capillum album facere aut nigrum; » tan'quam si hoc facere posset, jurare per caput liceret ?
Solutio Abælardi.
Replicanda sunt, quæ in proximo sunt præmissa, ut ex illis, et de hoc facilius judicemus. « Dico, inquit, vobis, non jurare omnino : neque per cœ- Jum, quia thronus Dei est, neque per terram, quia scabellum est pedum ejns, neque per Hierosolymam, quia civitas magni regis est; neque per caput tuum, quia non potes unum Capillum album facere aut nigrum. » Quatuor itaque sunt, cœlum scilicet, terra, Hierosolyma, caput nostram, per quæ jurare prohibe-
rellement no's prenons à témoignage les choses que nous considérons comme le plus dignes de respect, afin que notre parole obtienne plus de créance. Or, les choses qui paraissent le plus dignes de respect sont celles qui touchent à Dieu : tel le ciel, qu'on appelle le trône de Dieu, c’est-à-dire l'âme du Christ, le lieu où réside spécialement sa divinité, où il habite plus particulièrement par sa grâce. Telle la terre, qu'on appelle l’escabeau de Dieu, ou l’humanité du Christ, comme étant la patrie terrestre et inférieure du Christ. Telle Jérusalem, la cité de Dieu ou la sainte Église, dont le Christ est la tête. Tels les cheveux attachés à la tête, comme ornement ou comme défense, qui figurent les divines paroles du Christ, notre honneur, notre salut : on dit les unes blanches, les autres noires, parce que l’intelligence des unes est claire et manifeste, celle des autres obscures, comme pour presque toutes les choses mises sous forme de parabole. Or, il ne nous est pas possible de rien faire de tel , ni blanc ni noir, comme il est dit : les paroles de Dieu ne sont pas d'invention humaine, elles ne sont pas notre œuvre, mais l'œuvre de Dieu. Quand donc il est dit : « tu ne jureras pas par ta tête, parce que tu ne peux,»etc., c’est comme si l’on disait : tu ne duis
mur: quia hæc maxime in juramento ponimug, quæ venerabiliora æslimamus, ut ex his amplius nobis credatur. Hæc autem veneratione digna majore videntur, quæ ad Deum maxime constat perticere : ut cælum, quod dicitur thronns Dei, hoc est anima Christi, cui specialiter divinitas insidet, et in ea pleaius per gratiam inhabitat, Terra, quæ scabellum Dei dicitur, humanitas est Christi, tanquam terrena et inferior in Christo creatura. Hierosolyma, civitas Dei, sancta est Ecclesia : cujus caput ipse est Christus Capilli adhæren'es capiti, et ipsum adornantes vel protegentes, eloquia sunt divina quibus Christuscommendatur, et per fidem in nohis conservatur : horum quædam alba, quædam nigra dicuntar, quum aliorum intelligentia clara sit et mauifesta; aliorum obscura, sient illorum maxime quæ sunt allegorice dicta. Quorum quidem nullum sive album sit, ut dictum est, sive nigrum, nostrum non est facere : quia eloquia Dei non sunt iaventionis humanæ, nec nostra sunt documenta, sed divina. Qaod ergo ait: « non jurabis per caput tuum, quia non potes, » etc., tale est : non debes
pas invoquer à témoignage le Christ, parce qu'il n’appartient qu’à la sagesse divine de trouver les paroles dont les unes sont blanches, les autres noires. Pareillement, quand il est interdit de jurer par le ciel, qui est le trône de Dieu, il faut l'entendre ainsi : il ne faut pas choisir, pour jurer, celui que sa dignité souveraine élève au-dessus de toutes les créatures. L’adverbe de négation est placé au commencement de la phrase dans le texte du précepte; il s'applique done à tout le développement; il n’est pas placé entre divers membres de phrase, laissant certains termes en dehors de son action. L'adverbe de négation, en effet, a un sens tout différent, selon qu'il est placé au commencement de la phrase qu’il modifie tout entière, ou qu’il est placé avant quelque terme auquel il est seulement applicable. Autre chose est de dire : vous n'avez pas péché pour avoir fait cela; ou de dire : vous avez péché pour n’avoir pas fait cela. Bans l’une des formes, la négation tombe sur la faute : il n’y a pas eu faute pour avoir fait cela, c'est-à-dire qu'il est clair qu'it n’y a pas eu faute, eu égard à la cause indiquée. Par l’autre forme, on ne dit pas qu’il n’y ait pas eu faute, mais qu'il y a eu faute pour n'avoir pas fait telle chose, en sorte que c’est sur la cause de la faute, non sur la faute que tombe la négation.
Chiistum in juramento ponere, quod ejns solius summæ Dei sapientiæ sit hæc invenire, quorum alia, nt diximus, alba sunt, alia nigra. Similiter quum jubet ut nec juremus per cœlum, quod thronus Dei est, sic accipe : ut non ideo per ipsum jurare eligamns, quia tantæ dignitatis est, quod cæteris emine! creaturis. In his itaque verbis negativum adverbium præpositunm orationi, causim ipsam exeludit, non interpositum ipsam relinquit atque constituit. Aljam quippe vim neyativa particula habet toti orationi præposita, ut totam scilicet simul neget, aliam interposita, nt uni tantum illius orationis parti apposita. Aliud quippe est dicere : non quia hoc fecisti, peccasti ; aliud dicere : peccasti, quia hoc non fecisti. Ibi namque causa removetur peccandi, ut videlicet non propter hoc peccaverit, ut hinc eum certum sit non peccasse, ubi causa ad hoc intercesserit : ibi vero non ostenditnr quod non peccaverit, sed hoc tantum quod non propter hoc peccaverit, nt videlicet causa peccati potius quam peccatum ipsum rem)-
Voici maintenant ce que le Seigneur nous recommande et nous ordonne au sujet du jurement. Tout jurement exposant au danger du parjure, il veut que nous nous gardions, autant que possible, de prendre à témoignage, dans le sentiment que la chose comporte, soit la dignité de Dieu, c’est-à-dire du Christ , soit celle de toute autre créature qui, par la grâce de Dieu , l'emporte sur les autres. Jurer par quelque chose, c’est accorder à celui auquel on jure que, dans la chose par laquelle on jure, on ne trouve pas d'autre utilité que de consacrer la vérité de ce qu'on affirme sous la foi du serment.
Quand l'Apôtre dit que, dans les choses ecclésiastiques, le serment est la fin de toute discussion, Dieu ne nous prescrit pas de ne pas jurer, mais il nous engage à ne pas le faire. En effet, il est des choses qui sont prescrites, il en est qui sont défendues, il en est qui sont conseillées, il en est qui sont permises. Il y a défense ou prescription pour les choses par lesquelles ou avec lesquelles nous devons être sauvés. Ainsi y a-t-il défense pour tout ce qui est mal, prescription pour tout ce qui est bien; non pour tout ce qui est bien, mais seulement pour ce qui est nécessaire au salut, comme croire en Dieu, se moins chérir soi-
veatur. Tale est ergo quod de juramento Dominus præcipit vel adhortatur, nt, quia periculosum est jurare, ne perjuremus, ompino, quantum possumus, hoc caveamus, ne aliqua dignitate, quam res habeat, per ipsam jurare appetamus, sive ipsa sit Deus, utpote Ghristus, seu quæcumque creatura ex Deo præ cæteris aliquid dignitatis adepta. Jurare autem per aliquid, est nos ei cui juramus, concedere, ut nihil utilitatis in ea re, per quam juramus, habeamus ulterius, nisi hoc, quod jurametto firmamus, verum sit. Quum antem in ecclesiasticis causis omnis controversiæ, ut Apostolus ait, finis sit juramentum ; non hoc loco Domiaus præcipit non jurare, sed magis adhortatur. Quædam namque præcipiuntur, quædam prohihentur, quædam suadentur, quædam per. mittuntur. Præcipiantur illa sive prohibentur, sive quibus vel cum quibus nos salvari diffidimus. Mala itaque prohibentur omnia, et bona præcipiuntur, non omnia, sed illa tantum, quæ saluti necessaria videntur : ut credere in Deum,
même que le prochain, ne point commettre d’adultère, etc. Quant à ces biens qui ne sont pas tellement indispensables, soit qu'ils appartiennent à la voie étroite, soit qu'ils appartiennent à la voie large, ïls échappent, par leur caractère d’élévation ou de bassesse, à la formule du précepte; ils sont recommandés sous forme de conseil, comme Ja virginité, ou prescrits sous forme d'indulgence, comme le mariage. En effet, s’il y avait contrainte de prescription pour la virginité, il y aurait condamnation pour le mariage, et inverscinent. Il y a seulement conseil ou invitation pour les biens qui sont préférables, permission pour ceux qui sont d’un ordre inférieur, c'est-à-dire d’un mérite moindre, parce que c’est non sans défiance et sans mesure qu'on reçoit un conseil. Donc ce qui peut également être fait et non fait n’est pas présenté suus forme de précepte, mais simplement sous forme d'avis; c’est ainsi que l’on recommande en général de ne pas jurer, et qu'on prescrit de le faire en cas de nécessité, par exemple, lorsque, pour la recherche de la vérité, il y a appel de témoignage.
La forme de la permission est celle-ci : « que chacun ait sa femme pour la satisfaction des besoins de la nature.» La forme de la prescription est celle-ci : « vous êtes enchaîné à une
et diligere non tam ipsum quam proximum, non adulterari, et similia. Illa vero bona, quæ non ita necessaria sunt, sive quia strictioris, vel laxioris sunt viæ, et tanquam nimis alta, vel nimis infima, sub præcepto non clauduntur, sed vel persnasionem consilii habent, ut virginitas, vel indnlgen.iæ permissionem, ut nuptiæ. Quippe si præceptum ad virginitatem cogeret, damnareutur nuptiæ : vel si ad nuptias, damnaretur virginitas. Consilium itaque sive persuasio est de potioribus bonis, permissio vero de minoribus, hoc est, quæ minoris sunt meriti, quando cousilium de melioribus aliqua diffidentia vel dispensatione non suscipitur. Quæ ergo tam fieri, quam dimitti licet, præceptam non habent, sed admonitionem, ut omnino non jurare, vel permissionem, ut hoc fiat pro necessitate : veluti quum ad inquisitionem veritatis, testibus opus est. Permissio autem est, quum dicitur: « unusquisque habeat uxorem suam propter fornicationem; » præceptio vero, quum dicitur: « alligatus es
femme, ne cherchez pas à rompre ces liens. » Il y a simplement avis, quand on ajoute aussitôt : « vous êtes hors des liens d'une femme, ne cherchez pas femme. »