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On ne sait pas assez que si Abélard fut le premier poête français de son temps, Héloïse en fut le meilleur poëte latin : c'est le témoignage de plusieurs auteurs contemporains, entre autres, de Hugues Métel , de Toul, cité par don Mabillon dans son édition des OEuvres de saint Bernard. Madame de Vanno, qui a rédigé l’article Héloïse dans la Biographie universelle, dit avec raison : «C'est un personnage du x11° siècle que
* Siqua mulier, propter divinum cultum, ut æstimat, crines, altondet, quos ei Deus ad subjectionis memoriam tribuit …, anathema sit,
* Acriter verberibus cocrceatur.
? Note sur l'épiire 278.
» nous connaissons le plus, mais non le mieux. » Et l’on coit regretter que madame de Vannoz ne se soit pas elle-même attachée à le faire mieux connaître.
Mais les monumens ont la plupart disparu. Il ne reste aucune des nombreuses chansons d’Abélard qui furent si célèbres, si répandues dans Paris et dans toute la France ; qui ne purent devoir leur popularité qu’à la langue nationale encore informe, mais vulgaire, dans laquelle le poète les écrivit. ]1 ne reste rien des poésies d'Héloïse, rien des premières lettres des deux amans. Les moines-copistes ont pieusement négligé de les recueillir. Elles ont péri : et les témoignages d'Héloise, d’Abélard et de quelques auteurs contemporains en conservent seuls la tradition.
Depuis plus de vingt ans Abélard n'était plus, lorsqu'Iléloise mourut, le 17 mai 1164, âgée de soixante-trois ans. Elle est inscrite dans un vieux calendrier français du Paraclet, en ces termes : HÉLOÏSSE, mére ct première abbesse de céans, de doctrine et de religion très resplendissante.t
On peut remarquer qu'Abélard et Héloïse atteignirent le nême terme dans le cours de leur vie; car on lit encore dan: le calendrier du Paraclet : Maistre Pierre ABÉLARD, fondateur de ce lieu, et instituteur de sainte religion, trespassa le 21 avri!, aagé de LxuE ans. Il avait donc au moins vingt ans de plus qu'Héloise.
On trouve, dans de vicilles chroniques, qu'tléloïse, sentant
+ Héloïse est dite tantôt fille, tantôt nièce du chanoine Fulber! : quelques auteurs lui donnent pour père un aulre chanoine de Laris, nommé Jean ; d’autres disent qu’elle tenait, par le sang ou par les alliances, à la maison de Montmorency. Ces diverses opinions ont été émises, mais les deux dernières sont sans autorité historique, tandis qu’Héloïse est dite nière de Fulbert par Abélard, dans le récit qu’il a fait de ses calamités (Historia calamilatum), et par l’ancien calendrier du Paraclet qui, rapportant la mort de Fulbert, le dit oncle d'Héloise { Heloïssæ avunculum).
sa fin approcher, ordonna que son corps fût enseveli avec celui de son époux ; que le cercueil d’Abélard fût ouvert, et que le mort, élevant les bras, reçût la morte, l’embrassa et la serra sur Son sein.
«Ce prodige, » dit un ex-abbé de la Trappe, don Gervaise, dans sa Vie d’Abélard ,? «ne paraîtra pas digne de la croyance » des esprits forts ; cependant il n'est pas sans exemple. Saint » Grégoire de Tours en rapporte un semblable : ® il dit qu’un » sénateur de Dijon, nommé Hilaire, après avoir vécu dans » une parfaite union avec son épouse, leva ses mains pour » l’embrasser, lorsque , quelques années après, on la mettait » dans le même tombeau. Semblable chose arriva du temps » de Tertullien : il en rapporte l’histoire fort au long dans son » Livre de l'Ame. »
Don Gervaise aurait dû commencer par établir l’authenticité des preuves qu'il allait donner ; car, où faudrait-il chercher la vérité, si l’on adoptait la méthode de ne prouver le prodige ou l'erreur que par d’autres erreurs ou par d’autres prodiges ?
Mais don Gervaise n’a garde de révoquer en doute ce merveilleux embrassement. «Abélard, dit-il, laissa à toute la » postérité un exemple inimitable de la fidélité de l'amour » conjugal jusqu'après sa vie, et fit connaître que le parfait » amour est plus fort que la mort, puisque dans leurs per- » sonnes il ne fut pas éteint par la mort même. Subsistant » dans le tombeau, il doit donc continuer dans le ciel d’une » manière infiniment plus noble et plus élevée. »
I est encore parlé de l'espèce de résurrection d’Abélard dans l’épitaphe qui fut mise sur le tombeau d’Héloïse. On y compare son époux au phénix qui renaît de ses cendres.”
‘In ægriludine posita præcepit ut, mortua, intra mariti tumulum poneretur : et sic eadem defuncta, ad tumulum apertum deportatà, marilus ejus qui, multis diebus ante eam, defunctus fuerat , elevatis bracchiis eam recepit, et ita eam amplexatus bracchia sua strinæit. {Cnrox., Turon., Quercct. in not., ad epist. Abelardi, pag. 1195.)
? Tome II, page 395.
* De gloria confessorum , c. 12.
* Ai Abe'arde redivive, tibiipsi tuisque cincribus Phenix,
ABÉLARD ET HÉLOISF. 403
On lit, dans la Gaule chrétienne , qu'en l'année 4497, Catherine de Courcelle, dix-septième abbesse du Paraclet, fit transporter, du cloître de ce monastère dans l’église, le tombeau des deux amans. Elle voulut qu’on ne séparât point leurs cendres; et, comme le dit l'historien trappiste, «personne » n’a osé séparer ce que la nature et la grâce avaient joint » par des liens si merveilleux. » En 1630, Marie de La Rochefoucauld, vingt-troisième abbesse du Paraclet, fit transférer ce - tombeau de la nef dans le chœur.
Alors, après plus de cinq cents ans, les os des deux époux furent trouvés entiers, distingués, déposés dans les deux côtés d'un même cercueil, séparés par une lame de plomb ; rapprochés l’un de l’autre, et c’est dans cet état qu'ils ont été trouvés dans les premiers temps de la révolution française. Belleforest s’est donc trompé lorsqu'il assure, dans sa Chronique de France, que les restes d’Abélard avaient été déterrés, brûlés et les cendres jetées au vent. Don Gervaise loue la piété qui a respecté le tombeau des deux époux. « Il semble, dit-il, » que Dieu eût gravé fortement dans le cœur de ces illustres » abbesses ces paroles de son Évangile : Que les hommes ne » soient pas st hardis que de séparer ce que Dieu a uni? »
Une autre épitaphe d'Héloise en quatre mauvais vers latins, ° qui paraît avoir été composée dans le treizième ou quatorzième siècle, est un monument de la basse latinité. Don Gervaise a prétendu la traduire en neuf lignes rimées, qui sont encore inférieures à l'original. *-
* Gallia Christ, tome IV, page 708.
* Quod Deus conjunxit homo non separet. (S. MATTI., C. xIX, # 6.)
: IToc tumulo abbatissa jacet prudens Heloissa.
Paraclitum statuit, cum Paraclito requiescit. Gaudia sanctorum sua sunt super alta polorum : Nos m:ritis precibusque suis exaltet ab imis.
: Cy-gît cette savante abbesse, Héloïse est son nom:
De ce lieu d’oraison La fondatrice et la maîtresse, cte.
104 ABËLARD ET HÉLOISF.
Les religieuses du Paraclet honcrèrent dignement, pendant plusieurs siècles, la mémoire de leur savante fondatrice, en célébrant, tous les ans, le jour de la Pentecôte, l'office divin dans Îa langue grecque dont Héloïse avait donné le goût à ses compagnes qui en transmirent l’enseignement. ! Or, dans aucun des nombreux monastères d'hommes, qui couvraient alors la France, si ce n’est à Saint-Denis, cet exemple n'eût pu être imité.
J'ai fait connaître tout ce qui nous reste d'Héloïise, c’est à dire trois longues lettres à Abélard, deux lettres à Pierre-le- Vénérable, les quarante-deux problèmes théologico-philosophiques, et les constitutions du Paraclet. Les deux premières lettres à Abélard offrent le tableau le plus énergique de ce que l'amour peut avoir d’empire et d’égarement dans la solitude ; la troisième lettre est un savant traité sur la vie monastique. Les poésies latines d'Héloïse ne sont pas venues jusqu’à nous.
Il ne reste rien des nombreuses poésies érotiques qu’Abélard écrivit en vers français, et qui étaient chantées en diverses contrées, comme lui-même nous l’apprend dans la relation de sa vie, et comme Héloïse le rappelle dans ses lettres.
Les journaux (juillet 1858} ont annoncé qu'on venait de découvrir, dans la bibliothèque du Vatican, un manuscrit d’Abélard contenant plusieurs chansons de sa composition, et notées suivant la musique de son époque; qu'un savant s’occupait de les accommoder au styke moderne {c’est-à-dire de les défigurer }, et qu'un Allemand, résidant à Rome, se chargeait de les publier. ? Mais ou la découverte est fausse, ou jusqu’à ce jour elle est restée sans résultat connu.
Quelques auteurs ont voulu attribuer à Abélard le fameux Roman de la Rose, et ils ont prétendu qu'il avait peint Héloïse dans le personnage allégorique de Beauté. Bussi-Rabutin avait
‘ Aubert Le Mire, de Scripturibus ecclesiasticis, page 165. * Courrier Français du 20 juillet 1838.
adopté cette opinion ; il fait ridiculement écrire par Héloise à Abélard : « Personne ne badine comme vous; il n'y a que » vous qui sachiez louer. Cette jolie rose en sera une preuve » et un modèle dans la postérité. »
Bayle a cru inutile de combattre cette opinion. Mais l'abbe Tricaud prétend qu'elle était généralement reçue dans le xvie siècle : il la défend et l'appuie dans ses Essais de Littéralure (publiés en 1705), et il soutient que les témoignages du président Fauchet et de La Croix du Maine doivent prévaloir contre le sentiment de Bayle. Et, en effet, ces témoignages pourraient être d'un grand poids, comme plus rapprochés des temps d’Abélard. Mais l'abbé Tricaud a oublié d'indiquer en quel endroit de leurs ouvrages La Croix du Maine et Fauchet ont donné le Roman de la Rose à Abélard ; et il faut conveni: que jusqu'à présent on n’a pu le découvrir.
On ne doute plus aujourd’hui que le fameux Roman de la Rose ne soit de Guillaume, dit de Lorris, parce qu'il était ne dans un bourg du Gatinois portant ce nom. On sait que le sujet de ce poème est un jeune homme qui, dans un beau jour du printemps, s'endort et rêve qu'il voit, dans un jardin délicieux, une rose fraische et vermeille, nouvellement éclose, et qu'il veut cueillir, mais que mille obstacles s'opposent à son désir ; que ces obstacles naissent et se multiplient dans un long dédale d’allégories; que le jeune homme surmonte les obstacles et que la fleur vermeille est enfin en son pouvoir :
Alors fut jour, et il s’éveille.
Guillaume de Lorris, mort en 1260 (118 ans après Abélard), ve composa que les 4,150 premiers vers de ce poème. Jéhan, dit de Meung, parce qu'il naquit dans la petite ville de Mcun sur la Loire, et dit aussi Clopinel, parce qu'il était boiteux, entreprit, vers la fin du xtrre siècle, ou dans les premiers temps du x1ve, de continuer le songe allégorique et galant de Guilliume de Lorris. La Croix du Maine fait de Clopinel un docteur en théologie de Paris, tandis que du Vesiier et le président Fauchet en font un jurisconsulte. Quoi qu'il en soit, le
poëte , docteur ou avocat, mit, avec plus d'esprit, moins d'imagination et moins de décence dans la continuation de l’œu-
vre de Lorris. Il attaqua surtout les femmes avec un cynique travers :
Prudes femmes, par sainct Denys, Autant en est que des phénix.
Et ce ne sont pas là les vers les plus licencieux et les plus insolens, dont une vieille tradition veut qu'il ait reçu, de la main même de plusieurs dames, irritées de son irrévérence, un insigne et honteux châtiment.
On ne lit plus guère, de nos jours, ce Roman de la Rose qui, pendant plus de trois siècles, eut une grande vogue; on sait que les prédicateurs l’anathématisaient en chaire; que le célèbre chancelier de l'Église de Paris, Gerson, écrivit en latin un traité pour démontrer les dangers de la lecture de ce livre qui fit les délices de la cour de Philippe-le-Bel; qu'un chanoine de Valenciennes, Jehan Moulinet, le translata de rime en prose (1480) ; et que, tandis qu’il charmait aussi la cour de Francois I°r, Clément Marot voulutle rendre plus lisible, en substituant aux mots qui avaient vieilli des mots qui étaient modernes de son temps, mais dont la plupart ont vieilli à leur tour.
ll ne reste guère du Roman de la Rose que sa vieille réputation, que le souvenir de l'étrange folie des alchimistes qui voyaient, dans ce poème, l'enveloppe mystérieuse et allégorique du grand œuvre qu'ils allaient cherchant, et que ce vers, devenu proverbe :
Car l’habit ne fait pas le moine.
On fait peu de cas des anciennes et modernes éditions de cet ouvrage. Mais les amateurs de manuscrits, ornés de miniatures en or et en couleur, recherchent ceux du Roman de la Rose , auquel on peut appliquer ce qui s’y trouve dit par Lorris de toutes choses de ce monde :
Lc temps s’en va et rien nc dure, Ne fer, ne chose tant soit dure,
Car il gaste tout et transmue ;
C’est celluy qui les choses mue,
Qui tout fait croistre et tout nourist, Et qui tout use et tout pourist.
La grande renommée des chansons françaises d’Abélard put seule lui faire attribuer, dans les âges suivans, un poème, dont le style était cependant beaucoup moins imparfait que ne pouvait l'être le langage français encore en sa première enfance dans le milieu du xrre siècle.
J'ai cité les deux seuls vers latins qu’on sache être positivement d'Abélard. Il paraît avoir composé une prose latine de la Vierge qu'on a placée à la fin de ses œuvres; elle contient quatorze strophes, chacune de cinq petits vers qui riment entre eux : mais on y trouve plus de piété que de verve poétique.
Ce qui reste des œuvres d'Abélard et d'Héloïse n’a été imprimé qu’une seule fois, il y a plus de deux siècles, en 1616, par les soins de François d'Amboise, conseiller d'État, et de l'historiographe André Duchesne, qui a été appelé le père de l'Histoire de France. Ce recueil, devenu rare, ne se trouve même pas dans toutes nos bibliothèques publiques. C'est là que nous avons cherché les faits comme à leur source première, et l'on a pu voir que cette source semblait avoir cté ignorée par la plupart des biographes.
Les écrits d'Abélard contenus dans ce volume, et dont je n'ai pas encore parlé, sont :
4° Histoire de l’Origine de la Vie monastique, composée sur la demande d’Héloïse, et qui lui fut adressée.
20 Constitution pour le Paraclet : c’est la première règle qui ait été faite pour des communautés de femmes.
3 Plusieurs savantes lettres écrites aux religieuses du Paraclet, sur l'amour de l'étude ct sur divers points de doctrine ou de morale religieuse. Abélard exhorte les compagnes d'Héloise à suivre son cxemple dans la culture des langues hébraïque et grecque.
4 Exposition de l'Oraison dominicale.
5° Exposition du Symbole des Apôtres.
Go Exposilion du Symbole d’Athanase.
3° Théologie, divisée en trois livres.
8° Traité contre les hérésies. Or, Abélard avait été condamné trois fois comme hérétique dans les conciles de Soissons, de Sens, et à Rome par le pape Innacent IF.
9° Commentaire sur l’épitre de saint Paul aux Romaine, divisé en cinq livres.
40° Enfin, trente-deux sermons, dont cinq sur la Pentecôte ct un sur la chaste Suzanne, prononcés dans l'église du Paraclet.
Le livre des Sentences, qui a rendu fameux le nom de Pierre Lombard, évêque de Paris et disciple d’Abélard, est attribué au maître par saint Bernard : mais, dans sa profession de foi, Abélard déclare qu’il n’a jamais écrit de livre de Sentences.
On peut comprendre, parmi les ouvrages perdus d’Abélard, ceux qu'il dit avoir écrits sur la grammaire et sur la logique ; et le livre de la Trinilé qu’il brûla lui-même au concile ce Soissons.
On lit, dans le Voyage littéraire de deux religieux bénédictins (dom MaARTENNE et dom DURAND, Paris, 1747, in-4, 4e partie, p. 245), qu'étant dans la bibliothèque de Tamied (en Savoie) ils y trouvèrent des manuscrits, « parmi lesquels » il y a un ouvrage de Pierre Abailard, qui a pour titre : Petri » ABÆLARDI de universalibus el singularibus ad OLIVARIUN, » filium suum, Tractalus. » Mais les deux savans bénédictins n’en disent pas davantage sur ce manuscrit et sur cet OLIYA- RIUS, fils d’Abélard. Dans le même ouvrage (p.94) les deux bénédictins se contentent aussi de rapporter que, visitant la bibliothèque de l'Oratoire, à Troyes, on leur a montré, parmi les manuscrits, « qui sont fort beaux et en grand nombre, un » pastoral de saint Grégoire, écrit il y a plus de milke ans... » les lettres de Pierre Abailard, les lettres du pape Clé- » ment IV, etc. »
Le Moniteur du 98 juillet 4856 contient l'article suivant : « On vient de découvrir, à Sens, des cahiers gothiques en p:tr- » chemin, où sont traitées quelques unes de ces questions
» théologiques pour lesquelles on se faisait brûler au xtr° siè- » cle. On croit qu'ils ont appartenu à Abélard ou à Guillaume » de Champeaux. » |
Un rapport fait au roi par le ministre de l'instruction publique (M. Guizot), et inséré dans le Moniteur du 28 novembre 1854, vint apprendre au monde savant que le manuscrit du fameux ouvrage d’Abélard, intitulé Sic ET NoN (Oui et Non), et qui motiva sa condamnation au concile de Sens, l'an 1140, venait d'être découvert dans la bibliothèque de Tours, par M. Renard, proviseur du collége royal de cette ville, et qu’il serait publié sous la surveillance de M. Cousin. On apprit aussi que le manuscrit de Tours coutenait d’autres ouvrages du même auteur { Moniteur du 10 décembre 1854), et le Courrier français du 50 décembre rapporte que le ministre de l’instruction publique, ayant demandé par une lettre, au maire de Tours, que le manuscrit lui fût expédié, courrier par courrier, pour être remis à M. Cousin, le conseil municipal avait décidé, à une majorité de vingt et une voix contre deux, que le fameux manuscrit ne sortirait pas de la bibliothèque. Mais on avait découvert un autre manuscrit du Sic et Non, et, en 1856 (juillet}, parut un grand volume sous ce titre : OEurvres inédites d'ABÉLARD, précédées d'une introduclion aux ouvrages inédits d'Abélard, par M. Victor Cousin. Paris, imprimerie royale, in-4° de près de 900 pages.
Ces OEuvres inédites d'Abélard sont intitulées : " 40 Sic ET No.
20 Gloses sur l'introduction de PORPRYRE.
5 Catégories el interprétation d'ARISTOTE.
4 Sur les Topiques de BOECE.
9° La Dialectique.
Go Un fragment précieux sur les espèces et sur les genres.
Ces écrits sont précédés d'une savante introduction (qui a plus de 200 pages) par M. Cousin, et suivie d’un appendice où l’illustre éditeur analyse un certain nombre de manuscrits inédits des contemporains et des devanciers d'Abélard, entre autres : Raban Maur, Gerbert, Guillaume de Champeaux,
Bernard de Chartres, Honoré d'Autun, et Guillaume de Conches.
« Abélard, » dit M. le baron d'Eckstein dans l'Encyclopédie des Gens du monde, «s'élevait au dessus de son siècle par sa » manière vraiment libérale de concevoir la liberté chrétienne » et l'indépendance de ses opinions. Sur ce point il surpas- » sait saint Bernard... Dans la défense de Platon ct de son » orthodoxie chrétienne, il considère ce philosophe comme » le père de la vie monastique et de l’ascétisme, et fait remar- » quer une grande ressemblance entre la république de Platon » et celle des moines... I] n’y a certainement pas un de ses » ouvrages qui ne soit riche en idées rendues avec éclat et » bonheur, et surtont qui ne soit important pour l’apprécia- » tion de l’histoire philosophique, morale et littéraire des xr° » et x siècles. » Et M. d’Eckstein exprime les vœux que le gouvernement fasse faire une édition complète de toutes les œuvres d’'Abélard.
7” La famille d’Abélard n'est pas encore bien connue. J'ai trouvé des renseignemens certains, où on les a peu cherchés, dans le Calendrier ou Nécrologe du Paraclet.
C'était dans le xrre siècle un usage déjà ancien, et qui s'est conservé, en France, dans un grand nombre de monastères jusqu’à leur suppression, d’avoir des Nécrologes où était marqué le jour du décès, non seulement des religieux des deux sexes qui avaient été revêtus de quelque dignité claustrale, ou qui avaient obtenu, soit par leur sainte vie, soit par leurs t2lens, quelque renommée, mais aussi les noms de divers personnages contemporains, protecteurs, amis ou bienfaiteurs des monastères, et dont les moines voulaient garder le souvenir.
C’est ainsi que, dans le Nécrologe de Port-Royal, imprimé en deux gros volumes in-#, on trouve des notices, non seulement sur les abbesses et sur les confesseurs de cette fameuse abbaye, dont la fondation remonte au commencement du xm° siècle (1204), mais aussi sur le roi Charles IV, dit le Bel,
sur le conte de Montfort, sur le grand Arnauld, sur Boileau, Racine, Nicole, Pascal, sur la princesse de Conti, sur la duchesse de Longueville, et sur un grand nombre de personnes plus ou moins célébres dans le xvrr siècle.
Les Nécrologes, surtout ceux des anciens temps, sant utiles pour l'éclaircissement de plusieurs points historiques. C’est ainsi que le calendrier nécrologique du Paraclet nous fait connaître la mére, le frère, la sœur et l'enfant d'Abélard et d'Héloise ; on y lit:
«Le 2 des nones de septembre, est mort Raoul, frère de » notre maître Pierre.»
«Le 11 des nones de dècembre, est morte Denise, sœur » de notre maître Pierre. ? »
«Le 14 des calendes de novembre, mourut. Lucie, mère de » notre maître Pierre. ° »
« Le 4 des calendes de novembre, mourut Pierre Astralabe, » fils de notre maître Pierre. * »
Deux nièces d'Abélard, Agnès et Agathe, sont inscrites dans le même Calendrier comme étant mortes religieuses du Paraclet ; et l’une d'elles, Agnès, était prieure sous Héloïse.
Héloïse paraît avoir rédigé elle-même, pendant sa vie, le Nécrologe du Paraclet. Mais, comme c’est encore l'usage pour les Calendriers et les Martyrologes, ce sont les jours mortuaires, et non les années, qui sont fidèlement enregistrés.
Astrolabe ou Astralabe (car Abélard lui donne le premier nom et Héloïse le second ), cet enfant d’un amour malheureux, que ne put légitimer un hymen plus malheureux encore, embrassa l’état ecclésiastique, à l'exemple de son père, auquel il survécut, comme on le voit par la correspondance d'Héloise avec le vénérable abbé de Cluny : « Souvenez-vous, lui écrivait- » elle, souvenez-vous, pour l'amour de notre Dieu, de votre
‘ Radulphus, magistri nostri Petri germanus.
* Dionysia, magistri nostri Petri germana.
? Lucia ,mater magistri nostri Petri.
“Obiit Petrus Astralabius, magistrinestri Pelri flius.
» Astralabe , ! et obtenez-lui quelque prébende, ? ou de l'é- » vêque de Paris, ou dans un autre diocèse. » Et Pierre de Cluny répondait à l’abbesse du Paraclet : « Dès que je pourrai » saisir l’occasion, je m’emploierai volontiers* pour procurer » un bénéfice, * dans quelque grande église, à votre Astralabe, ‘ » qui, par mon attachement pour vous, est aussi le mien. »
On ignore en quelle année mourut le fils d’Abélard et d'Héloise, et voilà tout ce qu’on sait de sa vie. On trouve quelques vers adressés par Abélard à son fils Astralabe dans la 3° édition des Fragmens philosophiques de M. Victor Cousin. (Paris, 1838, deux vol. in-8°.)
L'histoire d’une seule famille fait voir quel était l'esprit du xtIe siècle, dans quel honneur s’y trouvait le monachisme, et de combien de fortunes séculières il allait s'enrichissant.
Le père d'Abélard, BÉRENGER, seigneur du Palais, se laisse persuader d'abandonner sa femme et ses enfans, de se retirer dans un cloître de Bretagne, et de mourir moine.
LuCIE, mère d’Abélard, prend aussi le voile du vivant de son mari, et meurt, comme lui, dans un monastère.
ABÉLARD, qu'on croit avoir été d’abord chanoine de Notre- Dame de Paris, comme l’était Fulbert, se fait moine bénédictin à Saint-Denis, fonde le monastère du Paraclet, et, devenu abbé de Saint-Gildas de Rhuys, en Bretagne, meurt dans un monastère de l’ordre de Cluny en Bourgogne.
HÉLOIsE, sa femme, d'abord prieure d'Argenteuil, meurt première abbesse du Paraclet, en Champagne.
Deux nièces d’Abélard, AGNÈS et AGATHE, prennent le voile dans cette abbaye.
‘ Astralabii vestri.
* Aliguam præbendam.
* Libens laborabo.
# Præbendam.
* Astralabio vestro.
* Vestrique causa nostro.
ABÉLARB ET IIÉLOISE. 413
Enfin son fils ASTRALABE, S'il ne trouva pas de prébende, acheva probablement sa vie dans un monastère.
On ignore d’ailleurs comment terminèrent leurs jours RAOUL et DENISE, frère et sœur d'Abélard.
Dans ce siècle, un roi de France, Philippe Ie", était vivement sollicité par Hugues, abbé de Cluny, de venir dans son cloître, se faire bénédictin pour assurer son salut.
Alors des reines mouraient abbesses, des princes légitimes se faisaient bernardins.
C'est ainsi qu'Adélaide, veuve de Louis-le-Gros, et Henri, son troisième fils, devinrent l’une, abbesse fondatrice de Montmartre, l’autre, moine de Clairvaux.
Peut-on s'étonner que, d’après l'esprit de ce temps, objet encore de quelques regrets, les richesses se soient accumulées dans les monastères! On voit, dans l’Almanach royal de 1789, qu'il y avait alors en France mille abbayes commendataires, dont deux cent cinquante de filles. Le nombre des prieurés était beaucoup plus considérable. Le savant abbé d'Expilly, dans son grand Dictionnaire géographique des Gaules, qui n’a pas été terminé, et qui forme néanmoins six gros volumes in-folio, comptait en France seize maisons chefs d'ordres, ayant un million cent dix mille francs de rente. Il portait le revenu annuel de tous les monastères, y compris les commanderies et les prieurés de Malte, à quatre-vingt-neuf millions quatre-vingt-dix-sept mille soixante-seize francs; et le nombre des moines, y compris les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, à deux cent quarante-deux mille sept cent soixante-cinq, dont trois mille jésuites, et vingt et un mille capucins, récollets et picpus, trois espèces du même genre.
Il y avait des abbayes qui rapportaient quarante, soixante, quatre-vingts, et cent mille francs de revenu. Ces saintes sinécures étaient, depuis long-temps, données, non à des moines, car tout avait dégénéré, mais à des ecclésiastiques séculiers. L'abbé de Voisenon , qui fit La Coquette fixée ; l'abbé de Radonvilliers, auteur d'une comédie intitulée les Talens inutiles ; l'abbé de Bernis, poète érotique, et bon nombre d’autres
abbés mondains, avaient des abbayes, comme les chansonniers du gouvernement ont depuis obtenu des croix et des pensions.
Ces bénéfices, sans aucune charge de résidence, pouvaient être cumulés. Les cardinaux de Rohan et de Loménie cumulaient donc des abbayes qui rapportaient, à chacun d'eux, plus de deux cent mille francs par an; et leur vic n'était pas plus exemplaire. Le cardinal de Bernis avait, parmi ses abbayes, celle de Saint-Médard , où le concile de Soissons avait fait enfermer Abélard.
C'est ainsi que les moines, qui cependant restaient trop riches encore, avaient vu, depuis long-temps, passer la plus forte partie de leurs biens dans le clergé séculier.
I suffisait d’un nom connu dans l’ancienne noblesse pour avoir un abbaye de filles. Le droit d’aînesse et de substitution aurait trop pesé sur les grandes familles, si on n'avait, pour établir les cadets, dépouillé les monastères de leurs anciens droits et de la pleine jouissance de leurs biens.
On voyait de grandes dames porter la croix pectorale et marcher processionnellement la crosse à la main. Il y avait des chapitres de chanoïinesses nobles, et l’on trouvait, dans les salons, des chanoïinesses en falbalas, dont la croix faisait un singulier contraste avec leur costume mondain. On rencontre encore, dans le monde, de jeunes et vieilles chanoinesses portant les croix de quelques chapitres d'Allemagne. Ce sont des hochets qui font donner, par courtoisie, aux filles, le titre de dame, et aussi celui de comtesse.
L'abbesse de Fontevrault avait un revenu de cent mille francs. L’abbesse du Paraclet, qui était, en 1789, une dame de La Rochefoucault, n’en avait que vingt mille. Quant à l'abbaye de Saint-Gildas, elle n’était évaluée qu'à six mille francs de revenu dans les almanachs royaux.
Tout cela a disparu, et l’on a crié contre les philosophes.
Le Paraclet, acquis par l'artiste dramatique Monvel , a été aussi la propriété de M. le général Pajol. Les cellules, les dortoirs , le réfectoire , ont été métamorphosés en une manufacture de taillanderie ; et où la faux du temps a passé, où la
bèche des tombeaux se repose, on a fait depuis des bèches, des faux et d’autres instrumens aratoires. Les ouvriers de la manufacture ont été logés sur l'emplacement où s’élevaient les cellules d’Héloïse et de ses compagnes. Le jardin, ou l'enclos que traversait la rivière de l’Arduzon, a cessé de retentir de cantiques pieux et d’être l'Élysée des vierges du Seigneur. On n'y a vu que des hommes de forge et d'atelier; on n’a entendu que des chansons profanes : ainsi tout passe et change dans le monde!
Les ruines des anciennes abbayes, que les fureurs révolutionnaires ont multipliées sur le sol de la France, et dont il eût été si facile de faire, partout, des hospices, ou des atcliers, ou des manufactures, sont restées poétiques dans leurs débris : elles ont inspiré à Delille ces vers mélancoliques et touchans :
...... C'estlà, qu’amante du désert,
La méditation avec plaisir se perd
Sous ces portiques saints, où des vierges austères Jadis, comme ces feux, ces lampes solitaires,
Dont les mornes clartés veillent dans le saint lieu, Pales, veillaient, brûlaient, se consumaient pour Dicu. Le saint recucillement, la paisible innocence, Semble encor de ces licux habiter le silence.
La mousse de ces murs, ce dôme, cette tour,
Les arcs de ce long cloître impénétrable au jour ;
Les degrés de l’autel, usés par la prière,
Ces noirs vitraux, ce sombre et profond sanctuaire... Tout parle , tout émeut dans ce séjour sacré.
Là , dans la solitude, en rêvant égaré,
Quelquefois vous croirez, au déclin d’un jour sombre D’unce Héloïse en pleurs entendre gémir l'ombre.
Les tombes célèbres ont aussi leurs révolutions.
Abélard et Héloïse ont été troublés et agités dans la mort, comme ils l'avaient été dans la vie. Le tableau de ces révolutions funèbres pourra ne pas paraître sans intérêt.
Les religieux du prieuré de Saint-Marcel, jaloux de conserver les cendres de l'homme le plus célèbre du xu° siècle, renfermèrent son corps dans un tombeau de pierre gypseuse, monument d'un s{yle fort simple et d’un travail grossier !, et qui, d’abord placé dans la chapelle de l’infirmerie, fut ensuite transporté dans l’église du monastère. M. Boisset, médecin de Châlons-sur-Saône, dit, dans une lettre écrite à Alex. Lenoir, en s'appuyant du témoignage de deux auteurs estimés el véridiques, que Picrree-Vénérable, cédant aux instantes prières d'Héloise, se rendit, dans les premiers jours de novembre 1142, au prieuré de Saint-Marcel, sous prétexte d’y faire une visite, en sa qualité d'abbé directeur; que, pour éviter l'opposition des moines et la résistance qu’il prévoyait, il profita du silence de la nuit et du sommeil de ses frères, pour enlever le corps d'Abélard, et qu'il partit rapidement avec ce dépôt pour se rendre au Paraclet, où il arriva le 16 du même mois : c’est ce qui explique pourquoi le vénérable abbé écrivait à Héloïse, et répétait dans la sentence d’absolution d’Abélard, qu'il avait enlevé furtivement (furtim) le corps du fondateur du Paraclet. M. Boisset ajoute que, lors de la suppression des couvens, le monument sépulcral d'Abélard était passé dans une ferme de campagne, où il était destiné à un usage domestique (à servir d’auge peut-être}, lorsqu'il en fit l'acquisition, et en décora un jardin qu'il avait dans la commune même de Saint-Marcel. Depuis, il en fit don au Musée des monumens français. ?
* ALEX. LENOIR, Notice historique sur les sépultures d’Iléloise et d’Abélard , 1815, in-8°.
* Le corps d’Abélard n’était resté que six à sept mois dans son premier sépulcre. M. Boisset dit, d’après ses deux auteurs estimés et véridiques , qu’il ne nomme pas, qu’une maladie cutanée causa la mort d’Abélard : « Une maladie éruptive couvrit presque tout son » COrPS ; il ne pouvait être assis ou couché... Tous les remèdes furent *sans succès, et les médecins conseillèrent un air plus salubre. »Son digne et estimable .ami l’envoya alors à Saint-Marcel, près »Chàlons.. Les commencemens parurent favorables au malade ; »les ulcères se fermèrent d'eux-mêmes ct ne coulèrent plus. Le »Corps reprilsa première fraîcheur. Mais ce qui avait paru lui don-
Héloïse plaça les restes de son époux dans une chapelle qu’Abélard avait fait construire, dont une partie était dans le cloître, l'autre dans le chœur, et qu’on appelait le Petit Moustier. C’est là que, dans les heures silencieuses de la nuit, et lorsque le sommeil était entré dans les cellules de ses compagnes, Héloïse venait pleurer celui qu’elle avait tant aimé. Et, après vingt ans de deuil et de regrets, elle alla reposer avec lui dans le même tombeau.
En 1497, le cercueil des deux amans fut transféré du Petit Moustier dans la grande église de l'abbaye. Mais alors une piété sévère voulut séparer ce que la mort avait réuni. Les ossemens d’Abélard et ceux d'Héloïse furent mis dans deux tombes placées aux deux côtés du chœur. Cependant le temps avait mêlé les cendres des deux amans, et leurs os purent seuls être distingués.
En 1630, Marie de La Rochefoucauld, vingt-troisième abbesse du Paraclet ! fit transporter les deux tombes dans la chapelle de la Trinité.
En 1766, Marie de Roye de La Rochefoucauld, vingt-sixième abbesse, conçut le projet d’un monument qui ne fut érigé qu'après sa mort. On y voyait le groupe en picrre de la Trinité qu’Abélard avait fait sculpter lui-même dans le xn° siècle.
Enfin, en 1779, Charlotte de Roucy (La Rochefoucauld), dernière abbesse du Paraclet, fit graver, sur un marbre noir, une épitaphe qu'on croit avoir été rédigée par Marmontel, et qui prouve que les corps des deux amans avaient été réunis ‘de nouveau dans un seul monument. ?
ner Ja santé, fut pour lui la cause de la mort. La subtilité de l’air rayant répercuté l’éruption cutanée, la fixa sur les organes in- »lernes, etc. » °
* Le Paracletaeu, depuis Héloïse, vingt-six abbesses, ct, dans ce nombre , on reinarque des Coligny, des Turenne, des Rohan- Chabot; et, par une singularité raïc dans l’histoire monastique , les cin: dernières abbesses , depuis 1630 jusqu’en 1790, ont été cinq dainces de La Rochefoucauld.
: Hic sub codcm marmorc jaccnh
: En 1792, le Paraclet allait être vendu comme domaine national. Le 9 novembre, les autorités de Nogent procédérent solennellement à l'extraction des corps d'Héloïse et d’'Abélard, et leur translation dans l’église de cette ville fut faite processionnellement par le clergé et par les magistrats. Le curé, Dominique-Antoine Mesnard, prononça un discours funèbre; des vers furent lus; on apporta des couronnes, et les reliques des deux amans reposèrent dans le caveau de la chapelle de Saint-Léger. Un procès-verbal et une inscription, qui fut gravée sur cuivre, constatèrent qu'à cette cérémonie simple et touchante avaient assisté les administrations du district de Nogent, le maire et le procureur-syndic de la municipalité, les juges et le commissaire national près le tribunal civil, les juges de paix intrà et extrà muros, le curé, etc.
Sept ans s'étaient écoulés, lorsque Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, ordonna, dans les premiers temps du Consulat, le 27 ventôse an vin (16 février 1800), que les restes d’Abélard et d'Héloïse seraient portés dans le Musée des monumens français. Le créateur de cet établissement vraiment national, Alexandre Lenoir, se rendit à Nogent, et, le 23 avril, le sous-préfet et le maire lui remirent le cercueil où les deux corps étaient renfermés, mais séparés par une lame de plomb. Le procès-verbal constate que le cercueil ayant été ouvert à la sous-préfecture, le crâne d’Abélard ne fut pas trouvé entier, mais que la tête d'Héloise était complète. !
Hujus monasterii Conditor Petrus Abælardus, Et abbatissa Heloissa.
Olim studio, ingenio, amore, infaustis nuptiis, Etpœænitentia, Nunc æterna, quod speramus, felicitate Conjuncti.
Petrus Abælardus obiit xx prima aprilis, anno M. c. XLU. Heloïssa , xvis maii M. C. LXIII.
Curis Carolæ de Roucy, Paracleti abbatissæ. no M. DCC. LXXIX.
«* L’unc des parties contenait les restes d’Abélard , consistant
Delaunayÿe, auteur d’une vie d'Abélard, imprimée en 1795, rapporte qu'il avait examiné, avec soin, les os d’Abélard et d'Héloïise, et que de cette inspection il résultait que les deux corps avaient été « d’une grande stature et de belles proportions. »
Alexandre Lenoir dit avoir fait la méme remarque ; il ajoute : « La tête d'Héloise est d'une belle proportion ; son front, d’une forme coulante , bien arrondie et en harmonie avec les autres parties de la tête, exprime encvre la beaute parfaite. »
Delaunaye raconte que, tandis que les restes d'Héloise et d’Abélard étaient déposés dans l’église de Nogent, il a été offert plusieurs fois des sommes énormes, jusqu'à mille écus, pour avoir une seule dent d’Héloïse; et il ajoute : Je n'ai pas besoin de dire que c'étaient des Anglais qui ont fait de pareilles offres.
Le fondateur du Musée des Monumens français conservait dans son cabinet des fragmens de vertèbres et des dents d'Héloise et d’Abélard. Il voulut bien partager avec moi ces reliques, et me donna un écrit, signé de lui, qui constate leur authenticité.
Le cercueil en plomb des deux amans, deux épitaphes, et la pierre creusée de Saint-Marcel qui renferma, pendant quelques mois, le corps d’Abélard, voilà tout ce qui fut transporté à Paris. Les monumens du Paraclet ont été détruits. Ainsi la chapelle sépulcrale où Lenoir renferma les restes d’Abélard et d'Héloïse n’est point leur antique tombeau. Il dit lui-même, dans sa Description du Musée, ! qu'il l’a fait construire avec Les débris d’une chapelle de Saint-Denis; et dans sa Notice his- {orique, ? que cette chapelle a été eonstruile avec les débris du
*cn divers ossemens, parmi lesquels on distinguait particulière- *1nent des portions de fémur, de tibia, plus les côtes, les vertèbres, *et entre autres une grande portion du crâne ct dela mâchoire * inférieure ; l’autre partie renfermait également les restes d’Hé- *loïse, parmi lesquels on remarquait particulièrement une tête * complète , la mâchoire inférieure en deux parties, des ossemens » de cuisses, de jambes et de bras, comservés dans leur entier. »
* Sixième édition , an x (1801).
73815, in-8°.
cloître du Paraclet. ! I] n’y a de vrai dans ce monument que le tombeau de Saint-Marcel, resté long-temps orphelin , et dans lequel, dit Lenoir, j'ai déposé moi-même les ossemens des célèbres amans du xn° siècle. Les efligies couchées sur le tombeau n’ont point été sculptées à cette époque.
Il ne reste aucune image authentique des deux illustres personnages, qui furent, un moment, le flambeau des lettres et de la philosophie dans les longues ténèbres du moyen âge.
Tous les historiens de Paris, qui ont parlé de ses antiquités, citent deux médaillons d'Abélard et d'Héloise qu'on voit encore dans la petite cour d’une ancienne et chétive maison du cloître Notre-Dame. Une inscription fait connaître que c'était la demeure d'Héloise, la maison canoniale de Fulbert. * Mais tout annonce que ces deux médaillons, incrustés dans le mur, sont bicn postérieurs au temps où vécut Fulbert. Et, d’ailleurs, cet homme vindicatif eût-il voulu faire à sa victime l’insigne honneur de placer, chez lui, son image en regard de celle d'Héloïse ! D'ailleurs, encore , Alexandre Lenoir a reconnu que l'artiste avait donné à Héloïse un costume en usage dans le commencement du dix-seplième siècle ; et les moustaches du docteur Abélard, et le manteau à la romaine dont il est affublé, prouvent surabondamment que les deux médaillons sont l’ouvrage d'un sculpteur moderne et par trop ignorant.
N'ayant donc pu se procurer des types sûrs de ces personnages, Lenoir nous apprend qu'il fit mouler leur téle de mort ; et c'est d’après ces moules que le statuaire de Senne a fait les deux bustes d’Héloise et d’Abélard. La statue d'Héloise, qu'on voit couchée à côté d’Abélard , est, dit Lenoir, une figure de femme sculplée de ce temps-la, à laquelle j'ai fait mettre le masque d'Héloïse.
* I résulte de cette apparente contradiction que la chapelle monumentale a été construite avec des débris du Paraclet et des débris de Saint-Denis.
* Getle maison appartenait titulairement , eu 1789, à l'abbé de La l'age, chanoine de la métr opole, et pr édicateut assez renommé.
La description du monument , tel que cet ami zélé de la gloire nationale et des arts le fit construire, a été publiée par lui, et on la lit avec intérêt. |
En 1801, la chapelle monumentale fut placée dans les jardins du Musée, où les nationaux et les étrangers allaient la visiter avec empressement et non sans émotion. Mais dans cet Élysée même, Abélard et Héloïse n'ont pu trouver leur dernier repos. En 1815, la restauration donna au Mont-de-Piété le petit terrain qu'occupait la tombe, et il fallut la déplacer! Mais une révolution l'attendait encore.
La France était fière d’un Musée qui présentait, disposés siècle par siècle, une foule de monumens de son histoire. L’étranger nous enviait cet établissement, dont la pensée avait été grande, dont la création fut le seul moyen de préserver, d'une dispersion ou d’une destruction inévitable , les chefsd'œuvre des arts, des pierres et des marbres qui avaient leur éloquence et l'empreinte de tant de siècles! Mais on était pressé de rendre à Saint-Denis des tombeaux déserts ; mais des curés et des marguilliers faisaient des réclamations pour leurs églises. Un zèle exalté criait à la profanation , quelques vils intérêts d'artistes jaloux élevaient aussi une voix sacrilége , et la Restauration supprima le véritable Musée national de la France... Les Cosaques l'avaient respecté !
Alors le tombeau d’Abélard et d’Héloise fut transporté au cimetière du Père La Chaise, où on le voit sans cesse parsemé de couronnes d’immortelles, tribut touchant, payé encore, après tant de siècles , à la mémoire des deux amans, par l'amante sensible ou par l'amant malheureux.
VILLENAYE.
LETTRE