D'HÉLOISE À ABÉLARD
SOMMAIRE
Dans cette lettre, Héloïse prie instamment Abélard de répondre x elte et à ses religieuses sur deux points principaux : le premier, qu’il leur apprenne d’où l’ordre dds Moniales a tiré son origine ; le second, qu’il leur propose une Règle et qu’il leur prescrive un genre de vie qui puisse convenir particulièrement aux femmes, ec qui n'avait élé essayé auparavant par aucun des Saints-Pères. Or, les Saints-Pères n’ayant pas imposé de Règles aux Monmiales, elle donne elle-même son avis, en soutenant qu’il suffit que les femmes ne reslent pas, en fait d’abstinence el de continence, au dessous des clercs et des ecclésiastiques séculicrs ou des moines réguliers. Elle disserle longuement sur la Règle de saint Benoit et sur son observance, ainsi que sur l’interdiction de la viande et l’usage permis du vin. Elle parle aussi plus amplement des actes extérieurs, qu’elle rabaisse en leur préférant les actes intérieurs. Enfin elle avertit Abélard de vouloir bien, pour tout ce qui regarde les jeûnes et les pratiques de religion, n’être pas trop rigoureux et prendre en considération la faiblesse du sexe féminin.
A son seigneur el mailre, sa servante indigne.
Afin que vous n'alliez pas m’accuser de désobéissance, votre ordre sera un frein imposé à l'expression de ma douleur désordonnée , et je saurai en vous écrivant modérer des paroles qu'il serait fort difficile, sinon impossible, de prévenir dans un entretien.
En effet, rien n'est moins en notre pouvoir que notre cœur, et ne pouvant lui commander, nous sommes forcées de lui obéir davantage. Voilà pourquoi, lorsque les sentimens du cœur nous stimulent, personne ne peut repousser leurs atteintes au point d'empêcher qu'ils se fassent jour au dehors par des actions et qu'ils se répandent plus aisément encore par des
paroles , selon qu'il est écrit : « C’est par l'abondance du cœur » que la bouche parle. » F'empêcherai done ma main d'écrire ce que ma langue ne saurait se défendre d'exprimer de vive voix. Plaise à Dieu que mon cœur affligé soit aussi prompt à obéir que la main qui vous écrit !
Vous pouvez cependant apporter quelque remède à ma douleur, si vous ne pouvez l'enlever tout à fait; car, de même qu'un clou chasse Pautre, une pensée nouvelle repousse l'an cienne , et l'esprit, occupé ailleurs , est forcé de perdre la mémoire ou d'en suspendre l'usage. En effet, une pensée quelconque occupe d'autant plus l'esprit et le distrait de toutes les autres, que son objet est plus honnête et nous paraît plus indispensable.
Ainsi, nous toutes , servantes de Jésus-Christ et vos filles cn Jésus-Christ, nous supplions votre bonté paternelle de nous accorder deux choses qui nous paraissent absolument nécessaires : la première, c’est de vouloir bien nous apprendre d’où l'Ordre des religieuses a tiré son origine et quelle est l'autorité de notre profession ; la seconde, c'est d’instituer et de nous envoyer écrite une Règle qui soit propre à des femmes et qui fixe irrévocablement l'état et l'habit de notre communauté , ce qui n’a jamais été fait par les Saints-Pères. C'est à défaut de cette institution qui n'existe pas, que les hommes et les femmes sont reçus dans les monastères sous la même Règle, et qu'on impose le même joug monastique au sexe faible comme au sexe fort. Jusqu à présent la Règle de saint Benoît, dans l'Eglise latine , est suivie également par les femmes et par les hommes, quoique cette Règle n'ait été écrite que pour les honimes et que des hommes seuls peuvent l’observer, eu égard aux devoirs des inférieurs et des supérieurs. Mais sans parler de tous les chapitres de cette Règle, est-ce à des femmes que s'adressent ceux où il est question de capuchons,' de haut-dechausses et de scapulaires?! Est-ce à celles qu'il faut recomman-
Regal. S, Bencd., 55. s
482 ASÉLARD ET HÉLOISE.
der ces tuniques et ces chemises de laine que le mouvement périodique du sang chez les femmes leur défend d’adopter ? Qu'ont-elles de commun avec ce statut qui prescrit à l'abbé de lire lui-même l'Évangile et de commencer l'hymne après cette lecture ? ‘avec cet autre statut, qui établit la table où l'abbé s'assied avec les hôtes et les pèlerins ? ? Convient-il à netre état , qu'une abbesse donne jamai l'hospitalité à des hommes ou qu'elle mange avec ceux qu'elle aurait reçus ? O que la ruine des âmes est facile dans cette cohabitation des hommes et des femmes, surtout à table, où règnent la gourmandise et l'ivresse, où l’on est entrainé doucement à boire du vin qui allume la luxure !
Saint Jérôme prévoyait ce danger, lorsqu'écrivant à une mère et à sa fille, il leur disait : * «Ïl est difficHe de conserver » la pudeur au milieu des festins. » Ovide lui-même, ce docteur en fait de débauche et de luxure, recherche avec soin dans son livre de l’Art d'aimer combien les banquets offrent d'occasions de libertinage, quand il dit :
« Lorsque les ailes de Cupidon pendent imbibées de vin, il » reste inunobile et appesanti à la place qu'il a prise. Alors » viennent les ris ; alors le pauvre devient fier ; alors la dou- » leur et le soucis s'en vont et les fronts se dérident. Là bien » Souvent les jeunes filles ont dérobé les cœurs des jeunes » garçons, et Vénus embrase leurs veines en jetant du feu » dans du feu. »
Et si les femmes seules, à qui nous donnons l'hospitalité , sont admises à notre table, n'y-a-t-il pas encore là un danger caché ? Certainement. Rien n'est plus facile que de séduire une femme par l'entremise d’une autre. À qui une femme con- £e-t-clle promptement la perversité de son âme, sinon à une femme ? Voilà pourquoi saint Jérome exhorte surtout les femmcs de sainte profession à éviter le commerec de celles qui vivent dans le siècle.*
‘Regul, S. Bened. 11. —*? Jhid, 56. —*? Epist. 47, —" Epist. 13 et 22.
Enfin, si, refusant l'hospitalité aux hommes, nous l’accordions aux femmes , ne serait-ce pas offenser et irriter les premiers dont les services sont indispensables aux monastères de notre sexe , puisque nous paraîtrions rendre moins ou ne rien rendre même à ceux dont nous recevons davantage ?
Or, si nous ne pouvons remplir la teneur de la Règle prescrite, je crains bien que ces paroles de l’apôtre saint Jacques ne portent notre condamnation : ! « Quiconque ayant ob- __» servé toute la Loi, l'aura violée en un seul point, est coupa- » ble comme l'ayant violée tout entière. » Ce qui veut dire : Par cela même est coupable celui qui a fait beaucoup, mais qui n’a pas tout fait, car, un seul point omis, on devient transgresseur de la Loi, et, pour la remplir exactement, il faut que tous les préceptes soient exécutés. C'est ce qu'expose l’Apôtre, en ajoutant : ? & Celui qui à dit : Vous ne serez point adul- « tère, a dit aussi : Vous ne tuerez point. Mais, bien que vous » ne commelliez pas d’adultère, si vous avez tué, vous êtes » transgresseur de la Loi. » C'est comme s’il disait clairement : On est coupable par la transgression de l’un ou l’autre commandement , attendu que Dieu, qui prescrit l’un, à prescrit l’autre ; et quelque précepte de la Loi qui soit violé, c'est un outrage envers Dieu, qui n’a pas renfermé la Loi dans un seul précepte, mais dans tous également.
Mais sans citer les statuts que nous ne pouvons observer, ou dont l'observance ne serait pas sans péril, a-t-on jamais vu une communauté de religieuses sortir du couvent pour faire la moisson et pour se livrer aux &avaux des champs ?° La vocation des femmes qui se destinent à l’état monastique, serait-elle suffisamment éprouvée au bout d’une année, et serait-ce assez pour les instruire, que de leur lire trois fois la Règle, comme cette Règle le commande ? * Quoi donc de plus insensé que d'entrer dans une route inconnue et non encore
TS. Jac. 2,10. —? Ibid. 5,12, — * Regul, S. Boned, kh,—* Ibid, H8.
frayée ? Quoi de plus présomptueux que de choisir et d'adopter une vie qu'on ne connaît pas, ou de faire un vœu qu’on ne saurait remplir ? Mais si la prudence est la mère de toutes les vertus, si la raison est la médiatrice de tous les biens, peut-on regarder comme un bien ou comme une vertu ce qui s'éloigne de tous les deux ? En effet, les vertus qui dépassent le but et la mesure , ainsi que l'aflirme saint Jérôme, ! doivent plutôt être placées au rang des vices. Or, n'est-ce pas s’écarter dela prudence et de la raison, que de ne point examiner d’abord les forces de ceux à qui on impose une tâche, afin que celle-ci soit en rapport avec la constitution de l’homme ? Qui pense à charger un âne comme un éléphant? Exige-t-on autant des enfans et des vieillards, que des hommes faits ? autant des faibles, que des forts? autant des malades, que des gens en bonne santé ? autant des femmes, que des hommes”? en un mot, autant du sexe faible , que du fort ?
C'est à ce sujet que le bienheureux pape Grégoire, dans le quatorzième chapitre de son Pastoral, où il traite des avis et des commandemens, fait cette distinction : «H faut donc avertir » les hommes, d’une manière, et les femmes, d’une autre, parce » qu'on doit attribuer à celles-ci les prescriptions les plus fa- » ciles; à ceux-là, les plus pénibles au contraire ; car pour » occuper les hommes il faut de grandes choses, tandis que » des bagatelles suffisent à distraire les femmes. »
Assurément ceux qui ont écrit les Règles des moines, non seulement ne parlent point des femmes, mais encore, en établissant ces statuts, ils savaient bien que des femmes n'en pourraient faire usage. Ils ont assez prouvé par là qu'il ne convient pas d'imposer le même joug au taureau et à la génisse et de contraindre au même travail ceux que la nature a faits dissemblables. Saint Benoit n’a pas oublié cette distinction : rempli, pour ainsi dire, de l'esprit de tous les justes, il a, dans
‘Epist. 8.
sa Règle, tout disposé suivant la diversité des temps et des personnes, ! de manière que tout se fasse avec modération, ainsi qu'il l’a consigné dans un endroit de cette Règle. ? D'abord, commençant par ce qui regarde l'abbé, il lui ordonne de veiller à ses moines, de telle sorte qu'il se mette en relation avec tous selon la valeur ou l'intelligence de chacun, et que, loin de laisser dépérir le troupeau qui lui est confié, il ait la joie de le voir augmenter ; il lui enjoint de se défier toujours de sa propre fragilité et de se souvenir qu'on ne doit pas fouler aux pieds un roseau secoué par le vent. * Qu'il ait égard aux circonstances, en se rappelant la prudence de Jacob qui disait : « Si je fatigue davantage mes troupeaux dans leur » marche, ils mourront tous en un seul jour. » Enfin donc, qu'en prenant ainsi conseil de la prudence, mère des vertus, il règle toute chose de manière à satisfaire les forts et à ne pas effaroucher les faibles. |
D'après ce système de sage modération , il témoigne beaucoup d’indulgence aux enfans, aux vieillards, et particulièrement aux infirmes. © Il veut que le lecteur du réfectoire et les semainiers de la cuisine mangent avec les autres, et que, dans chaque congrégation , la qualité et la quantité des alimens ct de la boisson soient en harmonie avec les tempéramens des religieux. Tous ces détails sont traités avec le plus grand soin. |
Il règle aussi les temps des jeûnes , selon les époques, et la somme de travail, selon ce que réclame la faiblesse de la nature. ?
Dites-moi, je vous prie, si celui qui, dans cette Règle établie pour des hommes, a proportionné tout au temps et aux tempéramens , afin que tous puissent se conformer sans murmure à ses institutions, dites-moi, dis-je, si ce grand saint eût ap-
* Regul. S. Bened. 48. — * Ibid. 2. — * Ibid. Gh. — * Isaic. A2 — * Gencs. 33. — * Regul. S. Bened. 37, 38 et 39, — * Ibid. M,
pliqué aux femmes la même Règle qu'aux hommes? lui qui s'est cfforcé d’adoucir la rigueur de sa Règle en faveur des enfans, des vieillards et des infirmes, à cause de leur infirmité et de leur faiblesse ; n'eût-il pas pourvu de même aux besoins d'un sexe faible dont la nature infirme et débile n’est que trop connue ? Jugez donc combien ce serait s'éloigner de toute espèce de raison, que de vouloir obliger les femmes à suivre la même Règle que les hommes, et de charger du même fardeau les faibles et les forts ?
Je pense que c'est assez pour notre faiblesse, si nous égalons en vertus de continence et d’abstinence les chefs de l'Église et ceux qui sont dans les ordres sacrés, puisque l'Évangile nous dit : ? «Celui-là est parfait, qui ressemble à son maitre. » Ce serait même beaucoup pour nous, si nous pouvions égaler les pieux laïques ; car nous admirons dans les faibles ce qui nous semble peu de chose chez les forts, selon cette parole de l'Apôtre : ? « La vertu dans la faiblesse est plus parfaite encore. »
Ne faites pas peu de cas de la religion des laïques , tels qu'Abraham, David, Job, même dans l’état de mariage ! Saint Chrisostôme, dans son sermon septième sur l'Épiître aux Hébreux, nous éclaire là-dessus en disant : « Il y a plusieurs » charmes que l'on peut essayer pour enchanter cette bête » infernale. Quels sont-ils? Les travaux, les lectures , les » veilles. Mais que nous importe à nous qui ne sommes pas » moines, me direz-vous ? Répondez plutôt ainsi à saint Paul » lorsqu'il dit : « Veillant dans la patience et dans la prié- » re, etc., » ou lorsqu'il dit : * « N’écoutez pas la voix de la » chair dans vos concupiscences. »
Ce n’était pas pour des moines qu'il écrivait ceci, mais pour tous ceux qui étaient dans l'enceinte des villes. En effet, le séculier ne doit différer du moine qu’en ce seul point, la coha-
: Evang. S. Luc. 6. — * Saint Paul. Ep. ad Corin. Ï, 12. — * Ep. ad Colos. &. — * Ep. ad Rom. 13.
ABÉLARB ET RÉLOISE. 487
bitation avec une femme. La lei lui en donne la permission sans le dispenser des autres devoirs, et, pour tout le reste , il cst tenu d'agir de même que les moines. Ces béatitudes que Jésus-Christ nous a promises ne sont pas seulement réservées pour les moines ; autrement, le monde entier périrait, si le cloître renfermait tout ce qui mérite le nom de vertu. Et comment le mariage serait-il un état honorable, s'il était un vbstacle à notre salut? !
Ces paroles démontrent clairement que quiconque ajoutera la continence aux préceptes de l'Évangile égalera la perfection monastique. Plût à Dieu que notre profession nous obligcàt à suivre ces préceptes et non à les dépasser, en voulant être plus que chrétiennes !
C'est là sans doute, si je ne m’abuse , ce qui a engagé les Saints-Pères à ne pas établir de Règles générales pour nous comme pour les hommes, et à ne pas accabler notre faiblesse sous les obligations d’une nouvelle Loi ; ils avaient devant les yeux cette parole de l'Apôtre : * « La Loi produit la colère, » puisque là où ik n’y a point de Loi , ik n'y a pas de prévarica- » tion. « Et ailleurs : * « La Loi est donc survenue pour mul- » tiplier le péché. »
Eh bien ! ce grand prédicateur de là continence, nant pitié de notre faiblesse , et, pour ainsi dire , poussant les jeunes veuves à de secondes noces : * « Je veux, dit-il, que les jeu- » nes veuves se remarient, qu’elles engendrent des enfans, » qu'elles dirigent leur ménage et qu’elles ne donnent aucune » prise à l'Ennemi du monde. » Saint Jérôme, pénétré de l'excellente de ces paroles, répondit en ces termes à Eudoxie qui l’avait consulté sur les vœux inconsidérés des femmes : * « Si celles qui sont vierges n’ont pas reçu l'absolution de leurs » fautes, qu’adviendra-t-il de eclles qui ont prostitué les mem-
‘Ep. ad Hebr. 13. —* Saint Paul. Ep. ad Rom. h, 15. —" Ibid. 5. — ‘Ep. ad Tim.1,5. —" Epist. 22.
» bres de Jésus-Christ et qui ont changé le temple de l'Esprit- » Saint cn un lieu de débauche ? mieux eût valu pour elles » Subir la chaîne du mariage et marcher terre à terre, plutôt » que de s'élever trop haut et de tomber dans le gouffre de » l'enfer. »
Considérant la témérité d'une pareille profession monastique , saint Augustin, dans son livre de la Continence des veuves, adressé à Julien ,! s'exprime en ces termes : « Que celle » qui n'a pas encore embrassé cet état, réfléchisse ; que celle » quis'y est engagée, persévère, afin de ne donner accès à au- » cune tentation du démon, afin de n’ôter rien des offrandes » que Jésus-Christ a daigné accepter. » Les conciles mêmes, prenant aussi en considération notre faiblesse, ont décrété que les diaconesses ne pourraient être ordonnées avant l'âge de quarante ans? et cela, après les plus grandes épreuves, tandis qu'il est permis de faire des diacres à vingt ans.
Il est des monastères où les religieux, appelés chanoines réguliers de saint Augustin, professent une Régle particulière et ne se croient nullement inférieurs aux autres moines, quoique nous les voyions faire usage de viande et de linge. Si notre faiblesse pouvait seulement nous mettre au niveau de ces religieux, ne serait-ce point assez pour nous ?
Mais, pour qu'on se relàchàt sans inconvénient, à notre égard, sur tout ce qui concerne les alimens, la nature y à pourvu elle-même en douant notre sexe d'une plus grande vertu de sobriété ; car il est constant que les femmes peuvent vivre à moins de frais et avec plus de tempérance que les hommes , et l'expérience prouve qu'elles ne s'enivrent pas au- . Lant qu'eux.
Ainsi Théodose Macrobe , dans le septième livre des Saturnales, ® confirme cette opinion : « Aristote dit que les femmes
* De Contin. viduali. 9. —? C’est un canon du concile d’Agde, tenu
au vi° siècle, mais on ne le suivait pas dans l’Église. — ? Saturn. VIE, 5. |
» s'enivrent rarement, les vieillards très souvent. La femme » est très humide de corps, comme l'annoncent le poli et » l'éclat de sa peau, comme le témoignent surtout les purga- » tions périodiques qui débarrassent son corps des humeurs » superflues. Or, le vin qu'une femme boit, tombant dans » cette masse d'humeurs, perd sa force, et sa chaleur, une » fois éteinte, ne monte plus aisément jusqu'au cerveau. » Ailleurs : « Le corps féminin, épuré par dé fréquentes pur- » gations, est semblable à un crible, à travers lequel s'échappe » sans cesse l'humeur qui y abonde de toutes parts et qui de- » mande des issues ; c’est par là que s'exhale en un instant [a » vapeur du vin. Au contraire, chez les vieillards, le corps » est sec : ce que prouvent la rudesse et la couleur terne de la » peau. »
D'après cela, examinez s’il n’est pas plus juste et plus sûr de nous laisser, eu égard à notre faiblesse, toute liberté sur le boire et le manger, puisque nos cœurs ne seraient point facilement subjugés par l’intempérance et l'ivresse : notre frugalité nous préserve de l’une, et notre constitution , comme je l'ai dit plus haut, nous garantit de l’autre. Ce doit être assez pour notre faiblesse, peut-être même est-ce beaucoup, si, vivant dans la continence , sans rien posséder au monde et seulement occupées de nos devoirs envers Pieu , nous égalons dans notre manière de vivre les chefs de l'Église , les pieux laïques , au enfin ceux qui s’intitulent chanoines réguliers et qui se flattent surtout de suivre l'exemple des apôtres.
Au reste, n'est-ce pas uns grande prudence, chez les personnes qui se consacrent à Dieu, de restreindre leurs vœux, pour les outrepasser ensuite, afin que la gratitude leur permette d'aller toujours au-delà de leurs promesses. Jésus-Christ a dit cette vérité : ! « Lorsque vous aurez fait tout ce qui est » prescrit, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles; ce que
Ævanrg. S. Luc. 11.
» nous devions faire, nous l'avons fait. » C'est comme s'il eùt dit : « Gens inutiles et sans mérite, qui ne doivent compter pour rien, parce que, contens seulement d'acquitter ce que vous devez, vous n’ajoutez rien par gratitude. »
Le Seigneur, parlant ailleurs de ce que la gratitude fait ajouter, dit en parabole : ? « Si vous y mettez quelque chose » du vôtre, lorsque je reviendrai, je vous le rendrai. »
Si beaucoup de ceux qui en notre temps s'engagent témérairement dans la profession monastique, faisaient plus d'attention à l'état qu'ils embrassent et pesaient plus scrupuleusement la lettre de la Règle, ils l’enfreindraient moins par ignorance , ils pécheraient moins par négligence. Mais tous ceux qui se précipitent aveuglément dans les ordres monastiques, y vivent plus irrégulièérement encore qu'ils n’y sont entrés , et, méprisant leur Règle aussi facilement qu'ils l'ont acceptée sans la connaître, ils prennent pour loi leurs caprices qu'ils transforment en usages. Les femmes doivent donc se garder d'un fardeau sous lequel nous voyons presque tous les hommes succomber, s'ils ne cherchent pas à s'y soustraire. Déjà nous remarquons que le monde a vieilli et que les hommes, ainsi que tout ce qui a été créé, ont perdu leur première vigueur; et, suivant les parolcs de Jésus-Christ, c'est moins la charité d'un grand nombre que celle de tous les fidèles qui s’est refroidie, tellement que, les hommes ayant dégénéré, il est nécessaire de changer ou d’adoucir les Règles qui ont été écrites pour eux.
Saint Benoît, qui s'était aperçu de cet état de choses, avoue lui-même qu’il a fort adouci la rigueur de la vie monastique, et que si l'on compare sa Règle aux premières institutions , on . trouvera plutôt que c'est une Règle de simple convenance pour se préparer à la vic religieuse : ? « Nous avons tracé cette Rè- » gle, dit-il, afin de pouvoir prouver qu'en l'observant à peu
* Erang. S, Luc, 10. —* Reg. S. Bencd, c. ultimum.
» près, nous avons l'honnêteté des mœurs qui faisait la base » de l'association monastique. D'ailleurs, celui qui aspire à une » vie plus parfaite que la nôtre, peut recourir à la doctrine » des Saints-Pères, dont la pratique conduit l’homme au com- » ble de la perfection. » Ensuite : « Qui que vous soyez, qui » avez hâte d'arriver dans la céleste patrie, complétez, avec » l’aide de Jésus-Christ, cette chétive Règle qui n’est qu’un » prélude, et alors vous pourrez, sous la protection de Dieu, » parvenir à la fin aux soramités les plus hautes de la science » et des vertus.
» Les Saints-Pêres autrefois, dit-il, avaient coutume de » répéter tout le Psautier chaque soir ; ! » mais la Liédeur du siècle l’a contraint de diminuer la tâche de ses moines, qui, attendu la distribution des Psaumes dans le cours de la semaine, ont moins à faire que les clercs.
Quoi de plus contraire à la religion et au repos du cloître, que l'usage du vin ? Il réchauffe la luxure, il excite le tumulte des sens, il efface en nous l’image de Dieu, cette raison qui nous élève au dessus de tous les êtres. L'Écriture le représente comme plus dangereux que tout ce qui sert à la nourriture de l'homme, et nous avertit d'y prendre garde. Le grand Salomon en parle ainsi dans ses Proverbes : ? « Le vin engendre » la luxure, et l'ivresse le désordre. Quiconque s’y délecte » ne sera jamais sage. À qui malheur ? Au père de qui malheur ? » À qui les rixes ? A qui les précipices? A qui les blessures » sans sujet ? À qui les yeux gonflés et rouges ? N'est-ce pas » à ceux qui se plaisent dans le vin et qui font une étude de » vider des coupes ? Ne regardez pas le vin, quand il paraît » doré, quand sa couleur brille dans le cristal. Ilentre douce- » ment, mais bientôt il mordra comme le serpent, et comme » le basilic il répandra son venin. Vos yeux alors verront ce » quin'’estpas, et votre cœur jettera des paroles perverses. Et » vousserez comme un homme qui dort en pleine mer, comme
‘ Reg. S. Bencd. h9, 42,18 ct 40. —* Pror. 20 et 23.
» un pilote assoupi qui a perdu son gouvernail, et vous direz : € Îls m'ont accablé de coups, et je n’ai pas souffert; ils m'ont » entraîné, et je ne l’ai pas senti. Quand je me réveillerai, à » Dicu plaise que je trouve encore du vin! » Et plus bas : ! « N'allez pas donner aux rois, à Lamuel, n'allez pas leur » donner du vin! car il n’y a plus de secret, là où règne livrognerie ; ne leur donnez pas de vin, de peur qu'en buvant ils » oublient leurs jugemens et fassent tort à la cause des fils du » pauvre. » Et il est écrit dans l'Ecclésiaste : « Le vin etles » femmes font apostasier les sages et rendent fous les plus » sensés. »
Aussi saint Jérôme, écrivant à Népotien ? sur la conduite des clercs, s’indigne hautement de ce que les lévites de l'ancienne Loi, s'abstenant de tout ce qui peut enivrer, l'emportaient sur ceux de la nouvelle par cette abstinence : « Jamais, dit-il, » vous ne sentez le vin, de peur qu'on ne vous applique le » mot du philosophe : Ce n'est pas là offrir un baiser, mais » présenter du vin. » L'Apôtre % condamne les prêtres qui sentent le vin, et l’ancienne Loi le défend : * « Que ceux qui des- » servent l'autel ne boivent ni vin nibière. » En langage hébreu , on appelle bière toute boisson capable d'enivrer, qu'elle soit faite par la fermentation, ou avec le jus des pommes, ou par la coction, avec du miel, ou avec des fruits de palmier, ou avec des herbes dont on exprime le suc, ou avec des grains qui , par infusion, donnent à l’eau l'apparence etle goût d'un sirop. Tout ce qui peut enivrer et bouleverser l'assiette de l’esprit, fuyez-le comme le vin,
Voilà donc le vin retranché de la table des rois, interdit absolument aux prêtres d'Israël et considéré comme le plus dangereux de tous les breuvages. Mais pourtant saint Benoît, ce grand homme ivspiré par FEsprit-Saint, fut obligé, à cause du
* Pro, 31. —* Epist. 2. —* Saint Paul. Epist,. ad Tim. 1, 3. — “ Levit, 10, |
relâchement de son siècle, de permettre le vin aux moines : « Certes, dit-il, ? nons lisons que le vin ne convient pas du » tout aux moines; mais comme, dans les temps où nous » vivons, il n’est pas possible de le leur persuader, etc. »
Il avait lu ; si je ne me trompe, ce qui est écrit dans la Vie des Pères : ? «On rapporta un jour à certain abbé-Pasteur que » certain moine ne buvait pas de vin, et il répondit : Les » moines doivent s'en abstenir tout à fait. » Et plus loin : « Un jour, comme on célébrait des messes dans le monastère » de l'abbé Antoine, on y trouva une cruche de vin. Un des » vieillards, en ayant rempli un petit vase, le porta à l'abbé » Sisoï, qui le prit et but; la coupe remplie de nouveau, » l'abbé l'accepta et la vida encore. On la lui offrit une troi- » sième fois, mais il refusa en disant : Assez, frère, ne savez- » vous pas que c’est Satan ? »
Et parlant encore de l'abbé Sisoi : « L'abbé dit à ses disci- » ples : S'il arrive qu'un jour de sabbat ou le dimanche on » boive dans l'Église trois verres de vin, n'est-ce pas trop ? » — Si ce n’était Satan, répondit le vieillard, ce ne serait pas D {rop. »
Dans quel endroit, je vous prie, les viandes ont-elles été condamnées par le Seigneur et interdites aux moines? Voyez et réfléchissez bien par quelle nécessité saint Benoit a voulu adoucir sa Règle sur le point qui est le plus périlleux pour les moines et qu'il savait ne pas leur convenir ; ce fut sans doute parce que dans ces temps-là il n'aurait pu persuader aux moines de renoncer au vin.
Plüt à Dieu que, dans notre temps, on usàt de la même prudence , en adoptant un tempérament pour toutes les choses qui, n'étant ni bonnes ni mauvaises en soi, sont indifférentes ! Et si la profession religieuse n'exigeait pas des choses qu'il est impossible de persuader, toutes ces choses indifférentes se
‘ Reg. S. Bencd, 40. —? Vit. Patrum , pars IT. Peul-être faudrait-il mieux traduire quidam abbati pastori par : certain abbc-cvéque.
trouvant permises sans scandale, il suffirait d'interdire les péchés seuls. Ainsi, en fait de nourriture et de vêtemens, on achèterait ce qu’il y a de moins cher et l'on rechercherait en toute chose le nécessaire plutôt que le superflu.
Il ne faut pas en effet attacher beaucoup de prix à ce qui ne nous prépare pas au royaume de Dieu ou ne nous recommande guère vis à vis de lui; tels sont ces objets extérieurs , également communs aux réprouvés et aux pénitens, aux hypocrites et aux vrais dévots. Rien ne sépare les juifs et les chrétiens, si ce n'est cette distinction des actes extérieurs et intérieurs; puisque la charité distingue seule les fils de Dieu des fils du diable, ! la charité que l’Apôtre ? nomme le complément et la fin de la Loi. Ainsi, ce même Apôtre, amoindrissant le mérite des œuvres pour élever au dessus d'elles la justice de la foi, dit, en s'adressant à la Judée : ? « Où est ta glorifica- » tion ? elle est anéantie. Par quelle Loi ? est-ce par la Loi des » œuvres ? Non, par la Loi de la justice, car nous pensons que » l'homme est justifié par la foi sans les œuvres de la Loi. » Et plus bas : * « Si Abraham est justifié par ses œuvres , il y » a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu; car que dit » l'Ecriture? Abraham a cru à Dieu, et sa foi lui fut imputée » à justice. » Etil ajoute : « Pour celui qui ne fait pas des » œuvres, mais qui croit en Dieu qui justifie l'impie , sa foi » lui est imputée à justice, selon le décret de la grâce de » Dieu. »
Le méme Apôtre, permettant aux chrétiens l'usage des viandes et séparant de ces sortes de choses celles qui nous justifient devant Dieu : 5 « Le royaume de Dieu, dit-il , n'est » ni boisson ni nourriture ; mais c’est la justice et la paix, et » la joie en l'Esprit-Saint. Toutes choses sont pures, mais le » mal vient de l'homme qui en mange pour causer du scan-
" S. August. 10—" Saint Paul. Ep. ad Rom. 15.—* Ep. ad Rom. 3, 13.— “Ibid, &. 2.—5 Ibid, 14, 17.
» dale. Il est bon de ne pas manger de chair et de ne pas » boire de vin ; si cela doit offenser son frère, le scandali- » ser ou infrmer sa foi. » Or, dans ces paroles , l'usage d’aucun aliment n'est interdit, mais seulement le scandale qui en peut résulter, comme forsque les Juifs convertis se scandalisaient de voir manger des alimens que la loi de Moïse avait interdits. C’est ce scandale que l’apôtre Pierre voulait aussi éviter, quand il fut réprimandé et très salutairement averti par saint Paul, ainsi qu’il le rapporte lui-même en écrivant aux Galathes. !
Il y revient en écrivant aux Corinthiens : ? « Notre nourri- » ture ne nous recommande pas à Dieu. » Et de plus : « Man- » gez tout ce qui se vend au marché, car la terre est au Sei- » gneur avec tout ce qu'elle renferme. » Et aux Collossiens : ÿ « Que personne ne vous juge pour le boire et le manger. » Et après : « Si vous êtes morts en Jésus-Christ, pourquoi » vous occuper encore des élémens de ce monde, comme si » vous viviez encore au monde, quand on vous dit : Vous ne » toucherez, vous ne goûterez, vous ne prendrez pas tous » ces alimens dont l’usage donne la mort, suivant les pré- » ceptes et les doctrines des hommes. »
Il appelle élénens du monde les premiers rudimens de la Loi touchant Jes observances charnelles, parce que le monde, c'est à dire un peuple charnel, s'exerçait à cette étude comme pour apprendre les élémens de l'alphabet. A ces élémens, c'est à dire à ces observances charnelles, sont morts les chrétiens , et ils ne leur doivent rien, eux qui ne vivent plus dans ce monde parmi des hommes charnels attachés à la matière, posant des principes, établissant des distinctions entre les alimens, entre une chose et une autre, et disant : Vous ne toucherez ni à ceci ni à cela; car ces choses touchées ou goûtées
* Ep. ad Gal, 14, —*? Ep. ad Corint, X, 8,10, 25.-—* Ep. ad Coloss, 2, 16, 20.
ou prises, sont d’un usage funeste pour la mort de l'âme, dit lApôtre, lors même que nous nous en servons avec quelque apparence d'utilité. C'est parler, dis-je, selon les préceptes et les doctrines des hommes charnels, selon la loi des intelligences qui voient avec les yeux de la chair, et non selon la loi de Jésus-Christ et des siens.
En effet, lorsqu'il destinait ses apôtres à prêcher l'Évangile, Jésus devait sans doute prévenir tout sujet de scandale, et pourtant il leur permit l'usage de toute espèce de nourriture , afin que, partout où ils seraient reçus, ils vécussent comme leurs hôtes, buvant et mangeant ce qu’on leur présenterait. ! Saint Paul, inspiré par le Saint-Esprit, prévoyait déjà qu'ils s'écarteraient bientôt de cette céleste doctrine qui était aussi la sienne , lorsqu'il écrivit en ces termes à Timothée : ? « L'Es- » prit-Saint dit manifestement que dans les temps à venir » quelques uns déserteront la foi, écoutant des esprits d’er- » reurs et des doctrines diaboliques enseignées par des hypo- » crites qui prêcheront le mensonge, proscriront le mariage, » et commanderont de s'abstenir des alimens que Dieu a créés » exprès pour que les fidèles , ainsi que ceux qui ont connu » la vérité, en usent avec des actions de grâces; car toute » créature de Dieu est bonne, et il n’y a rien à rejeter de ce » qui est reçu avec actions de grâces, après avoir été sanctifié » par la parole de Dieu et la prière. En annoncant ceci à vos » frères, vous serez un bon ministre de Jésus-Christ, nourris » des paroles de la foi et de cette bonne doctrine que vous » avez recherchée. »
Enfin , si l’on juge avec les yeux du corps les semblans extérieurs de l’abstinence, qu'est-ce qui n’élève pas, au dessusde la vie de Jésus-Christ et de ses disciples, saint Jean et les siens, poussant à l’extrême l’abstinence et les macérations ? Les disciples de saint Jean , qui s'attachaient encore aux apparences, à
LEvang. S, Luc. 10, — * Ep. ad Tim, 1, 4.
l'exemple des juifs, murmuraient contre Jésus-Christ et ses disciples et l’interrogèrent lui-même en disant : ! « Pourquoi » jeùnons-nous fréquemment, nous et les pharisiens, tandis
que vos disciples ne jeûnent pas ? »
Saint Augustin, approfondissant cette matière et observant
combien la vertu diffère de l'apparence de la vertu, pense que les actes extérieurs n’ajoutent rien à nos mérites. Voici ce qu'il dit dans son traité des Biens du Mariage : ? « La continence