‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction littérale par le bibliophile Jacob, précédée d'une notice littéraire, historique et bibliographiqueChapitre 10 sur 24 · D'HÉLOISE A ABÉLARD · texte numérisé non relu

D'HÉLOISE A ABÉLARD

SOMMAIRE

Héloïse, autrefois amante d’Abélard, ensuite son épouse, et enfin abbesse au monastère du Paraclet, que ce philosophe avait fondé pour lui-même, ayant In la lettre adressée à un Ami, ‘laquelle, je ne sais comment, était tombéc entre ses mains, lui écrit celleci, en le suppliant qu’il daigne l’instruire des périls qui le menacent et de ceux qu’il a heureusement surmontés, afin qu’elle participe à son chagrin ou à sa joie. Elle le gourmande doucement de ce que, depuis sa profession monastique , il ne lui a écrit aucune lettre : il lui en envoyait jadis tant de passionnées! Elle proteste de son amour pour son mari, amour tout à fait dissolu et impur au temps passé, mais à présent chaste et vraiment platonique , et elle se plaint amèrement de ce qu’il ne la paie pas de retour. Cette lettre, remplie d’un violent amour et de plaintes touchantes, comme les femmes en savent faire, révèle à la fois un tendre cœur de femme et un esprit mâle orn“ de la plus riche érudition.

À son seigneur ou plutôt à son père , à son mari ou plulôt à son frère, sa servante ou plutôt sa fille, son épouse ou plutôt sa sœur ; à Abélard, Héloïse.

Cette lettre envoyée à un ami pour sa consolation, mon

* La lettre à un Ami n’a pas été jointe à cette édition, parce qu’elle

Ld

bien aimé , ‘ quelqu'un me l'a naguères apportée par hasard, Aussitôt que j'eus reconnu, dès les premiers mots de la suscription, qu'elle venait de vous, j'ai commencé de la lire avec d'autant plus d'empressement que je chéris davantage celui qui l'a écrite; celui-là que j'ai perdu, je croyais le retrouver, comme si son image se fût reflétée dans ses paroles. Elles étaient, je m'en souviens, pleines de fiel et d’absinthe, les lignes de cette lettre qui narrait la misérable histoire de notre conversion et vos épreuves incessantes, Ô mon unique trésor | d

En effet, vous tenez bien, dans cette lettre, ce que vous aviez promis en commençant à votre ami, pour lui prouver que ses peines, en comparaison des vôtres, lui paraîtraient nulles ou du moins légères. Après lui avoir exposé d’abord les persécutions de vos maîtres et ensuite l’outrage de la plus infâme trahison exercée sur votre corps, vous lui avez dépeint l’exécrable jalousie et l'extrême acharnement d’Albéric de Reims et de Lotulfe de Lombardie, vos condisciples.

Vous n'avez pas omis de raconter que, par leurs cabales contre votre glorieux ouvrage de théologie, vous avez été condamné et comme retenu en prison. Après, vous avez dit les machinations de votre abbé et de vos frères, les atroces calomnies de ces deux faux apôtres soulevés contre vous par vos rivaux, et le scandale excité par eux à cause du nom de Paraclet, que vous aviez donné, malgré l'usage, à votre oratoire. Enfin les persécutions intolérables et encore continuclles,

ne fait pas réellement partie de la correspondance d’Abélard ct d’Héloïse ; d’ailleurs elle se trouve analysée ou citée presque textuellement dans la notice de M. Villenave.

‘Dom Gervaise prétend que le mot latin carissime est infiniment plus modeste ct plus dégagé des idées de familiarité que le mot fran- Cais de mon cher ; mais, à notre avis, carissime cst encore plus expressif que {rès cher,

* Ge sont saint Norbert el saint Bernard, Voyez la Votice.

dont vous êtes accablé par ce cruel exacteur et ces méchans moines que vous appelez pourtant vos enfans, achèvent cette déplorable histoire.

Je doute que personne puisse la lire ou l'entendre sans verser des larmes. Cette lettre a renouvelé mes douleurs avec d'autant plus de violence, que tous les détails étaient plus fidèlement retracés, et ces douleurs se sont augmentées, en raison des périls qui s’accroissent encore autour de vous. Nous sommes toutes ensemble forcées de désespérer de votre vie, et tous les jours nos cœurs tremblans et nos poitrines palpitantes attendent pour dernier coup le bruit de votre mort.

Au nom du Christmême qui semble encore vous protéger, nous qui sommes ses petites servantes, ainsi les vôtres , nous vous conjurons de nous apprendre, par de fréquentes lettres, quels sont les naufrages au milieu desquels vous êtes encore balotté ; afin que nous, qui vous restons seules au monde, soyons participantes à votre douleur ou à votre joie. Ordinairement, c'est procurer de la consolation à un affligé que de s’affliger avec lui, et un fardeau soutenu par plusieurs est moins lourd à porter. Si cette tempête s’apaise un peu, hâtez-vous d'autant plus de nous écrire, que les nouvelles seront plus favorables ; mais quel que soit l'objet de ces lettres, elles nous feront beaucoup de bien, puisqu'elles nous montreront que vous vous souvenez de nous.

Que les lettres des amis absens sont agréables à recevoir ! Sénèque lui-même l'apprend dans celle qu'il écrit à son ami Lucilius : « Vous m'écrivez .souvent et je vous en remercie; » car vous vous présentez à moi de la seule manière qui vous » soit possible. Je ne reçois pas une de vos lettres, sans qu’aus- » sitôt nous soyons ensemble ! » Si les portraits de nos amis absens ravivent leur souvenir et allègent le regret de leur absence par une vaine et trompeuse consolation, combien sont plus précieuses les lettres qui nous apportent de véritables empreintes de l'ami absent !

Je rends grâces à Dieu de ce qu'au moins la haine ne vous défend pas de nous rendre ainsi votre présence : aucune difficulté ne s’y oppose ; que votre négligence ne soit cause d’aucun retard, je vous conjure.

Vous avez écrit à votre ami une longue lettre où, pour le consoler de ses adversités, vous lui racontez les vôtres. Dans ce récit trop fidèle, la consolation que vous lui offrez à mis le comble à notre désolation, et lorsque vous espériez fermer ses blessures , vous en avez ouvert de nouvelles dans notre douleur et vous avez élargi les anciennes. Guérissez , je vous supplie, les blessures que vous fites vous-même, vous qui essayez de guérir celles que d'autres ont faites ! Vous avez, à la vérité, agi comme il le fallait envers un ami et un compagnon; vous avez rempli les devoirs de l'amitié et de la confraternité ; mais n’avez-vous pas contracté une plus grande dette envers nous que vous devez nommer, non vos amies, mais vos bien aimées, non vos compagnes, mais vos filles , si l'on ne peut imaginer un nom plus doux et plus saint !

Quant à cette dette qui vous oblige envers nous, les preuves et les témoignages ne lui manqueraient pas, si vous la regardiez comme douteuse ; et lors même que tout le monde le tairait, la chose parle assez haut ; car, après Dieu , vous êtes le seul fondateur de cet asile, le seul architecte de cet oratoire, le seul instituteur de cette congrégation. Vous n'avez rien établi sur un fondement étranger : tout ce qui est ici est votre création. Cette solitude, occupée seulement par des bêtes féroces et des voleurs, n'avait jamais servi de séjour aux hommes, n'avait possédé aucune maison : à la place de ces tanières de bêtes féroces et de ces repaires de voleurs, là où le nom de Dieu n'avait point été prononcé, vous avez élevé à Dieu un tabernacle, vous avez dédié un temple au Saint-Esprit. Pour l’édifier , vous n'avez point eu recours aux trésors des rois et des princes, lorsque vous pouviez obtenir un si puissant appui; afin que tout ce qui se ferait ne pût être at-

tribuë qu'à vous seul. Les clercs et les écoliers, accourant à l'envi se ranger sous votre discipline, vous fournissaient toutes les choses nécessaires, et ceux qui, vivant des revenus ecclésiastiques , étaient accoutumés à recevoir plutôt qu'à faire des offrandes, et ceux qui jusqu'alors avaient eu des mains pour prendre et non pour donner, devenaient prodigues et Abo tuns dans leurs dons.

Ainsi donc elle vous appartient véritablement cette nouvelle plantation dans le champ de la parole de Dieu , ! remplie de plantes encore fort tendres qui, pour profiter, demandent à être arrosées. Cette plantation est incomplète par la nature du même sexe féminin ; elle est faible, quand bien-même elle ne serait pas nouvelle. Elle exige donc une culture plus diligente et plus assidue , selon cette parole de l’apôtre : ? « J'ai planté, Apollon a arrosé, mais Dieu a donné l’accroissement. » L'apôtre avait planté et établi dans la foi, par la doctrine de sa prédication, les Corinthiens, auxquels il écrivait. Ensuite Apollon, disciple de cet apôtre, les avait arrosés par ses saintes exhortations; puis la Grâce divirie, ce germe des vertus, se répandit sur eux. Ce cep de vigne étrangère, ® que vous n’avez point planté et quise change pour vous en amertume, vous le cultivez en vain par de pieux discours et de saintes admonitions. Voyez ce que vous devez à votre vigne, vous qui donnez tant de soins à la vigne d'autrui? Vous enseignez, vous exhortez des rebelles, et le tout sans profit ; c'est en vain que devant des pourceaux vous semez les perles de votre divine éloquence. Vous, si prodigue pour des âmes obstinées , considérez ce que vous devez aux âmes soumises ; vous , si libéral à l'égard de vos ennemis, méditez ce que vous devez à vos enfans, et, sans parler des autres, pensez à l'immense dette qui vous oblige vis-à-vis de

* C’est la communauté de femmes transférée d'Argenteuil au Paraclet. Voyez la Notice. —* Saint Paul. —° L'abbaye de Saint-Gildas. Voyez la Notice.

moi; peut-être alors, ce que vous devez à toutes ces saintes femmes ensemble, vous le paierez plus religieusement à une seule qui ne vit que pour vous.

Ces nombreux et importans traités que les Saints-Pères ont composés pour l'instruction, l’exhortation ou la consolation des religieuses, votre génie, mieux que notre petitesse, les connaît. Quel a donc été mon étonnement de voir que déjà vous avez mis en oubli les fragiles commencemens de notre conversion! Comment la charité chrétienne, votre amour pour moi et l'exemple des Saints-Pèêres ne vous ont-ils pas inspiré, lorsque mon âme flotte en proie à un chagrin dévorant ? Pourquoi n’avez-vous pas tenté de me consoler : absente, par vos lettres, présente , par vos paroles ?

C'était là un devoir qui vous obligeait d'autant plus envers moi, que nous sommes liés l’un à l’autre par le sacrement du mariage, et vous êtes d'autant plus coupable à mon égard, que toujours , comme tout le monde l'a vu, je vous ai aimé d'un amour immodéré.

Vous savez, à mon bien cher ! et personne ne l'ignore, combien j'ai perdu en vous perdant ; vous savez que cette abominable trahison, connue partout, m'a retranchée du monde en même temps que vous, et ma douleur est incomparablement plus grande par les circonstances de cette perte cruelle que par la perte elle-même. Plus est grande la cause de la douleur, plus grands doivent être les moyens de consolation. Ce n’est point d’un autre, c'est de vous-même que je l’attends : vous qui êtes seul intéressé dans la cause de ma douleur , seul vous avez le pouvoir de me consoler ; car vous êtes le seul qui puissiez m'attrister, qui puissiez me réjouir ou me consoler. Et vous y êtes seul obligé, puisque j'ai accompli aveuglément toutes vos volontés : plutôt que de vous contrarier en quoi que ce fût, j'ai consenti à me perdre moi-même pour vous obéir. J'ai fait plus encore, incroyable dévoèment ! mon amour S'est tourné en folie, au point de sacrifier l'unique

objet de mes désirs, sans espérance de le recouvrer jamais. Par votre ordre , en prenant cet habit , j'ai changé de cœur aussitôt, pour vous faire voir que vous étiez le possesseur absolu de mon cœur ainsi que de mon corps.

Jamais , Dieu le sait, jamais en vous je n'ai cherché autre chose que vous ; c'était vous, ce n'étaient pas vos biens que j'aimais; je n'ai point examiné les conditions du mariage; ni le douaire, ni mes plaisirs, ni mes volontés : ce sont les vôtres, comme vous le savez, que je me suis étudiée à satisfaire.

Bien que le nom d’épouse paraisse plus fort et plus saint , celui de votre maîtresse a toujours été plus doux à mon cœur; et même, si vous me permettez de le dire, celui de votre concubine, de votre fille de joie ; car plus je me serais humiliée pour vous, plus j'aurais conquis votre bonne grâce, et ainsi j'aurais moins porté atteinte à la gloire de votre génie.

Vous n’avez pas tout à fait oublié mes sentimens à cet égard, dans cette lettre, dont je parlais plus haut , que vous adressiez à un ami pour sa consolation. Vous n’avez pas dédaigné d’exposer quelques unes des raisons par lesquelles je m'efforçais de vous détourner de ce funeste hymen; mais vous avez caché la plupart de celles qui me faisaient préférer l'amour au mariage , la liberté à une chaîne. Je prends Dieu à témoin que si Auguste, maître du monde entier, m'eût jugée digne de l'honneur de son alliance et m'eût assuré à jamais l'empire de tout l’univers, le nom de votre courtisane m'aurait été plus cher et plus glorieux que le titre d’impératrice ; ! car le plus

* Jean de Meung imite ce passage remarquable dansles vers du Roman de la Rose, où il parle des amours d’Héloïse et d’Abélard : Elle-mesme nous le raconte Et escript, et n’en ot pas honte, À son amy, que tant amoit Que père ct seignor le clamoit, Une merveilleuse parole, Que moult de gent tendront à fole :

riche et le plus puissant n’est pas le plus grand homme : l’un doit tout au hasard, l’autre à son mcrite.

C'est une femme vénale, celle-là qui épouse plus volontiers un riche qu'un pauvre et qui recherche dans un mari ses biens plutôt que lui-même. Assurément, toutes les fois qu'une pareille convoitise conduit au mariage , on ne doit aucune reconnaissance à qui contracte un marché; car il est certain que cette femme s'attache à la fortune plutôt qu’à l’homme, et se prostituerait , si elle le pouvait, à un plus riche. Tel est le raisonnement de la savante Aspasie dans un entretien avec Xénophon et sa femme, entretien rapporté par Eschine, ‘disciple de Socrate.! Cette philosophe, qui s'était proposé de réconcilier les deux époux ,? conclut en ces termes : « Puisque vous avez agi comme s'il n'y eût pas d'homme supérieur ni de femme plus gracieuse sur la terre, vous ne jtarderez pas à vous mettre d'accord, si vous vous persuadez, vous mari, que vous possédez la meilleure des femmes, et vous femme, le meilleur des maris. »

Et est escript en ces epistres, Qui chercheroit bien les chapistres, Et li manda par lettre expresse, Depuyss ce qu’elle fut abesse, En celle forme gracicuse, Comme femme bien amoureuse :

« Se l’Empereur qui est à Rome, Soubz qui doibvent estre tout homme, Me daignoit vouloir prendre à femine Et faire moy du monde dame, Si vorroyc-je miex( ce dist-elle, Et Dicu à tesmoing apelle) Estre ta p.... apeléc Qu’estre emperière clamée. »

Mès je ne croy mie, par m’ame, Qu’onc puys fut nulle telle femme...

" Cet Eschine a écrit la vie de Socrate ct huit dialogues. * La célèbre Aspasic , qui vivait du temps de Periclès, sut, par le pouvoir de sa philosophie et son éloquence, réconcilier Xénophon, capitaine athénicn, avec sa femme.

En vérité cette sentence est plutôt sainte que philosophique; ce n'est pas la philosophie, c'est la sagesse qui l’a dictée. Sainte erreur, heureuse tromperie chez les époux, quand un parfait amour garde intacts les sermens du mariage, moins par la continence des corps que par la pudeur des âmes!

Mais ce qui n'est qu'une erreur pour les autres femmes était pour moi une vérité manifeste; car l’opinion qu'elles ont seules de leurs maris, je l'avais de vous, et le monde enticr la partagcait avec moi; en sorte que mon amour pour vous était d'autant plus véritable, qu'il était éloigné de toute erreur. Quels rois et quels philosophes auraient pu égaler votre renommée? Quel pays, quelle cité, quel village n'était impatient de vous voir ? Qui ne s'empressait de vous contempler, dites, chaque fois que vous paraissiez en public; et quand vous partiez, qui ne vous suivait des yeux , le cou tendu, le regard fixe? Quelle épouse, quelle vierge n'a pas brûlé pour vous en votre absence et n’a pas senti redoubler ses feux en votre présence? Quelle princesse, quelle reine n'a pas envié et mes joies et mon lit nuptial?

Vous aviez, je l'avoue, deux talens particuliers qui pouvaient vous gagner à l'instant le cœur de toutes les femmes : le talent de la parole et celui du chant : jamais philosophe ne les avait possédés à si haut degré. C'est avec ces talens que , pour vous délasser de la fatigue de vos études philosophiques , vous avez composé ces chansons d'amour, qui, partout répétées à cause des charmes de la poésie et de la musique , mettaient sans cesse votre nom dans toutes les bouches, tellement que la douceur de la mélodie ne permettait plus même aux gens illettrés d'oublier vos vers. Aussi, comme les femmes soupiraient d'amour pour vous! et la plus grande partie de ces vers célébrant nos amours, mon nom retentit dans beaucoup de pays, et l'envie de beaucoup de femmes s'alluma contre moi.

En cffet, quelle perfection de l'esprit ou du corps n'ornait

pas votre adolescence? Des femmes qui m'enviaient alors, en est-il une qui, me voyant privée de tant de délices, ne compatirait à mon infortune ? Quel est celui, quelle est celle, fussent-ils mes ennemis, qui ne ressentirait la pitié due à mon sort? |

Je vous ai fait bien du mal, et pourtant, vous le savez, je suis innocente; car c'est moins le fait que l'intention qui caractérise le crime. L'équité ne pèse pas l’acte lui-même , mais la pensée qui l’a inspiré. Quant à ce qui s’est passé pour vous dans mon cœur, vous qui me connaissiez, vous seul le pouvez juger. C'est à votre examen que je confie tout, j'abandonne tout à votre témoignage. :

Dites-moi seulement, si vous pouvez, pourquoi, depuis ma retraite du monde , retraite que vous seul avez exigée, dites pourquoi vous m'avez négligée, oubliée, au point de me refuser le bonheur de votre présence et de votre entretien, ainsi que la consolation de vos lettres, puisque vous êtes absent.

Dites-le donc, si vous l’osez; autrement, je dirai ce que j'en pense moi-même, ce que tout le monde en soupçonne. .…. C'est la concupiscence, plutôt que l'amitié, l'ardeur du plaisir, plutôt que l’amour, qui vous ont attaché à moi. Dès que vous avez cessé de désirer, toutes ces démonstrations de tendresse ont disparu à la fois.

Ceci, mon bien cher, n’est pas tant ‘une conjecture de ma part, que celle de tout le monde; ce n'est pas tant une opinion personnelle et secrète, qu'une opinion commune et publique. Plût à Dieu que j’eusse seule cette opinion, et que votre amour trouvât, pour son excuse, quelques défenseurs qui pussent assoupir un peu ma douleur ! Plût à Dieu! que je pusse imaginer des prétextes pour vous excuser ct pour me convaincre !

Faites, je vous supplie, ce que je vous demande; c'est si peu de chose et cela vous est si facile. Tandis que je suis frustrée de votre présence, exprimez-moi au moins des vœux

ABÉLARD ET HÉLOISF. 4355

qui, grâce à l’éloquence de vos paroles, me rendront la douceur de votre image. J'espère en vain de vous trouver libéral dans les choses, lorsque je vous vois avare même de paroles. J'avais cru, jusqu'à présent, mériter beaucoup de votre part, puisque j'ai tout fait pour vous et que je persévère de plus en plus dans cette soumission . Lorsque, jeune encore, j'embrassai les austérités de la profession monastique, ce n'est pas à une religieuse vocation, c'est à votre ordre que j'ai obéi. Si vous ne m'en tenez aucun compte, je me suis donc sacrifiée en vain ? Désormais, quelle récompense dois-je atten-— dre de Dieu, pour l'amour duquel il est constant que je n'ai rien fait?

Quand vous avez marché vers Dieu, je vous ai suivi; bien plus, je vous ai dévancé. Comme si vous vous souveniez de la femme de Loth qui regarda derrière elle, vous m'avez enchainée la première par l'habit et la profession monastiques. C'était là, je l'avoue, avoir peu de confiance en moi; j'en ai profondément gémi, j'en ai rougi même, moi qui, pour vous obéir, n'aurais pas hésité à vous suivre, que dis-je, à vous précéder dans les enfers! car mon cœur n'était plus avec moi, mais avec vous ; et maintenant plus que jamais, s'il n'est pas avec vous, il n’est nulle part, puisqu'il ne peut vraiment pas exister sans vous. Faites donc qu'il soit bien avec vous, je vous en conjure, ct il sera bien avec vous s'il vous trouve propice, si vous lui rendez amour pour amour : peu pour beaucoup, et des mots pour des choses. Plût à Dieu, ô cher, que vous fussicz moins sûr de mon amour, vous en seriez plus inquiet! Mais pour vous avoir donné trop de sécurité à ce sujet, j'ai à souffrir davantage de votre négligence. Souvenez-vous, je vous supplie , de ce que j'ai fait pour vous, et réfléchissez à tout ce que vous me devez!

Lorsque je goûtais avec vous les ue charnelles, on a pu douter si j'agissais par amour ou par libertinage; mais la fin

montre quel fut mon but dès le principe. Je me suis interdit toutes ces jouissances, pour obéir à votre volonté ; je me suis réservé seulement le droit de me regarder comme toute à vous. Voyez donc quelle est votre injustice, si vous accordez moins à qui mérite plus, si vous refusez tout quand on vous demande peu et qu’il vous serait bien facile de le faire !

Par ce Dieu, à qui vous vous êtes consacré, je vous adjure de me rendre votre présence autant qu'il vous est possible, c'est à dire en nr'écrivant quelques lettres de consolation, afin que, reconfortée par cette lecture, je vaque avec plus de ferveur au service de Dieu. Lorsqu'autrefois vous aspiriez à des voluptés mondaines, vous me visitiez par de fréquentes épitres, et sans cesse vos vers apprenaient le nom d’Héloise à toutes les bouches; toutes les places, toutes les maisons re— tentissaient de ce nom : eh bien! pour m'élever maintenant vers Dieu, ne sauriez-vous faire ce que vous fites jadis pour m'exciter à de terrestres plaisirs ? Pesez , je vous supplie, vos devoirs ; songez à ce que je réclame, et je termine cette longue lettre par ces seuls,nrots :

« Adieu, mon tout! »

LETTRE

SOMMAIRE

Abclard, répondant à la lettre précédente d’Héloïse , atteste dans toute la sincérité de son âme, que son silence si prolongé n’est pas du tout l’effet de l’oubli ni de l'indifférence , mais seulement de la confiance qu’il avait en elle, en sa sagesse, en son érudition , en sa piété et en ses mœurs irréprochables, au point de ne pas croire qu’elle eût besoin d’avis ou d’encouragemens. Il la prie de s’expliquer simplement au sujet des institutions et des consolations qu’elle réclame de lui, ct il promet de répondre à ses vœux. Il la conjure , ainsi que la très sainte commuvauté de ses sœurs vierges et veuves, de lui concilier par leurs prières le secours divin. Il lui prouve clairement, par l’autorité des Saintes Écritures, combien les prières sont puissantes auprès de Dieu, surtout celles des femmes qui implorent pour leurs maris. Il lui recommande ensuite une formule de prière, dont il voudrait que les religieuses fissent usage dans le monastère, à certaines heures réglées, pour le salul de leur fondateur absent. 11 la supplie enfin qu’elle veuille bien , de quelque manière et dans quelque lieu qu’il sorte de cette vie, prendre soin de faire apporter son corps au Paraclet et de l’y faire ensevelir.

A Héloïse, sa bien-aimée sœur en Jésus-Christ, Abélard, son frère dans le même Jésus-Christ.

Si, depuis que nous sommes sortis du siècle pour aller à Dieu, je ne vous ai écrit ni exhortations, ni consolations, il faut l'imputer, non à ma négligence, mais à la confiance absolue que j'ai toujours eue en votre sagesse, Car je n'ai pas cru que vous eussiez besoin d'être exhortée ou consolée, vous à qui Dieu a départi abondamment tous les dons de sa grâce, et qui, par votre exemple, aussi bien que par vos paroles,

avez le pouvoir de diriger ceux qui s'égarent, dé consoler ceux qui gémissent et d'exhorter ceux qui chanceilent.

Dès long-temps, vous aviez l'habitude d'agir ainsi, lorsque vous fûtes élevée à la dignité de prieure sous une abbesse. Que si maintenant vous veillez sur vos filles avec autant de zèle qu'autrefois sur vos sœurs, c'est assez, je crois, pour que mes exhortations et mon savoir me paraissent tout à fait superflus. Cependant si votre humilité en juge autrement , et si, dans les choses qui regardent le ciel, vous avez besoin de mon enseignement et de mes préceptes, dites-moi sur quel sujet vous voulez que je vous écrive, afin que je le fasse selon que le Seigneur me le permettra.

Je rends grâces à Dieu qui, en ‘inspirant à vos cœurs l’inquiétude des dangers qui me menacent sans cesse, vous a fait participer à mon affliction. Faites que, par l'assistance de vos prières, la miséricorde divine me protège et bientôt écrase Satan sous mes pieds. ! C’est pour cela surtout que je me suis empressé de vous envoyer la formule de prière ? que vous m'avez demandée avec tant d'instances. O ma sœur ! vous qui m'étiez si chère dans le siècle, vous qui m'êtes plus chère mille fois à présent en Jésus-Christ, offrez à Dieu un holocauste d'oraisons, pour expier nos grands et innombrables péchés , pour conjurer les périls qui m'environnent à toute heure du jour! |

Quant au mérite que les prières des fidèles ont auprès de Dieu et de ses Saints, surtout celles des femmes pour ceux qui leur sont chers et des épouses pour leurs maris, les témoignages et les exemples se présentent en foule. Plein de foi dans

‘ I] fait allusion aux persécutions que les moines de son abbaye lui faisaient alors éprouver. Voyez la Notice. -

* C’est ainsi que tous les traducteurs ont compris le mot psalter'ium, qui signifierait plutôt un psaulier, ün livre d’Heurces, puisqu’on ne trouve pas ici la formule de priè®e qw'Abélard dit envoyer avec tant d’empressement.

ABÉLARD ET HÉLOISE. 197 l'efficacité des prières , l’apôtre ! nous avertit de prier sans interruption. Nous Jisons que le Seigneur dit à Moïse : ? « Laisse- » moi, afin que ma fureur éclate ! » Et à Jérémie : ® « Cesse » de me prier pour ce peuple et ne t'oppose pas à ma volonté ! » Par ces paroles, Dieu lui-même avoue manifestement que les prières des Saints imposent à sa colère-une espèce de frein qui l'empêche d'égaler le châtiment à la faute des pécheurs : la justice le mène spontanément à la vengeance , mais la supplication des fidèles le fléchit et le retient malgré lui comme par une sorte de violence. Ainsi donc il sera dit à celui qui prie ou qui priera : « Laisse-moi et ne t’oppose pas à ma volonté ! » Le Seigneur ordonne de ne pas prier pour les impies ; mais le juste prie, malgré la défense de Dieu, et il obtient ce qu’il demande, et il change la sentence d’un juge irrité. Ainsi l'Esprit-Saint a mis ces mots dans la bouche de Moïse : * «Et le Seigneur » apaisé arrêta le mal qu’il voulait faire à son peuple. ».

Il est écrit ailleurs, touchant les œuvres de Dieu : 5 « Il a dit, » et elles ont été faites! » Mais dans cet endroit, on rapporte qu'il dit que son peuple avait mérité une affliction , et néanmoins, prévenu par la vertu de la prière, il n’accomplit pas ce qu'il avait dit. Voyez donc quelle est la vertu de la prière, si nous la faisons telle qu’elle nous est ordonnée , puisque le Prophète obtint, en priant, ce que Dieu lui avait défendu de réclamer par la prière, et força Dieu de revenir sur ce qu'il avait dit. Un autre prophète lui dit encore : $ «Et lorsque vous serez » irrité, grand Dieu, souvenez-vous de votre miséricorde! »

Qu'ils entendent et qu'ils apprennent, les princes de la terre, qui se montrent plus obstinés que justes dans les arrêts de la justice, ct qui rougiraient de paraître faibles s'ils étaicnt misccordieux, et de paraître menteurs s'ils changeaient un seul édit, s'ils ne remplissaient pas ce qu'ils ont décidé impradem-

* Saint Paul. Epist. ad Thess. 11, 5. —* Exod. 32, —* Ilierem. 7, — “Exod. 32, — * Psalm. 1h8. — * Ilabac, 3. É S.

ment et s'ils corrigeaient les paroles par les faits ! Certes, je les compare avec raison à Jephté, ! qui, accomplissant follement un vœu insensé, mit à mort sa fille unique.

Celui qui veut être un membre du Seigneur, dit avec le Prophète : * « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et votre » justice! » — « La miséricorde, ainsi qu’il est écrit , surpasse » la justice. » L'Écriture fait ailleurs cette menace : * « Jus- » tice sans miséricorde contre celui qui ne fait pas miséri- » corde! »

Pénétré de ce précepte, le Psalmiste, * à la prière de l'épouse de Nabal, cassa, dans sa miséricorde, le serinent qu'il avait fait dans sa justice, de détruire le mari de cette femme et toute sa maison. La prière l’emporta ainsi sur la justice, et les supplications de l'épouse effacèrent le crime du mari.

Que ceci vous soit un exemple, ma sœur, et un gage de sécurité. Si la prière d'une femme a eu tant d'empire sur un homme , jugez ce que la vôtre obtiendra pour moi de la bonté de Dieu ; car Dieu, qui est notre père, aime ses enfans plus que David n’aimait cette femme suppliante. David passait vraiment pour un homme pieux et miséricordieux ; mais Dieu est la charité et la miséricorde mêmes. Or, cette femme, qui suppliait David , n’avait pas quitté le siècle pour se donner à Dieu par un saint mariage de religion.

Que si votre intercession seule ne suffisait pas, celle de la sainte communauté de vierges et de veuves qui sont avec vous obtiendra ce qui vous seraitrefusé; car le Dieu de vérité l’a dit à ses disciples : Ÿ « Quand deux ou trois sont assemblés en mon » nom, je suis au milieu d'eux. » Et ailleurs : « Si deux de » vous sont d'accord de tout point sur ce qu'ils me deman- » dent, ils l'obtiendront de mon Père.» Qui ne sait ce que

* Judic. 11.—*° David Psalm. 100.—* S. Jac. 2. —* Reg. 1, 25.—" Evang. S. Hath, 18.

vaut devant Dieu la prière d’une sainte congrégation? Si, comme l’affirme l'apôtre : ? « la prière assidue d’un juste a » beaucoup de puissance, que ne doit-on pas espérer des » prières réunies d'une sainte congrégation ? »

Vous avez appris, ma très chère sœur, dans la trente-huitième Homélie de saint Grégoire, combien la prière d’une communauté apporta de soulagement à un de ses membres qui refusait ou niait ce secours ! Déjà, se voyant à l'extrémité, il sentait sa malheureuse âme travaillée par l'angoisse d’une mort prochaine, et dans son immense désespoir, dans son dégoût de la vie, il détournait ses frères de la prière : les circonstances remarquables de ce fait vous ont sans doute frappée. Puisse-t-il inviter à la prière l'assemblée de vos saintes sœurs, et vous plus particulièrement, afin que je vous sois conservé vivant par Celui qui, d’après le témoignage de saint Paul, ? accorda aux femmes , qui le prièrent, la résurrection de leurs morts.

Si vous feuilletez l'Ancien et le Nouveau Testament, vous trouverez que les plus grands miracles de résurrection furent montrés seulement à des femmes, furent accomplis sur elles ou pour elles. Ici l'Ancien Testament fait mention de deux morts ressuscités à la prière maternelle, l’un, par Élie, et l’autre, par son disciple Élisée. Là, l'Évangile contient la résurrection de trois morts faite par le Seigneur en présence des femmes , ce qui confirme la parole de l'apôtre que j'ai citée plus haut: « Les femmés obtinrent la résurrection de ‘leurs » morts. » En effet, touché de compassion pour une veuve, aux portes de la ville de Naïm, Jésus-Christ lui rendit son fils ressuscité ; il ressuscita aussi le Lazarre, qu'il aimait, aux prières de ses deux sœurs, Marthe et Marie. Quand il accorda encore la même grâce à la fille du chef de la Synagogue, sur la demande de son père : « Les femmes obtinrent la résur-

Saint Jacques. S. Jac. 5. — * Ep. ad Hebr:. 11.

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» rection de leurs morts ; » car celle-ci, en ressuscilant, recouvra son propre corps que la mort avait saisi, les autres recouvrèrent les corps de leurs parens. Et pourtant peu de personnes avaient prié ensemble, lorsque ces résurrections ont été faites. Une prière commune que la piété fera sortir de vos cœurs obtiendra donc facilement la conservation dema vie.

La pénitence et la chasteté des femmes consacrées à Dieu, le trouveront d'autant plus propice, qu’elles lui seront plus agréables. Or , la plupart de ceux qui furent ressuscités n'étaient peut-être pas des fidèles ; on ne lit pas que cette veuve, dont le Seigneur ressuscita le fils sans qu'elle l’eût demandé, ait vécu dans la foi. Nous, au contraire , non seulement une foi entière nous réunit, mais encore nous sommes associés par la profession de la même règle religieuse.

Mais, sans parler davantage de votre sainte communauté où nombre de vierges et de veuves sont pieusement soumises au joug du Seigneur , je m'adresse à vous seule, dont la sainteté, je n’en doute pas, est bien puissante auprès de Dieu, et qui me devez votre appui efficace, surtout dans la pénible épreuve de ma grande adversité. Souvenez-vous donc toujours, dans vos prières, de celui qui est tout vôtre, ct veillez en oraison, avec une parfaite confiance , puisque vous ne demandez rien que de juste, et par conséquent votre demande sera mieux accueillie de Celui qui doit être prié. Écoutez, je vous conjure, avec l'oreille du cœur ce que vous avez si souvent entendu avec l'oreille du corps. Il est écrit dans les Proverbes : ! « La » femme vigilante est une couronne pour son mari. » Et ailleurs : ? « Celui qui trouve une bonne femme a trouvé le bien, » ct il s'abreuve à une source de joie qui vient du Seigneur. » Et encore : 3 « La maison et les richesses sont données par les » parens, mais une femme sage est donnée par le Seigneur » lui-même.» Et dans l'Ecclésiastique : *dlcureux le mari d'une

* Prov, 12, —*? Prov. 18, —" Prov. 19. —" Lecl, 26.

» bonne femme. » Et ensuite : « Le meilleur partage, c'est » une bonne femme. » Et enfin, selon l'autorité de l'apôtre : « Le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle. »

La Grâce divine nous a offert, dans notre royaume de France, une expérience mémorable de cette vérité, lorsque le roi Clovis, converti à la foi du Cbrist par les prières de sun épouse plutôt que par les prédications des saints, asservit tout son royaume aux lois divines, afin que l'exemple des maitres excitât les sujets à persévérer dans la prière. La parabole du Seigneur nous invite à cette persévérance.

«Que cet homme, dit-il, ? persévère à frapper, et son » ami, qui ne lui donnerait rien parce qu'il est son ami, se lé- » vera pourtant à cause de cette importunité et lui donnera » autant (de pains) qu’il en a besoin. » C’est donc, pour ainsi dire, par cette importunité de prière, que Moïse, ainsi que je l'ai rapporté , adoucit la sévérité de la justiec de Dicu et changea son arrêt.

Vous savez, ma très chère, avec quelle ardeur de charité autrefois votre communauté avait l'habitude de prier pour moi en ma présence ; car, tous les jours, pour clore les Ileures canonniales, elle offrait une prière à mon intention, et après avoir chanté l’antienne avec le répons, ajoutait les prières et la collecte suivantes :

Repons. Ne m'abandonnez pas et ne vous éloïignez pas de moi, Seigneur. ÿ

Vers. Soyez toujours prêt à me secourir, Seigneur. *

ORExuUs. Sauvez, Seigneur, votre serviteur, qui espère en vous. Seigneur, écoutez ma prière ct que ma voix vienne jusqu’à vous.

Prière. Seigneur, qui avez daigné, par la main de votre serviteur, rassembler en votre nom vos petites scrvantes, nous vous prions de lui accorder, ainsi qu'à nous, de persévérer dans votre volonté. Par notre Seigneur, etc.

* Saint Paul. Ep. ad Cor. 1,7. —*Evang. S. Luc, 41. —* Psain. 34 —* Psalm. 85, — * Psalm. 101,

Maintenant que je suis éloigné de vous, le secours de vos prières m'est d'autant plus nécessaire que j'ai Pâme en proie à l'inquiétude d’un péril croissant. Je vous demande donc avec prière, je vous supplie avec instance de me prouver que votre véritable attachement pour moi existe toujours malgré mon

absence, en ajoutant , à la fin des heures canonniales, cette formule d'oraison.

RÉPONS. Ne m’abandonnez pas, Seigneur, père et maître absolu de ma vie, afin que je ne tombe point en face de mes ennemis, et que mes ennemis ne se raillent pas de moi.

vers. Saisissez vos armes et votre bouclier, et levez-vous pour ma défense, de peur que mes ennemis ne se réjouissent.

OREMUS. Sauvez, Seigneur, votre serviteur qui espère en vous. Envoyez-lui, Seigneur, le secours du Saint-Esprit; et, de votre montagne de Sion, protégez-le : soyez-lui, Seigneur, une forteresse contre ses ennemis. Seigneur, écoutez ma prière et que ma voix vienne jusqu’à vous.

PRIÈRE. Seigneur, qui avez daigné, par la main de votre serviteur, rassembler en votre nom vos petites servantes, nous vous prions de le protéger dans toutes les adversités et de nous le rendre sain et sauf. Par notre Seigneur, etc.

Si le Seigneur me livre aux mains de mes ennemis, et que ceux-ci, triomphans, me donnent la mort, ou bien si, par quelque accident, loin de vous je m’achemine vcrs le terme commun à tous les hommes, faites, je vous en conjure, transporter dans votre cimetière mon corps inbumé ailleurs ou gisant abandonné, afin que mes filles, que dis-je, mes sœurs en Jésus-Christ, ayant sans cesse mon tombeau sous les yeux, soient invitées à répandre pour moi plus de prières devant Dieu; car, pour une âme contrite et désolée de ses péchés, je ne pense pas qu’il y ait un séjour plus sûr et plus salutaire que celui qui est consacré au vrai Paraclet, c’est à dire au Consolateur, et qui s’honore de porter ce nom. En ou-

tre, je crois qu'aucun lieu de sépulture chrétienne, parmi les fidèles , n’est plus convenable que l'asile des femmes vouées au Seigneur. Ce sont des femmes qui, attentives à la sépulture de Jésus-Christ, l'embaumèrent de parfums précieux et la gardèrent , vigilantes autour du sépulcre et déplorant avec larmes la mort de l'époux, comme il est écrit : « Les femmes, » assises près du tombeau, se lamentaient en pleurant le Sei- » gneur. » Aussi furent-elles les premières consolées, en apprenant sa résurrection, par l'apparition et les paroles d'un ange, et ensuite elles méritèrent de goûter les joies de cette résurrection, lorsqu'il leur apparut deux fois lui-même , et de le toucher de leurs mains.

Eufin , ce que je vous demande par dessus toute chose, c'est que, vous qui vous montrez inquiète maintenant des dangers de mon corps, vous soyez désormais plus préoccupée du salut de mon âme. Vous prouverez, après ma mort, combien vous m'avez aimé pendant ma vie, en m'accordant le secours spécial de vos prières.

Vivez en paix et en santé, vous et vos sœurs; vivez, mais en Jésus-Christ, et, je vous prie, souvenez-vous de moi.

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