DIX-NEUVIÈME QUESTION D'HÉLOISE
Que signifie ce qui suit: « ne cherchez pas à juger pour n'être point jugé; car, comme vous jugerez, vous serez jugé? » Est-ce à dire que, si nous portons un jugement injuste, nous en subirons un semblable ?
Réponse d’Abélard,
«Ne jugez point. » Cela veut dire, ne prenez pas sur vous d’accabler quelqu'un sous le poids d’une sentence sévère, sans preuve. Lorsqu'il y a faute manifeste, la chose se juge d'elle-même, votre jugement n'est pas nécessaire. « Ne jugez pas prémalurément, » dit l’Apôtre, « puisque le Seigneur viendra qui éclairera le secret des cœurs. » Le Seigneur vient en révélant le secret des cœurs, quand, par sa grâce, ce qui était caché apparaît au grand jour, ou quand, suivant la loi qu’il a donnée, nous cherchons à éclaircir quelque faute seerète, ou quand, la preuve faite, nous infligeons un châtiment; et alors, à vrai dire, c’est lui-même qui juge et qui punit plutôt que nous. « Comme vous jugerez, vous serez jugé; » c’est-à-dire, vous ne devez point
PROBLEMA HELOISSÆ XIXe
Quid illud est, quod sequitur : « nolite judicare, ut non judicemini. In quo enim judicio judicaveritis, judicabimini? » Quid enim si injustum fecerimus judicium ? nunquid simile recipiemus ?
Solutio Abælardi.
Nolite judicare, hoc est, ne præsumalis de incertis aliquem certa sententia gravare. Quum enim iratus patet, de se ipsa res judicat, non tu. Hinc et A po slolus : « nolite aute tempus judicare, quoadusque veniat Domiaus, qui et lumioabit abscondita cordium. » Venit Dominus occulta revelando, quum cjus dispositione, quæ latebant, apparent, vel quum secundum legem ejus alicnid discutiendum investigamus, vel de probatis pæœnam inferimus: et tunc polius ipse judicat, vel punit, quam nos. « Ju quo enim judicio judicaverilis, judica -
vous hâter, dans un jugement, de prononcer et d’accabler ; vous vous exposeriez à encourir auprès de Dieu le même jugement, la même sévérité accablante. Enfn, il ne dit pas : ne jugez pas, mais « ne cherchez päs à juger, » en ce sens que nous ne devons de nous-mêmes nous faire juges, ce que parfois nous sommes condamnés à être, quand l'office nous en est commis.
Nous cherchons aussi le sens de ce qu'il ajoute à la suite : «tout ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le pour les autres. C’est la Loi et les prophètes. » Si quelqu’un veut nous entraîner dans la complicité du mal, lui devons-nous notre concours ?
Réponse d'Abélard,
Il y a deux préceptes relatifs à l’amour du prochain : l'un, celui qui est énoncé ici, l’autre que nous lisons dans Tobie, quand il dit à son fils: « ce que tu n'aimerais pas qu'autrui te fit à toi-même, garde-toi de le faire toi-même à autrui, » Ce
bimini. » Ac si diceret : ideo non debetis in judicio præsumere, ut alios appetatis gravare : quia consimile judicium gravaminis incurretis apud Deum. Non ait denique : ne judicetis ; séd : « nolite judicare, » ut non hoc scilicet sponte appetamus, quod tamen nonnunquam facere cogimur, officio judicis nobis commisso.
PROBLEMA HELOISSÆ XX.
Quærimus et illud, quod in sequentibus adjungit : « Omnia ergo quæcunque vultis nt faciant vobis homines, et vos facite illis. Hæc est enim lex et prophetæ. » Si quis enim vult ut in malo sibi quisquam consentiat, nunquid debet illi præbere consensum in re consimnili ?
Solutio Abælardi.
Duo legis naturalis præcepta sunt circa dilectionem proximi : unum scilicet, quod hoc loco ponitur; alterum, quod in Tobia legimus, ipso ad filium dicent: : « quod ab alio odis fieri tibi, vide ne alteri tu aliquando facias. » Si-
précepte est applicable au bien comme au mal. De même que nous ne devons pas faire aux autres le mal que nous ne vuudrions pas qu’on nous fit, de même, nous devons être prêts à faire aux autres le bien que nous voudrions qu’on nous fit. Quand donc il est dit : « ce que vous voulez que le prochain fasse, » c’est comme s’il y avait : ce que, dans votre conscience, vous reconnaissez comme bon qu’on vous fasse. En effet, nul, dans sa conscience, n’approuve la complicité du mal; nul n’approuve que ce qu'il éstime comme bon et comme digne d’être fait. C'est ainsi que l’Apôtre, lorsqu'il dit : « je ne fais pas ce que je veux, » dit je veux, pour J’estime bon. |
Mais que signifie : « tout ce que vous voulez? » Bien des gens considèrent comme dues à leur dignité, à leur rang, bien des choses qu’ils ne reconnaissent nullement devoir à d'autres. Ainsi voyons-nous les choses se passer entre princes et sujets, les princes exigeant ce qu’ils ne croient nullement
devoir aux sujets. Évidemment il faut entendre par là que tout ce que nous croyons que les autres doivent faire visà-vis de nous, nous devons être prêts à le leur rendre; mais non tous les autres, nos semblables seulement, c’est-à-dire
cut ergo id malis, ita illud de bonis accipiendum est. Ut videlicet, sicut mala nolumus nobis inferri, sic nec aliis inferamus, et e contrario, bona, quæ nobis ab aliis volumus conferri, aliis impendere simus parati. Quum ergo dicitur : a quæ vultis ut faciant vobis homines, » tale est : quod approbatis in conscicntia vestra vobis ab aliis deberc fieri. Nullus enim in conscientia approbat, sibi consentiendum esse in malo, sed in his, quæ bona æstimat, et fieri digna. Sic et Apostolus quum ait : « non quod volo, hoc ago :» volo dixit pro ficri approbo. Sed quid est, quod ait : « omnia quæcunque vultis? » Multi quippe pro dignitate, vel diversitate personarum, multa sibi debere fieri censent, quæ nequaquam aliis se debere recognoscunt : ut in prælatis videmus et subjectis, quum isti multa exigant ab illis, ut sibi fiant, quæ nequaquam illis facere debent. Sed profecto sic est accipiendum, ut quæcunque feri debere nobis ab hominibus credimus, parati essemus et illis facere, non quidem quibuscunque,
RÉPONSES D'ABÉLARD EOI
ceux qui sont en état de recevoir de nous, comme nous sommes en état de recevoir d’eux.
Quant au mot de Tobie : « ce que tu n'’aimerais pas qu'autrui te fit à toi-même, garde-toi de le faire toi-même à autrui, » il peut, à quelques égards, soulever une question, en ce sens que celui qui tue autrui par zèle de justice ne peut vouloir qu’autrui lui fasse même chose. Mais comme quand quelqu'un exerce la justice au nom de Dieu, c’est Dieu, à vrai dire, qui agit, ainsi que nous l'avons établi plus haut, on peut dire : ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit à vous-même ; parce que, lorsqu'on punit quelqu'un justement, c'est Dieu ou la Loi, plutôt que l’homme qui agit.