‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction littérale par le bibliophile Jacob, précédée d'une notice littéraire, historique et bibliographiqueChapitre 14 sur 24 · DE L'ORIGINE DES RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

DE L'ORIGINE DES RELIGIEUSES

SOMMAIRE

Abélard, à qui Héloïse, dans sa dernière lettre, avait demandé, tanten son nom qu’en celui de ses compagnes, de leur écrire touchani l’origine de l’Ordre des religicuses, répond amplement à cette lettre et au désir qu’elles lui avaient témoigné. Il fait remonter cette origine à la primitive Eglise, et même à la communion des apôtres de Jésus-Christ ; {l passe en revue ce que le juif Philon et ce que l’histoire Tripartite ‘ rapportent des premiers anachorètes ; mais, dans toutes les parties de cette lettre, il exalte, avec de merveilleuses louanges, le sexe féminin ; et la virginité, non seulement chez les chrétiennes et les juives, mais encore chez les païennes, est le principal objet de ces louanges. Enfin presque toute cette letire ne contient qu’un panégyrique très délicat du sexe féminin.

Votre zèle religieux, ma très chère sœur, n'a interrogé, tant en votre nom qu'en celui de vos filles spirituelles, sur l'Ordre religieux auquel vous appartenez : je vous écrirai succinctcment, si je le puis, quelle est l'origine des moniales.

C’est de notre Seigneur Jésus-Christ que l'Ordre des moines et des religieuses a reçu la forme la plus parfaite de sa religion, quoiqu'avant l'Incarnation il y ait eu quelque germe de cet établissement dans les deux sexes. Saint Jérome, en effet,

C’est une version des histoires de Socrate, de Sozomène et de Théodorct, attribuée à Epiphance le Scolastique, qui vivait au vi: siècle.

ABÉLARD ET HÉLOISÉ. 905

écrivant à Eustochie : !-« Les fils des prophètes, dit-il, selon » l'Ancien Testament, étaient des moines, etc. » Saint Luc rappelle aussi qu'Anne étant veuve se consacra au Temple et au Culte divin ; qu’elle mérita, conjointement avec Siméon , de recevoir le Seigneur dans le Temple, et d'être remplie de l’esprit prophétique. ?

Ainsi Jésus-Christ, qui est la fin de la justice et l’accomplissement de tous les biens, est venu dans la plénitude des temps, pour achever ce qui était commencé et pour dévoiler ce qui était inconnu ; comme il était venu appeler à lui et racheter les deux sexes, il les a rassemblés également sous la vraie discipline de sa communion. Par là il à établi le principe de l'état religienx pour les hommes et pour les femmes, et il leur a proposé en exemple, à tous, la perfection de sa vie.

Nous lisons * que sa mère et plusieurs saintes femmes l'ont accompagné avec ses apôtres cet ses autres disciples. Elles avaient sans doute renoncé au monde, en se dépouillant de toute propriété pour ne posséder que Jésus, ainsi qu’il est écrit : «Le Seigneur est une part de mon héritage. » Elles ont accompli scrupuleusement ce que doivent faire , selon la règle prescrite par le Seigneur, tous ceux qui sortent du monde pour entrer dans cette sainte communauté de vie: * (A moins » que quelqu'un n’ait renoncé à tout ce qu'il possède, il ne » peut être mon disciple. »

Avec quel amour ces saintes femmes, qu'on peut appeler de vraies religieuses, ont suivi Jésus-Christ ! Quelle reconnaissance et quel honneur Jésus-Christ lui-même a rendus à leur dévoment ainsi que ses apôtres ! Ce sont des faits que l'histoire sacrce contient.

Nous lisons dans l'Évangile, © que le Seigneur réprimanda les murmures d'un Pharisien qui l'avait reçu pour hôte et mit beaucoup au dessus de l'hospitalité de cet homme humble

* Ep. &. —* Evang. S. Luc. 2. —* Ibid. 8. — “Ibid. 1h. —* Ibid, 7.

hommage de la femme pécheresse. Nous lisons aussi ‘ que, le Lazare après sa résurrection étant à table avec d'autres convives, Marthe, sa sœur, fut seule occupée au service du repas, et que Marie répandit abondamment un vase de parfum precieux sur les pieds du Seigneur, et les essuya avec ses propres cheveux, en sorte que toute Ja maison fut remplie de l'odeur des aromates ; que Judas convoita la grosse somme qu'ils avaient dù couter, et que les disciples furent indignés de les voir employés en pure perte. Ainsi, tandis que Marthe prenait soin des alimens, Marie préparait des parfums pour Jésus-Christ; l'une pourvut à ses besoins intérieurs , et l’autre soulagea sa lassitude par cette ablution extérieure.

L'Évangile * ne fait mention que de femmes qui ont servi le Seigneur , et qui avaient consacré tout leur bien pour lui assurer sa nourriture de tous les jours et pour lui procurer les choses nécessaires à la vie. Lui-même servait ses disciples à uble : # lui-même leur lavait très humblement les pieds , et nous ne voyons pas qu'il ait jamais reçu ni d'eux ni d'autres hommes les mêmes services ; mais ce furent des femmes seules, comme je l'ai dit, qui lui prêtaient secours dans les choses de l'humanité : Marthe et Marie ont rempli ces deux devoirs ; cellcci s'en est acquittée avec d'autant plus de dévotion, qu'elle avait été auparavant plus criminelle. *

Le Seigneur mit de l'eau dans un bassin pour laver les pieds de ses disciples ; mais ce fut avec les larmes d’une intime conirition et non avec de l'eau, que Marie lava ceux de Jésus. Le Seigneur essuya avec un linge les pieds de ses apôtres ; elle, au lieu de linge, se servit de ses cheveux ; de plus, elle fit usage de parfums salutaires, ce que Jésus-Christ n'a nullement fait. Tout le monde sait que cette femme, espérant son

* Evang. S. Joh. 12. —* Evang. S. Luc. 8. — * Evang. S. Joh. 13. — * Selon l'opinion des incilleurs théologiens, Marie, sœur de Marthe , n’est pas la femme pécheresse delÉvangile. Abélard n’en fait ici qu’une seule et même personbe.

pardon de la miséricorde du Sauveur, répandit aussi le parfum sur sa tête. L'Histoire rapporte même qu'elle ne le tira pas du vase d'albâtre ; mais qu'elle brisa ce vase, en l’épuisant jusqu'à la dernière goutte, afin de mieux prouver l’ardeur de sa dévotion, qui ne lui permettait pas sans doute de réserver pour un autre usage ce dont elle avait usé dans cette espèce de sacrifice.

Par là, elle montre à tous l'effet de cette onction, telle que Daniel avait prédit qu'elle aurait lieu, sans doute après que scrait oint le Saint des Saints. Voici qu’une femme est venue oindre le Saint des Saints, et c’est par ce fait, qu'elle proclame qu'il est Celui en qui elle croit et que le Prophète! avait désigné. Quelle est donc, je vous prie, cette bonté du Seigneur , ou quel est donc le mérite des femmes , puisque ce n'est que par des femmes qu’il laisse oindre sa tête et ses pieds? Quelle est donc, dites-moi, cette prérogative du sexe ? le plus faible , pour qu’une femme ait pu oindre le souverain Christ, qui était, depuis le moment de la conception, trempé de tous les parfums du Saint-Esprit, et pour que , consacrant, comme par des sacremens matériels, la royauté et le saccrdoce du Christ, elle l'ait fait Christ, c'est à dire , oint corporellement.

Nous savons d’abord que le patriarche Jacob oignit une pierre qui était l'image du Seigneur, ° et ensuite, qu'il ne fut permis qu'aux hommes de faire les onetions des rois et des prêtres, ou de conférer les autres sacremens ; bien que les femmes quelquefois prissent sur elles de baptiser. Le patriarche sanctifia autrefois la pierre qui était l'image du temple , le prétre actuellement sanctifie l'autel avec l'huile bénite. Ce sont donc les hommes qui impriment par les figures le caractère sacramentel ; mais la femme a opéré sur la Vérité elle-même, ainsi que la Vérité elle-même l’atteste en disant : * « Elle a opéré » sur moi une bonne œuvre. » C’est donc d’une femme que

* Daniel. 9, — ? Isaie, 11. — " Gencs. 98. — * Evang. S. Matth. 26, S. Marc. 1h,

le Seigneur a reçu l’onction, tandis que les chrétiens ne la reçcoivent que des hommes: la tête a été ointe par une femme ; les membres sont oints par des hommes.

On rapporte qu'elle a versé, par effusion, et non goutte à goutte, le parfum sur la tête du Seigneur, ainsi que l'épouse le chante dans le Cantique des Cantiques : « Votre » nom est une huile répandue. » Le Psalmiste voit une figure mystique dans cette abondance de parfum qui coula de la tête du Sauveur jusqu’au bord de son vêtement, lorsqu'ii dit : ‘ « Comme le parfum répandu sur la tête d'Aaron, lequel des- » cendit, descendit sur la barbe, puis descendit jusqu’au bord » de son vêtement. »

Saint Jérôme nous rappelle ,? sur le Psaume XXVT, que David a reçu une triple onction, ainsi que Jésus-Christ ou les chrétiens ; car les pieds du Seigneur, et ensuite sa tête, ont reçu des parfums versés de la main d'une femme; puis, après sa mort, Joseph d’Arimathie et Nicodème, comme le raconte saint Jean, l'ont enseveli avec des aromates. Les trois onctions qui sanctifient les chrétiens, sont le baptême, la confirmation et l'extrême-onction. Considérez donc la dignité de la femme, par laquelle le Christ vivant a été oint deux fois tant aux pieds que sur Ja tête , et de laquelle il daigna recevoir les sacremens de roi et de prêtre. La myrrhe et l'aloës, qui servent à conserver les corps des morts, ne font que figurer l’incorruptibilité future du corps de Jésus-Christ, incorruptibilité dont tous les élus jouiront à la résurrection.

Les premiers parfums de cette femme démontrent la dignité du règne de Jésus-Christ et de son sacerdoce : l'onction de la tête annonce la première ; celle des pieds , la seconde. Il reçut d’une femme le sacrement de roi, tandis qu'il refusa d’accepter la royauté que les hommes lui offraient, et qu'il s'enfuit même pour échapper à ceux qui voulaient le faire roi. # C’est

* Psa'm. 132, — ? [n Psalm. 26. — * Evang. S. Joh. 6.

une femme qui l'a sacré roi du ciel et non de la terre , suivant ce qu'il dit de lui-même : ! « Mon royaume n'est pas de ce » monde. »

Les évêques se glorifient, lorsque, revêtus d'habits magnifiques et brillans d’or, aux acclamations des peuples, ils oignent les rois , ils consacrent les prêtres, et souvent bénissent ceux que Dieu maudit. C'est une humble femme qui, sans avoir changé de vêtement, sans aucun appareil, au milieu même de l’indignation des apôtres, confère ces deux sacremens à Jésus-Christ, non par devoir d'état, mais par inspiration. 0 grande constance de la foi! à inestimable ferveur d'amour, qui croit tout, espère tout et souffre tout! Le pharisien murmure de ce qu'une pécheresse oint les pieds du Scigneur ; les apôtres s'indignent hautement de ce qu'une femme se permet de lui oindre la tête. La foi de cette femme reste inébranlable, confiante dans la bonté du Seigneur, qui l'approuve dans ces deux onctions ; car il témoigne lui-même combien ces parfums lui ont été agréables, lorsque, demandant qu'on les lui réservât , il dit à Judas, qui en était indigné : « Éaissez-les lui » conserver pour le jour de ma sépulture. » C'est comme s'il eût dit : « Ne la détournez pas de me donner ce témoignage » d'amour pendant ma vie, de peur que vous ne l'en empé- » chiez après ma mort. »

Or, il est certain que ce sont les saintes femmes qui ont préparé les aromates pour la sépulture du Seigneur, et que Marie se serait moins empressée d'être du nombre, si elle eût alors éprouvé un refus. Au contraire, il a réprimandé ses disciples qui murmuraicnt de la hardiesse de cette femme et qui en témoignaient hautement leur indignation; après les avoir apaisés par des réponses très modérées, il loua son action, au point d'ordonner à saint Marc d'en faire mention dans son Evangile,? afin que la terre en fût instruite et retentit des

Evang. S. Joh. 8 —* Evang. S. Marc. 1h.

louanges de cette femme qu'ils accusaient de présomption. Nous ne voyons pas que le Seigneur ait ordonné parcille chose à l'égard des hommages que lui avaient rendus diverses autres personnes. Il a encore montré combien il avait pour agréable la dévotion des femmes, par la préférence qu'il accorda à l'aumône de la pauvre veuve sur toutes les oblations du temple. !

Pierre , ainsi que les autres apôtres, osa se vanter d’avoir tout abandonné pour le Christ. Zachée, après avoir, suivant son désir, reçu le Seigneur, donna la moitié de son bien aux pauvres ct restitua le quadruple à ceux à qui il avait pu faire quelque tort. Beaucoup d'autres encore ont fait de grandes dépenses, ou pour Jésus-Christ ou pour l'amour de lui, et lui ont sacrifié des choses infiniment précieuses ; cependant il ne leur a pas accordé les mêmes louanges qu'aux femmes. En effet, leur conduite à sa mort prouve évidemment quelle avait toujours été la grandeur de leur dévotion. Elles seules restèrent inébranlables dans ce moment où le prince de ses apôtres le renia, où son bien aimé s'enfuit, où ses apôtres étaient dispersés : rien ne put les éloigner de Jésus-Christ, ni au moment de sa Passion, ni au moment de sa mort; en sorte qu'on peut leur appliquer ces paroles de saint Paul : ? « Qui nous séparera » de l'amour du Seigneur? Sera-ce la persécution ou la dou- » leur? » Saint Matthicu lui-même, * après être convenu de sa fuite avec les autres, lorsqu'il dit : « Alors tous ses disciples » s'enfuirent après l'avoir abandonné ; » parle ensuite de la constance des femmes, qui s'approchaient le plus qu'elles pouvaient de la croix du Sauveur : «Il ÿ avait, dit-il, plusieurs » femmes qui avaient suivi le Seigneur depuis la Galilée, en » Jui rendant tous les secours possibles. » Le même cvangcliste rapporte avec soin leur persévérance auprès du sépulere , cn disant : («Marie-Madeleine et l’autre Marie étaient assises

* Erang. S. Marc. 12, —*? Epist, ad Rom, 8, 35, — *? Evang. S. Matth. 15, 0.

» auprès du sépulcre. » Saint Marc dit également, en parlant de ces femmes : « Il y avait aussi des femmes qui regardaient » de loin, parmi lesquelles étaient Marie-Madeleine et Marie, » mère de Jacques et de Joseph, et Salomé, qui l’avaient suivi » en Galilée et qui le servaient. Il y en avait encore beaucoup » d’autres qui étaient venues avec lui à Jérusalem. »

Il rapporte encore que Jean, qui d'abord s'était enfui, revint au pied de la croix; mais il préfère la persévérance des femmes, dont l'exemple paraissait l'avoir rappelé : « La mère » de Jésiis, dit-il, ! et la sœur de sa mère, Marie, femme de » Cléophas, et Marie-Madeleine, se tenaient au pied de Ia » croix. Lorsque Jésus vit sa mère et son disciple qui était » auprès d'elle , etc. »

Depuis long-temps Job avait prédit la constance des saintes femmes auprès de Jésus-Christ et l'abandon de ses disciples, lorsqu'il a dit : ? « Mes os se sont attachés à ma peau, mes » chairs étant consumées , et il ne me reste que les lèvres au- » tour des dents. » Dans les os, en effet, qui soutiennent la chair et la peau, existe toute la force du corps. Or, dans le corps de Jésus-Christ, qui est l'Église, il entend par l'os le fondement durable de la foi chrétienne, ou cette ardeur d'amour de laquelle il est dit dans le Cantique : % « Des torrens d'eaux » n'ont pu éteindre son amour; » de laquelle l'Apôtre dit aussi : * « Elle supporte tout, elle croit tout, elle espère tout » et souffre tout. »

Or, la chair est dans le corps la partie intérieure, et la peau, la partie extérieure : les apôtres donc occupés à prècher la foi qui est la nourriture de l'âme, et les femmes veillant aux besoins corporels, peuvent être comparés à la chair et à la peau. Lorsque les chairs ont été consumées, l’os du Seigneur s'est attaché à la peau , parce que, les apôtres étant scandalisés dans

‘Evang., S. Joh, 19, 25. — ? Job. 19, 90. — * Cant, 8, 7. — * Saint Paul, Esist, ad Cor. E, 13, 7.

sa Passion ct désespérés de sa mort, la dévotion des saintes femmes resta inébranlable et ne s'écarta point de l'os de Jésus-Christ; elles ont persévéré dans la foi, l'espérance et la charité, au point de ne pas l’abandonner après sa mort. Les hommes ont naturellement l'esprit et le corps plus forts que les femmes : d'où, avec raison, la chair, qui est plus voisine des os, figure la nature de l'homme, et la peau, la faiblesse de la femme. |

Les apôtres, dont le devoir est de reprendre les hommes de leurs fautes, sont appelés les dents du Seigneur; mais ils n'avaient plus que des lèvres, c'est à dire qu’ils avaient alors plus de facilité pour parler que pour agir, puisqu'ils parlaient beaucoup de leur désespoir de la mort de Jésus-Christ, sans oser rien faire pour lui. Tels étaient ces disciples, qui, en allant à Emmaüs, s’entretenaient de tout ce qui était arrivé, et auxquels il apparut pour ranimer leur foi.! Pierre lui-même ct les autres disciples, de quoi furent-ils capables, au moment de la Passion de Jésus-Christ, malgré ce qu'il leur avait prédit lui-même, que cet instant serait pour eux un sujet de scandale? « Et quand tous, dit Pierre ,? seraient scandalisés , je ne » le scrai jamais. » Etencore : « Quand il me faudrait mourir » avec vous, je ne vous renierai pas. Les autres disciples di- » rent la même chose. » Ils le dirent, mais ils ne l'exécutèrent point; car le premier et le plus grand des apôtres , qui avait montré assez de fermeté dans ses paroles pour dire au Seigneur : « Je suis prêt à souffrir pour vous l'oppression et la » mort; * » à qui le Seigneur, en confiant la conduite de son Église, avait dit : « Affermissez vos frères par votre exem- » ple, » le renia à la première parole d’une servante; ce qu’il fit même jusqu’à trois fois. Les autres disciples l'abandonnerent au même instant, quoiqu'il fût encore au monde, tandis que les femmes ne le quittèrent pas même après sa mort.

*Evang. S. Luc. 2%, — ? Evang. S. Matth. %6, 33. —" Evang. S. Luc, 92 33.

Parmi elles, cette pécheresse convertie, ! cherchant Jésus- Christ qu'elle reconnaît toujours pour son Dieu, dit : «Ils ont » enlevé le Seigneur de son tombeau , » Et encore: « Si vous » l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis, afin que je l’em- » porte. » Les béliers, enfin les pasteurs du troupeau du Seigueur prennent la fuite, et les brebis restent seules intrépides. Jésus-Christ reproche à ses apôtres la faiblesse de Ia chair, qui, au moment de sa Passion, ne leur a pas permis de veiller une heure avec lui ; les femmes, au contraire, passèrent la nuit entière en pleurs auprès de son tombeau, ? et ont mérité d'être les premiers témoins de sa résurrection. C'ést moins par les paroles que par les actions qu'elles ont prouvé après sa mort combien clles l'aimaient de son vivant; aussi, Île chagrin qu'elles éprouvèrent pendant sa Passion et à sa mort les rendit-il dignes de participer les premières à la joie de sa résurreclion. | a

En effet, tandis que Joseph d’Arimathie et Nicodème enveloppaient dans des linges le corps du Seigneur et l'ensevelissaient avec des aromates, Marie-Madeleine et Marie, mère de Joseph, examinaient soigneusement l'endroit où 1e corps était déposé. Saint Luc * en fait aussi mention, lorsqu'il dit : «Les femmes qui âvaient suivi Jésus-Christ depuis la Ga- » lilée, virent son tombeau, et la manière dont son corps y » était posé; ensuite elles s’en retournèrent pour préparer des » aromates. » Elles ne crurent pas sans doute ceux de Nicodème suflisans sans les leurs ; le jour du sabbat les empécha d’exécuter leur dessein. Mais, selon saint Marc, le lendemain du jour du sabbat, Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques,

* Les meilleurs commentateurs distinguent aujourd’hui Madeleinc de la femme pécheresse. :

Selon l'Évangile, les saintes femmes quiltèrent Je sépulcre pendant la nuit du vendredi, et n’y retournèrent que le dimanche matin avant le jour,

"Evang. S. Mare, 15, 47. —" Eving. S. Luc. 23, 55.

ct Salomé, vinrent de très grand matin au tombeau, au moment de la résurrection.

Après avoir vu leur dévotion , examinons quelle fut Ia récompense qu'elles méritèrent. D'abord un ange vint les conso- Jer, en leur apprenant la vérité de la résurrection du Seigneur; cnfin elles le virent elles-mêmes avant tout le monde et le touchèrent. Marie-Madeleine, plus empressée, fut favorisée la première ; ensuite, avec les autres, desquelles il est écrit ,! qu'après avoir vu l'ange, « elles sortirent du tombeau pour aller » en diligence annoncer aux disciples la résurrection du Sei- » gneur ; et voici que Jésus vint au devant d'elles, et leur dit : « Je vous salue. » Or, elles s’approchèrent de lui; elles tou- » chèrent ses pieds et l’adorèrent. Alors il leur dit : « Allez » annoncer à mes frères, qu'ils aillent en Galilée: là ils me » verront. »

Saint Luc? continue de dire : « C'étaient Madeleine, et Jeanne, » et Marie, mère de Jacques, et les autres femmes qui étaient » avec elles, qui disaient cela aux apôtres. » Saint Marc * ne cache pas que ce fut d’abord l'ange qui les envoya porter cette nouvelle aux apôtres, lorsqu'il leur dit : « Il est ressuscité , il » n'est plus ici; mais allez, dites à ses disciples et à Pierre, » quil vous précèdera en Galilée. » Le Seigneur lui-même, lorsqu'il apparut d’abord à Marie-Madeleine , lui dit : « Allez à » mes frères, et dites-leur que je monte vers mon Père. *» De là , je conclus que ces saintes femmes sont les apôtres des apôtres; puisque ce sont elles qui furent envoyées par l'ange et par le Seigneur pour annoncer aux disciples cette grande nouvelle de la résurrection , que tout le monde attendait, afin qu'ils apprissent d'elles ce qu'ils devaient ensuite prêcher dans l’univers.

L'Évangéliste a rapporté, en outre , que le Seigneur, ve-

"Evang. S. Matth. 28,8. —* Evang. S. Luc, 2h, 10. —* Evang. ss. Marc. 16,7. —* Evang. S. Joh. 20, 17.

nant à leur rencontre après sa résurrection, les salua, afin de leur montrer, par ce salut plutôt que par celte apparition, combien il avait de sollicitude et de reconnaissance pour elles; car nous ne voyons pas qu'il ait employé vis à vis de qui que ce soit ce mot : « Je vous salue. » Il avait défendu, au contraire, à ses disciples, de saluer personne, en leur disant : «Et » vous ne saluerez personne dans le chemin; » comme si eût réservé ce privilége aux saintes femmes, pour lc leur accorder lui-même lorsqu'il jouirait de la gloire de l'immortahté.

Les Actes des Apôtres, ! lorsqu'ils rapportent qu'aussitôt après l'ascension du Seigneur ses disciples revinrent du mont des Olives à Jérusalem, et qu'ils ont décrit la piété de leur sainte congrégation, ne passent pas SOUS silence la persévérance de la dévotion des saintes femmes : « Ils étaient tous, » est-il dit, persévérans unanimement en prières avec les » femmes et Marie, mère de Jésus. »

Mais pour ne plus rien dire des femmes juives qui, en se convertissant d'abord à là foi, du vivant du Seigneur et par fa prédication, ont jeté les fondemens du genre de vie que vous avez embrassé , parlons des femmes grecques, dont la conversion cst due aux apôtres : avec quel soin, avec quelle attention ne les traitèrent-ils pas, puisqu'ils nommérent, pour veiller à teurs besoins, le flambeau de la milice chrétienne, Étienne, le premier martyr, avec quelques autres saints personnages? De là il est écrit dans les mêmes Actes : ? « Le nombre des disci- » ples se multipliant, il s'éleva un murmure des Grecs contre » les Hébreux, parce que leurs veuves étaient méprisées dans » la répartition des secours de chaque jour. C'est pourquoi » les douze apôtres ayant convoqué tous leurs disciples, leur » dirent : « Il n'est pas juste que nous quittions la parole de » Dieu pour veiller aux tables. Choisissez donc, mes frères, » parmi vous, sept hommes d’une conduite irréprochable,

‘det. Apost. 1, 14, —* Ibid, 6. :

remplis de sagesse et de l'Esprit-Saint , afin que nous leur » donnions ce soin. Pour nous, nous nous livrerons entière- » ment à la prière et à l'instruction » Ce discours plut à toute » l'assemblée, et ils choisirent Étienne, plein de foi et de l'Es- » prit-Saint, avec Philippe, et Prochore, et Nicanor, et Ti- » mon, et Parmenas, et Nicolas d’Antioche ; ils les amenèrent » devant les apôtres, qui leur imposèrent les mains en priant. »

Ce qui prouve quelle était la continence d'Étienne, c'est le choix qu’on fit de lui pour veiller aux besoins des saintes femmes et leur administrer des secours ; ensuite, quelle était l'excellence de ce ministère tant devant Dieu que devant les apôtres, c'est autant la prière de ceux-ci que l'imposition des mains, comme s'ils conjuraient ceux qu'ils commettaient à cette fonction, de s'en acquitter avec fidélité, en leur promettant de les aider de tout leur pouvoir par leurs prières et leur bénédiction.

Saint Paul regardæit lui-même cette fonction comme Faccomplissement de son apostolat : « N’avons-nous pas, dit- » il,‘ comme les autres apôtres, le pouvoir de mener avec » nous une femme qui soit notre sœur ? » C'est comme s'il eût dit clairement : « Est-ce qu'il ne nous est pas permis, ainsi qu'aux autres apôtres, d'avoir un cortége de saintes femmes qui nous accompagnent dans notre mission, el qui nous soulagent avec leurs biens dans nos travaux? » C'est ce qui a fait dire à saint Augustin, dans son livre du Travail des moines : ? « Pour cela, ils avaient de saintes femmes, riches des biens de ce monde, qui les accompagnaient, et qui leur administraient les secours temporels, afin qu'ils ne manquassent d'aucune des choses essentielles à la vie. » Ensuite: « Si quelqu'un doute de cette sainte eonduite des apôtres avec les » femmes qui les suivaient partout où ils préchaient l'Evangile, qu'il lise l'Évangile, et qu'il apprenne que ce n'est qu'à

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