‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction littérale par le bibliophile Jacob, précédée d'une notice littéraire, historique et bibliographiqueChapitre 5 sur 24 · SPONSÆ CHRISTI SERVUS EJUSDEM · texte numérisé non relu

SPONSÆ CHRISTI SERVUS EJUSDEM

Il y a dans cette lettre des traits singuliers, et dont plusieurs ne peuvent être chastement traduits ; tel est celui où , paraphrasant ces paroles du livre des Cantiques : « Je suis noire, » mais je suis belle : c'est pourquoi le roi m'a aimée et m'a » fait entrer dans son lit. ! » Abélard explique pourquoi ce roi pouvait plus aimer une femme noire qu’une blanche. ?

Je ne crois pas qu’on puisse trouver dans un commentateur, même dans la facétieuse version de Voltaire, une interprétation plus libré du texte de Salomon. Héloïse était brune. Elle avait écrit à Abélard qu'elle le désirait le jour , qu'elle l’appelait la uit dans sa couche solitaire, Mais, après sa première explication 5i extraordinaire des mots : Nigra sum, sed formosa, Abélard en donne une autre tout à fait mystique , qui change le roi en époux céleste, la femme noire en pécheresse convertie, le lit en oratoire, les joies de la nuit en prières, et les plaisirs de l'épouse en pénitence et en tribulations.

Abélard parle encore des dangers qui le menacent. La fureur des moines de Saint-Gildas le fait chaque jour désespérer de sa vie : « Soyez bien convaincue, dit-il, que quiconque me donnera la mort me délivrera de bien grandes peines : j'ignore ce que sont celles qui m'attendent dans un autre monde ; mais je sais combien sont terribles celles dont je serai affranchi sur la terre. Cessez, cessez vos plaintes contre moi, elles ajoutent à mes malheurs ; et si vous voulez les continuer encore, vous serez plutôt mon ennemie que mon amie. Vous cherchez, dites-vous, par-dessus tout, à m'être agréable : il n’en est qu'un moyen, ne me tourmentez plus de votre amour. ÿ »

Et il l’exhorte à ne s'occuper , comme lui, que de sa conversion et de son salut.

‘ Nigra sum, sed formosa : ideo dilexit me rex, ct Introduxit me in cubiculum suum.

3 Et frequenter accidit ut nigrarum caro fœminarum , quanto est In aspectu deformior, tanto sit in tactu suavior : atque ideù earum voluptas secretis gaudiis quam publicis gratior sit et convenientior, et carum virlut oblectentur magis eas in cubiculum introducunt, quam ad publicum educunt. |

* Me non crucics.

Il rappelle cependant à Héloïse les anciens jours de leur ivresse et de leur amour, mais ce n'est pas pour se complaire dans ce souvenir ; c'est pour y trouver un grand sujet de repentir et de pénitence : « Souvenez-vous, dit-il, que nous vivions plongés dans les voluptés obcènes ; que, même dans les jours de la Passion du Seigneur , ma passion criminelle était sans frein, et que j'osais, combattant vos scrupules, vaincre vos refus par les châtimens. ! Souvenez-vous qu'un certain jour , dans le réfectoire même du monastère d'Argenteuil, notre intempérance souilla l'asile consacré à la Vierge, mère du Sauveur. » Abélard dit ensuite qu’il a été bien justement puni. ? Il voit, dans le châtiment que lui fit infliger le chanoine Fulbert , un effet de la clémence et de la grâceidivine : « C'est ainsi que Dieu nous a péchés * dans les filets de sa miséricorde ,* lorsque nous faisions naufrage dans une mer pleine de gouffres et d’écueils. J'ai plus gagné que je n'ai perdu par la privation de ce qui fit les désordres de ma vie. 5 » Et Abé-

* Flagellis.

* Justissimè et elementissimè parte illa corporis sum minutus, in qua libidinis regnum erat.

L'ancien et fameux feuilletonisie du Journal des Débats, l’abbé Geoffroy, attaqua un jour de ses sarcasmes Abélard et Héloïse. Dussault , son collaborateur, repoussa, dans le même journal , l’opinion du critique , et il le fit avec décence et modération. Alors Geoffroy, qui travaillait aussi au Journal des Défenseurs de la Patrie, fit insérer dans cette feuille un long article, dans lequel, injuriant Dussault, le taxant de mauvaise foi, de défaut d’inteiligence, et qualifiant son article de fatras,.il ’actusa d’avofr calomnié la verlu en préconisant le vice, et il alla jusqu’à dire qu’en exaltant si fort deux amans liberlins, Dussault s’était rendu l’apologiste de la débauche, l’apôtre des mauvaises mœurs , et s'était ainsi associé à la làcheté et à la bassesse d’Abélard. Telle était la justice de la critique, ct telle son aménité , dans le Journal des Débats, sous le consulat, et avant l’érection de l’empire.

* Nos Dominus piscaverit.

* Miscricordiæ suæ retibus. |

* Membris his vilissimis quæ, pro summæ turpitudinis exercitio, pudenda vocantur.

lard cite encore l'exemple du grand philosophe des chrétiens, Origène, et de ceux qui l’imitèrent pour gagner le royaume des cieux. ! Il dit , en citant Isaïe, que Dieu préfère les eunuques à tous les autres mortels : « Je leur donnerai, dit-il, par » la bouche du prophète, un nom qui ne périra point. ? »

Toute cette lettre , où se trouvent encore des passages singuliers, est terminée par une prière à Dieu pour son salut et pour celui d'Héloïse : « Fais, dit-il, qu'après avoir été séparés sur la terre nous soyons réunis dans le ciel. Adieu dans le Christ, épouse du Christ ! Porte-toi bien dans le Christ et vis pour le Christ. Amen ! 59

La réponse d'Héloïse * à cette lettre est loin de lui céder en longueur et en passages de l'Écriture et des Pères ; ils sont au nombre de quatre-vingt-dix-huit , et, parmi ces passages sacrés ou pieux, est une citation de quelques vers de l'Art d’Aimer.

Toujours obéissante, toujours soumise à son époux, la résignation d’Héloise est entière : elle semble enfin avoir tout oublié, et ne plus écrire et ne plus vivre que comme Abélard l'a exigé.

Elle le prie de tracer, pour elle et pour ses compagnes du Paraclet , l’origine et l’histoire de la vie monastique ; et de rédiger, ce qui n’avait pas été fait encore, une règle, qui ne füt pas, comme celle de saint Benoît, commune aux religieux des deux sexes, mais qui fût applicable aux femmes seulement.

Cette lettre est la dernière que nous ayons d’Héloise à Abélard , mais c'est moins une épître qu'un traité de la vie monastique ; et, en le lisant, on reconnaît, avec un étonnement où se mêle l'admiration , que le xu° siècle n’a eu aucun théolo-

+ Se ipsos castraverunt propter regnum Cœlorum.

3 Bunuchi, si custodicrint sabbatha mea, et elegerint quæ volui, dabo eis in domo mea ct in muris meis locum, et nomen melius à filiis et filiabus. Nomen sempiternum daba eis, quod non peribit. (Tsaïe, 56.)

* Vale in Christo sponsa Christi, in Christo vale, et Christo vive. Amen.

* Elle à pour suscription : DOMINO SPECIALITER , SUA SINGULARITER.

gien plus profond, aucun écrivain plus érudit et plus éloquent qu'Héloise.

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