‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 66 sur 98 · VINGT-TROISIÈME QUESTION D’HÉLOISE · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME QUESTION D’HÉLOISE

Que signifie ce passage de Luc : « rends au Tout-Puissant, et si l’on te prend ce qui est à toi, ne le réclame pas?»

PROBLEMA HELOISSÆ XXII.

Quid est illud in Matthæo de fide centuriouis rogantis pro servo : « audiens autem Jesus, miratus est, et sequentibus se dixit : « Amen dico vobis, non inveni tantam fidem in Israel? » Non enim aliquid mirari dicuntur, nisi qui iosperatum aliquid accidere vident, quod nullatenus eventurum antea sciebant, vel credebant.

Solutio Abælardi.

Miratus esse dicitur, quia similem miranti se fecit; vel quia mirari alios fecit de fide centurionis, quem in tantum extulit. PROBLEMA HELOISSÆ XXIII.

Quid est illud in Luca : « Omnipotenti tribue, et qui aufert quæ tua sunt, ne repetas ? »

Réponse d’Abélard.

Quand il dit : « rends, » il n’ajoute pas : ce qu'il demande; mais il veut faire entendre par là que nous ne devons pas renvoyer celui qui nous demande sans lui donner quelque chose ; nous devons, du moins, nous excuser convenablement, de façon à ne point l’irriter, et l’édifier par des paroles de charité. Une réponse gracieuse ou convenable est une sorte de présent.

Quant à ceci : « ne réclame pas ce qui est à toi,» cela veut dire que le mobile de la réclamation doit être Dieu plutôt que soi-même. Un religieux ne passe pas la mesure lorsqu'il en réclame en vue de Dieu ce qui lui avait été donné pour être offert à Dieu, l'applique à de louables usages, et le sauve des mains des méchants, |

En effet, lorsqu'un peu plus bas le Seigneur ajoute : «si vous chérissez ceux qui vous chérissent, et que vous fassiez du bien à ceux qui vous font du bien, quel est le mérite? » quand il dit : « ceux qui vous chérissent, » c’est la même chose que : « ne réclamez pas ce qui est à vous.» «Vous» est là comme ce qui est à toi. Il serait injuste que nous ne chérissions pas ceux

Solutio Abælardi,

Quum ait, « tribune, » non subjunxit : illud quod petit; sed in hoc innuit neminem petentem nos vacuum a dono dimittere, ut saltem in nostra responsione nos convenienter excusando, non illum exacerbare, sed caritate in eo studeamns ædificare : ut blanda vel conveniens responsio, aliquod sit gratiæ donum. « Tna ne repetas, » hoc est, quia tua sunt, ut in te videlicet potius quam in Deo repetitionis finem constituas. Non enim religiosus excedit, si qua sibi oblata quæ propter Deum possidebat, propter ipsum repetat, et illa in bonos usus expendat, et violentorum liberet a rapina. Nam et quum in proximo supponit : « et si diligitis eos qui vos diligunt , et si bene feceritis eis qui bene faciunt vobis : quæ vobis est gralia? » Quum dicit: aqui vos diligunt, » simile est ei: « ne repetas quæ tua sunt, » hoc est, quia vos diligunt sicut, quia tua sunt. Alioquin iniquum e:set non nos diligere eos a quibus diligimur,

qui nous chérissent, quand il nous est prescrit de nous aimer tous les uns les autres, et surtout de ne pas aimer Dieu qui nous aime, comme il le dit lui-même en ces termes : « j'aime qui . m'aime; » lui que nous devons aimer d’un souverain amour, parce qu’il est souverainement bon, non parce qu’il nous fait du bien. Telle est la règle de la charité : nous devons chérir le prochain en proportion de ce qu'il vaut et de ce qu’il mérite, c’est-à-dire que nous devons souhaiter son bien, suivant les voies de la Justice.

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