AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE
Nous avons demandé à saluer la tombe des grands hommes qui reçoivent l'hospitalité du Panthéon.
On nous a montré la tombe de Voltaire et celle de Rousseau.
Nous avons demandé à en saluer d'autres.
Alors on nous a fait remarquer un écho qui repercute douze fois le son ; — on nous a fait admirer les peintures du baron Gros, et l'on nous a tait monter sur le dôme, d'où l'on découvre Paris et les alentours.
Décidément il paraît que les grands hommes sont plus rares que nous ne le pensions, en Fmnce, puisqu'on n'a encore trouvé que deux hôtes dignes des caveaux du Panthéon.
Paris;, 10 janvier.
C'est inouï la quantité de Français qui se font avocats !
Les avocats sont des personnes qui ont un » robe noire, des mains noires, une figure noire et une chemise noire. Leur état est de parler devant d'autres robes et d'autres figures de la même couleur. — Plus long-temps ils parlent ,
el plus grande est leur réputation. Après cela, peu importent les choses dont ils parlent; pourvu qu'ils parlentjC'estTessentiel.— Il yen a qu'on peut prendre ainsi que les voitures, à rheure. — Nota. Toute heure commencée se paie comme une heure entière. — Cela s'appelle défendre la veuve et l'orphelin.
^% Le peuple français est régi par un recueil de lois tellement claires, tellement précises, que la moitié de la nation passe son temps à soutenir des procès que lui intente l'autre moitié.
Chaque Français est censé connaître les lois de son pays. C'est pourquoi ceux qui ont des procès se voient contraints de recourir aux avocats et de confier leurs intérêts les plus chei^ à des tiers que ces intérêts n'intéressent pas du tout.
Les avocats sont ainsi faits , qu'ils plaident le pour et le contre , suivant le désir du client. — Après cela , que votre affaire soit bonne ou mauvaise , ayez tort ou raison , c'est là le moindre de leurs soucis. Qu'est-ce que vous
voulez? De^ phrases à peu près écrites eu français, une voix sonore, une pantomime expressive?... Rassurez-vous... on vous en donnera pour votre argent.
Si le soleil luit pour tout le monde, les procès ne luisent pas pour tous les avocats ; n'a pas qui veut son petit criminel à défendre , et il y a beaucoup de ces messieurs qui meurent de faim, faute d'une occasion de se faire connaître.
Aussi peut-on comparer les jeunes avocats se disputant une cause à des chiens affamés qui se disputent un os. C'est une vivacité , une ardeur dont rien n'approche. L'accusé est entouré, circonvenu; c'est à qui obtiendra sa pratique. On le comble d'égards , on l'accable de politesses, on lui offre du tabac , on l'appelle farceur, on lui tape sur le ventre, — geste affectueux , très familier aux Parisiens.
Après plusieurs années de cette profession, qui consiste à trouver tous les cliens plus blancs que neige et vertueux au premier chef, quels que soient d'ailleurs et leurs antécédens et leur moralité, l'avocat qui a de l'ambition et des protecteurs est nommé substitut près d'un tribunal quelconque.
Dès-lors, c'est bien toujours le même homme, mais ce n'est plus le même langage. L'avocat est mort ! vive le substitut ! L'un croyait à l'innocence du genre humain, l'autre ne croit plus à l'innocence de personne. L'un ne voyait que de pauvres victimes calomniées, l'autre ne voit que des scélérats qui cherchent à surprendre la religion de la justice. Jadis vous l'entendiez réclamer l'indulgence du tribunal pour tous ses semblables, aujourd'hui il sévirait contre l'auteur de ses jours !
Los avocats sont devenus une des puissances de l'époque. Ils ont tout abordé, tout envahi ; ils ont déteint sur toutes choses. Partout leur influence se l'ait sentir^ — influence personnelle, égoïste, mesquine , — pauvre en nobles instincts, en belles inspirations, — dénuée d'élévation , de grandeur , — mais riche on bavardages stériles , — féconde en petitesses de toute nature.
^% Le Louvre est un palais où sont enfermés les plus beaux tableaux des plus grands peintres qui aient existé.
Le Louvre est ouvert tous les dimanches à la foule qui , pendant six heures, court s'y repaître du plus magnifique spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler.
Tout le monde est unanime sur ce point, qu'un seul jour par semaine ne suffit pas à la curiosité publique. — C'est pourquoi, durant quatre mois del'année, les tableaux dès grands peintres sont enlevés à l'admiration générale. On les enfouit sous des milliers de tristes tableaux dus au pinceau insignifiant des peintres contemporains.
En revanche , pendant ces quatre mois , !-! palais du Louvre est ouvert tous les jours et à toute heure.
C'est ce qu'on nomme, en France, le système des conpensations.
' *** Décidément le peuple français est de tous celui qui sait honorer le plus délicatement la vieillesse.
Tl est pour elle rempli d'égards, de soins et d'attentions touchantes.
Déjà nous avons parlé de la Comédie-Fran-
çaise ; — et la Comédie-Française n*est rien , cemparée à Tinstitution des Invalides et à celle du Luxembourg.
Quand un soldat a suffisamment servi sa patrie , quand il lui a fait hommage d'un de ses bras ou d'une de ses jambes, il est admis aux Invalides.
Là, le gouvernement a recours à des ruses très ingénieuses dans le but paternel de faire oublier à son hôte les désagrémens de sa position.
On continue à l'habiller en militaire ; on lui permet l'usage du sabre les dimanches et jours de fêtes ; on lui fait monter la garde de temps en temps , et lorsque sa conduite a été satisfaisante , on lui permet de nettoyer les canons de l'Esplanade; — si bien que l'invalide se prend à rêver qu'il a l'usage de tous ses membres et qu'il est encore sous les drapeaux.
j.*^ Le Luxembourg est au monde politique ce que les Invalides sont au monde militaire.
Un député n'est-il plus bon à rien? est-il
usé jusqu'à la corde? sa réélection est-elle douteuse? ou bien a-t-il succombé dans la lutte électorale? vite on le transporte au Luxembourg, et ou le baptise pair de France.
Là, le gouvernement a recours à des ruses très ingénieuses, dans le but paternel de faire oublier à son hôte les désagrémens de sa position.
On le revêt d'un uniforme brodé sur toutes les coutures ; on le place dans une salle circulaire , comme au Palais- Bourbon ; on lui présente des projets de loi imaginaires ; on le laisse discourir et voter ; — si bien que le pair de France rêve au temps passé et se prend au sérieux.
C'est là ce qu'on peut appeler de la philan- Iropie spirituelle. Grâce aux précautions du gouvernement, le bonheur des invalides et des pairs de France ne s'éteint qu'avec eux. Tant qu'ils vivent , ils demeurent persuadés qu'ils sont encore utiles à quelque chose. — Et qu'estce que le bonheur, sinon une illusion de plus ou moins de durée.
*% En notre qualité de mandarins letlrés,
nous nous sommes inquiétés de la position j}(iysique et morale des gens de lettres en France. — Leurposilion n'est pas florissante.
Le gouvernement ne fait rien pour eux ; les journaux ne les paient guère, et les libraires ne les paient pas. Ils se déchirent les uns les autres , et guettent sans cesse l'occasion de se faire tout le mal possible. — Quelques uns ayant eu l'idée de fonder une société destinée à représenteret à défendre les intérêts de tous, ce projet a soulevé d'immenses clameurs et rencontré des adversaires acharnés. Pourtant le bon sens l'a emporté et force est restée, cette fois , au bon droit et à la raison. C'est rare.
^% La France parait être la mère-patrie des femmes de lettres; ellesy poussent comme des champignons dans une cave.
Les travaux spirituels de ces dames étant loin de leur donner de quoi vivre, elles exercent en outre, pour la plupart, quelque profession manuelle.
On nous en a cité une qui fait des souliers et des élégies; —une autre rédige des feuilletons et des notes de blanchisseuses ; — une
troisième travaille pour|iiii ihéùtre et pour deux !ingères.
En France, les femmes do lettres jj'appeilent des boi-hleu.
Ce nom n'a qu'une origine possible , à savoir , que ces dames sont presque toujours chaussées de bas blauc-sale.
^,% On permet aux fL'inuiC5-d;i lettre^ de se marier.
Dans le ménage du bas-bleu , c'est le maii qui va au marché; c'est lui qui compte avec la cuisinière ; — lui qui raccommode le linge ; — qui fait les confitures, — et qui garde la maison.
Quant aux enfans, il n'est pus très sûr que ce soit lui qui les fasse ; mais il est à peu près certain que c'est lui qui leur d^nue à tèter.
I^aris, lo janvier.
l)ans celte lettre, nous traiterons
De la prospérité de la France,
De l'élévation de la France,
Du rang qu'occupe la France parmi les autres nations,
Fl de l'union qui rrgiie dans ie]»cuplj iVancals.
6S d£ LA PROSPÉRITÉ DE LA FRANCE.
La prospérité de la France.
DB L'ÉLÉVATION DE I.A HiAXCE.
L'élévation de la Fmuce . . .