‹ Lettres complètes d'Abélard et d'Héloïse, texte latin soigneusement revu, traduction nouvelle précédée d'une étude philosophique et littéraireChapitre 68 sur 98 · VINGT-CINQUIÈME QUESTION .D'HÉLOISE · texte numérisé non relu

VINGT-CINQUIÈME QUESTION .D'HÉLOISE

Que signifie le passage de Mathieu où, s'emportant contre certaines villes, Notre-Seigneur dit : « malheur à toi, Corozain : malheur à toi, Bethsaïde; si Tyr et Sidon avaient vu les miracles que vous voyez s’accomplir parmi vous, elles auraient fait pénitence sous le cilice et dans la cendre. » Notre-Seigneur était venu sauver les hommes : d’où son nom de Jésus et de Sauveur. Pourquoi donc enleva-t-il à Tyr et à Sidon, des villes de Gentils, les miracles de la grâce qui pouvaient les sauver, tandis qu'il les manifesta à ceux à qui il savait qu'ils devaient être plutôt nuisibles qu'utiles? Mais, direz-vous, c’est qu'ainsi qu’il le déclare lui-même il n'était envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël. Je réponds : « pourquoi, si ce n’est pour les sauver ? Et si c’était pour les sauver, à quoi leur servit-il qu'on les traitât de façon à les rendre plus coupables, en telle sorte qu'ils parussent non point des pécheurs repentants, mais des pécheurs endurcis? Pourquoi Notre-Seigneur ajoute-t-il : « je vous le dis en vérité, il sera plus remis à Tyr et à Sidon qu'à vous, au jour

PROBLEMA HELOISSÆ XXV.

Quid est illud in Matihæo, quod Dominus quibusdam civitatibus improperans, ait : « væ tibi, Corozain,væ tibi, Bethsaida ; quia si in Tyro et Sidonc factæ essent virtutes, quæ factæ sunt in vobis, olim pœnitentiam egissent in cilicio et cinere ? » Salvare quippe Dominus homines venerat, unde et Jesns, id est Salvator, proprio dictus est vocabulo. Cur ergo Tyro et Sidoni civitatibus gentilium illa beneficiorum miracula subtraxit, per quæ saliarentur, et ea illis exhibuit, quibus nocitura magis, quam profutura sciebat ? Sed inquies : quia, sicut ipsemet profitetnr, non erat missus nisi ad oves quæ perierunt domus Israel, Sed dico : Gur ad eas, nisi nt salvarentur ? Si autem nt salvarentur, quid eis profuit ea sibi fleri, per quæ gravius damnarentur : nec sunt ad pœnitentiam conversi, sed in sua obstinatione permanentes ? Unde et ipsemet Dominus snpponit : « verumtamen dico vobis, Tyro, et Sidoni remissius

du jugement ? » Enfin, Jean rapporte que plus d'un Samaritain crut à sa parole et qu’il manifesta même à des Gentils, tant hommes que femmes, les grâces de ses miracles qui les firent croire ou qui les affermirent dans la foi ; tels le fils du centurion,

et la fille de la Tyrienne SyrophϾnissa.

Réponse d'Abélaurd.

En réalité, c’est aux Juifs seuls que le Seigneur fut personnellement envoyé. Ce que, dans sa bonté, il fit aux Gentils, il ne le fit pas par une nécessité de sa mission, mais il l’ajouta à sa dette par un effet de sa grâce, fidèle observateur de ce qu'il dit luimême : « lorsque vous aurez fait tout ce qui vous est ordonné, dites : nous sommes des serviteurs inutiles; ce que nous devions faire, nous l'avons fait. » C’est comme s’il disait clairement : ne considérez pas comme chose grande de satisfaire à la dette de l’obéissance, si vous n'ajoutez au payement de cetle dette quelque surérogation volontaire, ainsi que font ceux qui observent la virginité et la continence, bien que ce ne

erit in die judicii, quam vobis. » Denique et Samaritanorum multos refert Joannes ad verbum ejus credidisse, et eum nonnulla miraculorum benefcia gentilibus etiam tam in viris quam in feminis exhibuisse, per quæ illi crederent, vel in fide firmarentur : sicut est illud de puero centurionis, et de filia Syrophænissæ, de ipsius Tyri finibus egressæ.

Solutio Abælardi.

Revera Dominus Jesus ad solos Judæos in persona propria missus fuit. Quod ergo circa gentiles misericorditer egit, non ex officio missionis fecit, sed ex gratia, debito superaddidit, attendens quod et ipsemet ait : « quum feceritis omoia quæ præcepta sunt vobis, dicite : « servi inutiles sumus ; quod de- « buimus facere, fecimus. » Ac si aperte dicat : ne pro magno haleatis, si obedientiæ debitum impleatis, nisi insnper aliquid gratiæ debitis adjungatis, sicut illi faciunt, qui virginitati vel continentiæ studeat, virtnti nequaquam

soient pas des vertus comprises dans les termes de la Loi. Enfin, il est venu manifester ces bienfaits aux Gentils, moins comme envoyé que comme invité et pressé par leur prière à le faire.

Quant à ce point, qu'il a privé des avantages de la prédication ceux qui, selon qu’il le déclare, auraient été amenés ainsi à la pénitence, il n’en ressort nullement qu'ils auraient persévéré dans la pénitence au point d’être sauvés. Il est bien des hommes légers qui se laissent aisément toucher par la componction de la pénitence, mais qui, revenant avec la même facilité à ce qu’ils ont abjuré, retombent dans le mal qu'ils avaient pleuré; après avoir écarté et recueilli avidement les paroles de la prédication, ils ne savent pas les retenir et les affermir en eux, de façon à persévérer dans la voie où ils sont entrés. | |

Enfin supposons que ceux qu'il priva des bienfaits de la prédication eussent été convertis à prêcher Dieu et sauvés, il est seul juge de ce qui l’a décidé à ne pas le faire, lui qui ne fait rien sans raison. L’Apôtre souleva la question au

sujet d'Ésaü, qui avait été privé de la grâce, et il la laissa sans solution.

sub præcepto comprehensæ. Denique nec illa beneficia gentilibus præstita tam missus facere venit, quam invitatus, et quasi precibus ad hæc agenda tractus. Quod vero illis prædicationem subtraxit, quos ad pœnitentiam sic fuisse convertendos testatur, nequaquam. cogimur per hoc fateri eos in hac pœnitentia perseveraturos ut salvarentur. Multi quippe leves sunt homines, qui ad pœnitentiæ compunctionem facile commoventur, et eadem facilitale, quasi ad vomitum revertentes, in mala, quæ fleverant, relabuntur : et quum auditum verbum prædicationis avide susceperint, firmitatem non habent radicis, ut in eo perseverent, quod cœperint. Quod si etiam ponamus illos ad prædicationem Domini fuisse convertendos atque salvandos, quibus tamen prædicationis gratiam subtraxit : penes ipsum est, cur hoc facere non decreverit, qui nihil

sine ratione facit; sicut de Esau, cui subtracta est gratia, quæstionem Apostolus movit, et cam indiseussam reliquit.

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