‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction littérale par le bibliophile Jacob, précédée d'une notice littéraire, historique et bibliographiqueChapitre 22 sur 24 · XL. IL de Peœnit. c · texte numérisé non relu

XL. IL de Peœnit. c

920 ABÉLARD ET lHÉLOISE.

son livre sur la Fuite du Siècle : ! « Vous le fuyez bien, dit- » il, si vos yeux évitent les coupes et les bouteïlles, de peur » de devenir libidineux en regardant le vin. » De tous les alimens à éviter il ne parle que du vin; et si nous le fuyons, il nous assure que nous fuyons le siècle , comme si toutes les voluptés du siècle dépendaient du vin. C’est pourquoi il ne dit pas seulement que la bouche en fuie le goût, mais encore, que l'œil en fuie la vue , de peur d’être séduit par les charmes de cette boisson et de la débauche. C’est de là que Salomon dit, ainsi que je vous l’ai rapporté plus haut : « Ne regardons pas » le vin quand sa couleur brille dans le verre. » Que dironsnous donc, je vous prie, nous qui, pour que cette liqueur nous réjouisse par son goût autant que par sa vue, y mélons des herbes, du miel et différentes épices, et qui voulons encore nous enivrer par l’odorat ?

Saint Benoît, forcé de permettre l'usage du vin, disait : ? « Je n'y consens qu'à condition que nous n'en boirons point » jusqu’à satiété, mais en très petite quantité, parce que » le vin fait apostasier même les sages. » Plût à Dieu que nous nous contentassions d'en boire jusqu'à satiété, et jamais au-delà des bornes de la modération ! Saint Augustin, dans sa Règle pour les monastères qu'il avait établis, dit : * « Le » samedi et le dimanche seulement, ainsi que c'est la cou- » fume, on donnera du vin à ceux qui en voudront. » C’était autant par respect pour le dimanche et pour ses vigiles, qui sont le samedi, que parce que ces jours- là tous les frères, répartis dans différentes cellules, se réunissaient, ainsi que saint Jérôme en fait mention dans Ia Vie des Pères, * où il dit en parlant d’un monastère qu’il nomme la Celle : « Cha- » cun reste dans sa cellule ; le samedi et le dimanche seule-

» ment on se rassemble à l'église; là, tous se regardent

‘De fug. Sæcul. c. 9. —* Reg. S. Bencd. h0. — * Reg. LI, c. 2, et Ser. L ad frat, in erem. — * Vit, Pat. pars 1.

» comme rendus au ciel. » I était sans doute convenable d'offrir, par cette indulgence, quelque récréation qui pôt plaire sux frères réunis ensemble, lorsqu'ils penseraient plutôt qu'ils ne diraient : « C’est une chose bonne et agréable pour des frè- » res d’habiter sous le même toit!»

A présent, si nous nous privons de viande, doit-on nous tenir.grand compte de cette abstinence, lorsque nos tables sont chargées d'une quantité superflue d’autres alimens, lorsque nous achetons à grands frais différentes sortes de poissons, lorsque nous mélangeonsles saveurs du poivre et des épices, et que, non contens d'être gorgés de vin , nous y ajoutons encore des liqueurs fortes ? Tout cela est excusé par l’abstinence des viandes les plus grossières , pourvu que nous ne les mangions pas en public ; comme si la qualité des alimens et non leur superfluité, faisait la faute, lorsque le Seigneur nous défend seulement la gourmandise et l'ivrognerie , c'est à dire, la superfluité plutôt que la qualité de la nourriture et du vin ! |

C'est cette réflexion qui a engagé saint Augustin à ne rien retrancher des alimens, si ce n’est le vin; et sans distinguer leur qualité, il a cru qu'il suffisait de s'abstenir de cette boisson , ainsi qu'il le dit en peu de mots : * « Domptez votre chair » par les jeünes et l’abstinence dans le boire et le manger, » autant que votre santé vous le permettra. » Il avait assurément lu, si je ne me trompe, les exhortations que saint Athanase faisait aux moines : « Quant aux jeùnes, on ne doit » pas les mesurer à la volonté, mais bien à la possibilité, qui » peut s'étendre en raison des efforts que l'on fait. Que les » jeûnes aient lieu tous les jours, excepté le dimanche , mais » qu'ils ne soient pas l'objet d'un vœu. » C’est comme s'il disait : « Si on a fait le vœu de jeûner, il faut l'accomplir en » tous temps, excepté les jours de dimanche. » I ne déter-

* Psalm. 132.— * Ep. 109, Scrm. ad Fr. 25, ct Reg. 1ÏT, c. 2.

mine aucuns jeûnes , mais il avertit de consulter ses forces. Car il est dit : « Considérez la force de votre tempérament » et qu'elle vous règle dans vos jeûnes , sachant qu’on ne pè- » che en rien si on garde le milieu en tout. » C'est sans doute pour que nous ne nous laissions pas amollir par les voluptés, comme ce peuple qui se nourrissait de pain blanc et qui buvait du vin le plus pur, duquel it est écrit : ? « Ce peuple chéri » s'est engraissé et s'est révolté. » Ne macérons donc pas trop notre corps par des abstinences, qui pourraient nous faire succomber, qui perdraient tout leur fruit en provoquant nos murmures, ou qui susciteraient notre orgueil par leur singularité. L'Ecclésiaste nous prévient en disant : * «Le juste périt dans » sa justice. Ne soyez pas plus juste ni plus sage qu’il n'est » nécessaire, de peur que vous ne deveniez stupide , ou que » vous ne vous encrgueillissiez en admirant, pour ainsi dire, » votre singularité. »

Il faut donc que la prudence , qui est mère de toutes les vertus, veille attentivement aux fardeaux qu'elle imposera à chacun, selon sa force; et que, suivant la nature au lieu de la devancer, elle ne retranche jamais l’usage, mais l'abus des choses , et que par-là les vices soient déracinés de manière à ne pas offenser la nature. Il suffit aux faibles d'éviter le péché, quand même ils n’atteindraient pas le comble de la perfection. Il suffit d’être dans un coin du Paradis, si l'on ne peut prendre place auprès des martyrs. Il est plus sûr de faire des vœux sages, afin que la Grâce puisse y ajouter quelque chose. C’est pourquoi il est écrit : * « Lorsque vous aurez fait tout » ce qui a été ordonné, dites : « Nous sommes des serviteurs » inutiles ; nous avons fait ce que nous devions. » L'Apôtre dit : * « La Loi produit la colère, car là où il n’y a point de » loi, il n’y a point de violement de loi. » Et ailleurs : ° « Car

* Deut. 32. —* Eccl.1.—* Evang. S. Luc. 7. —* Saint Paul. Ep. ad Rom. h. —" Ibid. 7.

» sans la Loi le péché était mort, et moi je vivais autrefois » sans Loi. Mais, le commandement étant survenu , le péché » est ressuscité, et moi je suis mort; et il s’est trouvé que le » commandement qui devait servir à me donner la vie, a servi » à me donner Ja mort : car le péché ayant pris naissance » dans le commandement , me trompe et me tue par ce com- » mandement même ; de sorte que le péché est devenu par le » commandement une source plus abondante de péché. » Saint Augustin disait à saint Simplicien : « La défense ayant » augmenté le plaisir, il est devenu plus doux, et par cela » même il nous a trompés. » Et dans le livre des Questions, ! question quatre-vingt-troisième : « Nous nous sentons plus » délicieusement entraînés au péché, lorsqu'il est défendu de » le commettre. »

« Toujours nous sommes portés vers ce qui est défendu , et » nous souhaitons ce qu’on nous refuse. ? »

Que ces réflexions fassent donc trembler celui qui veut se soumettre au joug de quelque Règle et s'enchainer à une nouvelle Loi. Qu'il choisisse selon ses forces ; qu’il redoute ce qui est au-delà. Il'n°'y a de coupable envers la Loi, que celui qui y fut soumis. Avant de faire un vœu , réfléchissez ; lorsque vous l'aurez fait, observez-le. Auparavant, c'était un acte volontaire ; après, il est forcé. « Dans la maison de mon père, dit » Jésus-Christ, ® il y a plusieurs demeures. » Aingi il y a plusieurs voies qui y conduisent. Les gens mariés ne sont pas damnés ; mais les célibataires se sauveront plus aisément. Ce n'est pas pour que nous soyons sauvés que les Saints Pères ont institué des Règles ; c’est pour que nous le soyons plus facilement et pour que nous puissions nous consacrer plus purement à Dieu. « Quoique, dit l'Apôtre, * une fille se marie, » ellene pèche pas; mais elle souffrira dans sa chair des maux

* Lib. [, Quæst. qu. 66. —* Ovid. Amor. IIT. Eleg. 3. — * Evang.S. Luc. 1h.—" Saint Paul. Ep. ad Cor. I, 7.

» et des afflictions : je veux donc vous les épargner. Une femme » qui n'est point mariée et qui est vierge s'occupe des choses » du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit ; mais » cuîle qui est mariée s'occupe des choses du monde, et cher- » che comment elle plaira à son mari. Or, je vous dis ceci » dans votre intérêt, non pour vous dresser une embüche, » mais pour vous porter à tout ce qui est vertueux et qui » vous donne la facilité de prier Dieu sans empêchement. »

C'est ce que nous exécutons alors très facilement, lorsque, nous éloignant du monde , nous nous renfermons dans des monastères cloîtrés, pour être à l'abri du tumulte du siècle. J1 faut que non seulement celui qui se soumet à la Loi, mais encore celui qui impose la Loi, prenne garde, en multipliant les commandemens, de multiplier également les péchés. Lorsque le Verbe de Dieu est venu sur terre , il a abrégé la Loi. Moïse l'avait trop étendue; et cependant , comme dit l’Apôtre, ! «Sa » Loin'arien conduit à la perfection. » En effet, ses commandemens étaient en si grand nombre et si difficiles à observer, que l'apôtre saint Pierre avoue que personne n’a pu les exécuter tous , et dit : *? « Mes frères, pourquoi tentez-vous » Dieu, en imposant sur la tête de vos disciples un joug que » ni nous ni nos pères n'avons pu porter ? Mais nous croyons » que la grâce du Seigneur Jésus-Christ nous sauvera aussi » bien qu'eux. »

Jésus-Christ, en peu de paroles, a instruit ses apôtres sur l'édification des mœurs et la sainteté de la vie, et il leur a enseigné la perfection. Écartant les préceptes trop pesans et trop austères, il a renfermé toute sa religion dans les plus doux et les plus légers : « Venez, dit-il, * à moi, vous tous qui êtes » fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Imposez- » vous mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et hum- » ble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes ; car » mon joug est doux et mon fardeau est léger. »

* Saint Paul. Ep. ad Heb.7, — * Act, Ap. 15. —" Evang. $, Matth. 11.

ABÉLARD ET HÉLOISF. 325

En effet, il en est souvent des bonnes œuvres comme des affaires du siècle. Combien de gens travaillent plus et gagnent moins! Combien paraissent à l'extérieur être plus éprouvés, et sont à l’intérieur moins méritans devant Dieu, qui regarde plutôt le cœur que les œuvres ! Ceux, en effet, qui s'occupent des choses extérieures, peuvent moins s'occuper des choses intérieures; et plus ils sont connus des hommes qui jugent d’après les apparences, plus ils acquièrent de gloire devant eux, et plus ils sont facilement séduits par les louanges. L'Apôtre, pour prévenir ce danger, diminue beaucoup le mérite des actions et augmente celui de la foi. « Si Abraham, dit- » il,‘ a été justifié par ses œuvres, il a de quoi se glorifier, » mais non devant Dieu. Car que dit l'Écriture ? « Abraham a » cru en Dieu, et cela lui a été réputé à justice. » Et ailleurs : « Que dirons-nous donc ? Que les Gentils qui ne cherchaient » point la justice ont embrassé la justice, cette justice qui » vient de la foi, et que les Israélites, en cherchant la loi de » la justice, ne sont point parvenus à la loi de la justice. Pour- » quoi? Parce que ce n'est pas par la fui, mais comme par les » œuvres. » |

Ils ressemblent à ceux qui nettoient les dehors d’un plat ou d'un vase, sans songer à la propreté du dedans ; et, s'occupant plus de la chair que de l'âme, ils sont plutôt charnels que spirituels. Pour nous, qui désirons que Jésus-Christ habite dans l'homme intérieur par la foi, nous faisons peu de cas des choses extérieures , qui sont également communes aux justes et aux réprouvés, suivant ce qui est écrit : ? « J’ai en moi, Seigneur, » tous les vœux et toutes les louanges que je dois vous rendre. » C'est pourquoi nous ne suivons pas cette abstinence extérieure, prescrite par la Loi, qui ne nous rend pas plus justes. Car le Seigneur ne nous a interdit aucune nourriture, mais seulement la débauche et l'ivrognerie , c'est à dire le superflu. Il

* Ep. ad Rom. 4, 9. —* Psaln.

n'a pas rougi de prêcher ses leçons par son exemple, quoique plusieurs qui s'en scandalisèrent lui adressassent de vifs reproches ; ce qui lui fait dire en parlant de lui-même : ! « Jean » est venu, ne mangeant ni ne buvant ; et ils ont dit: « Il est » possédé du démon. » Le Fils de l'Homme est venu, mangeant » et buvant; et ils ont dit : « Voilà un homme gourmand et » qui boit du vin. » Pour excuser même ses disciples, qui ne jeünaient pas comme ceux de saint Jean, et qui n'avaient pas l'attention de laver leurs mains au moment des repas, il dit encore : * « Les enfans de l’époux ne peuvent pleurer, quand » l'époux est encore avec eux. » Et ailleurs : « Ce n'est pas » ce qui entre dans la bouche de l’homme, qui la souille, » mais ce quien sort. Ce qui vient de la bouche part du » cœur : voilà ce qui souille l'homme ; car manger sans la- » ver ses mains, ce n'est pas ce qui rend l'homme impur. »

Aucun aliment ne souille donc l'âme, mais elle est souillée par la convoitise d’un aliment défendu ; car, ainsi quele corps ne peut être souillé que par des choses corporelles, de même l'âme ne peut l'être que par des choses spirituelles. Nous ne devons avoir aucune appréhension de ce qui se passe dans notre corps, si notre cœur n'y prend aucune part, et nous ne pouvons nous glorifier de Ja pureté de notre corps, si notre cœur est corrompu par la volonté. C'est donc dans le cœur absolument qu'existe la mort ou la vie de l'âme; ce qui fait dire à Salomon dans ses Proverbes : ® « Conservez votre cœur » avec tout le soin possible, car il est la source de la vie. » Suivant cette déclaration de la Vérité, c’est du cœur que sort ce qui souille l'homme, parce que l'âme se perd ou sesauve par les bons ou les mauvais désirs. Mais comme l'âme et le corps ont une union intime dans la même personne , il faut bien prendre garde que le plaisir du corps n'entraîne le consentement de l'âme, et que, par trop d'indulgence pour la chair, la chair

Evang.S. Luc. 21, —* Evang. S. Math. 6, 15. — * Prov. 4.

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ne lutte contre l'esprit et ne commence à dominer, au lieu de se soumettre. Nous pourrons éviter ce danger, si, comme je l'ai dit souvent, nous contentant du nécessaire , nous renonçons entièrement au superflu, et si, accordant l'usage de toute nourriture au sexe le plus faible, nous lui en défendons l'abus. Il faut permettre tous les alimens, pourvu qu'on n'use d'aucun avec excès : « Tout ce que Dieu a créé, dit l’Apôtre, ‘ » est bon , et l’on ne duit rien rejeter de ce qui se mange avec » action de grâces; car il est sanctifié par la parole de Dieu » et par la prière. Enseignant cela à nos frères, vous serez » un bon ministre de Jésus-Christ, nourri des paroles de la » foi et de la bonne doctrine que vous avez suivie. » Ainsi donc, en suivant avec Timothée cette doctrine de l'Apôtre, et, selon la sentence du Seigneur, n’évitant rien dans Les alimens que la gourmandise et l’ivrognerie , usons de tous modérément, de manière à les employer tous au soutien de la faible nature et non à nourrir le vice; et aussi, nous devons nous modérer davantage sur ceux qui peuvent être plus nuisibles par leurs excès ; car il est plus grand et plus louable de manger sobrement, que de jeüner tout à fait. Ce .qui fait dire à saint Augustin, dans son livre des Biens du Mariage , ? lorsqu'il parle des alimens qui doivent soutenir le corps : « On » n'use jamais bien que des choses dont on peut se passer. » Beaucoup, en effet, aiment mieux s’en priver que d’en user » sobrement; cependant personne n'en peut user sagement, » s’il ne peut en user avec continence. » C'est de cette habitude que saint Paul disait : « Je sais jouir de l'abondance et » souffrir la disette. » Souffrir la disette, c’est à faire à tous les hommes ; mais il n'appartient qu'aux grandes âmes de savoir la souffrir. De même, l'abondance peut échoir au premier-venu, mais ceux-là seuls savent en jouir, que l'abondance nc corrompt pas.

: Saint Paul. Ep. ad, Tim. I, 4, —* Lib. de bono Conj.

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Quant au vin, qui, comme il est dit, est une cause de luxure et de tumulte, et qui dés lors est aussi contraire à la continence qu'au silence; ou les femmes s’en abstiendront absolument à cause de Dieu, comme les épouses des Gentils s’en abstenaient par crainte des adultères ; ou elles le tempéreront avec de l'eau , afin qu'il convienne également à la soif el à la santé, sans altérer les forces, ce qui arrivera si on y mêle au moins la quatrième partie d’eau. Car il est très difficile de rester sur sa soif et de ne pas boire jusqu'à la satiété, ainsi que saint Benoît l'a ordonné dans sa Règle au sujet du vin. Nous pensons donc qu’il est plus sûr de ne point interdire la satiété, de peur d'encourir un autre danger; car ce n’est pas de la satiété, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, mais du superflu, que naît le crime. Ainsi donc, nous n'empéchons pas de composer des vins avec des herbes, pour médicament, et de prendre du vin pur : la communauté cependant n’en fera aucun usage, mais seulement les malades.

Nous défendons absolument que le pain soit fait de pur froment; mais lorsqu'on aura du froment, on y mêlera au moins un tiers d'autre farine plus grossière. On ne mangera jamais de pain chaud , mais de celui qui aura été cuit un jour auparavant. Quant aux autres alimens, la diaconesse y pourvoira dans sa prudence, en sorte, comme nous l'avons déjà dit, que ce qu’on pourra acquérir au plus vil prix et avoir le plus facilement, soutienne la faiblesse de votre sexe. Quoi de plus insensé, en effet, que d'acheter les biens d'autrui, quand les nôtres suflisent ? que d’aller ailleurs chercher du superflu, lorsqu'on a le nécessaire chez soi? que de travailler à se procurer des choses superflues, lorsqu'on a sous là main ce qui suffit ? L | |

Ce sont moins les hommes que les anges et Dieu même, qui nous enscignent cette sage modération pour subvenir aux nécessités de cette vie, et qui nousinvitent par leur exemple à ne pas tant rechercher la qualité des alimens qu'à nous contenter

de ceux qui sont près de nous. Car les anges mangèrent des viandes qu'Abraham leur présenta, et Jésus-Christ, avec des poissons qu'il trouva dans le désert, rassasia une multitude de peuple qui était à jeun ; ce qui nous prouve clairement que la chair ou les poissons nous doivent être également indifférens, et qu'il faut prendre surtout la nourriture qui n'est pas une occasion de péché , et qui, s'offrant spontanément à nous, est d'un apprêt plus facile et exige moins de dépense. Car Sénèque, le plus grand partisan de la pauvreté et de la continence, celui de tous les philosophes qui a le plus prêché pour les mœurs , disait : ! & Notre but est de vivre selon la nature. » Orilest contre la nature, de tonrmenter son corps, et de se » refuser la propreté qu'on peut se procurer aisément, et » d'aimer la saleté, et de ne pas tant faire usage des alimens » les plus communs que des plus dégoûtans. » De même que rechercher les choses délicates est le propre de la luxure, de même c’est de la folie que de se priver de celles qui sont ordinaires et sans apprêt. La philosophie veut la frugalité, mais non la peine. Îl peut ÿ avoir une frugalité modérée ; c'est celle-là que je demande. Saint Grégoire, dans son trentième livre des Morales , ? pour montrer que les hommes pèchent moins par la qualité des alimens que par celle du cœur, distingue ainsi les tentations de la gourmandise : « Quelquefois, » dit-il, elle cherche les alimens les plus délicats ; quelquefois » elle désire que tout ce qu'elle mange soit apprêté avec le. » plus grand soin. » Son désir se porte quelquefois sur les alimens les plus grossiers, et cependant, par la violence même de ce désir immense, elle pèche encore. :

Les Israélites tirés d'Égypte succombèrent dans le désert, parce qu’au mépris de la manne, ils demandèrent des viandes qu'ils crurent plus délicates. Ésaü perdit la gloire de son droit d’aînesse pour avoir désiré ardemment une nourriture

* Ep. ad Cecil, 5. —1 C. 13.

si ABÉLARD ET HÉLOISE.

commune, c'est à dire des lentilles. En vendant ainsi son droit d'aînesse , il a montré quelle était l’impatience de son désir pour ce plat de lentilles. Or, ce n’est pas la nourriture, mais le désir qui occasionne le péché. Nous pouvons manger souvent les mets les plus délicats, sans commettre de faute, et souvent nous ne pouvons toucher aux plus grossiers, sans rendre notre conscience criminelle. Ésaü donc, ainsi que je viens de le dire, a perdu son droit d'aînesse pour des lentilles, et dans le désert Élie a conservé la vertu du corps en mangeant des viandes. Le Démon, convaincu que ce n'est pas l'aliment, mais la convoitise de l'aliment qui cause la perte de l'âme , a subjugué le premier homme par une pomme et non par des viandes. C’est également avec du pain qu'il a tenté le second !. C’est ainsi que souvent on pèche comme Adam, en mangeant même les alimens les plus grossiers et les plus vils.

Il faut donc prendre ce que le besoin de la nature demande et non ce que la passion de manger suggère. Nous désirons avec bien moins d'ardeur ce qui nous paraît être moins précieux, ce qui est plus abondant et ce qui est à bas prix : telles sont les viandes communes, qui sont plus propres que les poissons à donner des forces à une nature faible, qui coûtent moins et qui demandent un apprêt plus facile.

Il en cst de la viande ct du vin comme du mariage ; ces trois choses tiennent le milieu entre le bien et le mal, c’est à dire sont indifférentes , quoique les devoirs du mariage ne soient pastout à fait exempts de péché, et que le vin soit le pluspernicieux des alimens. Or, sila religion n’en défend pas l'usage modéré, qu'avons-nous donc à craindre des autres viandes, pourvu que nous ne tombions pas dans l’excès ? Si saint Benoît, tout en avouant que le vin ne couvenait pas aux moines, est cependant, par une sage prévoyance, forcé d'en permettre

"Jésus-Christ tenté par le démon dans le désert,

l'usage aux moines de son temps, parce que la ferveur de l’ancienne charité était déjà refroïidie ; que ne devons-nous pas permettre aux femmes sur tout le reste, elles à qui leur profession ne défend encore rien? Si les évêques eux-mêmes, les curés et les communautés peuvent faire usage de la viande sans pécher, parce qu'il n’y a aucune loi qui la leur défende ; qui pourra nous blâmer d'accorder la même permission aux femmes, surtout si dans les autres points elles supportent de plus grandesprivations ? Il suffit sans doute au disciple de ressembler à son maître ;’ et ce serait une grande inconséquence que de refuser aux monastères de femmes ce qu’on permet aux monostères d'hommes. Il ne faut pas croire que ce soit peu de chose, si les femmes, avec les autres devoirs de leur monastère, et malgré cette simple permission de manger de la viande, ne sont pas inférieures aux pieux laïques; puisque saint Chrysostome dit ? qu’il n’y a rien de permis aux séculiers, qui ne le soit aux religieux , excepté le droit de se marier. Saint Jérome, pensant que la conduite des clercs ne devait pas être inférieure à celle des moines, dit : «Tont ce qui » est enjoint aux moines regarde les clercs, qui sont cux- » mêmes les pères des moines. » On sait qu'il est contraire à tout discernement d'imposer les mêmes fardeaux aux forts et aux faibles , et de soumettre les femmes à la même abstinence que les hommes. Si quelqu'un en demandait la raison, outre celle que la nature indique elle-même, qu’il consulte saint Grégoire à ce sujet. Ce grand instituteur et docteur de l'Église, instruisant les autres docteurs de l'Église, parle ainsi dans son Pastoral , * chapitre vingt-troisième : «On doit avertir les hom- » mes, d'une manière, et les femmes , d’une autre; aux pre- » miers, On peut imposer un joug pesant, mais un plus doux » à celles-ci; il faut qu'ils accomplissent de grands devoirs,

l-Evang. S. Matth. 16. —* Hom. 7 in Ep. ad Heb.—"* Ep. 10. — * Pars II, admon. 1, c. 24.

» tandis qu'elles n'en aient que de légers à remplir en se » jouant; car ce qu'on considère comme peu de chose dans » les forts, est réputé pour beaucoup dans les faibles. » Au reste, l'usage des viandes communes flatte moins la sensualité que la chair des poissons ou des oiseaux, que saint Benoît ne nous interdit pas; l'Apôtre dit, ! en faisant la distinction des différentes espèces de viandes : « Toute chair n'est pas la » même; celle des hommes diffère de celle des animaux, celle » des oiseaux, de la chair des poissons. » La Loi a décidé qu'on offrirait des animaux et des oiseaux en sacrifice au Seigneur, mais nulicment des poissons, afin que personne ne croie que la chair des poissons soit plus pure devant lui que celle des animaux. En eflet, le poisson est d'autant plus cher et plus onéreux pour la pauvreté, qu'il est moins abondant que la viande, et qu'il fortifie moins la nature; en sorte que d'un câté il coûte davantage , et que de l'autre il ne nourrit pas autant. *

. Consultant donc la fortune et la nature de l’homme , nous n'interdisons rien dans les alimens, si ce n’est le superflu. Nous réglons l'usage des viandes et des autres alimens, de manière que, tous étant permis, l’abstinence des moniales soit plus grande que celle des moines , à qui l'on en avait interdit quelques t uns; car nous voulons que l'usage de la viande soit réglé de telle façon, qu'elles n’en mangent qu'une fois par jour ;

qu'on n'en serve point plusieurs plats à la même personne ; qu' on n'y ajoute aucun ragoût et qu'on ne puisse en user plus de trois jours par semaine, savoir le dimanche, le mardi et le jeudi : quelles que soient les fêtes qui arrivent dans lintervalle Car plus la solennité est grande, plus il faut la célébrer avec une grande abstinence, C'est à quoi saint Grégoire de Nazianze, cet excellent docteur, nous exhorte ardemment dans son troisième livre de la Chandelcur ou de la seconde

- Saint Paul. Ep. ad Cor. I, 15.

ABÉLARD ET HÉLOISE. 393 Épiphanie ! : « Célébrons, dit-il, cette fête , non par les plai- » sirs sensuels des festins, mais par les joies pures de l’es- » prit. » Le même, dans son quatrième livre de la Pentecôte et de l'Esprit-Saint: « C’est aujourd'hui le jour de notre fête : » amassons dans le trésor de nos cœurs quelque chose de dura- » ble, mais non de ces choses qui passent et tombent en disso- » lution. Le corps a assez de sa méchanceté, il n'a que faire » de plus de matière; gardons-nous de rendre cette bête plus » insolente par une nourriture plus abondante , car elle nous » tourmenterait plus violemment. » C’est pourquoi il faut célébrer une fête tout spirituellement, d'autant mieux que saint Jérôme , son disciple, dit dans sa lettre ! sur la manière de recevoir les présens : « Nous devons moins nous inquiéter de » célébrer les fêtes par l'abondance des victuailles que par la « joie de l'esprit, attendu qu’il serait absurde d'honorer par » la bonne chère un martyr qui a été agréable à Dieu par ses » jeùnes. » Et saint Augustin, sur le Remède de la Pénitence : ? « Voyez tant de milliers de martyrs : pourquoi célé- » brer leurs fêtes par tant de festins honteux, et ne pas plutôt » imiter leur vie par des mœurs honnêtes ? »

Les jours où l'on ne mangera pas de viande, on aura deux portions de différens légumes, auxquelles nous n'empéchons pas d'ajouter du poisson. On ne mettra dans les alimens de la communauté aucun assaisonnement précieux, mais elle se contentera de ceux que produit le pays qu’elle habite. On ne mangera du fruit que le soir. Nous ne défendons nullement que l'on serve, à celles qui en auront besoin pour leur santé , soit des herbes, soit des racines, soit des fruits , soit autre chose de ce genre. | Si par hasard une religieuse étrangère reçue en hospitalité se trouvait au réfectoire , on lui donnera quelque portion supplémentaire , pour qu'elle juge de la charité qui règne dans

V Lib, de lumin. vel sccund, Epiph. WS,— 7? Ep. 19. — ? De Pin, med. &,

. la maison. Elle sera libre de partager cette portion avec qui elle voudra. On la fera asseoir à la plus grande table, ainsi que toutes celles qui seraient avec elle, et Ia diaconesse les servira. Elle mangera ensuite avec les religieuses qui auront servi au réfectoire.

Si quelque religieuse veut dompter sa chair en diminuant sa nourriture, qu'elle ne le fasse jamais sans permission ; et que cette permission ne lui soit pas refusée, si ce n'est point par légèreté, mais par vertu, qu'elle fait cette demande , et si ses forces le lui permettent. Mais, cependant , qu'on ne souffre pas que personne dans le couvent reste un jour sans nourriture.

Les vendredis, on ne mangera jamais rien d'accommodé au gras ; ! mais on se nourrira comme dans le carême, afin de se rappeler par cette abstinence la mort de l'Époux. H est encore une chose qu’il faut non seulement défendre, mais encore avoir en grande horreur, quoiqu'elle soit en usage dans plusieurs monastères : c'est qu'avec les morceaux de pain qui restent du diner, et qui appartiennent aux pauvres, les religieux essuient leurs mains ou leurs couteaux, et souillent ainsi, pour ménager leurs nappes, le pain des pauvres ou plutôt de Jésus-Christ qui dit, au sujet des pauvres: «Ce que » vous aurez fait au moindre des miens, vous l'aurez fait à » moi-même. »

Quant aux jeûnes, on suivra absolument les commandemens de l'Église, car nous ne voulons pas imposer aux moniales un fardeau plus lourd que celui qu’ils imposent aux pieux laïques, ni mettre la faiblesse des femmes au dessus de la force des hommes. Depuis l’équinoxe d'automne jusqu'à Pâques, à cause de la brièveté des jours, nous pensons qu'un seul repas suffit; ce que nous ne déci-

«11 veut parler, dit dom Gervaise, des monastères de la règle de Cluni, où les légumes ctaient assaisonnés de graisse, même le

vendredi. Cet abus ne fut retranché que par un statut de Pierreke-Vénérable. »

> 7e na)

dons pas eu égard à l’abstinence monastique, mais eu égard à la brièveté du temps. Nous ne ferons ici aucune distinction dans les alimens.

On évitera surtout les habits précieux que l'Écriture condamme absolument. Le Seigneur lui-même nous donne ce conseil, en accusant le Mauvais Riche qui s’enorgueillissait du luxe de ses habits, et approuvant au contraire l’humilité de Jean-Baptiste. * C'est ce qu’explique saint Grégoire, dans sa sixième Iomélie sur les Évangiles : « Pourquoi se sert-il de » ces paroles : Les gens qui sont mollement vétus sont dans les » maisons des riches, si ce n'est pour prouver clairement » qu'ils combattent pour la gloire terrestre et non pour la » gloire céleste ; qu'ils ne se privent de rien pour Dieu, et » qu'ils sacrifient tout à l'extérieur en cherchant les dou- » ceurs et les plaisirs de cette vie? » Et encore, dans sa quarantième Homélie : « 11 s’en trouve quelques-uns qui pen- » sent que porter des habits élégans et précieux, ce n'est pas » pécher. Si ce n’était pas une faute , le Seigneur ne nous » aurait pas dit expressément que le riche qui est descendu » aux enfers était couvert de lin et de pourpre. Or, persenne » necherrhe, sinon que dans un butde vaine gloire, à se distin- » guer parses vétemens, afin de paraitre plus digne d'honneur » queles autres ; car ce n’est pas seulement pour la vaine gloire » des vêtemens, qu’on en a de précieux; ce qui le prouve, » c’est que personne ne veut se vêtir d'habits précieux, là où » il ne peut être vu par les autres. » Saint Pierre, exhortant, à ce sujet, dans sa première épiître , les femmes séculières et mariées, dit : « Que les femmes soient soumises à leurs » maris; en sorte que s'ils ne croient pas à la parole des » femnies, ils règlent au moins leur propre conduite, sans » le secours de Îa parole, d’après la bonne conduite de leurs

* Ep. ad Tim. 1,2. Ep. S. Pet, J, 3, —? Ev, S. Luc, 16. Ev. 8. Matth.11, — * Ep. S. Pet. TI, 5.

» femmes. Qu'elles n'aient donc ni tresses de cheveux pos- » tiches, ni ceinture d’or, ni somptueux habillemens ; mais » qu'elles s'attachent à parer l'homme invisible qui est caché » dans le cœur, par un repos incorruptible et un esprit mo- ». deste, ce qui est vraiment riche devant Dieu. »

. C'est. avec raison qu’il a cru devoir détourner de cette vaité les femmes plutôt que les hommes, puisque leur esprit aible en est d'autant plus avide, que la luxure les y porte avec plus. de fureur. Or, si les femmes qui vivent dans le monde doivent s'abstenir d'une telle vanité, ne convient-il pas d’en ‘garder celles qui sont consacrées à Jésus-Christ, celles dont 4e principal ornement est de paraître n'en pas avoir ! Une d'elles qui recherche ces ajustemens, ou qui ne les rejette pas 8k On les lui offre, perd sa réputation de chasteté ; et la sœur -qui agit de la sorte, semble se disposer moins à la religion -qu'à la fornication ; ce n'est pas tant une religieuse qu'une -courtisanne. La parure est comme l'insigne de la corruption, .qui produit l'inceste de l'âme , ainsi qu'il est écrit : ! « L’ha- » billement du corps, le rire et le marcher de l’homme, an- » noncent ce qu'il est. »

Nous voyons que le Seigneur, comimne je l'ai déjà dit, avait loué. et recommandé dans Jean-Baptiste la grossièreté de ses habillemens plutôt que son austérité pour les alimens. « Qu'é- .» tes-vous allé voir, dit-il, dans le désert ? Est-ce un homme »-vêtu de riches habits? » Parfois l'usage d'alimens recherchés a quelque utilité, mais celui de riches habits n’en a aucune ; car plus les habits sont précieux , plus on les conserve, el moins ils font de profit : ils sont plus désavantageux à qui les achète, puisque, à cause de leur finesse même, ils se détériorent plus aisément et procurent au corps moins de chaleur.

Les habits seront d'étoffe de laine noire; * cette couleur

à Ecrles. 19.

°2 N , 1 PES LC LE L : 24. . , Les premières religicuses élaicent habillées de brun.

sied bien à l’état de pénitence , et aucune fourrure, mieux que celle des agneaux, ne convient aux épouses du Christ, afin que cet habit leur rappelle sans cesse qu'elles sont revêtues ou qu'elles doivent se revêtir de l’Agneau époux des vierges.

Les voiles ne seront pas de soie, mais de toile ou d'étamine teinte. Nous voulons qu'il y en ait de deux sortes : les uns, pour les vierges qui ont prononcé leurs vœux, les autres, pour les novices. : Les voiles des vierges consacrées seront marqués du signe de la croix, qui, par sa blancheur, annoncera que la chasteté de leur corps est vouée entièrement à Jésus-Christ, et que leur habit diffère de celui des autres en raison de leur consécration ; afin que tous les fidèles , respectant ce signe , redoutent davantage de porter sur elles un œil de concupiscence. Ce ne sera qu'après avoir été consacrées par l'évêque , qu'elles pourront porter sur le sommet de la tête cette croix faite avec du fil blanc, en symbole de leur candeur : nul autre voile ne sera décoré de ce signe. ?

Elles porteront sur la chair des chemises de toile, qu'elles ne quitteront pas même la nuit. La faiblesse de leur sexe nous engage à permettre l'usage des matelas et des draps. ° Chacune couchera et mangera séparément. Que nulle sœur ne s'indigne, si l'on donne à une de ses sœurs, qui en a un plus pressant besoin, des habits ou d’autres choses qui lui auraient été donnés à elle-même : qu'elle se réjouisse , au contraire , lorsqu'elle aura pu secourir sa sœur dans la nécessité, et qu'elle s'attache moins à vivre pour soi que pour les autres. Autrement, elle ne doit plus être admise dans la société fraternelle , car elle est coupable du sacrilége de propriété.

‘On pense que le voile des religieuses élail noir, celui des novices, blanc. |

? Les veuves étaient fort nombreuses dans les monastères où on les distinguait des vicrges.

* Anciennement toutes les religieuses couchaient à terre sur une nalle, couvertes de leurs habits ordinaires.

298 ABÉLARD ET IHÉLOISE.

Nous pensons donc qu'une chemise , une peau d'agneau et une robe , suflisent pour couvrir le corps ; en ajoutant par dessus, lursque le froid sera excessif, un manteau ! dont elles pourront se servir comme d’une couverture dans leur lit ; mais, pour éviter l'invasion de la vermine et pour que ces vêtemens puissent étrelavés dès qu'ils serontsales, il faudra les avoir doubles, ainsi que Salomon a dit à la louange de la femme forte et prudente : « Elle ne craint pas le froid pour sa maison, car tous ses do- » mestiques ont double vêtement. » Les habits ne descendront pas plus bas que les talons, de peur de soulever la poussière. Les manches n’excèderont pas la longueur des bras et des mains. Les jambes seront couvertes de chausses, et les pieds, de chaussons et de souliers. Jamais elles ne marcheront pieds nuds, sous prétexte même de dévotion. Chaque lit aura un matelas , un traversin, un oreiller, une courtepainte et un drap. Leur tête s’entourera d'une bandelette blanche, avec un voile noir par dessus ; et lorsqu'il sera nécessaire, elles porteront, en outre, à cause de leur tonsure, un bonnet de peau d'agneau.

Ce n’est pas seulement dans la nourriture et l'habit qu'il faut éviter le superflu, mais encore dans les bâtimens et les autres possessions. Quant aux bâtimens, s'ils sont plus grands ou plus beaux qu'il ne faut , ou si nous les ornons de sculptures ou de peintures, on voit clairement que nous ne bâtissons pas des asiles de pauvres, mais que nous érigeons des palais de rois. Car saint Jérôme dit : * « Le Fils de l'Homme n'a pas où re- » poser sa tête, et vous avez de grands portiques et une im- » mense étendue de logement. » Avoir de beaux chevaux de prix, c'est moins une superfluité qu’une-grande vanité. Si nous multiplions nos troupeaux et nos biens terrestres, nous annonÇçons par là une ambition qui se déploie dans les choses extérieures; car plus nous possédons de biens sur la terre,

* Ge manteau était une espèce de chappe. — * Ep. 1.

plus nous sommes forcés, pour y veiller, de nous éloigner de la contemplation des biens célestes. Car, quoique notre corps soit enfermé dans un cloître, notre esprit se réjouit de ces possessions du dehors, et, contraint de les suivre, il se répand comme elles çà et là. Nos tourmens augmentent ainsi en raison des possessions que nous pouvons perdre ; car plus elles sont précieuses et plus nous les aimons, plus elles enchainent par l'ambition notre misérable cœur.

Il faut donc disposer tout, de manière que nous fixions des bornes certaines aux dépenses de nos maisons, et que nous ne souhaitions rien, ne recevions rien et ne gardions rien au delà du nécessaire. En effet, tout ce qui dépasse le nécessaire, nous le possédons par rapine ; et nous devenons coupables de la mort d'autant de pauvres, que nous en aurions pu secourir. Chaque année donc, après les récoltes, il faudra pourvoir aux besoins de l’année, et restituer plutôt que donner le superflu aux pauvres.

Il y en a qui, ignorant les fins de la Providence, se réjouissent d’avoir une nombreuse famille, quoique n'ayant que très peu de revenus; chargés alors de lui procurer de quoi subsister, ils vont mendier impudemment, et souvent extorquer ce qu'on ne leur donne pas. ! Tels sont quelques supérieurs de monastères, qui, se glorifiant de la multitude des moines, ne se soucient pas tant d'en avoir de bons que d'en avoir beaucoup, et qui se grandissent à leurs propres yeux, s'ils se voient au milieu d'une nombreuse communauté. Pour attirer les novices dans leurs maisons, lorsqu'ils devraient les préparer aux austérités, ils leur promettent les plus douces choses, et, comme ils les reçoivent sans aucun examen avant de les avoir éprouvés , ils les perdent facilement par l'apostasie. C'est à eux , sans doute, que Jésus-Christ adressait ces paroles : ?

‘ Cette conduite des moines rentés faisait déjà pressentir la fondation des ordres mendians qui n’existaient pas encore à cette époque. — ? Ev. S. Matth. 23, 15.

« Malheur à vous qui parcourez la mer et Ia terre pour faire » un prosélyte ! Lorsque vous l'aurez fait, vous le rendez » digne de l'enfer deux fois plus que vous ! » Ils se glorifieraient moins de la multitude, s'ils s’attachaient plutôt au salut des âmes qu’au nombre des prosélytes , et s'ils présumaient moins de leurs forces dans la conduite de leur commurnauté. Le Seigneur avait choisi peu d'apôtres, et entre ceux de son choix, il y eut pourtant un apostat; ce qui lui fait dire : ! « Ne vous ai-je pas choisi tous les douze? et cependant il se » trouve un démon parmi vous! » Tel Judas fut parmi les disciples ; ainsi fut Nicolas parmi les sept diacres. Lorsque les Apôtres n'avaient encore réuni qu'un petit nombre de fidèles, Ananias et Saphira sa femme méritèrent d’être frappés d’une sentence de mort.? De tous les disciples du Sauveur, beaucoup l'abandonnèrent, peu revinrent avec lui; car le chemin qui conduit à la vie est étroit, et peu savent y marcher : au contraire, celui qui conduit à la mort est large et spacieux, et beaucoup s'y engagent volontiers, parce que, comme le Seigneur l’a dit ailleurs : « Îl en est beaucoup d’appelés, mais peu d'élus ; » et selon Salomon : « Le nombre des insensés est infini. »

Que celui donc qui se réjouit de la multitude de ses moines, craigne que, suivant les paroles du Seigneur , il se trouve peu d'élus parmi eux, et que multipliant son troupeau aussi im— prudemment , il ne puisse suflire à le garder ; en sorte qu'on lui applique avec raison ces paroles du Prophète : * « Vous » avez multiplié le peuple, mais vous n'avez pas augmenté » sa joie. » Tels sont, en effet, ceux qui se glorifient de la multitude ; car forcés souvent, tant pour leurs propres besoins, que pour ceux de la communauté, de rentrer dans le siècle et de courir çà et là en mendiant, ils s’embarrassent bien plus des soins corporels que des spirituels , et ils gagnent plus de mépris que de gloire.

"Ev.S. Joh. 6, —? Act, Ap. 5, — ‘Er, S, Matth, 7, 20. — * Isaie, %

Les femmes auraient d'autant plus à rougir d’une pareille conduite , qu'il y a moins de sûreté pour elles à se répandre dans le monde. Quiconque désire de vivre avec une honnête tranquillité, de s'appliquer aux offices divins, et de devenir cher à Dieu et aux hommes, doit craindre de rassembler plus de frères qu'il n’en peut soigner ; et, dans ses dépenses, ilne faut pas qu'il compte sur la bourse d'autrui ni sur les aumônes à demander, mais qu'il songe plutôt aux aumônes à faire. L’apôtre saint Paul, ce grand prédicateur de la morale évangélique, quoique cette fonction lui permit de recevoir les secours temporels, travaille de ses mains , dans la crainte d’être à charge aux fidèles et de porter atteinte à sa gloire. Pour nous donc qui n'avons pas à prêcher, mais à pleurer nos péchés, quelle serait notre témérité, ou plutôt notre impudence, de mendier notre subsistance ? Pouvons-nous par là sustenter ceux que nous rassemblons inconsidérément ? Et même, ne poussons-nous pas souvent la demence, jusqu'à soudoyer des prédicateurs, si nous ne savons pas prêcher ; et, conduisant avec nous ces faux apôtres, à porter partout nos croix et nos reliques, ! afin de vendre aux simples et imbécilles chrétiens , non la parole de Dieu, mais ces fictions du Diable? Ne leur promettons-nous pas tout ce qui peut servir à escroquer leur argent ? C'est par cette impudente cupidité à chercher les biens de ce monde et non ceux de Jésus-Christ, que déjà personne, si je ne me trompe, n’a plus de respect ni pour notre Ordre, ni pour la prédication de la parole de Dieu. |

Ainsi, les abbés et les supérieurs de monastères, qui assiègent avec importunité les puissans du siècle et les cours des rois, passent plutôt pour des gens charnels que pour des cénobites. Poursuivant par métier la faveur des hommes , ils se sont

® C'élail alors la coutume de faire des quêtes générales, pendant lesquelles on animait le zèle charitable des fidè!es par quelque procession et quelque exhibition de reliques.

habitués à converser avec les hommes plutôt que de parler avec Dieu : ils ont souvent lu, souvent entendu, mais non médité, mais non compris, cet avertissement de saint Antoine : * « Les poissons qui sont long-temps hors de l’eau, meurent ; » ainsi les moines qui quittent long-temps leurs cellules, ou » qui vivent au milieu des séculiers, sont déliés de leur vœu » de retraite. »

Il faut donc ,; comme le poisson dans la mer, retourner dans nos cellules, de peur que, restant dehors trop long-temps, nous n'oublions la garde de l'intérieur. Saint Benoît, le fondateur de la Règle monastique, persuadé de cette vérité, a enseigné clairement par ses écrits etson exemple, qu'il veut que les abbés soient assidus dans leurs monastères, et veillent soigneusement à la garde de leur troupeau. Car, lui-même avant quitté sa maison un jour pour aller rendre visite à sainte Scholastique sa sœur , * elle voulut le retenir auprès d'elle seulement une nuit pour écouter ses instructions; mais il avoua qu'il ne pouvait absolument rester hors de sa cellule. Il ne dit pas même : «Nous ne pouvons pas, » mais « Je ne peux pas; » parce que les frères pouvaient le faire avec sa permission, et que , lui, ne le pouvait qu'avec celle de Dieu, comme il l’a fait ensuite. C’est pour cela que dans sa Règle ‘1 n'a parlé nulle part de la sortie de l'abbé, mais seulement de celle des frères. Il a, au contraire, prudemment exigé la présence de l'abbé, et il ordonne que, aux vigiles des dimanches et des jours de fête, la lecture de l'Évangile et des réflexions qui y sont iaintes, ne puisse être faite que par l'abbé %. Dans son règlement pour la table de l'abbé, à laquelle mangent toujours les étrangers et les hôtes, il lui permet, à défaut de ceux-là, d'y inviter les frères qu'il voudra , en laissant un ou deux des anciens avec les autres frères. I fait entendre que l’abbé ne doit jamais être

” ; ae Pat. Pars IT, de Quiete.— °Dialog. 11, 33. —*? Reg. S, Bencd.

ABSLARD ET HÉLOISE. 319

absent du monastère au moment des repas, de peur que, s'habituant à la chère délicate des grands, il ne partage plus ensuite avec ses religieux le pain grossier du monastère. C'est de ces abbés que Jésus-Christ a dit : ! « Ils lient des fardeaux » pesans et qu'on ne saurait porter; ils les mettent sur les » épaules des hommes, et ils ne veulent pas les remuer » du bout du doigt. » Et ailleurs, parlant des faux prédicateurs : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent vers » vous. » Ils y viennent d'eux-mêmes, dit-il, sans que Dieu les envoie et sans être chargés de cette mission. Jean Baptiste , notre instituteur , qui par héritage devait être pontife, s'éloigna de la ville pour se retirer dans le désert, abandonna le pontificat pour le monachisme, et les cités pour la solitude. Le peuple venait à lui, mais il n'allait pas au devant du peuple. 1 fut si grand, qu'il passa pour le Christ, et qu'il put corriger plusieurs abus dans les villes. * Il était déjà dans ce petit lit, d’où il était prêt à répondre au Bien-aimé frappant à la porte : « Je me suis dépouillé de ma robe, comment la » reprendrai-je ? J'ai lavé mes pieds, comment les souille- » rai-je? 3 »

Quiconque donc désire vivre dans la solitude monastique , doit se réjouir d’avoir plutôt un petit lit qu’un grand; car c'est de ce lit que Jésus-Christ à dit : « Qu'on prenne l'un, et » qu'on laisse l’autre. » Nouslisons, en effet, que le petit lit de l'Épouse n'est autre chose qu'une âme contemplative, qui embrasse plus étroitement Jésus-Christ et qui s'attache à lui par un souverain désir. C'est de ce petit lit qu’elle dit elle-même : « En veillant-toute la nuit dans mon petit lit, j'ai cherché » celui que chérit mon âme. » C'est de ce petit lit que, dédaignant ou redoutant de se lever, elle fait la réponse que je viens de rapporter; car elle pense qu’elle ne trouvera hors de son lit que des ordures, dont elle craint de souiller ses pieds.

*£v. $. Matlh, 23,7. —* Ev. S. Marc. 1. —* Cant. 5.

Dina ne sortit qu'une fois pour allér visiter des étrangères, et elle se perdit. Et comme un moine cloîtré, nommé Malche, l'ouit prédire à son abbé qui en fit après lui-même l’expérience : Une brebis qui quitte le troupeau est bientôt sous la dent du loup. Ne composons donc pas une communauté trop nombreuse , qui nous fournisse des occasions de sortir, et même qui nous force à sortir, de peur de faire à notre détriment le profit des autres : semblables au plomb qui est con- .Sumé dans la fournaise pour conserver l'argent. Craignons, au contraire, qu'une fournaise trop ardente de tentations ne consume à la fois et le plomb et l'argent. Jésus-Christ a dit, m’objectera-t-on : « Je ne rejeterai pas celui qui aura recours à moi. » Nous ne voulons pas rejeter ceux qui sont admis; mais qu'on prenne garde à ceux qu'on admettra, afin qu'après les avoir admis, nous ne soyons pas nous-mêmes rejelés à cause d'eux; car nous ne voyons pas que le Seigneur ait rejeté aucun de ceux qu’il avait admis, mais il en a repoussé qui se présentaient, puisqu'à celui qui lui disait : « Maître, je vous suivrai partout où vous irez, » il répondit : « Les renards ont » des tanières , etc. »

Il nous avertit encore de prévoir avec soin les dépenses nécessaires dans les projets que nous pourrions former, lorsqu'il dit : ! « Qui est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une tour, ne suppute auparavant, à tête reposée , les dépenses qui y sont nécessaires, pour savoir s’il a de quoi l’achever; » de peur qu’en ayant jeté les fondemens et ne pouvant l'a- » chever, tous ceux qui le verront ne commencent à se mo- » quer de lui, en disant : « Cet homme a commencé de bâtir » et il n’a pu achever? » C'est beaucoup si chacun peut se sauver soi-même ; mais il est dangereux de veiller sur d'autres, quand on suffit à peine à sa propre garde. En effet, celui qui a été défiant dans l'admission de ses brebis, est soi-

\Ev. S. Luc. 14. 98.

gneux de les garder. Personne ne persévère plus dans une entreprise que celui qui a été lent et prévoyant pour la commencer. Que la prévoyance des femmes soit donc d'autant plus grande, que leur faiblesse supporte moins de lourds fardeaux et qu'elle a plus besoin de repos.

L'Écriture Sainte est sans contredit le miroir de lâme ; quiconque se nourrit de sa lecture et profite de ce qu’il y voit, connaît la beauté de ses mœurs ou en découvre la difformité, afin de détruire celle-ci et d'accroître celle-là. Saint Grégoire, dans son livre des Morales, ! dit, en nous rappelant ce miroir de l'âme : « L'Écriture Sainte est comme un miroir aux yeux » de l'âme, dans lequel nous pouvons voir notre face inté- » rieure. C’est là que nous connaissons nos bonnes et mau- » vaises actions ; c'est là que nous voyons nos progrès el com- » bien nous sommes éloignés de la perfection. » Or, celui qui regarde l'Écriture sans la comprendre , ressemble à un aveugle qui l'aurait devant les yeux. L’aveugle ne peut se voir tel qu’il est dans ce miroir, et l’autre ne cherche pas dans l'Écriture la doctrine qui y est renfermée : dans son incapacité oisive , il ressemble à un âne tenant une lyre, et ila, pour ainsi dire, devant lui un pain dont il nc mange pas même à jeun, puisque, ne pénétrant pas par l'intelligence la parole de Dieu et ne se la faisant pas expliquer par d'autres, il a une nourriture qui lui est absolument inutile.

C'est de là que l'Apôtre ? dit, pour nous exhorter tous généralement à l'étude de l'Écriture Sainte : « Tout ce qui est » écrit, a élé écrit pour notre instruction , afin que nous ayons » de l'espoir par la patience et de la consolation par les Écri- » tures. » Et ailleurs : « Remplissez-vous de l'Esprit Saint, » en vous entretenant vous-même dans les psaumes , les hym- » nes et les cantiques spirituels. » Or, c'est s'entretenir avec spi-même que de comprendre ce que l'on dit et de savoir

EL, I, c. 11. —* Saint Paul. Ep. ad Rom. 15, 4.

en profiter. Le même Apôtre écrivait à Timothée : ! « En at-

tendant que je vienne, appliquez-vous à la lecture, à l’exhortation et à l'instruction. » Et encore : « Quant à vous, demeurez ferme dans les choses que vous avez apprises et qui vous ont été confiées; sachant de qui vous les avez apprises, et vu que vous avez été nourri dès votre enfance dans les lettres saintes, qui peuvent vous instruire pour le salut, par la foi quiest en Jésus-Christ. Toute Écriture, divinement inspirée , est utile pour instruire, pour reprendre, pour corriger et pour conduire à la justice, afin que l’homme de Dieu soit parfait, étant instruit à toutes sortes de bonnes œuvres. » Dans sa lettre aux Corinthiens, * il les

invite à l'intelligence de l'Écriture Sainte , afin de pouvoir expliquer les passages qu'on citerait en leur présence : « Recher-

chez, dit-il, la charité; enviez les dons spirituels, surtout le don de prophétie : car celui qui parle unelangue inconnue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu ; au lieu que celui qui prophétise, édifie l'Église. C’est pourquoi celui qui parle une langue inconnue prie de manière qu'elle soit entendue. Je prierai de cœur, je prierai aussi avec intelligence. Je charterai de cœur, je chanterai aussi avec intelligence. Car enfin, si vous priez de cœur, comment celui qui est du peuple répondra-t-il Amen à la fin de votre action de grâces, puisqu'il ne sait ce que vous dites ? Votre action de grâces est bien faite, mais personne n'en est édifié. Je rends grâces à Dieu de ce que je parle une langue que vous entendez tous : mais, à mon avis, j'aimerais mieux dire dans l'Église cinq paroles intelligibles pour instruire les autres, que dix mille

dans une langue étrangère. Mes frères, ne soyez point en-

fans pour l'intelligence ; mais soyez enfans pour la malice et parfaits dans la sagesse. »

Parler une langue, c'est former seulement des sons avec

* Ep. ad Tim. 1,14, CLIT, 13.— * Ep, ad Cor. I, 14.

ABÉLARD ET HÉLOISE. dÉ7

la bouche et non pas en donner l'intelligence aux autres; mais c'est prophétiser ou interprêter , que de dire, à l’exemple des Prophètes, ce que l’on voit, ou de comprendre ce qu'on dit, afin de pouvoir mieux l'expliquer aux autres. C’est prier ou chanter seulement de cœur, que de former des sons avec le souflle seul , sans y ajouter l'intelligence. Ainsi donc, lorsque notre cœur prie ou que nous nous contentons d'articuler des sons par le souffle de la prononciation, sans rien comprendre de ce que la bouche profère, alors nous ne retirons aucun fruit de l'intelligence qu'on doit certainement avoir dans la prière, afin qu’elle puisse nous conduire vers Dieu avec plus d'amour et de ferveur. C'est par cette raison qu’il nous recommande l'intelligence de ce que nous disons, afin que, comme beaucoup d’autres, nous ne sachions pas seulement proférer des paroles, mais encure que nous en comprenions le sens ; autrement, il assure que la prière et le chant restent sans fruit. Saint Benoît était de cet avis : ! « Composons notre chant, de manière que notre intelligence » soit d'accord avec notre voix. » David l'avait ordonné, en disant : * « Chantez sagement ; » afin sans doute que la douceur et l'assaisonnement de l'intelligence ne manquent pas à nos paroles et que nous puissions véritablement dire au Seigneur : « Que vos paroles sont douces à mon gosier ! » Et ailleurs : « Ce n'est pas avec des flûtes que l'homme se » rendra agréable à Dieu. » La flûte, en effet, rend un son qui conduit à la volupté, mais nullement à l'intelligence ; en sorte que bien jouer de cet instrument n’est pas plaire à Dieu, car ceux qui se délectent à la mélodie de ses sons, ne sont nullement édifiés par l'intelligence. Comment, dit l'Apôtre, quand on donnera la bénédiction dans l'Église; répondra-t-on Amen , puisqu'on n'entend pas ce qui se dit dans cette béncdiction, puisqu'on ne sait si ce que la prière demande est hon

\Reg. S. Bened. 19, —* Psalm. 118, 146.

ou ne l’est pas? C’est ainsi que dans nos Églises nous voyons souvent des gens simples , ignorant le sens des langues, commettre souvent des erreurs qui leur sont plus nuisibles qu'utiles ; car lorsqu'on dit : « Ut sic transeamus per bona tem- » porälia, ut non amillamus œterna. » L'affinité même de deux mots presque semblables trompe quelques personnes, au point de leur faire dire : « Ut Nos amilamus æterna ; » il y en a d’autres qui prononcent ainsi : « Ut non ADMITTAMUS » œlerna. » C'est pour prévenir ce danger que l'Apôtre dit: « Aureste, si vous louez Dieu de cœur, » (c'est à dire : si vous formez seulement avec le souffle les paroles de la bénédiction, sans en apprendre le sens à celui qui vous écoute,) « qui tien- » dra la place des simples? » (c'est à dire : qui, des assistans, chargé de répondre, répondra ce que le peuple ne saura et ne devra pas même faire?) « Comment dira-t-il Amen?» ( puisqu'il ignorera si ce sont des bénédictions ou des malédictions que vous pronoôncez sur sa tête ?) Enfin ceux qui ne comprennent pas les Saintes Écritures,! comment pourront-ils prononcer des discours édifians , exposer ou interprêter la Règle, ou enfin en réformer les abus ?

Je suis très étonné, et c'est encore là un piège du démon, que dans les monastères la Règle soit seulement de chanter et de former des sons, sans entendre les Saintes Écritures et le sens qu’elles renferment; comme si le bêlement de la brebis était plus utile pour elle que de paître. L'intelligence des Saintes Écritures est en effet la nourriture spirituelle de l’âme. C’est ainsi que Dieu , destinant Ézéchiel à la prédication, le nourrit d’abord de sa parole, qui découla aussitôt de la bouche du prophète, comme du miel. C’est de cette nourriture qu’il est écrit dans Jérémie : « Les enfans ont demandé du pain, et il ne

* Ce passage prouve que la Bible et les ouvrages des Saints Pères h’élaient pas encore traduits en langue vulgaire. Abélard pose ici 1Cs opinions que Calvin développa et fit adopter dans la Réforme, quatre siècles plus tard,

» se trouva personne pour leur en couper ; » car c’est couper du pain aux cnfans, que de donner aux simples le sens des Écritures. Ces enfans qui demandent du pain, sont ceux qui désirent nourrir leur esprit par l'intelligence de l’Écrituré, ainsi que le dit ailleurs le Seigneur : ! « J'enverrai la faim sur la » terre, non pas la faim du pain ni la soif de l’eau, mais la » faim d'entendre la parole de Dieu. »

Le Démon, au contraire, à envoyé dans les cloîtres des monastères la faim et la soif d'entendre la parole des hommes et les rumeurs du siècle; en sorte que nous sommes d'autant plus dégoûtés de la parole de Dieu, que, sans la douceur et l'assaisonnement de l'intelligence, elle nous paraît insipide. C'est de là que David disait, ainsi que je l'ai rapporté : « Que » vos paroles sont douces à mon gosier! elles le sont plus » que le miel dans ma bouche. » Il explique aussitôt en quoi consiste cette douceur, en ajoutant : ? « Vos préceptes m'ont » donné l'intelligence; » c'est à dire : « J’ai plutôt reçu l'in- » telligence de vos préceptes , que de ceux des hommes; ce » sont eux qui m'ont instruit et donné la sagesse. » Il n'oublie pas de montrer quelle est l'utilité de cette intelligence, en disant plus loin : «C’est pour cela que j'ai haï toutes » les voies de l’iniquité. » Il y a, en effet, beaucoup de voies d'iniquité tellement ouvertes, qu'on les évite ou méprise facilement; mais ce n'est que par la connaissance de la parole divine, que nous pouvons les connaître toutes et les éviter. C'est de là qu’il dit encore : « J'ai caché vos paroles dans mon » cœur, afin de ne point vous offenser. » Elles sont plutôt cachées dans notre cœur que sonnantes dans notre bouche, lorsque la méditation nous en a donné l'intelligence. Ainsi, moins nous nous appliquerons à cette intelligence, moins nous connaîtrons toutes les voies de l’iniquité, moins nous éviterons et moins nous pourrons nous prémunir contre le péché.

* 4mos. 1, — Psalm. 118.

Cette négligence est d'autant plus blämable parmi les moines qui aspirent à la perfection, que la science leur est plus facile, puisqu'ils ont en abondance les livres saints et qu'ils jouissent des loisirs de la solitude. Dans les Vies des Pères, ! ce vieillard blâme fortement ces moines, qui sont orgueilleux d'avoir une quantité considérable de livres, et qui n'en font aucun usage : «Les prophètes, dit-il, ont écrit des livres ; nos pères, » qui sont venus ensuite, ont beaucoup travaillé sur ces li- » vres; puis, leurs successeurs en ont rempli leur mémoire. » Mais la génération présente les écrit sur des papyrus au des » peaux, et les oublie ensuite dans les bibliothèques. » L'abbé Pallade , en nous exhortant fortement à apprendre et à enseigner, disait : « Il faut qu’une âme qui veut se conformer à la » volonté de Jésus-Christ, apprenne fidèlement ce qu'elle » ignore, ou enseigne clairement ce qu’elle sait. Or, si elle ne » suit ni l'un ni l’autre de ces avis lorsqu'elle le peut, elle est » assurément atteinte de folie. »

En effet, on commence à s'éloigner de Dieu quand on prend en dégoût sa doctrine. Et comment peut-on l'aimer, lorsqu'on ne désire pas ce dont l'âme a toujours besoin? Aussi, saint Athanase, dans son Exhortation aux moines, ? leur recommande tellement la lecture et l'étude des livres saints, qu'il leur conseille même, pour s'y livrer, d'interrompre la prière: « Je vais, dit-il, vous tracer votre conduite. D'abord, » le soin de l’abstinence, la patience du jeûne, l’assiduité à » la prière et à la lecture, ou enfin, si quelqu'un de vous » n'était pas encore versé dans les lettres, le désir d'écouter dans le but d'apprendre; ce sont là véritablement les premiers élémens de la connaissance de Dieu. » Et plus loin : « Il faut, dit-il, être continuellement en prières, de sorte » qu'il y ait à peine entré elles un intervalle. » Ensuite, il

* Pars II, ]. de discret.

* I est presque certain que l’Exrhort. ad Monach. n’est pas de Saint Athanase, quoique cc traité figure dans ses œuvres.

ajoute : & Il faut qu’elles ne soient interrompues que par la » lecture. » Saint Pierre n’a-t-il pas dit ailleurs : ! « Mes frè- » res, Soyez toujours prêts à rendre raison de votre foi et de » votre espérance, à tous ceux qui vous le demanderont. » Et saint Paul : ? « Nous ne cessons de prier pour vous, afin que » vous soyez remplis de la connaissance de la volonté de Dieu, » dans la sagesse et l'intelligence spirituelles. » Et encore : ? « Que la parole de Jésus-Christ demeure en vous avec pléni- » tude, et vous remplisse de sagesse. »

Et dans l'Ancien Testament, on conseille aux hommes de s'instruire aussi des préceptes de la Loi; car David disait : * « Heureux l’homme qui ne se laisse pas aller au conseil des » impies, qui ne s'arrête pas dans la voie des pécheurs, et » qui ne s'assied pas dans une chaire de peste, mais dont la » volonté est dans la loi du Seigneur. » Dieu lui-même dit à Jésus-Nave : ® « Ce livre ne sortira pas de vos mains, et vous » le méditerez jour et nuit. »

À ces occupations se mélent fréquemment les mauvaises pensées; et quoique notre esprit soit assidûment tendu vers Dieu , cependant le soin dévorant des choses du siècle nous tourmente toujours. Or, si avec le travail nous sommes encore exposés à des tentations aussi fréquentes, que serait-ce donc si nous restions dans l'oisiveté ? Le pape saint Grégoire dit, dans son dix-neuvième livre des Morales : © « Nous gé- » inissons de voir déjà arrivé le temps où nous trouvons dans » l’Église beaucoup de chrétiens qui ne veulent pas exécuter » ce qu'ils comprennent, ou qui font peu de cas d'entendre » et de connaître la parole de Dieu ; car ils ferment leurs » oreilles à la vérité pour écouter des fables, tandis qu'ils » cherchent tout ce qui est de ce monde, et nullement ce qui » est de Jésus-Christ. Partout les divines Écritures sont expli-

‘Ep. S. Pet. 1, 3. — * Ep. ad Colos. 1. —* Ibid. 3. —* Psal. 1. — + Jesu. 1. — °C, 6, in Ep. ad Tim. 11, À.

552 ABÉLARD ET HÉLOISF.

» queées ; partout, elles sont mises sous nos yeux. Si les hom- » mes dédaignent de les connaître, aucun ne cherche assuré- » ment à savoir ce qu'il croit. »

La Règle des monastères et les exemples des Saints Pères nous y exhortent pourtant. Saint Benoît, en effet, ne donne aucun avis sur la science ou sur l’étude du chant; mais il donne beaucoup de préceptes sur la lecture , et il en assigne exactement le temps, ainsi que celui du travail. Il à tellement pourvu à l'occupation de dicter ou d'écrire, qu'il n’a pas oublié le papier et les plumes parmi les objets nécessaires que l'abbé doit fournir aux moines. 1l ordonne mème, entre autres choses, qu'au commencement du carême on remette à chaque moine quelques livres de la bibliothèque, qu'ils liront à la suite et en entier. Quoi de plus ridicule que de lire sans apporter tous ses soins à comprendre ce qu'on lit ? Car on connaît ce proverbe du Sage : ! « Lire sans entendre, c'est perdre son temps. » C’est à une semblable lecture qu'on peut appliquer avec raison la pensée du philosophe grec: Un âne devant une lyre; car un lecteur qui tient un livre et qui n'en sait pas faire l'usage auquel ce livre est destiné, est comme un âne devant une lyre. Il serait plus convenable d'employer de tels lecteurs à d’autres emplois où ils pourraient être de quelque utilité, que de les laisser perdre leur temps sur des livres qu'ils n'entendent pas et dont ils tournent inutilement les feuillets. Ces lecteurs-là remplissent bien la prophétie d'Isaie : ? « Toutes les visions des prophètes vous seront comme » les paroles d'un livre fermé qu'on donnera à un homme qui » sait lire, en lui disant : « Lisez ce livre; » et il répon- » dra : » Je ne le puis, parce qu’il est fermé. » Et on don- » nera le livre à un homme qui ne sait pas lire , et on lui » dira : « Lisez; » et il répondra : « Je ne sais pas lire. » » C'est pourquoi le Seigneur à dit : « Parce que ce peuple

* Salomon. —*? C, 29.

» s'approche de moi, seulement de bouche , et me glorifie » des lèvres; mais que son cœur est éloigné de moi, et qu'il: » ne me craint que par les maximes et les ordonnances hu- » maines, je ferai donc encore une merveille dans ce peuple, » un prodige étrange, qui le surprendra; car la sagesse de » ses sages périra, et l'entendement de ses habiles sera. » obscurci. » :

En effet, on appelle lettré, dans tes cloîtres, quiconque a: appris à prononcer des mots; car pour ce qui est de l’intehigence , ils avouent qu'ils ignorent la Loi ; et le livre qu'on lcur donne est pour eux un livre fermé, comme pour ceux qu'ils appellent tllcttrés. C'est à eux que le Seigneur fait ce reproche : « Ces gens-là s'approchent plutôt de moi par la » bouche et les lèvres que par le cœur, » puisqu'ils ne. peuvent comprendre toutes les paroles qu'ils profèrent. Privés de la science des divines révélations, ils se soumettent plutôt à la coutume des hommes qu’à l'utilité de l'Écriture. C’est par cette raison quele Seigneur les menace d’aveugler les sages et les docteurs qui sont parmi eux. |

Saint férôme, ce grand docteur de l'Église, qui fut l'honneur de la profession monastique, nous exhorte à l'amour des lettres, quand il dit : ! « Attachez-vous à la science des » lettres, et vous détesterez les péchés de la chair. » Nous apprenons aussi par son témoignage combien il a dépensé de temps et de travail pour l'intelligence des Saintes Écritures. Entre les différentes choses qu'il à écrites au sujet de ses études, afin de nous instruire sans doute par son exemple, il dit, dans quelque endroit, à Pammache et à Océanus : ? « Lors- » que j'étais jeune, je brülais de l'amour d'apprendre. Je » ne me suis pas instruit moi-même, suivant Îa présomption » de quelques uns, mais j'ai écouté fréquemment Apollinaire » à Antioche ; je l'ai chéri, lorsqu'il m'instruisait sur les Sain-

*ÆEpist. h, —*? Ibid. 55, | 2).

» tes Écritures. Ma tête blanchissait déjà, et il me convenait » plutôt d'être maître que disciple : je suis allé pourtant » à Alexandrie écouter Didyme; je lui ai l'obligation de m'a- » voir appris beaucoup de choses que Fignorais. Chacun s’i- » maginait que je cesserais enfin d'apprendre, lorsque je » retournai encore à Jérusalem et à Bethléem, où j'obtins à » grande peine et à grands frais, que le docteur hébreu Ba- » rannias me donnerait des leçons la nuit; car il craignait les p Juifs, et il se montrait pour moi comme un autre Nico- » dême. » Sa mémoire lui avait sans doute gravé dans le cœur ce précepte de l'Ecclésiastique : « Mon fils, commen- » cez à vous instruire dès votre jeunesse ; car jusqu'en vos » vieux ans vous trouverez la sagesse. » Instruit non seulement par ces paroles de l'Écriture, mais encore par l'exemple des Saints Pères , parmi les éloges qu'il donne à cet excellent monastère , il ajoute ceci, au sujet de l'étude particulière qu'on y faisait des Saintes Écritures : « Nous n'avons jamais » vu tant de méditation, tant d'intelligence des Écritures di- » vines, ni tant d'exercices de la science ; en sorte qu’on pren= » drait la plupart d’entre eux pour des docteurs dans la sa- » gesse divine. »

Saint Beda, suivant l'histoire d'Angleterre , ayant été curé fort jeune dans un monastère, disait : « Tout le temps de ma » vie que j'ai passé dans le même monastère, je l'ai em- » ployé à l'étude de l'Écriture ; et dans les momens que me » laissaient l'observance de la Règle et le soin quotidien de » chanter à l'église, j’ai toujours trouvé doux d'apprendre, » d'enseigner ou d'écrire. » Mais à présent, ceux qui sont élevés dans les monastères, arrivent à un tel degré de démence, que, contens de former des sons, ils ne cherchent point à comprendre ce qu'ils disent ni à instruire leur cœur, mais bien leur langue. Salomon , dans ses Proverbes, leur fait ce reproche ouvertement : « Le cœur du sage, dit-il, cherche la » Science, ct la bouche de l'insensé se repaît d'ignorance ; »

ABÊLARD ET HÉLOISE. 355

sans doute lorsqu'il se réjouit de prononcer des paroles qu'il n'entend pas. En vérité, ceux-là peuvent d'autant moins aimer Dieu et s'enflammer pour lui, qu'ils sont plus éloignés de l’intelligence de Dieu et du sens de l'Écriture qui nous le fait comprendre. ,

Je crois que l'ignorance des moines actuels provient de deux causes : d'abord, de l'envie des frères laïques ou convers et même des supérieurs ; ensuite, de la nonchalante oisiveté qui règne aujourd’hui dans les cloîtres. Ces moines, qui désirent nous attacher comme eux aux choses terrestres plutôt qu'aux spirituelles, ressemblent aux Philistins qui persécutaient Isaac, lorsqu'il creusait des puits, et comblaient ces puits avec de la terre pour le priver d’eau. ? C'est ce que saint Grégoire a bien défini dens son seizième livre des Morales, ? lorsqu'il dit : « Souvent , lorsque nous nous appliquons aux » Saintes Éeritures , nous nous laissons aller aux embüûches des » Esprits malins, qui obscurcissent nos yeux par la poussière » des pensées terrestres, et qui les ferment à la lumière de la » vue intérieure. » Ce que David n'avait que trop éprouvé, lorsqu'il disait : # « Éloignez-vous de moi, Esprits méchans, » et je scruterai les commandemens de mon Dieu ; » faisant entendre clairement qu'il ne pourrait scruter les commandemens de Dieu, tant que son esprit serait en proie aux embùches des Esprits malins : ce que nous désigne aussi la méchanceté des Philistins, qui comblaient de terre les puits qu'Isaac faisait creuser.

Nous creusons assurément des puits, lorsque nous portons l'intelligence dans la profondeur du sens de l'Écriture ; mais les Philistins les comblent secrètement, quand ils nous suggèrent les idées terrestres de l'Esprit immonde, au moment où nous nous élevons vers la science, et ils nous privent, pour ainsi dire, de l’eau de la science divine. Mais comme personne

h G£n. 26. —°? C, 8, in Job. —* Psalm, 118,

ne peut surmonter de tels ennemis par sa propre vertu, il nous est dit par Éliphat : ! « Le Tout-Puissant sera contre » vos ennemis, et vous amasserez des trésors. » C'est comme s'il était dit : « Tandis que le Seigneur, par sa puissance, éloi- » gnera de vous les malins Esprits, le trésor de l'Écriture s’ac- » croîtera en vous par l'intelligence. » Il avait sans doute lu, si je ne me trompe, l’Homélie ? du grand Origène, sur la Genèse , et il avait puisé dans les écrits de ce grand philosophe des chrétiens ce qu'il nous dit à l'égard de ces puits; car non seulement il mettait la plus grande ardeur à creuser des puits et à nous inviter à venir boire de leur eau, mais encore il nous exhortait à en creuser nous-mêmes, ainsi qu'il parle dans sa douzième Homélie : « Essayons de faire ce que la sagesse » nous enseigne , en disant : « Buvez de l'eau de vos fontai- » nes el de vos puils, el ayez une fontaine à vous. » Tâchez » donc, mon cher auditeur, d'avoir une fontaine et un puits » qui vous appartiennent en propre, afin que, lorsque vous » prendrez un livre des Saintes Écritures , vous puissiez , avec » votre propre intelligence, y comprendre quelque chose, sc- » lon ce que vous avez appris dans l'Église; tâchez d'étancher » votre soif à la source de votre esprit. L’eau vive qui existe » au dedans de vous, ce sont les veines intarissables et les » fleuves coulans d’une intelligence raisonnable, pourvu qu'ils » ne soient pas comblés de terre ct de pierres. Mais creuscz » fortement votre terre, purgez-la de ses ordures, c'est à dire » arrachez de votre cœur la paresse et l'engourdissement. » Écoutez les paroles de l'Écriture : « Piquez votre œil, et il » en sorlira des larmes ; piquez votre cœur , el il en sortira de » l'intelligence. » Purifiez donc votre esprit, afin que vous » buviez de l'eau de vos fontaines et que vous puisiez de l’eau » vive à votre puits; car si vous avez gardé en vous la parole » de Jésus-Christ, si vous avez reçu de lui l'eau vive et que

“Job. —* Iom. 19 in Gen. €. %, — * Pro, 5.

» vous l’ayiez reçue fidèlement, elle deviendra pour vous une » source d’eau jaillissante dans la vie éternelle. » Et encore dans l'IHomélie suivante, ! au sujet des puits d'Isaac dont je vous ai parlé plus haut : « Ces puits, dit-il, qui avaient été » comblés par les Philistins, ce sont certainement ceux qui » ferment l'intelligence spirituelle, en sorte qu'ils n’y boivent pas eux-mêmes et qu'ils ne permettent pas aux autres de » boire. » Écoutez le Scigneur lorsqu'il dit : « Malheur à vous, scribes et pharisiens, parce que vous avez perdu la clé de ta » science : vous n'êtes pas entrés vous-mêmes et vous n'avez » pas laissé entrer ceux qui le voulaient. »

Quant à nous, par notre assiduité à creuser des puits d'eau vive, à approfondir l'Ancien et le Nouveau-Testament, devenons semblables à ce Scribe de l'Évangile, dont le Seigneur dit, « qu’il tire de son trésor nouvelles et anciennes pièces de ‘ » monnaie. » Imitons Isaac, et creusons avec lui des sources d’eau vive; persévérons dans nes travaux, même si tes Phäistins s’y opposent, même s'ils en viennent aux mains avec nous, afin qu’il nous soit dit : « Buvez de l'eau de vos vases et de » vos puits. » Creusons si profondément, que l'eau abonde” dans nos places publiques, afin que nous puissions non seufement nous désaltérer dans la science des Saintes Écritures, ‘ mais encore en rafraîchir les autres et leur apprendre à boire. Il faut que les hommes et que les bêtes boivent, suivant” cette parole du Prophète : ? « Seigneur, vous sauvcrez les » hommeset les bêtes. » Et ensuite : « Le Philistin et celui qui » se borne à la science terrestre, ne peavent trouver de l'eau » dans toute la terre ni rencontrer la véritable intelligehce: »°

À quoi donc vous servirait d’avoir de la science, si vous n’en faites aucun usage ? d'avoir la parole, et de ne pas savoir. parler? Ce serait être semblable aux enfans d'Isaac, qui cren-' saient des puits d'eau vive dans quelque terre que ce fût. Pour

* Æom. 13, c. 26. — ? Salomon. Psal. 35, 7.

vous, agissez autrement , fuyez toute vaine conversation, et que toutes celles de vous qui ont le don d'apprendre s'instruisent à fond de ce qui regarde Dieu, ainsi qu'il estécrit sur le saint homme:!« Sa volonté est dans la loi du Seigneur, et il la méditera » nuitet jour. » Or, ce qui prouve l'utilité de l'étude assidue de Ja loi du Seigneur, c’est ce qui est dit ensuite : « Et il sera » comme un arbre planté au bord d’un ruisseau. » Car on ressemble à un arbre sec et infructueux, lorsqu'on n’est pas arrosé par l'intelligence des Saintes Écritures, desquelles il est écrit : « Il coulera de son sein des fleuves d’eau vive. »

Ce sont là ces fleuves que l’Epouse, dansle Cantique des Cantiques, chante à la louange de l’Époux, quandelle dit: ? «Ses yeux » sont comme des colombes sur le bord des eaux; qui sont la- » vées dans du lait, et qui séjournent près des fleuves abon- » dans. » Soyez donc aussi lavées dans le lait, c’est à dire éclatantes par la candeur de votre chasteté, semblables à ces colombes restées auprès des fleuves, afin qu’en y buvant à longs traits la sagesse, vous puissiez, non seulement apprendre vous-mêmes , mais encore enseigner les autres, et leur montrer, du regard , pour ainsi dire, la voie à suivre, afin que vous puissiez non seulement apercevoir l'Epoux, mais encore le dépeindre aux autres. Car nous savons qu'il est écrit de l'Epouse qui mérita de concevoir l'Epoux par l'oreille du cœur : ® « Or, Marie conservait toutes ces paroles et Îles » portait dans son cœur. » Cette mère du Verbe éternel avait donc plutôt dans son cœur que dans sa bouche les paroles divines , et elle les gardait précieusement. Elle les méditait avec soin, elle les comparait ensemble, et elle voyait comme toutes ces paroles s’aecordaient bien ensemble. Elle savait, suivant le mystère de la Loi, qu'on appelle animal impur, celui qui rumine et qui a la corne fendue. * En effet, il n'y a

* Psal. 1. —? Cant. 5,12. —'La Sainte Vierge. Evang. S. Luc. 2, 19. — * Levit. 11, 26.

d'âme pure que celle qui rumine , autant qu'elle peut par la méditation , les préceptes divins, et qui a assez de discernement pour les suivre. afin de ne pas seulement faire le bien, mais de le bien faire, c’est à dire avec une droite intention. La corne du pied fendue, c’est le discernement de l'esprit, duquel il est écrit : « Si vous offrez justement, mais que vous » ne pratiquiez pas de même, vous péchez. »

« Si quelqu'un m'aime , dit Jésus-Christ, ? il conservera ma » parole. » Or, qui pourra garder l’obéissance aux paroles et aux commandemens de Dieu, s’il ne les a pas compris auparavant? Personne ne sera exact à obéir, s'il n’a été attentif à écouter ; comme faisait cette sainte femme, * qui, dédaignant tout le reste, s’assit aux pieds du Seigneur pour entendre sa parole , sans doute avec les oreilles de cette intelligence qu'il demande lui-même, lorsqu'il dit : « que celui-là oies qui a » des oreilles pour écouter. »

Si vous ne pouvez être cnléninéss de la même ferveur de piété, imitez au moins, dans l'amour et l'étude des Saintes Écritures , ces bienheureuses disciples de saint Jérôme, Paule et Eustochie , à la demande desquelles ce grand docteur a, par tant d'ouvrages, illustré l'Église.

* Kvang.S. Joh. 1h.—*Marie-Madclaine.

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