‹ Lettres conchinchinoises sur les hommes et les choses du jourChapitre 5 sur 15 · DE MM. LES ACADÉMICIENS · texte numérisé non relu

DE MM. LES ACADÉMICIENS

C4 droite.)

— Bn^rrirrrr ! Il fait froid aujourd'hui ! ça pince.

— La Seine prendra celte année.

— Elle est déjà prise. r

— Vous croyez qu'elle est déjà prise?

-— Je ne le crois pas; j'en suis sûr.

— Eh bien ! moi, je ne l'aurais pas cru.

— Vous auriez eu tort.

— J'en conviens.

(A gauche.)

— Où dînez-vous ce soir?

— Au café de Chartres. — El vous?

— J'ai aussi comme un désir d'aller chez le traiteur.... Ma feinme me fera une scène.... Mais ça m'est égal,.. Dans tous les cas, je vous préviens que je n'irai pas au café de Chartres.

— Pourquoi cela ? le poisson y est toujours si frais !

— D'accord ; mais la viande n'y est jamais assez cuite.

— Vous n'êtes donc pas pour la viande saignante, vous?

— C'est plus fort que moi , la vue du sang me fait mal.

— On voit bien que vous n'avez pas composé des tragédies ! La vue du sang ne me fait absolument rien, à moi ! C'est au point que je recommande toujours au garçon de me servir mes côtelettes bè'antes.

[Au centre.)

— C'est une découverte admirablj !

— Admirable est le mot.

— Quoi donc? De quoi s'agit-il?

— Figurez-vous une pommade qui enlève

jusqu'à la moindre trace des rides. C'est mieux que la fontaine de Jouvence.

— Donnez-moi donc l'adresse : j'en ferai usage.

— Ce n'est pas tout; elle teint les cheveux d'une façon merveilleuse.

— Vraiment?

— Voyez plutôt.

— J'en achèterai en sortant.

— Et moi aussi.

— Et moi aussi.

— Et moi aussi.

— Et moi aussi,

(.-/ droite. — J gauche. — .fa codre.

— Partout.)

— Si nous nous en alliojs?

— Allons-nous-en.

LE PRÉSIDENT. — La séaucc est levée.

Fin du travail hebdomadaire de MM. les Académicien .s.

^% Toutes Jes fois qu'an immortel descend dans la tombe, il se fait un grand remue-ménage parmi les littérateurs français.

Ceux qui pensent avoir des droits au fauteuil (lisez banquette) vont aussitôt rendre visite à leurs futurs collègues et solliciter leurs suffrages. — Comment donc ! s'écrient les Immortels, nos voix vous appartiennent; elles n'appartiennent qu'à vous. — En douter, serait nous faire injure.

Nota. — Cent quarante-huit candidats se présenteraient à la file, qu'iU recevraient tous la même réponse.

Les candidats naïfs s'endormtul dans leur confiance et rontlcjit sur les deux oreilles.

Arrive le jour de réleclion ; — et les candidats ne sont pas médiocromeul surpris, en apprenant que l'homme de lettres appelé à l'honneur d'occuper la banquette (prononcez fauteuil) académique est un jardinier, — ou un restaurateur, — ou un j.harmacicn, — ou un chemisier, — eu tout ce qu'on voul, excepté un homme de lettres.

*% Puisque nous parlons Académies, disoiis quelques mots de l'Académie des sciences.

L'Académie des sciences est une réunion de savans qui ont voué leur vie au travail. Ils n*ont d'autre amour que le travail, d'autre passion que le travail; ils travaillent le jour, la nuit, pendant leurs repas et pendant leur sommeil. Il yen a cinq ou six qui travaillent jusqu'à trente heures par jour.

En ce moment, l'Académie des sciences s'occupe de résoudre un grand problème d'une importance que tout le monde peut apprécier.

Il s'agit de savoir si les diamans contiennent ou ne contiennent pas une goutte d'eau.

L'Académie est divisée en deux camps; ceux qui sont pour la présence de la goutte d'eau jettent feu et flanlmes; — ceux qui sont pour l'absence de la goutte d'eau jettent flammes et feu.

L'Europe attentive est suspendue aux lèvres de l'Académie. — Les diamans attendent dans la plus vive anxiété l'arrêt de ces messieurdi des sciences.

/^ Ou nous a conduits h la Grande-Chaumière.

La Grande-Chaumière est une succui^ale de la Sorbonne et du collège de France, où les élèves suivent toutes sortes de cours avec une application extraordinaire.

Après trois ans de fréquentation assidue, ces jeunes gens retournent dans leurs familles, dont ils font l'orgueil par leur façon gracieuse de danser le cancan en qualité de médecins, et de culotter des pipes sous le titre de procureurs du roi.

Faris, 25 janvier.

A l'heure où nous écrivons ces lignes, la moitié de Paris fait vis-à-vis à l'autre moitié dans un immense quadrille.

On danse à l'Opéra, — à l'Opéra-Comique,

— à la Renaissance, — à la Porte-Saint-Marlin,

— à TAmbigu-Comique,— -à la salle Vivienne,

— à la salle Saint-Honoré, — au bazar Mon-

lesquieu, — au Prado, — au Wauxhall, — au salon de Mars, — et au salon d'Apollon.

On danse au faubourg Saint-Germain, — au faubourg Saint-Honoré, — et dans la Chaussée-d'Antin.

On danse chez les agens de change, — chez les fabricans de chandelles, — chez les pairs de France, — chez les tailleurs, — chez les avocats, — chez les dentistes, — chez les bottiers, — chez les pédicures, — et chez les conseillers d'Etat. — On danse partout.

A en croire certaines petites notes insérées dans les journaux, les bals de l'Opéra, ceux de rOpéra-Comique et de la Renaissance sont le rendez-vous de tout ce qu'il y a de mieux à Paris. Là seulement on s'amuse ; — là seulement en trouve du plaisir, des émotions, du bonheur, de l'esprit, des aventures et des femmes charmantes.

Nous nous sommes fait conduire au bal de rOpéra, au bal de l'Opéra-Comique et au bal de la Renaissance.

DESCRIPTION" DES PLAISIPiS QUE l'on GOUTE AU BAL DE L'OPÉRA.

ONZE HEURES. — Les porics ne sont pas en-

ore ouvertes. — La foule attend les pieds •Jans la neige. — Elle s'impatiente et hurle des chants obscènes, en manière de distraction. — Plusieurs montres et pas mal de foulards disparaissent de la poche de leurs légitimes propriétaires. — Les plus turbulens sont conduits au violon.

MINUIT. — Les portes s'ouvrent. — La foule se précipite comme une lave. — Les barrières sont renversées, les gardes bousculés. — Tohii bohu général où les chapeaux sont aplatis, tes l»ieds écrasés, les côtes enfoncées et les habits déchirés. — Plusieurs montres et pas mal de foulards continuent à disparaître de la poche de leurs légitimes propriétaires.

UNE HEURE. — La foule a envahi la salle.^— Le foyer regorge ; les couloirs débordent ; les loges craquent. — Il fait une chaleur étouffante. — Les hommes suent d'une façon odieuse. — Les femmes se trouvent mal. • — Plusieurs montres et pas mal de foulards disparaissent toujours de la poche de leurs légitimes propriétaires.

DEUX HEURES. — C'est le moment de l'in-' trigue. — Chaque homme tient à -^n?) hiT..-

une femme qui lui dit les choses les plus piquantes.

— Je te connais.

— ► Tu ne me connais pas.

— Je te dis que je te connais.

— Je te dis que tu ne me connais pas.

— Tu demeures rue de TÉchaudé.

— C*est vrai.

— C'est vrai.

■—Au cinquième.

— C'est vrai.

— Tu fabriques des queues de boutons.

— C'est vrai.

■— Tu vois bien que je te connais.

' — Qui es-tu?

— Devine.

— Serais-tu une grande dame ?

— Connais pas !

— Alors tu es Virginie, la femme à Polyte.

— Virginie est blonde, et moi je suis brune.

— Nom d'un petit bonhomme ! je suis joliment intrigué. Ton nom, je t'en conjure!

LE DOMINO (dtant son masquej. Regarde.

— Juliette !

*- Comme vous dites.

— Mais ta ne devais pas venir au bal, lu étais malade...

— Ni toi non plus, tu avais à travailler... — Ainsi tu te moquais de moi !

— Ainsi tu roulais me faire aller!

— Coureur !

— Coquette !

— Tiens ! voici pour t'apprendre...

— Atrap[x:'... et que ça te serve de leçon. Les deux amans en viennent aux mains.

— Tableau. — On les entraîne au violon.

Trob heures. — C'est le moment où la danse est le plus animée. — Des débardeurs se livrent aune pantomime indescriptible. — Le bruit de l'orchestre est étouffé par le pleinchant des danseurs. — Les galops deviennent foudroyans. — Des nuages de poussière obscurcissent la vue. — Plusieui^ montres et pas mial de foulards disparaissent plus que jamais de la poche de leurs légitimes propriétaires.

Ql'atre HEL'iiES. — I^s bougies, fondues par la chaleur, pleuvent de toutes parts sur la tète et sur les épaules des promeneurs. —

Les femmes ôtent leui'S masques et moiitrenl des teints couperosés , des yeux rougis par la fatigue et par la poussière. — Les hommes sont hideux.

Cinq heures. — La foule s'en va harrasséç, altérée, affamée. — Les riches courent s'abattre au café Anglais. — Ceux qui ont de l'aisance prennent un fiacre ou un cabriolet. — Le plus grand nombre regagne son domicile pédestrement et se couche sans souper.

DESCRIPTION DES PLAISIRS yUE l'on GOUTE AU BAL DE L'OPÈRA-COMIQUE.

(Voir ci-dessus la description des plaisirs que l'on goûte au bal de l'Opéra.)

DESCRIPTION DES PLAISIRS QUE l'on GOUTE AU BAL DE LA RENAISSANCE.

(Voir plus haut la description des plaisirs que l'on goûte aux bals de l'Opéra et de rOpéra-Comique.)

^*3^ Le café Anglais, dont nous venons dr

8îJ .parler, est un restaurant qui a pour spécialité de n'être ouvert que pendant la nuit.

C'est là que se réunit la jeunesse dorée de l'époque ; c'est là qu'elle vient achever ses nuits de bal au sein des orgies les plus délirantes.

La jeunesse dorée commence par dévorer un quart de poulet froid qu'elle arrose d'une demi-bouteille de vin blanc ordinaire; puis elle fume un cigare et paie sur-le-champ sa consommation, — cinquante-cinq sols, y compris le pour-boire du garçon.

Et, dès lors, comme elle ne doit rien à personnej et comme elle a le vin très tapageur , la jeunesse dorée place son chapeau de travers, culbute les chaises, renverse les tables et casse une ou deux assiettes de faïence.

Mais neuf heures sonnent, la jeunesse dorée met un terme à ses odieuses saturnales et se dirige vers le centre de ses occupations quotidiennes,— soit vers unem.aison de banque, soit vers une élude de notai :c eu vers une étude d'avoué.

Et le bourgeois , les voyant passer, s'écrie avec une vertueuse indi2;nalion :

< Voilà les lions qui sortent du café An» glais, — où ils ont bu les sueurs du peuple et jeté Vov par les fenêtres ! »

/^ A Paris on appelle Hœîs des jeunes gens de quarante-six ans, — ornés d'une rose à la boutonnière, — dont Tunique occupation est de paraître manger une fortune quMls n'ont jamais possédée.

Ils ont des éperons; — mais ils n'ont pas de chevaux.

/^ Nous avons assisté h quelques bals du grand monde.

Ces bals nous ont semblé être un prétexte, fort avidement saisi par les femmes, de montrer à tout venant certaines choses qu'elles sont bien fâchées de cacher le reste du temps.

Paris, 30 janvier.

Rue Laffitte, à deux pas du boulevart lialien, et non loin de l'Opéra, le voyageur rencontre un petit monument tout neuf de construction et tout gentil d'aspect.

L'intérieur en est arrangé avec une charmante coquetterie : le bruit des pas y est absorbé par d'épais lapis ; les fleurs les plus sua-

ves y étalent leurs riches couleurs dans des jardinières élégantes et partout le regard s'arrête sur des peintures chastement voluptueuses qui font rêver, rien qu'à les voir.

Ce petit monument est à peu près désert toute la journée.

Quand vient le soir, la foule accourt et, à la clarté de mille bougies parfumées, des jeunes gens et des jeunes filles unissent leurs voix et font entendre de doux chants, qu'accompagne un orchestre caché par les draperies de la tenture.

Nous avons demandé comment s'appelle cette jolie salle de concerts.

— C'est l'église Notre -Dame- de - Lorette , iiousa-t-on répondu.

^% Nous avons dit précédemment que le gouvernement ne faisait rien pour les hommes de littres, — réparation d'honneur.

Le gouvernement — qui sait combien les temps sont durs et combien la vie est chère à Paris — le gouvernement se charge volontiers du soin de les loger et de les nourrir.

En ce moment, il en loge et il en nourrit une douzaine dans une maison de plaisance,

nommée Sainte-Pélagie, où les hommes de let- 4res vivent dans la plus étroite intimité avec -toutes rortes d'escrocs, de voleurs et autres

repris de justice.

j,% Les Français sont excellens pères de faiiiille. — C'est pourquoi ils se débarrassent le plus qu'ils peuvent de messieurs leurs enfans.

L'usage est d'envoyer les garçons dans des collèges et les filles dans des pensions où, moyennant une somme convenue à l'avance, on leur enseigne l'orthographe et la vertn.

Apr^ un certain nombre d'années durant lesquelles les parens ont à peine entrevu leurs enfans — les garçons sortent du collège ne sachant rien du tout.

En revanche, lorsqu'elles sortent de pension, .les filles n'ont plus rien à apprendre.

^\ Les Français, avec toute l'apparence de la force et de la vigueur, jouissent cependant d'une très mauvaise santé.

C*est du moins la persuasion où nous sommes, depuis que nous avoi.s parcouru la quatrième page des journaux qui se publient à Paris.

Ce ne sont de toutes paris qu'annonces de breuvages , de potions , de capsules, de dragées, de pâtes et autres remèdes propres à guérir une foule d'indispositions , de douleurs et de maladies dont nous ignorons même îe nom.

Une chose nous a surpris : la plupart de ces remèdes sont destinés à combattre des maladies qu'on appelle maladies secrèUs.

Si ces maladies sont secrètes^ pourquoi permet-on de les afficher ainsi publiquement?

/^ Les rues et les places de Paris ont toutes leur dénomination particulière, — ce qui permet aux magistrats, chargés de l'entretien de la ville , d'éterniser le souvenir des grands hommes et des grandes actions.

C'est ainsi que nous avons vu successivement :

La rue Corneille

Et le passage Véro-Dodat.

Corneille était un grand poète qui faisait admirablement les vers.

Véro et Dodat sont deux grands charcuitiers qui font admirablement les saucisses.

Paris, 10 février.

11 y a trois jours, une nombreuse afiîuence se pressait rue de Richelieu, aux alejUoui*s de rhôtel des Princes.

Une chaise de poste stationnait à la porte ; quatre chevaux blancs piaffaient d'impatience et deux postillons se tenaient en selle, tout prêts à lancer la voiture au galop.

Comme midi précis sonnait à l'horloge de la Bourse, Ouyan-Touan et ses deux irères iVanchirent le seuil hospitalier de l'hôtel ôes Princes, et la chaise de poste ne tarda pas à

disparaître dans ce demi-brouillard qui enveloppe constamment la rue de Richelieu.

Vn témoin oculaire nous affirme avoir entendu l'aîné des trois mandarins murmurer ces paroles au moment du départ :

Fo-li . - Can-ton.' Nan-kin -Thé-peco-co .

Cette phrase résume très énergiquement l'opinion qu'emportent les Cocliinchinois delà France, de ses habitans, de ses mœurs et de S2S usages.

Nous sommes beaucoup trop soucieux de notre honneur national pour donner à nos lecteurs la traduction de cette phrase qui peut être consciencieuse, — mais qui n'est rien moins qu'obligeante.

LETTHF.S

GOCHINCHINOISES

sur

LES TOMSIT LES CHOSES DU JOUÎ!

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