VINGT-NEUVIÈME QUESTION D'HÉLOISE
Que signifie ce passage de l’épître aux Éphésiens : « en sorte que vous puissiez comprendre, avec tous les Saïnts, ce que c'est que largeur, longueur, élévation, profondeur, et savoir que Pamour du Christ est supérieur à toute science, si bien que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu? »
Réponse d’Abélard.
« Que vous puissiez comprendre,» c'est-à-dire que vous puissiez éprouver sur vous-mêmes combien est grande leur largeur dans l'amour du prochain, — par leur, je veux dire la largeur des Saints, — largeur, qui est telle que leur cœur se dilate jusqu’à embrasser leurs ennemis; « leur longueur, » c’est-à-dire la longanimité de leur persévérance, de leur charité, et de leur patience par la charité qui supporte et souffre tout ; » leur élévation et leur profondeur, » j'entends par là coinbien ils sont grands par ces mérites aux yeux de Dieu, et combien ils sont petits et faibles, à leurs propres yeux, par l'humilité. Profondeur, en effet, veut dire petitesse, humilité. Combien, au contraire,
PROBLEMA HELOISSÆ XXIX.
Quid est illud ad Ephesios : « . ut possitis comprehendere cum omnibus sanctis, quæ sit latitudo, longitudo, sublimitas, et profundum, scire etiam supereminentem scientiæ caritatem Ghristi, ut impleamini in omnem plenitndinem Dei?»
Solutio Abtlurdi.
« Possitis comprehendere, » hoc est, in vobismet ipsis experiri, quanta sit latitudo ipsorum, scilicet sanctorum, in caritate, per quam se usque ad inimicos etiam dilatant. « Longitudo, » id est longanimitas perseverantiæ, caritatis, vel patientiæ in adversis, per ipsam scilicet caritatem, quæ omnia suffert, omnia sustinet. « Sublimitas eorumdem et profundum, » hoc est, qugm magni sint ex his duobus apud Deum per meritorum quantitatem, et quam parvi vel infirmi apud se per bumilitatem. Piofundum quippe imum dicit vel humile.
REPONSES D'ABELARD 615 ils sont grands et élevés pour Dieu, ils le reconnaïtront dans la récompense qui leur sera décernée : car ils mériteront d'être exaltés d'autant plus haut qu'ils auront été plus humbles, et de recevoir d'autant plus qu'ils reconnaîtront que, par euxmêmes, ils possèdent moins.
Maintenant, par les quatre dimensions, voici ce qu'il faut entendre. La largeur des saints est figurée par l'Église, qui est le corps du Christ sur la croix à laquelle son corps a été attaché. Par la largeur de la croix, étendue à droite et à gauche, et sur laquelle il a été attaché les mains ciouées, est figurée la largeur de la charité embrassant même ses ennemis, lesquels sont ceux qui sont à notre gauche, c'est-à-dire dans l’adversité, de même que les amis sont à droite. Les mains clouées à droite et à gauche de la croix sont les œuvres de la charité dont les bienfaits atteignent également les ennemis et les amis. Cette largeur de la charité, le Seigneur l’a témoignée lui-même du haut de sa croix, lorsque, prenant soin de sa mère, il l’a recommandée à son disciple et qu'il a prié pour ses bourreaux.
De même que la largeur s'étend à droiteet à gauche, de même la longueur s'étend en haut et en bas, dans le seus où le Seigneur
Quam magni vero sint ac sublimes Deo, in remuneratione sua experientur, upi tanto amplius merentur exaltari, quanto hic hnmiliores extiterint ; et tantu plus a Deo recipere, quanto minus hic ex se recognoscunt habere. Hæc autem quatuor, latitudo scilicet sanctorum, vel Ecclesiæ, quæ corpus Cbristi est, in ipsa ejus eruce, cui ejus corpus affixum est, præfiguratum esse intelligunt. In latitudine quidem crucis, ad dexteram et in sinistram, ubi manibus affixis extensus est, latitudo caritatis inimicos etiam amplectentis, qui nobis tanquam in sinistra sunt, hoc est, in adversitate, sicut amici in dextera, designatur, Manus affixæ in dextera et siuistra crucis parie opera sunt caritatis, ad inimicos pariter et amicos in benefciis dilatata. Quam profecto latitudinemn caritatis de ipsa cruce Dominus nobis exhibuit, quum et curam matris gerens, eam discipulo commendavit, et pro crucifigentibus exoravit. Sicut autem latitudo dextrorsum et sinis:r.1sum tendit, ita longitudo sursum et deorsum respicit, in
a été érigé sur la croix, c’est-à-dire des pieds à la tête. Cette longueur est l'emblème de la longanimité de sa patience poussée jusqu’au sacrifice de la vie, c’est-à-dire jusqu’à l’accomplissement de notre rachat; ainsi qu'il le dit lui-même : « le sacrifice est consommé; » et ainsi que le dit l’Apôtre : «il s’est fait obéissant jusqu’à la mort. » |
L’élévation de la croix est le sommet sur lequel a été gravée l'inscription au-dessus de la tête du Seigneur. Dans ce titre est écrit son nom, qui est Jésus, c’est-à-dire le plus beau des noms, au sujet duquel le même Apôtre dit : « c’est ainsi que Dieu a exalté sa gloire et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom. » Relativement aux élus, ce sommet a aussi un sens applicable à leur récompense ; il signifie qu'il leur a été accordé par la grâce au delà de leurs mérites, suivant ce mot de l’'Apôtre : « les espérances de ce temps ne sont rien au prix de la gloire qui sera un jour révélée en vous. »
La profondeur, c’est la partie inférieure par laquelle la croix lient à la terre dans laquelle elle est plantée; elle figure l'humilation et l’indignité du supplice de la croix, c’est-à-dire le genre de mort ignominieux qui marque la souveraine humilité de
qua ipse Dominus a capite usque ad pedes in cruce stetit erectus. Ex qua quidem longitudine illa ejus perseverantia patientiæ figuratur, usque ad consummationem vitæ ipsius, sive redemptionis nostræ. De qua ipsemet ait : « consummatum est, » Et Apostolus : « factus, inquit, obediens usque ad mortem. » Sublimitas crucis, additio illa est, in qua titulus scriptus est super caput Domini. In quo certe titulo nomen ejus præ:criptum, qued est, Jesus, illud est excellentissimum, de quo idem Apostolus adjecit : « propter quod -est Deus exaltavit illum, et donavit illi nomen quod est super omne nomen. » In electis quoque illa superior pars addita significat illud in remuneratione sanctorum, quod supra merita ipsis est colla‘um ex gratia, juxta illud ejusdem Apostoli : «non sunt condignæ passiones hujus temporis ad futuram gloriam, quæ revelabitur in vobis. » Profundum, hoc est, inferior pars crucis, per quam terræ affixa slat, humile est et abjectum crucis patibnlum, sive genus mortis ignominiosum, quo maxima Gbristi humilitas commendatur, et ipse amplius exaltari
Notre-Sciuneuret lui mérita particulièrement l’exaltation de gloire que nous rappelions tout à l'heure en citant ces mots: «c'estainsi que Dieu a exalté sa gloire. » Ce genre de mort avait été l’ob'et d'une prophétie dans la personne des impies : « condamnonsle à la mort la plus honteuse. » Relativement aux élus, cette partie inférieure de la croix qui tient à la terre représente la vertu d'humilité par laquelle ils se comparent à la poussière ct à la terre et méritent d’être exaltés d'autant plus haut dans le ciel qu'ils se sont plus humiliés et abaissés. Et cette humilité des élus les tient fermes et droits au sommet des vertus, de même que la partie de la croix attachée à la terre la tient ferme et droite.
Après la charité des saints, l’A pôtre passe à la charité souveraine du Christ, à la charité que Notre-Seigneur nous a témoignée; il nous recommande de le connaître et de toujours prendre garde de nous tenir, par comparaison avec lui, dans des dispositions d'humilité et de ferveur d'amour. Il dit que cette charité du Christ est supérieure à notre savoir, en ce sens qu'elle est beaucoup trop grande pour que notre intelligence puisse l’embrasser, notre expérience nous en donner une idée. Et lorsque considérant cette charité du Christ, nous la rapprocherons de la
meruit, sicut supra meminimus ibi, « propter uod et Deus exaltavit illum, etc. » De hoc genere mortis prædictum fuerat ex persona impiorum : « morte turpissima condemnemus eum. » In electis etiam illa pars inferior crucis, qua terræ infixa tenetur, virtutem exprimit humilitatis, qua ipsi se pulveri et terræ comparantes quanto se amplius hic humiliaat et minores reputant, tanto postmodum exaltari merentur. Et hæc quidem humilitas eorum, firmos et erectos eos tenet in culmine virtutum : sicut illa pars crucis terræ affixa firmam eam et erectam tenet. Post caritatem sanctorum, transit ad summam Christi caritatem, quam nobis exhibuit, et nos enm scire, ac semper attendere admonet, ut ejas comparatione humiliores ac ferventiores in ejus dilectione teneamur. Hanc utique Christi caritatem supereminentem scientiæ nostræ dicit : quia longe major est, quam nos comprehendere intelligentia, vel experientia possimns. Quum auntem hanc Christi caritatem considerantes, eam
nôtre et que nous en reconnaîtrons la supériorité incomparable, alors devenus plus humbles et plus fervents, ainsi qu’il a été dit, nous serons remplis de toute la perfection de vertus que Dieu nous à donnée.
TRENTIÈMÈ QUESTION D'HÉLOISE,
Que signifie ce passage du premier livre des Rois, où il est dit d’'Helchana : « et cet homme montait aux jours fixés pour adorer? » Quels sont ces jours, et par qui ont-ils été fixés?
Réponse d’Abélard.
Rabanus-Maurus, dans les livres des Rois, dit, d'après l'avis d'un Hébreu, qu’il suit presque toujours à la lettre : «ce qu’il appelle les « jours fixés, » ce sont les trois fêtes de la Pâque, de la Pentecôte et des Tabernacles. » C’est ainsi que Notre- Seigneur a dit : « vous célébrerez mes fêtes trois fois, chaque année, » et ailleurs : « trois fois par an, toute ta race masculine viendra se montrer au Seigneur, ton Dieu, dans le lieu que le Seigneur ton Dieu aura choisi. » Donc comme, à celte
nostræ conferemus incomparabiliter superiorem, tunc, ut dictum est, humiliores ac ferventiores effecti, implebimur omni perfectione virtutum a Deo
nobis collata.
PROBLEMA HELOISSÆ XXX.
Quid est illud in primo libro Regum, quod de Helchana dicitur : « Et ascendebat virille statutis diebus, ut adoraret ? » Qui, vel a quo statuti sunt dies isti ?
’ Solulio Abælardi.
Rabanus Maurus in libris Regum, ex sententia cnjusdam Hebræi, quem in plerisqne sequitur secnndum litteram : « quod autem dicit : « statutis diebus, » hoc est tribus festivitatibus, Pascha videlicet, Pentecoste, et solemnitate Tabernaculorum, » Unde Dominus in Exodo præceyit, dicens : « tribus vicibus per singulos annos mihi festa celehrabitis, » Et item: « ter, inquit, in anno apparebit omne masculinum tuum coram Domino Deo tuo, in loco, quem elegerit Dominus Dens tuus. » Ergo in Silo quum esset eo tempore arca Do-
époque, l’arche du Seigneur était à Silo, c’est là que cet Hel-chana, qui était lui-même Lévite, prenait son repas, après avoir offert les victimes, avec ses femmes, ses fils et ses frères.