‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction littérale par le bibliophile Jacob, précédée d'une notice littéraire, historique et bibliographiqueChapitre 13 sur 24 · LA L · texte numérisé non relu

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n'est pas vertu du corps, mais de l'âme. Souvent les vertus de l'âme se manifestent dans le for intérieur, et quelquefois au dehors, comme la vertu des martyrs apparut daus leur courage à supporter les supplices. » Après : « La patience était déjà dans l'âme de Job, le Seigneur le savait et en était garant; mais elle ne fut connue des hommes que par l'épreuve de la tentation. » Plus loin : « En vérité, pour que chacun comprenne plus facilement comment la vertu peut exister dans l'âme sans se produire par des œuvres, je cite un exemple dont nul catholique ne saurait douter.

» Que notre Seigneur Jésus-Christ ait eu faim et soif dans la réalité de la chair, qu'il ait bu et mangé, personne ne le conteste de tous ceux qui sont fidèles à son Évangile. Estce que la vertu de continence dans le boire et le manger n'était pas aussi grande en lui qu'en Jean Baptiste ? car Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils ont dit : # «il est possédé du démon. » Le Fils de l'Homme vint, mangeant et buvant, et ils ont dit : «Voilà un homme vorace, un buveur de vin, un ami des publicains et des gentils. » Puis, après avoir parlé de Jean et de lui-même, l'Évangéliste ajoute : La sagesse a été justifiée par ses enfans , qui voient que la vertu de la continence doit toujours résider dans le fond du cœur et se manifester par les œuvres, en raison de l’oppor-

"Evang. S. Marc. 2,—°? De bono Conjug. 2%1.—*Evang. $. Matth, 11.

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» tunité des choses et des temps, comme la vertu de Ia pa- » tience chez les saints martyrs. C'est pourquoi le mérite de » la patience est égal chez Pierre qui a été martyr, et chez » Jean qui ne l'a pas été; ainsi est égal le mérite de la conti- » nence chez Jean qui n’a jamais été éprouvé par le mariage, ct » chez Abraham qui a engendré des fils. Le célibat de lun et le » mariage de Fautre, suivant les cireonstances, ont milité pour » Jésus-Christ; mais la continenee de Jean se montrait dans » ses œuvres, et celle d'Abraham n’était que dans son âme. »

Ainsi, dans le temps où la Loi, concordant avec les longs jours des patriarches, déclarait maudit celui qui ne laisserait pas de postérité dans Israël; celui qui était impuissant, n’engendrait pas, et néanmoins il se conformait à la Loi. Depuis, les temps étant accomplis, il a été dit : « Que celui qui peut » prendre, prenne; que celui qui possède , travaille; que celui » qui n'aura pas voulu travailler, ne mente pas en disant qu’il » n'avait rien. » El résulte clairement de ces paroles que les vertus seules sont méritantes devant Dieu, et que tous ceux qui sont égaux en vertus, bien qu'ils diffèrent par les œuvres, sont également récompensés dans le ciel. Ainsi ceux qui sont vraiment chrétiens, sont tout occupés de l’homme intérieur, qu'ils purifient de ses vices et qu'ils ornent de nouvelles vertus, tandis qu'ils négligent ou abandonnent tout à fait l'homme extérieur.

Nous lisons que les apôtres eux-mêmes vivaient aussi grossièérement et pour ainsi dire malhonnétement dans la compagnie du Seigneur, comme s’ils oubliaient toute convenance et tout respect. Lorsqu'ils passaient à travers un champ, ils n'avaient pas honte d'arracher des épis, de les égrainer et de les manger à la façon des enfans. ! Hs ne se souciaient pas de se laver les mains avant de prendre leur nourriture, ce qui les fit accuser de malpropreté ; mais le Seigneur les excusa :

*Evang. S, Matth. 22.

« Manger avec les mains sales, dit-il, ce n’est pas ce qui souille » l’homme. ! » Et il ajoute aussitôt que l'âme n'est pas souillée par les choses extérieures, mais seulement par celles qui partent du cœur , « quisont, dit-il, les pensées, les adultères , les » homicides, » etc.; ear, à moins que l'âme ne soit d’abord corrompue par mauvaise volonté, tout ce qui se produira en actions extérieures ne saurait être péché. Aussi, dit-il que les adultéres et les homicides viennent du cœur, puisqu'ils peuvent être commis sans la complicité du corps, selon cette parole : ? « Quiconque voit une femme et la convoite, est déjà adultère » dans son cœur. » Et : 3 « Quiconque hait son frère , est ho- » micide. » Et le viol et le meurtre accomplis ne comptent pour rien, quand e’est une femme qui a été victime d’une violence, quand c'est un juge qui est contraint par la justice de mettre à mort un coupable. « Tout homicide, ainsi qu'il » est écrit, n'aura point part au royaume de Dieu. »

Il faut donc moins penser à nos actions qu'à l'esprit dans lequel nous les faisons, si nous avons désir de plaire à Celui qui sonde les cœurs et les reins , qui voit dans les ténèbres et qui jugera les plus secrètes actions des hommes. « Selon mon » Évangile, » dit saint Paul, c’est à dire : selon la doctrine de ma prédication. Voilà pourquoi l1 modique offrande de la veuve, qui ne donna que deux deniers valant un quatrain, est préférée aux larges offrandes des riches, par Celui à qui nous disons : * « Vous n’avez pas besoin de nos biens ; » Celui qui agrée l’offrande à cause du donateur, plutôt que le donateur à cause de l'offrande , comme il est écrit : « Le Seigneur regarda » favorablement Abel et ses présens. © » Ce qui signifie qu'il examina d'abord la piété du sacrificateur, et que cet examen lui rendit le sacrifice agréable. C'est que la dévotion du cœur est d'autant plus grande aux yeux de Dieu, que nous en faisons moins paraître dans nos actions extérieures.

‘Evang. S. Matth. 15. — * Ibid. 15. — * Evang. S. Johan. 3. — * Psalm. 15. — ‘* Genes. à.

C'est pourquoi l’Apôtre, après avoir, en saletire à Timothée, comme nous l'avons dit plus haut, accordé une liberté générale dans le choix des alimens, traite aussi de l'exercice du travail corporel, en ces mots : ! « Exercez-vous donc vous- » même à la piété; car l'exercice corporel est utile à peu de » chose, tandis que la piété est utile à toutes choses , ayant la » promesse de la vie présente et de la vie future ; » parce qu'un pieux dévoûment de l’âme envers Dieu nous fait obtenir de lui les biens temporels ici bas, et les biens éternels dans l'autre vie. |

Que nous enseignent tous ces préceptes, sinon de vivre chrétiennement et de faire servir, comme Jacob, à la nourriture de notre père les animaux domestiques, au lieu d'aller chercher, comme Esaü , des animaux sauvages , * et de judaiser dans les pratiques extérieures? C’est ce qui faisait dire au Psalmiste ; % « Vos vœux sont en moi, Seigneur, avec les ac- » tions de grâces que je vous rendrai! » À cette citation ajoutez celle d’un poète : * « Ne vous cherchez pas hors de » vous-même. »

Il y a dans les auteurs sacrés et profanes d'innombrables témoignages qui nous apprennent combien peu méritent d’importance les actions extérieures que l’on nomme même indifférentes. Autrement, ne faudrait-il pas mieux préférer les œuvres de la Loi et l’insupportable joug de sa servitude à la liberté de l'Évangile et au joug aimable de Jésus-Christ, dont le fardeau est si léger ? Jésus lui-même, nous invitant à recevoir ce joug aimable et ce léger fardeau : « Venez, dit-il, venez à moi, » vous qui êtes fatigués et vous qui êtes chargés! » Aussi l’apôtre saint Paul, reprenant avec force quelques juifs devenus chrétiens qui pensaient encore accomplir les œuvres de l'ancienne Loi, comme il est écrit dans les Actes des Apôtres, leur dit : « Hommes, mes frères, pourquoi tentez-vous Dieu ,

* Ep. ad Tim, 1, 4. —*? Genes. 27. — * Psalm. 55. —* Perse. Satir. 4,

» en courbant la tête des disciples sous un joug que ni vous » ni vos pères n'avez pu porter? Mais nous croyons être p sauvés de même qu'eux par la grâce du Seigneur Jésus- » Christ. »

Et vous donc, non seulement disciple de Jésus-Christ, mais encore véritable imitateur de cet Apôtre par la sagesse aussi bien que par le nom, je vous supplie de ne nous prescrire dans notre Règle que des œuvres conformes à la faiblesse de notre sexe, afin que nous puissions surtout être occupées à rendre gloire au Seigneur. C’est là l'holocauste que nous demande le Seigneur, en réprouvant tous les sacrifices extérieurs : ! « Quand j'aurai faim, je ne vous le dirai pas; car toute la » terre est à moi, avec tout ce qu'elle renferme. Mangerai- » je la chair des taureaux ou boirai-je le sang des boucs? » Immolez à Dieu un sacrifice de louanges et rendez vos vœux » au Très-Haut, et invoquez-moi au jour de la tribulation, et » je vous en tirerai, et vous m'honorerez. »

Je ne parle pas ainsi pour repousser le travail des œuvres corporelles , lorsque la nécessité le demandera ; mais je ne considère pas comme majeures ces œuvres qui sont utiles au corps et nuisibles à la célébration de l'office divin, puisque, d’après l'autorité de l'Apôtre , ? on accorde spécialement aux femmes vouées à Dieu le privilége d’être nourries par les sccours de la charité d’autrui plutôt que par le produit de leur propre travail : ce qui fait dire à saint Paul dans sa lettre à Timothée : « Si quelque fidèle à des veuves, qu'il subvienne à » leurs besoins et que l'Église n'en soit pas chargée, afin » qu’elle ait de quoi soulager celles qui sont les véritables D veuves. » |

Il appelle véritables veuves les femmes consacrées à Jésus- Christ, de qui non seulement le mari est mort, pour qui le monde a été vraiment crucifié ct qui sont elles-mêmes mortes au monde. Voilà les veuves qu’il convient d'entretenir aux dé-

? Psaln, 49. — ? Saint Paul, Ep. ad Tim. I, 5.

pens de l'Église comme des propres revenus de leur Epoux. C'est pourquoi le Seigneur préféra confier le soin de sa mère à un apôtre plutôt qu'à son mari, ! et les apôtres eux-mêmes ont institué sept diacres, c'est à dire sept ministres de l'Église, pour avoir soin des saintes femmes.

Nous savons aussi que l’Apôtre, ? écrivant aux Thessaloni- ciens, blâme ceux qui vivent oisivement et contemplativement, de telle sorte qu'il veut que quiconque refuse de travailler ne mange pas; nous savons aussi que saint Benoît a ordonné ke travail des mains pour éviter l’oisiveté. * Mais Marie n'étatelle pas assise oisivement pour entendre les paroles de Jésus- Christ? * Et Marthe, qui travaillait pour elle en même temps que pour le Seigneur, murmurait par jalousie contre la paresse de sa sœur, comme si elle eût porté seule le poids du jour et de la chaleur.

De même aujourd'hui nous entendons fréquemment murmurer ceux qui s'occupent des choses extérieures, lorsqu'ils fournissent les biens de la terre à ceux qui sont occupés des choses divines, et souvent ils se plaignent moins des rapines d’un iyran que des dîmes qu ils sont obligés de payer à ces fainéans, comme ils disent , et à ces oisifs qu'ils voient cependant occupés non seulement à écouter les paroles de Jésus-Christ, mais encore à les lire et à les célébrer assidment. Ils ne font pas attention que c'est peu de chose, comme dit l'Apôtre,® de partager les choses matérielles avec ceux qui leur procurent les spirituelles, et qu'il est bien juste que ceux qui s'adonnent aux œuvres terrestres assistent ceux qui sont consacrés aux œuvres célestes. Et même, par une sanction de l’ancienne Loi, cette salutaire liberté de loisir a été concédée aux ministres de l’Église, et la tribu de Lévi ne devait posséder aucun héritage temporel, © afin qu'elle fût moins empêchée à servir le Seigneur ; mais elle devait pré. Icver sur le travail des autres les dîmes et les oblations.

cr Apost.6.—*Saint Paul. Ep. ad Thess. 11, 3.—"Reg. S. B:ned. h8. —" Erang.S, Luc. 10. —* Saint Paul. Ep, ad Cor, 1, 9, —" Num, 18.

Quant aux jeûnes , qui sont plutôt pour les chrétiens l'abstinence des vices que celle des alimens, délibérez s’il faut ajouter quelque chose aux prescriptions de l'Église, et réglez ce qui nous convient le mieux.

C'est principalement les offices de l'Église et la distribution des Psaumes qui réclament votre attention ; et en cela, s'il vous plaît, vous saulagerez notre faiblesse, de manière qu’en récitant le Psautier dans le cours de la semaine , nous n’ayons pas besoin de répéter ces mêmes Psaumes. Saint Benoît, après avoir distribué la semaine à sa fantaisie, avertit toutefois ses successeurs qu’ils seraient libres d'en ordonner autrement, si cela leur convenait mieux, prévoyant sans doute que par la suite des temps la splendeur de l'Église s’accroîtrait et que, sur les grossiers fondemens où elle reposait alors, s’élèverait un jour un admirable édifice.

Avant tout, nous vous demandons de nous tracer ce qu'il faut faire quant à la lecture évangélique pendant les vigiles nocturnes; car il me semble dangereux d'admettre auprès de nous , à cette heure-là , des prêtres ou des diacres pour faire cette lecture. Nous devons éviter absolument la vue et l’approche des hommes, pour nous donner à Dieu plus sincèrement et pour être moins exposées à la tentation.

A vous donc, mon seigneur, pendant que vous vivez, à vous le soin d'instituer notre Règle que nous obscrverons toujours; car, vous êtes , après Dieu, le fondateur de ce couvent ; vous êtes, par la grâce de Dieu, le planteur de cette congrégation : soyez, avec Dieu, le législateur de notre ordre. Peut-être aurions-nous après vous un autre chef qui édifierait sur un fondement étranger ; et nous craignons que ce chef futur ait pour nous moins de sollicitude , ou soit moins obéi par nous; peutêtre enfin, avec la même volonté, n'aurait-il pas le même

pouvoir. Parlez-nous, vous, et nous vous écouterons ! Adieu.

LETTRE

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