LETTRE D'HÉLOISE À ABÉLARD
SOMMAIRE
Dans cetle lettre, remplie de gémissemens et de douleur, Héloise déplore sa malheureuse condition, celle de ses religieuses et celle d’Abélard lui-même, en prenant pour texte de ses lamentations le passage de la lettre précédente, dans lequel Abélard se résigne à sortir de cetle vic. Elle se sert de sa plus tendre éloquence, et cetle affliction qui s’exprimne avec tant d’élégance , la rend encore plus aimable. Scs plaintes, plus douces que les chants du rossignol, arracheraient des larmes à des cœurs de fer, et les lecteurs les plus stoïiques sont forcés de compatir aux malheurs d'Héloïse et d’Abélard. Elle gémit sur la fatale mutilation qui a ravi en même temps à Abélard son rôle de père, son nom de mari ct l’ineffable bonheur de son épouse. Elle se plaint aussi de ses désirs brûülans et des voluptés délicieuses qu’elle a goûlées autrefois avec son Abélard, voluptés qu’elle a perducs depuis, et qu’elle ne retrouvera jamais. Ensuile clle rabaisse les apparences de sa piété et confesse que celle piété est plutôt simulée que sincère. Elle supplie donc Abélard de l’aider de prières, et elle repousse humblement ses louanges.
A son unique après Jésus-Christ, son unique en Jésus-Christ, a Abélard, Héloïse.
Je m'étonne, mon unique, que, malgré l'usage épistolaire, bien plus, contre l'ordre naturel des choses, vous ayez mis, cu tête de votre lettre, mon nom avant le vôtre : ! la femme
* Dans les lettres écriles en latin , la suscription , ou salutation, qu'on plaçait au commencement, répondait à l’adresse que l’on met aujourd’hui sur l’enveloppe et à la signature, accompagnée des formules affectueuses ou polies par lesquelles on finit les lettres,
avant l'homme , l'épouse avant le mari, la servante avant le seigneur, la religieuse avant le moine et le prêtre, la diaconesse avant l'abbé ! Il est juste et convenable que les supérieurs, en écrivant à leurs égaux, placent les noms de ceux-ci avant leurs propres nows; mais quand ils écrivent à des inférieurs , les noms dans la suscription doivent être rangés suivant l'ordre de la dignité.
Ce n'est pas sans étonnement que nous avons trouvé dans votre lettre un surcroît de désespoir, pour nous à qui elle aurait dû apporter des consolations : elle a fait couler les larmes qu'elle devait essuyer. Qui de nous, en effet, pouvait, sans fondre en pleurs, entendre lire le passage où vous dites, à la fin de cette lettre : « Que si le Seigneur me livre aux mains » de mes ennemis et que.ceux-ci triumphans me donnent la » mort, etc. » O mon bien cher! comment avez-vous pu avoir une pareille pensée? comment avez-vous pu l’exprimer ? Plaise à Dieu qu'il n'oublie jamais ses petites servantes, au point de permettre qu'elles vous survivent ! Plaise à Dieu qu'il ne nous laisse pas une vie plus insupportable que tous les genres de mort! C'est à vous qu'il appartient de célébrer nos obsèques; à vous, de recommander nos âmes à Dieu ; à vous, d'envoyer vers Dieu celles que vous lui avez rassemblées , afin que vous ne soyez plus troublé d'aucune inquiétude sur elles, et que dès lors vous nous suiviez avec d'autant plus de joie que vous serez plus tranquille sur notre salut. |
Epargnez, je vous en prie, seigneur, épargnez-nous ces paroles qui nous font plus malheureuses encore , et ne nous enlevez pas, avant la mort, le peu de courage qui nous aide à vivre. À chaque jour suffit son mal, et le jour dont vous parlez, jour tout chargé d'amertume, apportera avec soi assez de deuil à celles de nous qu'il trouvera de ce monde : « À quoi bon, dit Sénèque ,' appeler les maux et perdre la vie avant la mort ? »
* Marhob. 5h.
Vous nous priez , mon bien aimé ! si par quelque accident vous terminiez votre vie loin de nous, vous nous priez de faire apporter votre corps dans notre cimetière , afin que, votre souvenir nous étant toujours présent, vous recueilliez une plus abondante moisson de prières. Mais comment soupçonnezvous que votre souvenir puisse jamais s'éloigner de nous? Sera-ce d'ailleurs le temps de prier, lorsque le bouleversement de notre âme ne nous laissera aucun répit? lorsque nous aurons perdu le sentiment de la raison et l’usage de la parole ? lorsque notre esprit en délire, irrité, pour ainsi dire , plutôt que résigné devant Dieu, l’apaisera moins par des prières qu'il ne l'irritera par des reproches. Pleurer alors, telle sera notre occupation , malheureuses ! mais nous ne saurons pas prier, et nous songerons à vous suivre, plutôt qu'à vous ensevelir, puisque, destinées à être ensevelies nous-mêmes, nous n'aurons pas la force de préparer votre sépulture. Quand nous aurons perdu notre vie, qui est toute en vous, dès que vous nous aurez quittées , nous ne pourrons plus vivre. Ah! plaise à Dieu que nous ne puissions vivre jusque à ! La pensée de votre mort est déjà une espèce de mort pour nous. Que serait-ce donc si cette mort réelle nous trouvait encore vivantes? Non, jamais, Dieu ne permettra que nous vous survivions, que nous vous rendions ces funébres devoirs que nous attendons de vous-même comme un dernier service. C'est à nous de vous précéder dans la tombe, et non de vous suivre.
Epargnez-nous donc, je vous conjure, épargnez, surtout à moi qui suis toute à vous, ces cruelles paroles qui percent nos âmes comme avec des glaives de mort ! épargnez-mot ces prévisions de mort plus pénibles que la mort même!
Un cœur accablé de chagrin n’est pas en repos: un esprit plein de trouble ne peut s'adonner sincèremerit à Dieu. Gardez-vous , je vous en conjure, de mettre obstacle à la divine mission que vous nous avez imposée. Lorsqu'un malheur est inévitable et qu'il traîne après soi une grande douleur, on doit
souhaiter qu'il arrive tout à coup, pour qu'il ne tourmente pas à l'avance, par des craintes inutiles, un infortuné que nulle prévoyance humaine ne peut secourir. C'est ce qu'un poète 1 a bien compris dans cette prière à Dieu : |
«Que tes décrets soient soudains! que l’esprithumain soit aveugle en sondant l'avenir! que celui qui craint, puisse espérer. »
Si je vous perds, que me restera-t-il à espérer? Pourquoi demeurer dans ce pèlerinage de la vie, où je n’ai pas d’autre consolation que vous, où je n’ai pas d'autre bonheur que de savoir que vous vivez, puisque tous mes plaisirs terrestres me sont interdits, puisqu'il ne m'est pas même permis de jouir de votre présence qui pourrait du moins me rendre quelquefois à moi-même ?
Oh! s’il m'était permis de dire que Dieu m'a été cruel en toute chose! O clémence inclémente ! ô Fortune funeste ! elle a épuisé contre moi seule tous ses efforts et tous ses traits, au point qu'elle n'en a plus pour ceux qu'elle voudrait frapper! Elle à vidé sur moi un plein carquois, en sorte que les autres ne redoutent déjà plus ses atteintes ! Si quelque trait lui restait encore, il ne trouverait pas en moi la place d'une nouvelle blessure. Après tant de coups, elle craint seulement que la mort finisse mon martyre , et lorsqu'elle me tue sans cesse, elle redoute pourtant le moment de ma fin qu’elle précipite.
O la plus malheureuse des malhenreuses ! 6 la plus infortunée des infortunées ! Élevée par vous au dessus de toutes les femmes, n'ai-je obtenu cette haute distinction que pour souffrir davantage’ du terrible coup qui nous a brisés l’un et l’autre à la fois? Plus haut est le rang où l’on est monté, plus rude est la chute qui en fait descendre. Entre tant de femmes nobles et puissantes , laquelle a jamais surpassé ou égalé mon bonheur ? laquelle aussi a pu tomber plus bas dans un abîme de douleur ? Quelle gloire m'attendait en vous ! quelle ruine
‘Lucain, Phars. liv. IT.
aussi m'est venue afliger en vous ! La Fortune, des deux côtés , est allée jusqu'à l'excès , sans garder de mesure dans les biens ni dans les maux. Pour me faire la plus malheureuse de toutes les femmes, elle m'avait faite auparavant la plus heureuse. Ah ! quand je pense à tout ce que j'ai perdu, les regrets pans lesquels je me consume ne peuvent jamais égaler les malheurs inouis qui m'ont accablée ; la douleur que je ressens de tant de pertes irréparables s'accroît de tout l'amour que j'avais pour ce qui m'a été ravi, et l'amertume d'un profond chagrin a succédé aux enivremens d'une volupté suprême. .
Et, pour que l’outrage soulevât une plus vive indignation, tons les droits de l'équité ont été violés à notre égard. En effet, lorsque nous jouissions des délices d’un amour inquiet , et, pour me servir d'un terme plus expressif et moins honnête, lorsque nous nous livrions à la fornication, la sévérité divine nous a épargnés; mais quand nous avons légitimé cet amour illicite et couvert des voiles du mariage la honte de la fornication , la colère du Seigneur a rudement appesanti sa main sur nous, et notre lit purifié n’a pas trouvé grâce devant Celui qui en avait souffert si long-temps la souillure.
Pour des hommes surpris en adultère, c'eût été assez les punir, que de leur infliger le supplice que vous avez subi. Ce que d’autres méritent par l’adultère, vous l'avez encouru par ce mariage qui vous semblait une réparation de tous vos torts. Ce que les femmes adultères attirent à leurs complices, votre propre épouse vous l'a attiré, non pas même quand nous goütions les plaisirs de l'amour, mais quand, séparés, pour un temps, nous vivions chastement, vous à Paris, dirigeant les Écoles, et moi, par votre ordre, à Argenteuil, dans la compagnie des religieuses. Nous nous étions ainsi séparés pour que nous nous consacrassions , vous, plus studieusement à vos Écoles, et moi, plus librement à la prière ou à la méditation des Saintes Écritures. C'est pendant cette vie si chaste
et si sainte que vous avez seul enduré un châtiment corporel que nous avions mérité ensemble également : vous fûtes seul
* pour la peine, nous étions deux pour la faute, et le moins coupable a porté tout le faix!
En vous humiliant pour moi, en m'élevant jusqu'à vous avec ma famille, vous nous aviez donné satisfaction, et vous ne deviez pas plus craindre de représailles de la part de ces traitres, que de celle de Dieu. Oh ! que je suis malheureuse d'être née pour devenir la cause d'un grand forfait ! Faut-il donc que les femmes soient toujours le plus grand fléau des grands hommes ! Ainsi, doit-on se garder de la femme, comme il est écrit dans les Proverbes : ! « Maintenant donc, à mou fils! écoute-moi et sois attentif aux paroles de ma bouche, pour que ton cœur ne se laisse point entraîner dans les voies de la femme, et ne t'égare point dans ses sentiers ; car elle en a blessé et renversé un grand nombre, et les plus forts ont été sacrifiés par elle. Les chemins de l'enfer conduisent de sa maison dans les profondeurs de la mort. » Et dans l'Ecclésiaste : % « J'ai considéré toutes choses avec les yeux de mon âme, et j'ai trouvé la femme plus amère que la mort, la femme semblable au filet des chasseurs: son cœur est un piége et ses mains sont des entraves. Celui qui est agréable à Dieu lui échappera ; mais le pécheur sera sa proie. »
D'abord , la première femme rendit esclave l'homme chassé du paradis, * et celle que le Seigneur avait créée pour le secours de l’homme, devient l'instrument funeste de sa perte. Dalilah seule a vaincu ce Nazaréen , rempli de la force du Sei- .gneur et dont un ange avait annoncé la naissance ; et livré aux Pbilistins, privé de la vue, dans son désespoir, il s'est enseveli lui-même dans la ruine de ses ennemis. * Le plus sage de tous les hommes, Salomon, ce fut une femme 5 qui lui fit
* Prov. 7, 2h. —"* Eccles. 7,26,— * Gencs. 3. —* Samson. Judic. 16. — ‘Une fille de Pharaon , roi d'Egypte.
perdre la raison ; et cette femme , qu’il avait épousée , le précipita dans un tel excès de folie, que lui-même , que le Seigneur avait choisi de préférence à David, son père, qui était pourtant un juste, pour bâtir le temple, tomba dans l’idolâtrie jusqu'à la fin de sa vie, abandonnant le culte divin qu'il avait célébré et enseigné dans ses paroles et ses écrits. ! Le saint homme Job soutint une lutte pénible et persévérante contre sa femme qui l’excitait à blasphémer le Seigneur? et le malin Tentateur savait très bien, pour l'avoir souvent éprouvé , que les femmes ont dans leurs mains la perte de leurs maris.
C'est le démon qui, étendant sur nous sa malice accoutumée , faute de pouvoir nous perdre par la fornication , a tenté de le faire par le mariage : il a fait le mal avec le bien, lui qui n’a pas eu le pouvoir de faire le mal avec le mal.
Pourtant, je rends grâces à Dieu de ce qu'il m’a préservée de commettre, de propos délibéré, les mêmes péchés que les femmes dont j'ai parlé, quoique ma tendresse pour vous ait servi la malice du démon. Mais si mon âme est pure de fait comme d'intention, et si mon consentement n'a été pour rien dans l'exécution de ce monstrueux attentat, j'avais auparavant commis tant de péchés, qu'ils ne me permettent pas de me croire tout à fait innocente de l'attentat et de son exécution. Oui, dès long-temps, en servant aux voluptés de vos amours charnels, moi-même j'ai mérité ce qui me fait gémir aujourd'hui, et ce sont là les suites de mes péchés passés. Il faut imputer toute mauvaise fin à de mauvais commencemens.
Plaise à Dieu que je fasse une pénitence digne de ce crime! puissé-je, par la contrition d’une longue pénitence, participer, en quelque sorte, à la douloureuse blessure qu’on vous à infligée ! Ce que vous avez souffert un moment dans votre corps, il est juste que je le souffre toute ma vie dans mon âme contrite, et je croirai par là offrir, à vous , sinon à Dieu, une espèce de satisfaction.
‘Reg. III, 2. — ? Job, 2.
S'il faut vous avouer la faiblesse de mon âme misérable, je ne trouve pas de repentir qui puisse apaiser Dieu, que j'accuse toujours d'une bien grande cruauté à votre égard ; j'offense Dieu par mon indignation contre sa Providence, plutôt que je ne le satisfais par ma pénitence : car est-ce là une pénitence de ses péchés, quelle que soit d’ailleurs l’afiiction du corps, si l'âme conserve encore la volonté de pécher et brûle des mêmes désirs qu'auparavant? Sans doute il est facile de s’accuser soi-même en confessant ses péchés, et même d'aflliger son corps par des austérités extérieures ; mais il est très difficile d’arracher son âme aux tentations des plus douces voluptés. Voilà pourquoi le saint homme Job, après avoir dit. avec raison : ! « Je lancerai ma parole contre moi-même » ( c'est à dire, je délierai ma langue et ouvrirai ma bouche par la confession pour accuser mes péchés), ajoute aussitôt :’ « Je parlerai dans l’amertume de mon âme. » Saint Grégoire ,? citant ce passage, dit : « [l y en a beaucoup qui confessent leurs fautes à haute voix, mais qui ne savent pourtant pas gémir dans leur confession et qui disent en riant ce qu'ils devraient dire avec des larmes. Il faut donc que celui qui con-. fesse ses péchés en les détestant, les confesse aussi dans l'amertume de son âme , afin que cette amertume soit elle-même la punition des fautes que la langue accuse par le conseil de l'esprit. »
Mais cette amertume de la vraie pénitence est si rare, que Saint Ambroise a soin de le remarquer : ? « Il est plus facile ,. dit-il, de trouver des cœurs qui ont conservé l'innocence, que d'en trouver qui aient fait pénitence. » Quant à moi, ces plaisirs de l'amour, auxquels nous nous livrions ensemble, m'ont été si doux , qu’ils ne peuvent me faire horreur ni sor— tir de ma mémoire ! De quelque côté que je me tourne, ils se
* Job. 10. —* Moral, in Job., 1. IX, c. 23 ct 2. —* Lib. de Pænit., c. 10. |
présentent toujours à mes yeux avec d’ardens désirs, et leurs illusions n'épargnent pas même mon sommeil.
Au milieu des cérémonies mêmes de la messe , où la prière doit être la plus pure, les images licencieuses de ces plaisirs captivent tellement ce misérable cœur, que je suis plus occupée de leurs turpitudes que de l’oraison. Lorsque je devrais gémir sur les péchés que j'ai commis, je soupire plutôt après ceux que je ne peux pas commettre.
Et non seulement ce que nous avons fait, mais encore les lieux et les temps où nous fûmes heureux ensemble , sont gravés si avant dans mon cœur avec votre souvenir, que j’éprouve les mêmes impressions de bonheur qui me poursuivent et me troublent jusque dans mon sommeil.
Souvent les pensées de mon cœur sont trahies par l'agitation de mon corps, et je ne sais pas retenir des paroles imprudentes. Oh! ne suis-je pas vraiment malheureuse? et que celte plainte d’une âme géinissante est bien faite pour moi ! « Oh! infortuné que je suis! qui me délivrera de ce corps déjà mort? ! » Plût à Dieu que je pusse ajouter avec vérité : « C'est la grâce de Dieu par Jésus-Christ, notre Seigneur. »
Cette grâce, Ô mon bien cher! vous est venue plutôt qu'à moi, et, salutaire à ces souffrances , une seule blessure de votre corps à guéri toutes celles de votre âme ; là où Dieu avait paru plus hostile contre vous, il s'est montré plus propice, ainsi qu'un fidèle médecin qui ne ménage pas la douleur au malade, pourvu qu'il le sauve.
Mais chez moi ces aiguillons de la chair s’irritent davantage par les feux d’une jeunesse ardente au plaisir et par l'expérience que j'ai faite des plus enivrantes voluptés. Ce sont autant d'ennemis qui me livrent de continuels assauts, et la nature qu'ils assiègent reconnaît sa faiblesse.
Îls me proclament chaste, ceux qui ne me savent pas hypocrite! ils prennent la pureté de la chair pour de la vertu,
* Ep. ad Rom. 7.
quoique la vertu soit l'affaire de l’âme et non du corps. On m'’accorde des louanges parmi les hommes ; mais je n'en mérite pas devant Dieu, qui sonde les cœurs et les reins, et qui voit dans le secret des cœurs.
Je passe pour une femme religieuse, dans ce temps où la plus grande part de la religion n’est que de l'hypocrisie, dans ce temps où l’on exalte par dessus tout quiconque ne blesse pas l'opinion. | |
Et peut-être est-il louable et, je dirai presque, agréable à Dieu, de ne point scandaliser l'Église par l'exemple des actions extérieures, quelle qu’en soit d’ailleurs l'intention; car du moins ce n’est pas une occasion aux infidèles de blasphémer le nom du Seigneur, et aux libertins, d’insulter la sainteté de notre profession. Cela même est un don de Îa Grâce divine, et nous en tirons l'avantage, non seulement de faire le bien, mais encore d'empêcher le mal. Mais ce premier pas doit être suivi d'un autre ainsi qu'il est écrit : « Éloigne-toi du mal et fais le bien. » Etencore observerait-on en vain ce précepte, si l'on n'était dirigé par l'amour de Dieu.
Dans tous les états de ma vie, Dieu le sait, j'ai plus apprébendé de vous offenser que d'offenser Dieu lui-même, et je désire vous plaire bien plus qu’à lui. Votre commandement, et non une vocation divine , m'a déterminée à prendre lhabit monastique. Voyez quelle infortunée et misérable vie je mène, si je fais sans fruit tant de sacrifices, moi qui ne dois point avoir de récompense dans le ciel! Long-temps ma dissimulation vous a trompé comme les autres, puisque l'hypocrisie vous à semblé de la religion, puisque, vous recommandant à mes prières, vous réclamez de moi ce que j'attends de vous.
N'ayez pas, je vous conjure, une si haute opinion de moi, et ne cessez de me secourir par vos prières: ne me croyez pas guérie, et ne m’enlevez pas le bienfait du remède ; ne me croyez pas riche, et ne retardez pas l’aumône qui n'est nécessaire ; ne me croyez pas forte , et soutenez-moi toutc
chancelante, avant que je sois tombée. La flatterie a été funeste à plusieurs , en leur ôtant l'aide dont ils avaient besoin. Le Seigneur nous crie par la bouche d'Isaïe : ! « O mon peuple! ceux qui t'élèvent aux nues, te trompent et gâtent le chemin de tes pas. » Et par la bouche d’'Ezéchiel : ? « Malheur à vous! Posez des coussins sous les coudes, et des oreillers sous la tête de tout un siècle, pour abuser les âmes ! » Et cependant Salomon dit aussi : « Les paroles des sages sont comme des dards et des clous enfoncés profondément, qui ne savent pas sonder une plaie, mais qui l'écorchent. »
Ainsi donc, je vous prie, cessez vos louanges, pour ne pas commet{re un mensonge et contracter la honteuse tache de la flatterie. Si vous soupçonnez qu'il y ait quelque peu de bien en moi, craignez , en le louant, de le voir disparaître au souffle de la vanité. Un médecin habile ne juge pas une maladie interne par l'examen de quelques signes extérieurs. Tout ce qui est également commun entre les élus et les réprouvés, n'a aucune espèce de mérite devant Dieu. Tels sont ces beaux dehors que les saints eux-mêmes ne recherchent pas avec autant de soin que les hypocrites.
Le cœur de l’homme est mauvais et impénétrable. * Qui le connaîtra ? Il y a des voies de l’homme qui paraissent droites; mais elles conduisent souvent à la mort. Le jugement de l'homme est téméraire dans tout ce qui est réservé à l'examen de Dieu. Aussi, est-il écrit : 5 « Vous ne louerez pas l'homme durant sa vie ; » car si vous louez un homme, vous pouvez faire, en le louant, qu'il ne soit déjà plus louable.
La louange que vous m’adressez est donc pour moi d'autant plus dangereuse, qu'elle m'est plus agréable : je me sens enivrée et captivée par elle, moi qui mets mon étude à vous plaire en toute, chose. Ayez, je vous conjure, plus de crainte que de confiance à mon sujet, afin que votre sollicitude me vicnne en aide. Hélas! c'est maintenant qu'il faut craindre,
*Isaic, 3,—* Ezcch. 13.— *? Eccles, 19, — * Ilicrem, 17.—" Ecoles, 11.
puisque vous n'êtes plus là pour donner un aliment à ma passion !
Je ne veux pas que, pour m'’exhorter à la vertu et m'encourager à la lutte, vous me disiez : ! «La vertu s’élabore » dans la faiblesse. » Et : ? «11 ne sera pas couronné, celui » qui n’aura pas combattu loyalement. » Je ne cherche pas la couronne de la victoire ; ce m'est assez d'éviter le péril: ilest plus sage de l'éviter que de faire la guerre. Dans quelque coin du paradis que Dieu me place, il aura fait assez pour moi : là, personne n'enviera autrui, parce que chacun sera content de son sort.
Pour donner à mon opinion la force d'une grande autorité, écoutons saint Jérôme : ® « J'avoue ma lâcheté: je ne veux pas combattre dans l'espoir de la victoire, de peur de la perdre. » À quoi bon abandonner ce qui est certain, et poursuivre ce qui ne l’est pas ?
* Ep. ad Cor. IL, 12. — * Ep. ad Tim. 11,2. — * Aduers. Vigil.
LETTRE
SOMMAIRE
Abélard divise adroitement sa réponse en quatre points, auxquels ir fait concorder la lettre précédente d’Héloîse ; il déduit ses raisons sur chaque point, non pas tant pour s’excuser lui-même, que pour instruire Héloïse, l’exhorter, la consoler. Premièrement, il déclare le motif qui Jui avait fait mettre le nom d’Héloïise avant le sien dans sa lettre. Secondement, sur ce qu’il avait fait mention de divers événemens et du péril de mort qui lemenace, il proteste qu’elle-même jl’avait adjuré de ne rien lui cacher. Troisièmement , il approuve Héloïse de mépriser les louanges, pourvu que ce mépris soit sincère ct dégagé du désir d’être loué. Quatrièmement, il s’étend fort au long sur la circonstance qui leur a fait embrasser ensemble la vie monastique. Quant à la blessure infligée à une partie obscène de son corps, blessure qu’elle avait déplorée avec tant d’amertume, il en atténue l’importance, comme un philosophe , et il lui démontre que cette blessure, très salutaire à tous deux, peut être -une source de bicns, eu égard aux actes honteux de la chair. 11 exalte même, à cause de sa catastrophe, la sagesse et la clémence divines. Il termine cette lettre par une petite oraison, afin que iles religieuses du Paraclet rendent Dieu propice à Héloïse et à Abélard.
À l'épouse de Jésus-Christ, le serviteur du même Jésus-Christ.
Votre dernière lettre, souvenez-vous en, consiste en quatre points principaux, par lesquels vous avez exprimé l'ensemble de vos griefs : Premièrement, vous vous plaignez de ce que contre l’usage épistolaire et même contre l'ordre naturel des choses, j'ai mis votre nom avant le mien dans la suscription de la lettre que je vous ai adressée ; secondement, vous vous plaignez de ce que , quand j'aurais dû vous apporter des consolations , je n'ai fait qu'augmenter votre douleur et raviver
les larmes que je devais essuyer, savoir en écrivant ceci : « Que » si le Seigneur me livre aux mains de mes ennemis, et » que ceux-ci triomphans me donnent la mort, etc. ; » troisiémement, vous renouvelez votre ancienne et continuelle plainte contre la Providence au sujet de notre retour vers Dieu et de la cruelle trahison exercée sur mon corps; en dernier lieu, vous opposez votre propre accusation aux louanges que je vous ai données, et vous me suppliez avec instances de ne pas les réitérer. |
J'ai résolu de répondre à chacune de ces objections , moins pour m’excuser que pour vous instruire et vous exhorter, afin que vous vous rendiez de meilleur cœur à mes demandes, quand vous aurez compris qu’elles sont très raisonnables. Vous m'écouterez plus volontiers en ce qui vous concerne, si vous me trouvez moins blämable dans ce qui me regarde ; enfin, vous hésiterez à dédaigner mes conseils, quand vous verrez que je ne mérite pas vos reproches. a
A l'égard de cette suscription, où, comme vous dites, l’ordre est renversé, j'ai agi suivant votre avis, si vous y réfléchissez bien ; car, ne convenez-vous pas vous-même, avec tout le monde, que, lorsqu'on écrit à des supérieurs, leurs noms doivent être écrits les premiers? Eh bien! sachez que vous êtes devenue ma supérieure, et que vous avez commencé à être ma dame , dès que vous fûtes l'épouse de mon Seigneur, selon ces paroles de saint Jérôme, écrivant à Eustochie : ! « J'écris » donc à ma dame, car je dois appeler ma dame celle qui a » épousé mon Seigneur. » Quel heureux changement dans votre mariage ! vous, épouse du plus misérable des hommes, vous êtes montée dans la couche du plus grand des Rois, et, par l'honneur de ce choix, vous vous élevez, non seulement au dessus de votre premier mari, mais au dessus de tous les serviteurs de ce Roi divin. Ne vous étonnez donc pas si je me recommande, vivant ou mort, à vos prières : il est constant ,
+ Epist. 92.
d’après le droit commun, que les épouses qui intercèdent leurs seigneurs, ont plus de crédit que la famille entière ; il est consStant que la maîtresse doit l'emporter sur les esclaves. C’est un modèle que leur offre la reine et l’épouse du souverain Roi, représentée soigneusement dans le Psaume où il est dit : ! « La » reine s’asseoit à votre droite. » Ce qui signifie clairement qu'unie à son époux par un intime lien, elle se tient à ses cûtés et marche au même rang que lui, tandis que les autres restent à distance ou le suivent de loin.
Pénétrée de l'excellence de ses prérogatives, l'épouse du Cantique des Cantiques, cette Éthiopienne, pour ainsi dire, que Moise épousa, s'écrie avec fierté : ? « Je suis noire, mais belle, » filles de Jérusalem : c'est pourquoi le Roi m'a chérie et m'a » introduite dans sa couche. » Et ailleurs : « N'ayez pas égard » à ce que je suis brune, parce que le soleil m'a donné cette » Couleur. »
Ces paroles dépeignent en général l'âme contemplative qui est appelée spécialement l'épouse de Jésus-Christ; et elles se rapportent d'autant plus exactement à vous, que l'habit que vous portez leur est conforme : car ce vêtement noir, d'étoffe grossière , semblable au lugubre appareil de ces bonnes veuves gémissant sur la mort de leurs époux bien-aimés, montre aux yeux, suivant l’Apôtre, ? que vous êtes vraiment veuves et désolées, et, comme telles, entretenues aux frais de l'Église. La douleur de ces veuves qui pleuraient leur époux crucifié, est peinte en ces termes par l'Écriture : * « Les femmes as- » sises près du sépulcre, se lamentaient en pleurant le Sei- » gneur. »
Or cette Éthiopienne est noire de peau, et elle paraît, à ne juger que les dehors, moins belle que les autres femmes ; mais elle ne leur est pas inférieure en beautés cachées, et même, en quelques parties, elle est plus belle et plus blanche , comme
* Psalm. hh, — ? Cant. 1. —* Saint Paul. Ep. ad T'im. 1,5. — * Evang. S, Matth, 21.
pour les os et les dents. La blancheur de ses dents est louée par l'époux lui-même, lorsqu'il dit: ‘ « Ses dents sont plus » blanches que le lait. » Ainsi, elle est noire au dehors, mais belle au dedans, parce que dans cette vie les fréquentes adversités et les tribulations dont elle est afligée corporellement, noircissent la surface de sa peau, selon cette parole de l’Apôtre : « Ceux qui veulent pieusement vivre en Jésus-Christ, souf- » friront la persécution. » Comme le blanc est l'emblême du bonheur, le noir est, à juste titre, celui de l’adversité. Au dedans, elle est blanche jusque dans ses os, parce que son âme brille de vertus, ainsi qu’il est écrit : ? « Toute la gloire de la » fille du Roi vient de l’intérieur. »
Or, les os, qui sont intérieurs, environnés de chair au dehors, font la force et la vigueur de cette chair qu’ils soutiennent ; ne représentent-ils pas bien l’âme qui, vivifiant le corps où elle réside, le soutient , le fait agir, le dirige et le maintient en santé ? La blancheur et la beauté de l’âme, ce sont les vertus dont elle est ornée.
Elle est noire à l'extérieur, parce que, dans cette vie de passage où elle est exilée, elle se résigne à être abjecte et humiliée, jusqu’à ce qu’elle s'élève dans cette autre vie qui est cachée comme le Christ dans le sein de Dieu, céleste patrie qui lui appartient.
Le soleil a changé ainsi sa couleur, parce que l'amour de son divin Époux l'humilie et la crucifie de tribulations, de peur que la prospérité ne l’enorgueillisse ; il change sa couleur, c’est à dire il la rend différente des autres femmes qui aspirent aux biens terrestres et cherchent la gloire du siècle, afin qu'elle ressemble , par son humilité, aux lis de la vallée ,$ et non aux lis des montagnes, comme ces vierges folles qui , toutes orgueilleuses de leur pureté charnelle et de leur continence apparente , sont brèlées intérieurement par le souflle embrasé des tentations.
* Genes. 19. — ? Psalm, h4.— *? Cant.s.
C'est avec raison que, s'adressant aux filles de Jérusalem, c'est à dire aux fidèles qui, à cause de leurs imperfections, méritent plutôt le nom de filles que celui de fils, elle leur dit : « N'ayez pas égard à ce que je suis brune, parce que le soleil » a changé ma couleur. » C'est comme si elle eût dit plus clairement : « Si je m'humilie ainsi et supporte mes adver- » sités avec tant de force, ce n'est point par un effet de ma » propre vertu, c'est par la grâce de Celui que je sers. » Bien autrement font les hérétiques et les hypocrites qui, tant qu'ils se trouvent sous Îles regards des hommes’, s’humilient profondément dans l'espoir d’une gloire mondaine et font une vaine parade de patience. Cette humilité et les souffrances volontaires qu’ils supportent, ont de quoi nous étonner beaucoup: car ne sont-ils pas les plus misérables de tous les hommes ,.eux qui renoncent aux biens de la vie présente comme à ceux de la vie future ?
Aussi, considérant leur sort attentivement, l'épouse dit : «Ne soyez pas surpris de ce que je fais ceci.» Mais il faut s'étonner de la conduite de ceux-là qui, ambitionnant avec ardeur les louanges mondaines, se privent de toutes les ressources du monde , et ne sont pas moins malheureux ici-bas que dans l'éternité. Telle est la chasteté de ces vierges folles qui sont écartées du seuil de l'Époux.!
C'est encore à bon droit qu'elle se dit aimée et introduite dans la chambre du Roi, parce qu'elle est noirc et belle, comme ilest écrit. La chambre du Roi signifie la retraite et le repos de la contemplation, cette couche enfin, dont elle dit ailleurs : ? « Durant les nuits, j'ai cherché dans ma couche Celui » que mon âme chérit. » Car la couleur noire qui nuit à sa beauté, recherche l'ombre plutôt que la lumière, le mystère plutôt que la publicité. Cette épouse est mieux faite pour les plaisirs secrets de son mari, que pour flatter son amour-propre
‘Evang. S. Malth. 5. —? Cant, 3,
en public; elle préfère qu'on la sente au lit plutôt qu'on la voie à table. |
Et il arrive souvent que la peau des femmes noires, quoique plus désagréable à la vue, est aussi plus douce au toucher; le plaisir que donne leur amour est aussi plus vif et plus délicieux dans le particulier que devant le monde ; et leurs maris, pour se plaire avec elles, ne les mènent pas dans les assemblées, mais les font entrer dans la chambre à coucher.
Selon cette métaphore , l'épouse spirituelle, après avoir dit : « Je suis noire, mais belle, » ajoute aussitôt : « Voilà pourquoi » le Roi m'a aimée et m’a introduite dans sa chambre. » Donnant ainsi une raison à chaque chose : «Parce que je suis belle, » il m'a aimée ; parce que je suis noire, il m'a introduite. » Belle au dedans, comme je l'ai dit, par les vertus que l'époux chérit ; noire au dehors, par les adversités des tribulations corporelles.
Or, cette noirceur des tribulations corporelles écarte facilement de l'amour des choses terrestres les cœurs des fidèles et lesélève facilement aux désirs de l’éternelle vie ; elle les attire hors du tumulte du siècle, dans le secret de la contemplation. C'est ainsi que saint Paul embrassa la même vie que nous, c’est à dire la vie monacale, comme l’a écrit saint Jérôme. ?
Cette humilité de nos vêtemens grossiers est aussi plus en harmonie avec la retraite qu'avec le monde, et il nous faut garder la pauvreté et la solitude qui conviennent surtout à notre profession ; car on est excité à paraître en public par ce laxe et cette recherche de toilette, auxquels personne n'aspire, suivant saint Grégoire, * que pour satisfaire un vain orgueil et jouir des pompes du siècle : « Personne, dit-il, ne se pare » pour rester caché, mais pour se montrer aux regards des » autres. »
“Vila S. Pauli. —° Hom. XL, in Luc. 16.
Quant à cette chambre à coucher où l'épouse fût introduite, c’est celle que l'Époux lui-même assigne à la prière dans’ Évangile , en disant : ! « Ne prie pas sur les places et dans les lieux » publics, comme font les hypocrites. » Il entend par cette chambre un endroit secret, dans lequel , loin des tumultes et de la vue du siècle, on puisse prier plus tranquillement et plus purement. Tels sont les sanctuaires des solitudes monastiques où la Règle ordonne de clore la porte, c’est à dire de fermer toutes les issues, de peur que la pureté de l’oraison ne soit troublée par quelque événement extérieur et que notre œil ne cause la perte de notre âme.
Ce conseil, ou plutôt ce divin précepte, a, parmi les gens de notre habit, nous en gémissons, beaucoup de contempteurs qui, ouvrant les cloîtres et le chœur de leur église, lorsqu'ils célèbrent les saints offices , se montrent en spectacle aux yeux des hommes et des femmes, et revêtent, dans ces cérémonies solennelles, leurs plus précieux ornemens, de même que les mondains qui viennent les contempler. A leur avis, la fête est d'autant mieux célébrée qu’on y étale plus de pompe extérieure et que les offrandes y sont plus abondantes. Leur misérable aveuglement est si contraire à la religion des pauvres de Jésus-Christ, que nous le passons sous silence pour éviter le scandale d’en parler. Semblables aux Juifs , ils suivent leur habitude pour seule règle; ils annihilent, avec leurs traditions, les commandemens de Dieu, car ils font, non pas ce qu’ils doivent, mais ce qu'ils ont coutume de faire. Pourtant, comme saint Augustin le remémore ,? le Seigneur a dit : « de suis la » vérité. » Et non pas: « Je suis l'habitude. »
Se recommande qui voudra à ces prières qui se font ainsi les portes ouvertes ! Mais vous, que le Roi céleste lui-même a introduites dans sa chambre et qui reposez dans ses embrassemens, vous vous donnez à lui tout entières, la porte toujours
* Evang. S. Matth. 6,—* De Bapt. cont. Donat. VI, 3
close ; et comme vous êtes unies intimement à lui, selon ces paroles de l’Apôtre : ! «Celui qui s’unit au Seigneur ne fait plus » qu'un esprit avec lui. » J'ai foi que votre prière est plus pure et plus eflicace, et j'implore avec d'autant plus d’ardeur son secours. Je crois aussi qu'elle trouvera pour moi un redoublement de ferveur, puisque nous sommes liés ensemble par un tendresse mutuelle.
Que si, en vous parlant du péril qui me menace et de la mort que je crains, je vous ai trop émue, je ne l'ai fait que d’après votre demande, bien plus, votre sollicitation; car la première lettre que vous m'avez adressée renferme ce passage : « Au nom du Christ même qui semble encore vous » protéger, nous qui sommes ses pelites servantes ainsi que les vôtres, nous vous conjurons de daigner nous apprendre, par de fréquentes lettres, quels sont les naufrages au milieu desquels vous êtes encore ballotté, afin que nous, qui vous restons seules au monde, soyons participantes à vo— tre douleur ou à votre joie. Ordinairement, c'est procurer de la consolation à un affligé que de s’afliger avec lui, et un fardeau soutenu par plusieurs est moins lourd à porter. » Pourquoi donc me reprochez-vous de vous avoir fait participer à mes angoisses, lorsque vous-même m'y avez obligé par vos sollicitations ? Est-ce que, dans la désolation qui tourmente ma vie, vous auriez le cœur de vous réjouir ? Ne voulez-vous pas être compagne de ma douleur, mais seulement de ma joie ? Voulez-vous ne pas pleurer avec ceux qui pleurent, mais rire avec ceux qui rient ? La plus grande différence qui existe entre les vrais et les faux amis, c'est que les uns s'associent à l’adversité, les autres à la prospérité.
Cessez de m'accuser, je vous en prie, et réprimez des plaintes qui sont bien loin de sortir des entrailles de la charité. Si vous persistez dans ces injustes plaintes, pardonnez-moi, placé
Y EYE EG y ÿ
‘ Saint Paul. Ep. ad Cor. 16.
que je suis dans une si périlleuse extrémité et dans un désespoir continuel, pardonnez-moi d’être inquiet du salut de mon âme et d’y pourvoir lorsque je le puis encore.
Certes, si vous m’aimez véritablement, vous ne prendrez pas en haine cette prévoyance de ma part; et même, si vous aviez quelque espérance de voir la miséricorde divine s’étendre sur moi, vous souhaiteriez davantage que je fusse délivré des misères de cette vie, que vous savez vous-même intolérables. Soyez certaine que, si quelqu'un me délivre de cette vie, il m'arrachera d’un abîme de maux. J’ignore les peines qui m'attendent hors de ce monde, mais je sais bien toutes celles dont je serai affranchi.
Une vie malheureuse à toujours une heureuse fin, et quiconque compatit véritablement aux douleurs des autres et en souffre avec eux, désire qu'elles finissent, et, eût-il beaucoup à perdre, il consulte moins, s’il aime sincèrement ceux qu'il voit affligés, son propre intérêt que l'avantage de ses amis. Ainsi une mère, voyant languir son fils, désire que la mort vienne mettre fin à cette langueur qu'elle-même ne peut plus supporter ; elle aime mieux être privée de son enfant que de partager avec lui ses souffrances. Qui de nous, quoique la présence d’un ami soit bien douce, ne consentirait à savoir son ami heureux et absent, plutôt que de le voir présent et malheureux ; car, si l’on ne peut venir en aide à ses misères, on n’a pas le courage d'en être témoin.
Quant à vous, ma présence, si misérable qu'elle soit, ne vous est pas même permise, puisque je suis désormais étranger à tout ce qui peut vous être avantageux. Je ne sais pas pourquoi vous préférez que je vive misérablement , lorsque je m'estimerais heureux de mourir ; et si vous souhaitez que mes misères se prolongent au profit de vos propres intérêts, vous êtes moins mon amie que mon ennemie, et si vous Craignez de le paraître, de grâce, comme je vous l'ai déjà dit, ccssez vos plaintes.
Toutefois je vous approuve de désapprouver les louanges que je vous ai données ,'et, par cela même, vous vous en montrez plus digne; car il est écrit : ! « Le juste est d'abord l’accusateur de lui-même. » Et: ? « Quiconque s'humilie, s'élève. » Fasse le Ciel que votre esprit soit d'accord avec votre lettre! et, s'il en est ainsi, votre modestie est trop vraie pour que mes éloges y aient porté atteinte. Mais pensez-y, je vous conjure : ne cherchez pas la louange en faisant semblant de fuir la louange et ne repoussez pas des lèvres ce que vous appelez du fond de l'âme. C'est à ce sujet que saint Jerôme écrivait, entre autres choses, à Eustochie % : « Naturellement nous som- » mes conduits au mal; nous prêtons volontiers l'oreille à nos » flatteurs, et quoique nous nous reconnaissions indignes d'être » loués et qu’une feinte rougeur se répande sur notre visage
- » à ces éloges, notre cœur en tressaille de joie. »
Telle est la ruse de l’aimable Galathée, décrite par Virgile, cette Galathée qui exprimait ses désirs par la fuite , et qui excitait davantage l’ardeur de son amant en feignant de la repousser. « Elle fuit vers les saules, dit-il, mais elle à bien » soin qu'on la voie.* » Avant de se cacher, elle a soin qu'on l'ait vue fuir, afin que cette fuite, qui semble mettre obstacle à sa rencontre avec le jeune homme, les rapproche plus vite l’un de l’autre. Ainsi, lorsque nous avons l'air de fuir la louange des hommes, nous l’aimons davantage, et quand nous feignons de vouloir nous cacher, de peur que quelqu'un ne découvre ce qui mérite d’être loué en nous, c’est une manière adroite d'encourager d'autant les éloges des imprudens qui nous en jugent plus dignes.
Et je cite là ce qui arrive souvent, non que je vous soupçonne d'une pareille feinte, vous dont l'humilité ne me permet aucune espèce de doute; mais je veux que vous vous gardiez de ces paroles qui laisseraient supposer à ceux qui vous
‘ Prov. 18.—* Evang. S. Luc. 18.— * Ep. xxu, ad Eustoch.— * Ecl. 5.
connaissent moins que moi, que vous cherchez la gloire, comme dit saint Jerôme, en la fuyant. Jamais un éloge de ma part ne vous enflera le cœur, mais il vous inspirera une salutaire émulation pour mieux faire, et vous mettrez plus d'ardeur à mériter mes louanges en vous efforçant davantage de me plaire. Mes éloges ne sont pas une garantie de votre piété, et vous ne devez pas en tirer un sujet d'orgueil, car il ne faut pas plus croire l'approbation de ses amis que le blâme de ses ennemis.
Il reste enfin à vous parler de cette ancienne et continuelle plainte que vous adressez à Dieu sur les circonstances de notre conversion, lorsque vous devriez plutôt le glorifier que l’accuser. J'avais pensé que depuis long-temps l’amertume de votre âme s'était dissipée sous l'influence de la divine miséricorde : amertume dangereuse, qui attaque le corps en même temps que l'âme, et qui m'atteint aussi en vous rendant plus malheureuse. Si, comme vous le dites, votre envie est de me plaire en toute chose, faites donc en sorte, non seulement pour me plaire, mais encore pour m'épargner un véritable supplice ; faites en sorte de déposer cette amerlume : sans cela, vous ne pouvez me plaire ni parvenir avec moi à la béatitude éternelle. Souffrirez - vous que j'y aille sans vous, vous qui jurez de me suivre jusqu'aux enfers ? Appelez la religion à votre aide, de peur d'être séparée de moi, alors que je m'en vais à Dieu, comme vous le croyez ; prenez courage, en songeant que nous allons dans un lieu bienheureux où nous serons réunis au sein d’une parfaite félicité; souvenez-vous de ce que vous avez dit, souvenez-vous de ce que vous avez écrit au sujet des circonstances mêmes de notre conversion, dans laquelle Dieu s'est montré certainement plus miséricordieux que cruel envers moi. La manière dont le Ciel m'a traité ne doit pas vous déplaire, puisqu'elle m'est très profitable, et à vous pareillement, si la violence de votre douleur ne vous empêche pas d'entendre la voix de Ja raison. Ne vous afiligez
pas d'être cause d’un si grand bien, et ne doutez pas que Dieu vous ait créée exprès pour cela. Ne vous plaignez pas de ce que j'ai supporté, à moins que les souffrances des martyrs ct la mort de Jésus-Christ ne vous contristent, tout avantageuses qu'elles soient pour eux et pour nous. Et, si j’eusse mérité un semblable traitement, vous en auriez donc moins souffert, vous seriez donc plus résignée ? Ah ! s’il en était ainsi, mon malheur vous toucherait de plus près, car il serait plus ignominieux pour moi et plus glorieux pour mes ennemis : la juste peine qu’ils m’auraient infligée serait leur éloge, et ma faute ne me vaudrait que du mépris. Personne ne les accuserait du fait, car personne ne serait ému de compassion pour moi.
Cependant , pour adoucir l'amertume de votre douleur à ce sujet, je vous montrerai la justice et l'utilité de ce qui est arrivé. Je vous montrerai que Dieu a été plus offensé depuis notre mariage que quand nous vivions dans le désordre. Rappelez-vous qu'après ce mariage qui sanctifia notre union, pendant que vous étiez retirée dans le couvent des religieuses d'Argenteuil, je suis allé, un certain jour, vous visiter secrètement, et là, faute d’un autre endroit où nous pussions être libres, ce fut dans le réfectoire même que nous nous abandonnâmes aux déréglemens de notre libertinage. Souvenez-vous, dis-je , de ce que nous avons eu l'impudence de faire dans un lieu si respectable et consacré à la Vierge? N’eussions-nous pas commis d'autres péchés, celui-là seul était bien digne de la vengeance la plus éclatante. Comptez-vous pour rien les anciennes débauches et les désordres abominables qui ont précédé notre mariage ? Et cette insigne trahison que j'ai commise à cause de vous envers votre oncle, lorsque j'étais reçu comine son hôte dans sa maison ? Qui ne jugera pas que j'ai été trahi justement par celui-là que j'avais trahi auparavant avec tant d'impudeur? Pensez-vous que la souffrance passagère de cette blessure ait suffi à l’expiation de si grands crimes ? Que dis-je ? de si grands péchés devaient-ils mériter tant
de bienfaits? Croyez-vous que, devant la justice de Dieu, ce que j'ai souffert soit suffisant pour cffacer la profanation d'un lieu consacré à sa sainte Mère ? Certes, si je ne me trompe grossièrement, cette plaie très salutaire compte moins pour châtiment de mes fautes que la continuité des maux que je supporte aujourd'hui.
Vous savez aussi que, pendant votre grossesse, je vous ai envoyée dans mon pays, revêtue d’un habit de religieuse, et que, par ce déguisement, vous vous êtes jouée de la profession * que vous avez embrassée depuis. D'après cela, voyez si la Justice divine ou plutôt la Grâce n'avait pas lieu de vous entraîner malgré vous dans l'état monastique dont vous vons étiez fait un jeu : car la Grâce a voulu que vous expiassiez sous cet habit la faute que vous aviez faite en le prenant , afin que la vérité du fait porte remède au mensonge de votre déguisement et amende cette fraude sacrilége.
Que si à la justice divine vous voulez ajouter notre propre intérêt, vous pourrez reconnaître que c'est la grâce de Dieu et non sa justice qui veillait alors sur nous. Remarquez, Ô ma chère ! remarquez que le Seigneur, avec les filets de sa miséricorde, nous a retirés des profondeurs d'une mer bien périlleuse ! il nous a sauvés du gouffre de Carybde , en dépit de nous-mêmes, dans le naufrage , afin que l’un et l’autre nous pussions nous écrier à la fois : ! « Le Seigneur s'inquiète de » moi! » Pensez et repensez aux périls dans lesquels nous étions tombés , périls dont le Seigneur nous a délivrés , si grands qu'ils fussent. Racontez sans cesse, avec mille actions’ de grâce, les grandes choses que le Seigneur a faites pour le salut de notre âme, ? et consolons par notre exemple les pécheurs qui désespérent de sa bonté, afin qu'ils sachent tous ce qui cst réservé aux fidèles qui demandent et qui prient, puisque tant de grâces sont accordées à des cœurs endurcis
* Psalm. 39. —*? Psalm. 65.
dans le péché et la rébellion. Pesez le mystérieux décret de la clémence divine, et observez avec quelle miséricorde le Seigneur a permis dans ses jugemens l'attentat dont j'ai été victime ; observez avec quelle sagesse il s'est servi des méchans pour changer l’impiété en piété, de manière qu'une blessure , infligée justement à une seule partie de mon corps, guérit deux âmes à la fois. Comparez le danger et Ja délivrance ; comparez la maladie et le remède. Recherchez les causes de tant d'indulgence et admirez les effets de la miséricorde.
Rappelez-vous à quelles turpitudes mon insatiable libertinage tenait nos corps asservis , puisque ni la pudeur ni le respect de Dieu, même durant les jours de la Semaine sainte ou des plus grandes solennités, n’avaient pas le pouvoir de m'arracher à ce bourbier ? Combien de fois, malgré vos refus, votre résistance et vos représentations, vous, dont le sexe est plus faible que le mien, fûtes-vous contrainte de céder à mes menaces et à mes violences ! Je brûlais pour vous de tous les feux de la concupiscence, au point de préférer à Dieu et à moi-même ces misérables et impures voluptés que je rougirais maintenant d'appeler par leur nom. La clémence divine ne pouvait donc me sauver , si ce n’est en m'interdisant à jamais et sans espoir ces voluptés mêmes.
Qu'il est juste , qu’il est miséricordieux, le Seigneur ! L’odieuse trahison de votre oncle m'a fait croître en vertus, alors qu’elle me privait de cette partie de mon corps qui était le siége de mon libertinage et qui faisait toute la source de ma concupiscence. Ce membre, qui a été frappé justement , était seul coupable, et la douleur fut pour moi une expiation du plaisir. Ainsi j'ai été tiré de ces ordures dans lesquelles j'étais: plongé comme dans la fange ; ainsi j'ai été circoncis d'âme et de corps en même temps; ainsi je suis devenu d'autant plus apte au service des autels, que la contagion des impuretés charnelles ne saurait plus m'atteindre. N'est-ce pas de la clémence, que d’avoir voulu me faire souffrir seulement dans un
membre dont la privation fait le salut de mon âme, sans déshonorer mon corps et sans le rendre inhabile à l'usage de ses autres facultés ? Et même ne suis-je pas à présent plus dispos pour tous les actes honnêtes, quand je me sens délivré des entraves de la concupiscence ! Oui, par la perte de ces parties méprisables, qui sont dites honteuses puisqu'elles servent aux plus grands excès de la débauche et dont le nom blesse nos oreilles, la Grâce divine m'a purifié, car elle n’a pas fait autre chose, en m’en privant, que d’éloigner de moi les vices et les souillures qui auraient altéré la pureté de ma nouvelle robe d’innocence.
Certains sages, désirant conserver cette robe d’innocence, portèrent la main sur eux-mêmes, vous le savez, pour éloigner d’eux à jamais la tache de la concupiscence. L'Apôtre ! pria le Seigneur de l’affranchir de cet aiguïllon de la chair, et ne fut pas entendu. Origène, le plans grand philosophe des chrétiens, nous offre un mémorable exemple, * lui, qui pour éteindre tout à fait l'incendie allumé au dedans de lui-même, ne craignit pas de sacrifier sa virilité , regardant comme véritablement bienheureux, ainsi qu’il est écrit, $ ceux qui se sont mutilés eux-mêmes pour acquérir le royaume des cieux, et croyant accomplir réellement ce précepte du Seigneur qui nous ordonne de couper et de rejeter loin de nous les membres qui nous seraient un sujet de scandale. Ce grand homme prit à la lettre, et non dans le sens mystique, cette prophétie d’Isaie , * dans laquelle il est dit que le Seigneur préfère les eunuques aux autres fidèles. « Les eunuques qui garderont mes jours du » sabbat et qui s’attacheront à ce qui me plaît, je leur donne- » rai une place dans ma maison et dans l'enceinte de mes mu- » railles; je leur donnerai un nom meilleur que celui de fils » et de filles, un nom éternel qui ne périra pas. » Cependant
"Saint Paul. Ep. ad Cor. 12. — * Euseb. Hist, N1,7. —* Evang.S, Matth. 10 et 18.—* Jsaie , 56. |
Origène a commis une grande faute en cherchant ainsi à prévenir celles que son corps pouvait commettre.
Ce fut par amour de Dieu, mais un amour mal éclairé , qu'il a encouru l'accusation d’homicide en portant la main sur luimême. La suggestion du diable ou quelque grande erreur l'a poussé à exercer sur sa personne cette mnutilation que j'ai subie de la main d'autrui, par la grâce de Dieu. J'évite la faute, je ne la cherche pas : je mérite la mort, et il m'est permis de vivre ; Dieu m'appelle, et je résiste; je persévère dans mes crimes, et malgré moi il me traîne au pardon. Et pourtant, l’Apôtre prie et n’est pas entendu ; il redouble de prière et il n'obtient pas. En vérité, le Seigneur s'inquiète de moi! J'irai donc et je raconterai les grandes choses que le Seigneur a faites pour mon âme.
Joignez-vous à moi et soyez ma compagne inséparable dans l'action de grâces, vous qui avez participé à la faute et au pardon : car Dieu s'est souvenu de votre salut ; bien plus, il ne vous a jamais oubliée, vous qu’il avait marquée comme sienne par le saint présage d’un nom, en vous appelant Héloïse, de son propre nom qui est Héloïm.
Lui-même, dis-je, dans sa clémence, à fait dépendre de l’un de nous notre sort commun, alors que le démon s’efforçait de nous perdre tous deux en perdant l’un de nous; car peu de temps avant cet événement, l’indissoluble loi du sacrement de mariage nous avait unis l’un à l’autre, et lorsque j’aspirais à vous retenir auprès de moi pour toujours, vous que j'aimais par dessus tout, le Seigneur préparait déjà la circonstance qui devait nous ramener vers lui.
En effet, si auparavant vous ne m'eussiez pas été conjointe en mariage, ma retraite du monde, les conseils de vos parens ou les charmes des voluptés charnelles vous auraient enracinée dans le siècle. Voyez donc à quel point Dieu s’est préoccupé de nous, comme s'il nous réservait à de grandes destinées , et comme s'il eùt été indigné ou afligé que ces connaissances et
172 | ABËLARD ET HÉLOISE.
ces talens, qu'il avait confiés à chacun de nous, ne fussent pas employés à l'honneur de sen nom ; ou comme s’il eût craint l'incontinence de son serviteur, ainsi qu'il est écrit : ? « Parce » que les femmes font même apostasier les sages. » Témoin le sage par excellence, Salomon.
Tous les jours le trésor de votre prudence rapporte de grosses usures au Seigneur. Déjà vous lui avez engendré un grand nombre de filles spirituelles, tandis que je demeure stérile et que je travaille vainement au milieu des fils de la perdition. O quel détestable malheur, quelle lamentable perte, si, vous adonnant aux impuretés des voluptés charnelles, vous eussiez mis au monde avec douleur un petit nombre d’enfans, au lieu de cette immense famille que vous enfantez avec joie pour le Ciel! Vous ne seriez pas plus qu’une femme, vous qui êtes maintenant supérieure aux hommes, vous qui avez transformé la malédiction d'Eve en bénédiction de Marie ! O quelle profanation, si ces mains sacrées, qui feuillètent sans cesse aujourd’hui les Saintes Écritures, eussent été employées aux soins vulgaires du commun des femmes !
Dieu lui-même a daigné nous arracher aux contagions de ce cloaque, aux voluptés de cette fange, et nous attirer vers lui par cette puissance qui voulut frapper saint Paul pour le convertir ? et qui veut peut-être, par notre exemple, abaisser la présomption des lettrés et des doctes.
Ne yous affligez donc plus, ma sœur, je vous en prie; ne soyez pas injuste envers un père qui nous corrige si paternellement, mais réfléchissez à ce qui est écrit. * «Le Seigneur » châtie ceux qu'il aime ; il corrige aussi celui qu’il accepte » pour fils. » Et ailleurs : * « Celui qui épargne la verge, hait » S0n fils. » Cette peine est momentanée, non éternelle : peine de purification et non de damnation. Écoutez le prophète , et reconfortez-vous : « Le Seigneur ne jugera pas deux fois le
* Eccles. 19, — * Act. Apost. 9. —* Proc. 3, —% Prov, 13. — ‘ Nalum. 1.
» même homme, et le même châtiment ne se lèvera pas deux » fois contre la même faute. » Comprenez ceite exhortation suprême du Dieu de vérité : ? « Dans votre patience , vous pos- » sèderez vos âmes. » D'où Salomon a dit : ? « L'homme pa- » tient vaut mieux que l’homme fort, et celui qui domine son » esprit, que celui qui prend des villes. »
Est-ce que les larmes ne vous viennent pas aux yeux, est-ce que votre âme n’est pas émue d'une profonde douleur, en pensant que, pour votre salut et pour celui de tous, le Fils unique de Dieu, innocent, a été saisi par des impies , traîné, flagellé, moqué , ayant la face voilée, souffleté, couvert de crachats, couronné d’épines, et enfin ignominieusement suspendu entre deux larrons sur une croix patibulaire, et mis à mort dans cet horrible et exécrable supplice ? Toujours, Ô ma sœur, ayez devant les yeux et portez dans votre cœur ce divin Époux, qui est aussi l'époux de toute l'Église. Voyez-le sortant du prétoire et portant sa croix, lorsqu'il va se faire crucifier pour vous. Mêlez-vous au peuple et parmi ces femmes qui se frappaient la poitrine et qui pleuraient sur lui, comme saint Luc le raconte en ces termes : ® « Or, il était suivi d'une grande » foule de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine » et qui pleuraient sur lui. » Se retournant vers elles avec bonté, il leur prédit dans sa clémence les désastres prochains qui vengeraient sa mort: et dont elles pourraient se garantir en suivant ses conseils : « Filles de Jérusalem, leur dit-il, ne » pléurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur » vos enfans ; car le jour approche où l’on dira : « Heureuses » les femmes stériles, et les entrailles qui n’ont pas enfanté, » et les mamelles qui n’ont pas allaité! » Alors ils commen- » ceront à dire aux montagnes : « Tombez sur nous ! » et aux » collines : « Couvrez-nous ! car si le bois vert est traité de la sorte , que fcra-t-on du bois sec ? »
* Evang. S. Euc. 12. —* Prov. 16. — * Evang. S. Luc. 23
Compatissez donc pour Celui qui a souffert afin de vous racheter : que votre cœur saigne en songeant à Celui qui a été crucifié pour vous ! Restez toujours, en esprit, auprès de son sépulcre ; pleurez et lamentez-vous avec les saintes femmes, desquelles il est écrit, comme je l’ai rappelé plus haut : « Les » femmes assises près du sépulcre se lamentaient en pleurant » le Seigneur. » Préparez avec elles les parfums de la sépulture, mais qu'ils soient plus précieux, c’est à dire spirituels et non matériels : ce sont là les parfums qu'il réclame de vous, puisque les autres lui sont inutiles. Pénétrez-vous de ces devoirs avec toutes les forces de votre dévotion.
C'est à cette amère compassion sur ses douleurs, que le Seigneur exhorte les fidèles, par la bouche de Jérémie en disant : ! « O vous tous qui passez par ce chemin, arrêtez-vous et voyez » s’il est une douleur semblable à la mienne ! » C'est à dire : « Si l'on se sent saisi de pitié pour quelqu'un qui souffre, com bien plis en mériterai-je, moi, innocent, qui expie seul les péchés des autres! » Le Seigneur est la voie par où les fidèles vont de l'exil terrestre dans leur céleste patrie.
Cette croix, du haut de laquelle il vous parle ainsi, cette.
croix, il l’a élevée comme une échelle de salut pour nous. Là, immolé pour vous, le fils unique de Dieu s’est offert en holocauste, parce qu'il l'a voulu. Gémissez sur ce sacrifice en compatissant à ses angoisses, compatissez-y en gémissant. Et accomplissez ce qui a été dit des âmes dévotes par le prophète. Zacharie : ? & Elles pousseront des gémissemeus, comme à la » mort d’un fils unique, et elles pleureront sur lui, comme on » a coutume de pleurer sur un premier-né. »
Voyez, ma sœur, quelle grande douleur ont ceux qui aiment un roi, à la mort de son fils unique et premier-né ? Observez le deuil de sa famille, l’afiliction de sa cour entière, et quand vous serez parvenue jusqu'à l'épouse de ce fils unique défunt, vous ne pourrez supporter ses lamentables plaintes.
* Hierem, 1, —? Zach, 12ct10, |
Telles doivent être vos plaintes , ma sœur, et telle votre affliction, vous qui avez été unie intimement à ce bienheureux Époux. Il vous a achetée, non avec ses biens, mais au prix de lui-même ; avec son propre sang, il vous a achetée et rachetée. Voyez quel est son droit sur vous, jugez combien vous lui êtes précieuse !
Aussi l’Apôtre, ! considérant le prix de la rédemption, et appréciant l'incomparable valeur de Celui qui nous a rachetés à ce prix, et mesurant sa reconnaissance à la grandeur du bienfait : « Loin de moi l’idée de me glorifier, s’écrie-t-il, si » ce n’est dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par » lequel le monde est crucifié pour moi, et moi pour le » monde! » Vous êtes supérieure au ciel, supérieure au monde , vous que le Créateur du monde a rachetée de son sang. Qu'a-t-il donc vu en vous, dites-moi, lui à qui rien ne manque, pour vouloir vous acquérir aux dépens des angoisses d'une horrible et ignominieuse mort ? Que cherche-t-il en vous, dis-je, si ce n’est vous-même? C’est un véritable ami, celui qui ne désire que vous et non ce qui vous appartient; c’est un véritable ami, Celui qu disait en mourant pour vous : « Per- » sonne ne peut donner une plus grande preuve d'affection, » que de rendre l'âme pour ses amis. » C'était vous qu'il aimait véritablement et non pas moi. L'amour qui nous enveloppait tous deux dans un tourbillon de péchés, ne fut que de la concupiscence : ilne méritait pas d'être appelé amour. F’assouvissais mes misérables passions, et voilà Lout ce que j'aimais en vous ! J'ai, dites-vous, souffert pour vous, et peut-être ditesvous vrai; mais j'ai plutôt souffert par vous, et encorc était-ce malgré moi ; j'ai souffert, non pour l'amour de vaus, mais par la violence exercée sur moi; non pour votre salut, mais pour votre douleur. Au contraire , Jésus-Christ a souffert pro- Gtablement et librement pour vous ; Jésus, dont la Passion
= Saint Paul. Ep. ad Galat, 6.
guérit toute langueur , écarte toule souffrance. Portez donc vers lui, je vous conjure, et non vers moi, toute votre dévotion, toute votre pitié, toute votre componction. Déplorez cet excès d’injustice et de cruauté accompli sur ce Dieu d’innocence; mais ne déplorez pas cette juste et équitable vengeance qui m'a frappé et qui semble plutôt une grâce infinie répandue sur nous deux.
Car vous êtes injuste, si vous n'aimez pas la justice, et très injuste , si vous êtes sciemment contraire à la volonté de Dieu, bien plus, à la grâce qu’il nous a faite. Pleurez votre Réparateur et non votre corrupteur, Celui qui vous a rachetée et non celui qui vous a perdue ; pleurez le Seigneur mort pour vous , et non votre csclave qui vit encore ou qui vient d’être vraiment délivré de la mort. | |
Prenez garde , je vous prie, qu'on ne vous applique, à votre honte, ce que dit Pompée à la triste Cornélie : !
« Le grand Pompée vit encore après la bataille, mais sa » fortune a péri : ne pleurez-vous pas cela seul que vous ai- » miez ? D
Songez-y, je vous en avertis, et rougissez, si vous tenez encore aux plaisirs honteux qui vous sont ravis.
Recevez donc, à ma sœur, recevez, je vous prie, patiemment les épreuves qui vous sont échues de la miséricorde divine. C'est la verge d'un père, non l'épée d’un persécuteur. Le père frappe pour corriger, de peur que l'ennemi ne frappe pour tuer. Îl prévient la mort par la blessure, et ne la donne pas ; il emploie le fer pour trancher le mal ; il blesse le corps et guérit l’âme ; il aurait dû mettre à mort, et il vivifie ; il punit une fois pour ne pas punir toujours. Un seul a souffert la blessure, et deux ont été sauvés de la mort: deux pour la faute, un pour la peine !
Aussi la faiblesse de votre sexe fut prise cn considération
Lucain, Phars. VILL.
ABÉLARD ET HÉLOISE. 177 par la miséricorde divine, et ç'a été en quelque sorte justice ; car étant plus faible naturellement à cause de votre sexe ct plus forte par votre conscience, vous étiez moins coupable que moi. Je rends grâces au Seigneur, qui vous a tenue quitte de la punition et vous a réservé la couronne. Lorsque, par l'effet d’une seule souffrance corporelle, il refroidit tous les feux de cette concupiscence qui me dévorait , lorsqu'il m'empêche de retomber dans les dérèglemens de mon incontinence, il vous laisse sous l'empire des nombreuses passions de l'adolescence, il vous laisse exposée aux perpétuelles tentations de la chair, pour que vous gagniez la couronne du martyre. Quoique vous répugniez à l'entendre et que vous me défendiez de le dire, c’est là pourtant une vérité manifeste : ? « A celui qui » combat toujours appartient la couronne, et celui-là seul » sera couronné, qui aura dignement combatlu. »
Quant à moi, nulle couronne ne m'attend, parce que je n° ai plus rien à combattre. Les élémens du combat manquent, s les aiguillons de la concupiscence sont détruits. RTE quoique je ne doive prétendre à aucune couronne, j'estime que c'est quelque chose de n’encourir aucune peine et d’échapper peut-être par une peine douloureuse d’un instant à mille peines éternelles. Or, il est écrit, en parlant des hommes et des animaux dans cette misérable vie : ? « Ils pcriront sur » leur propre fumier. »
Je m'inquiète moins de voir mon mérite diminuer, lorsque je suis assuré que le vôtre s'accroît. Nous ne faisons qu'un en Jésus-Christ ; nous ne faisons qu’une seule chair par le mariage. Tout ce qui est vôtre ne saurait m'être étranger. Jésus- Christ est donc votre époux, parce que vous êtes devenue son épouse. Et maintenant, comme je vous l'ai dit, vous m'avez pour serviteur, moi que vous reconnaissiez autrefois pour maître, et je vous suis attaché désormais par l'amour spirituel,
‘Ep. ad Tim. 1, 2. —*? Jocl, 1, 17.
plutôt que soumis par la crainte. Ainsi votre protection auprès de lui m'inspire plus de confiance d'obtenir par vos prières ce qu'il n'accorderait pas aux miennes ; et aujourd’hui surtout, que l’imminence quotidienne de mes périls et de mes angoisses me me permet pas de vivre, ni de prier, ni d’imiter ce bienbeureux Éthiopien , qui avait la garde de tous les trésors de la reine Candace, et qui vint de si loin adorer Dieu à Jérusalem : lorsqu'il retournait chez lui, lapôtre Philippe fut envoyé par un ange pour le convertir à la foi dont l'avaient rendu digne la prière et la lecture assidue des livres saints. Comme il les lisait sans cesse, tout idolâtre qu’il fût, pendant la route, par un bienfait de la grâce divine , il tomba sur un passage de l'Écriture, qui fournit à l'Apôtre le moyen le plus favorable d'opérer sa conversion.
Or donc, afin que rien ne fasse obstacle à ma requête ou n’en retarde l’accomplissement, voici la Prière que j'ai composée et que je vous envoie, pour que vous la récitiez humblement avec vos religieuses :
PRIÈRE. « Dieu, qui, dès la création de l’espèce humaine, avez, en tirant la femme d’une côte de l’homme , sanctionné le grand sacrement du mariage; qui avez conféré des honneurs éclatans à cet état, soit en naissant d’une Vierge, soit en commençant vos miracles par celui des noces de Cana; vous qui avez daigné autrefois accorder ce remède à mon incontinence et à ma fragilité, ne rejetez pas les prières de votre petite servante, prières que je répands, suppliante en présence de votre divine majesté, pour mes péchés et ceux de mon bienaimé. Pardonnez, à Dieu très bon, Ô vous qui êtes la bonté même , pardonnez à nos crimes, si grands qu’ils soient, et que l’immensité de votre ineffable miséricorde égale la multitude de nos fautes. Punissez les coupables dans la vie présente, je vous conjure , épargnez-les dans l’autre; punissez-les à l'in-
‘ Act, Apost. 8.
stant, mais ne les punissez pas dans l'éternité. Prenez contre vos serviteurs la verge de la correction, et non le glaive de la fureur. Frappez la chair pour conserver les âmes. Venez à nous en purificateur, et non en vengeur, soyez bon plutôt que juste, père miséricordieux plutôt que maître sévère.
» Éprouvez-nous, Seigneur, et tentez-nous, ainsi que le Prophète vous le demande pour lui-même, comme s’il disait clairement : « Jugez d'abord nos forces et imesurez » d’après elles le fardeau des tentations. » C’est ce que saint Paul promet à vos fidèles, en disant : ! « Dieu est puissant, et » il ne souffrira que vous soyez tenté au delà de vos forces ; » mais dans la tentation même, il vous donnera de nouvelles » forces, afin que vous puissiez la soutenir. »
» Vous nous avez conjoints, Seigneur, et vous nous avez séparés quand et comment il vous a plu. Maintenani, Ô Seigneur, ce que vous avez commencé si miséricordieusement, ne J’acheverez-vous pas avec miséricorde ? Ceux que vous avez séparés une fois dans le monde, réunissez-les à vous éternellement dans le ciel. Notre espérance, notre héritage, notre attente, notre consolation, c’est vous, Seigneur, qui êtes béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il. »
Salut en Jésus-Christ, épouse du Christ, salut en Jésus- Christ, et vivez en lui. Ainsi soit-il.
‘ Ep, ad Cori. I, 10.
LETTRE