‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction littérale par le bibliophile Jacob, précédée d'une notice littéraire, historique et bibliographiqueChapitre 6 sur 24 · XE · texte numérisé non relu

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Dix-huit ans s'étaient écoulés depuis qu'Abélard avait été condamné au concile de Soissons (1121 ). Dans cet intervalle il avait écrit, il avait enseigné ; et sa théologie, comme beaucoup d’autres, ne paraissait pas exempte d'erreurs.

Sa vie était devenue sans doute moins orageuse , et il n’avait plus à craindre le poison , le fer et les embüûches des moines de Saint-Gildas. Mais un autre religieux plus terrible pour lui, le célèbre abbé de Clairvaux, emporté par un zèle ardent, qu’il serait pourtant téméraire de ne pas croire pur et désintéressé; traversa cruellement les dernières années d'Abélard, et lui fit expier, peut-être aussi regretter l'éclat de sa renommée.

Abélard était âgé de plus de soixante ans, lorsque Guillaume , abbé de Saint-Thierry, écrivit à saint Bernard : « Cet » homme recommence à enseigner des nouveautés. Ses livres » passent les mers et traversent les Alpes. On publie, on dé- » fend sa nouvelle doctrine ; elle a même, dit-on, des parti- » sans à Rome. Votre silence est dangereux pour vous et pour » l'Église. Je vous envoie la théologie d'Abélard : il vous craint, » etsi vous vous taisez, il ne craindra personne. »

L'abbé de Saint-Thierry cite et réfute, dans sa lettre, treize des hérésies qu'il a trouvées, dit-il, dans le volume d’Abélard. Voici les principales :

Il définit la foi, l'estimation des choses qu'on ne voit pas.

Il dit qu'en Dieu, le Père, est la pleine puissance ; le Fils, une certaine puissance ; et que le Saint-Esprit n’est aucune puissance , mais qu’il est l'âme du monde;

Que l’homme peut vouloir le bien, et le faire par le libre arbitre , sans le secours de la Grâce :

Que Jésus-Christ, en tant que Dieu et homme, n’est pas une des trois personnes de la Trinité ;

Qu'il ne s’est pas fait homme pour nous délivrer de la puissance du démon ;

Que le démon ne tente l'homme que par des moyens physiques ;

Qu'il n'y à de péché que dans le consentement au péché ;

Qu'on ne pèche point par la concupiscence , par la délectation , par l'ignorance, attendu que ce sont des dispositions naturelles. On voit qu'il y a ici quelque affinité entre la doctrine théologique d'Abélard et la doctrine physiologique du docteur Gall. L'un ne voit point de péché dans ce qu'il appelle disposilions naturelles ; l’autre n’aperçoit pas de crime dans ce qu'il appelle. conformation des organes. Le crime n'est reconnu, par le docteur du xn° siècle, que dans le consentement ; et par le docteur du xrx°, que dans la volonté raisonnée d'agir criminellement. !

On lit, dans la vie de saint Bernard , qu'avant de s'engager dans une lutte avec le vainqueur de tant de rivaux , il le visita, et voulut l’engager à rétracter ses erreurs. Il alla voir aussi Héloise , et ayant assisté à l'office divin, dans l'église du Paraclet , il fut étonné d'entendre qu'Abélard eût osé faire un changement dans l'Oraison Dominicale, en substituant à ces mots , notre pain quolidien, ceux-ci, notre pain supersubslantiel. ? Il écrivit à Abélard , qui se justifia par l'autorité de saint Matthieu.

Mais après avoir, dit-on, promis de rétracter les erreurs de sa théologie, fier de son habileté dans l’art de la dispute, Abélard alla trouver l'archevêque de Sens; il accusa Bernard de parler secrètement contre ses livres, et se déclara prêt à les défendre dans un concile où son adversaire serait appelé pour disputer avec lui.

Le concile fut convoqué par l’archevêque , et saint Bernard, invité à s'y trouver, répondit que c'était le défi d’un hérétique dans la cause de la foi. L’éloquent abbé de Clairvaux accusait Abélard de ruse et de fourberie ; % mais il n’était pas, ajoutait-

* A l’époque où j’esquissais ce parallèle à l’Athénée, le docteur Gall y faisait un cours sur son système.

* Panem nostrum supersubstantialem.

An sua versutia et calliditate.

il, préparé à entrer en lice , et il s'en excusait en exhortant les évêques à se réunir dans un même zèle : « Montrez-vous, mes » amis, je vous en prie , ! et non seulement mes amis, mais » encore ceux de Jésus-Christ, dont l'épouse élève sa voix » plaintive vers vous dans cette forêt d’hérésies. ? »

Pressé de nouveau d'accepter le défi, l'abbé de Clairvaux se rendit enfin , et il écrivit au pape Innocent IT * que le déplaisir de ce combat faisait couler ses larmes.

Le concile s’assembla le 41 janvier 4140. Mais on ne connait ce qui s'y passa que par les lettres de saint Bernard, comme on ne sait du concile de Soissons que ce qui en est rapporté par Abélard dans le récit qu’il a fait de sa vie. Si Abélard avait étendu jusqu'à cette époque l’histoire de ses calamités, nous aurions une version bien différente de celle que je vais donner par extrait, et qui, rédigée par son adversaire, fut envoyée au pape , comme lettre synodale des évêques du concile.

Le roi de France, Louis VIT, dit le Jeune, était présent, ainsi que Guillaume, comte de Nevers, et Thibaut, comte de Champagne ; saint Bernard produisit les propositions incriminées dans la théologie d’Abélard, et Abélard fut sommé de les dénier ; ou, s’il les avouait , de les prouver; ou, s’il ne pouvait les prouver, de les corriger, comme étant absurdes, ou plutôt absolument hérétiques.

Ici la lettre synodale laisserait croire qu'après avoir demandé lui-même le combat, Abélard n'aurait pas voulu l’accepter, et que ce champion redoutable à qui le concile de Soissons avait refusé la parole, comme à un homme qui ne pouvait être vaincu dans l’art de la dispute, aurait lui-même refusé de se faire entendre dans le concile de Sens, après l’avoir fait convoquer pour y être entendu. Le caractère connu d’Abélard rend cette assertion invraisemblable. Mais, d’un autre côté, comment croire qu'écrivant au chef de l'Église, au nom

‘ Rogo.

In sylva hæresum.

* BERNARDI opera, cpist. 189.

de tous les pères d'un concile, un saint ait voulu sciemment altérer la vérité!

« Abélard, dit cette lettre synodale, paraissant se défier de p sa Cause et user de fuites, ne voulut pas répondre ; et quoi- » qu'on lui donnât audience en toute liberté, et qu'il füt en lieu sûr et devant des juges équitables, il appela toutefois, » très Saint-Père, à votre tribunal, et se retira de l'assemblée » avec les siens. Pour nous, quoique cet appel ne nous parût » pas canonique, néanmoins, par déférence pour le Saint- » Siége, nous ne voulùmes prononcer aucun jugement contre » sa personne. Mais, ayant fait lire et relire plusieurs fois pu- » bliquement les propositions de sa mauvaise doctrine, et » l'abbé de Clairvaux ayant prouvé évidemment, tant par de » solides raisons que par l'autorité de saint Augustin et des au- » tres Pères, qu'elles étaient non seulement fausses , mais hé- » rétiques, nous les condamnâmes la veille de l'appel porté » devant vous. ! »

En écrivant qu'ils ont condamné, la veille de l'appel, les évêques du concile veulent faire entendre au Pape qu'ils n’auraient eu garde d'empiéter sur son autorité suprême en prononçant dans une cause dont l’appel aurait déjà été interjeté devant lui. Mais, suivant cette même lettre, Abélard avait déclaré, immédiatement après la lecture des propositions attaquées , qu'il interjetait son appel à Rome; et, avant toute décision et pour arrêter toute décision , il s'était, en effet, retiré avec les siens. La condamnation des propositions déférées ne fut donc pas prononcée , elle ne put être prononcée la veille de l'appel, puisque l'appel vint, d’après les évêques eux-mémes, în limine lilis. Faudrait-il entendre que cet appel ne fut formulé et libellé par Abélard qu'après sa sortie de l'assemblée ? Mais, dans ce cas , le concile avait déjà reçu la déclaration verbale et positive de l'appel. Le concile n'était pas un tribunal où la forme emporte le fond ; et il eût mieux témoigné sa déférence pour le Saint-Siége , ainsi qu'on parut assez

ÿY

‘ FLeury, Histoire ecclésiastique, liv. Lxvrar, n. 62.

Aubzauy ET HÉLOISE. : 19

long-temps le croire à Rome, en ne se pressant pas de prononcer lui-même après cette déclaration de lappel! Le concile pouvait au moins accorder vingt-quatre heures à la forme, et attendre au lendemain.

Mais on n’ignorait pas, et je vais le prouver, qu’Abélard avait à Rome beaucoup de partisans parmi les cardinaux ; que plusieurs de ces princes de l'Église avaient été ses disciples, entre autres Gui de Castel, qui fut bientôt après intronisé sur la chaire pontificale. La condamnation d'Abélard par le Saint- Siége pouvait donc paraître difficile, incertaine ; et il fallut beaucoup faire, comme on va le voir, pour obtenir que le pape Innocent II confirmât la sentence que le concile de Sens s'était hâté de prononcer, non la veille de l'appel, mais immédiatement après la déclaration de l'appel.

Cet examen ne sera pas sans intérêt : il s'agit d’un grand procès sur la liberté de penser et d'écrire dans le xrr° siècle ; il s'agit de deux personnages célèbres mis aux prises, de saint Bernard poursuivant Abélard, comme Bossuet poursuivit Fénélon. On pourra comparer les temps, les hommes et les moyens; on verra que les hommes ne changent point, parce que les passions sont toujours les mêmes ; que les temps semblent se rapprocher ; que les moyens ne varient que dans les formes. Ainsi, trop souvent le zèle a pris les couleurs du fanatisme , et la piété a fait entendre le langage de l'orgueil et de la haine : tant il y a d'égaremens même dans la vertu ! tant on voit d’abaissemens dans les gloires du monde! tant l'abus des choses saintes est facile ! et tant on peut servir mal une religion qui , dans le véritable esprit de l'Évangile, est un lien de concorde et de paix, en en faisant un instrument de guerre, uu glaive nu dans la société |

La lettre synodale des évêques du concile de Sens était terminée par une prière instante au Pape de condamner les erreurs d’'Abélard, avec défense absolue d'enseigner et d'écrire.

Une autre lettre fut envoyée au souverain Pontife par l’archevèque de Reims et par les évêques de Soissons, de Châlons et d'Arras. Cette lettre fut encore rédigée par saint Bernard :

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elle est pleine de'figures véhémentes et d'invectives contre le malheureux Abélard.

Voici la traduction fidèle, presque littérale, d’une troisième épitre, qui fut encore rédigée par saint Bernard, adressée à Innocent IT par les mêmes évêques, et dont le style pourra paraître aujourd'hui trop violent et trop figuré; mais il faut se rapporter au temps où le saint écrivait :

A notre très Révérendissime Seigneur et très illustre Père ENNOCENT, souverain Pontife, par la grâce de Dieu, SAMSON, archevéque de Reims; JOSSELIN, évéque de Soissons; Gror- FROY, de Châlons; ALVISE, d’Arras : volontaire hommage d'une soumission due.

« Nous faisons à vos oreilles, occupées de beaucoup d’affaires, le récit d'autant plus abrégé de celle qui nous a longtemps occupés nous-mêmes, que les détails en sont plus amplement contenus dans les dépêches de l'archevêque de Sens.

» Pierre Abélard s'efforce de renverser le mérite de la foi chrétienne , et se vante de pouvoir comprendre, par la raison humaine, tout ce qui est en Dieu. Il monte jusqu’au ciel et descend dans ies abimes de la terre. Il n'est rien qu’il pense lui être caché .lans les profondeurs de l’enfer et dans les hauteurs du firmament. C’est un homme grand devant ses yeux ,! disputant de la foi contre la foi, qui est ambulant dans les grandes choses ? et dans les merveilles qui sont au dessus de lui : c'est un scrutateur de la Majesté divine , un fabricateur d'hérésies.5

» Il avait déjà composé un livre de sa Trinité : * mais, devant un légat de l’Église romaine , ce livre a été examiné par le feu 5 (ce qui est le plus facile et le plus court des examens) ;

* Homo est magnus in oculis suis.

* Ambulans in magnis.

* Scrutator Majestatis, hæœresum fabricatcr.

“Librum de sua Trinitate.

* Ægnc cxaminatus cst.

ce livre a été examiné par le feu, parce qu'on y a reconnu l'iniquité. ! Maudit soit celui qui relèvera les ruines de Jéricho ! Ce livre est ressuscité des morts; ? avec lui se sont réveillées beaucoup d’hérésies qui s'étaient endormies, 5 et grand nombre de fidèles ont chancelé en voyant leur nouvelle apparition. Déjà ce livre * étend ses rameaux jusqu’à la mer, et ses racines jusqu’à Rome. Ce personnage se glorifie, disant que son livre a, dans la Cour romaine, où reposer sa tête : Tet voilà ce qui augmente et fortifie sa fureur. 8

» C'est pourquoi, tandis que l’abbé de Clairvaux s'élevait contre lui, en présence des évêques, avec le zèle de la foi et l'arme de la justice, il n’a ni confessé ni dénié ses erreurs. Mais, déclinant le lieu et le juge qu'il avait lui-même choisis ° il a fait appel au Siége Apostolique pour échapper au châtiment et prolonger son iniquité. !°

» Or, les évêques qui s'étaient assemblés pour le juger, déférant au respect qu'ils vous doivent, se sont bornés à condamner les propositions de ses livres, déjà condamnées par les Saints Pères, afin d'arrêter, par un remède nécessaire, la propagation du mal. Et, parce que cet homme entraîne la multitude après lui, et qu'il trouve le peuple docile à sa voix , la néeessité veut que vous apportiez un prompt remède à cette contagion ; car la médecine vient trop tard quand de longs retardemens ont rendu l'invasion du mal plus terrible :

Sero medicina paratur Cum mala per longas invaluere moras.

* Quia inventa est in eo iniquitas.

* Surrexit à mortuis liber ille.

* Dcrmierant.

* Liber ille.

* Palmites suos.

* Propagines cjus.

* Ubi caput suum reclinct.

* Furor ejus.

* Quem sibi ipse elegcrat.

© LUsuam prolongaret iniquitatemn,

» Nous sommes entrés dans cette affaire jusqu'où nous avons osé nous avancer: le reste vous regarde, très bicnheureux Père. C’est à vous de veiller à ce que, sous votre pontificat, la détestable hérésie ne ternisse pas, de soufiles impurs, la belle face de l'Église. C’est à vous qu'a été confiée, comme à l’ami de l'époux, l'épouse du Christ. C’est à vous qu'il appartient enfin de montrer sa vierge toujours pure aux regards de l’Homme- Dieu. »

Saint Bernard envoya aussi au Pape une relation écrite en son propre nom.

« Ilest nécessaire, disait-il, que les scandales viennent ! : mais si c'est nécessaire , ce n'est point agréable. ? »

Tel est le début de l'épitre :

« Les mauvais livres * sont partout lus et répandus: ils volent jusque dans les carrefours. * Les ténèbres viennent remplacer la lumière dans les villes et dans les châteaux. Ce n’est plus du miel, c’est du poison ; ou plutôt c’est du poison dans le miel 5 qui est offert à tout le monde. On prêche un nouvel Évangile aux peuples; on propose aux nations une foi nouvelle. On dispute des vertus et des vices, non moralement ; des sacremens de l'Église, non fidèlement ; du mystère de la Sainte-Trinité, non simplement et avec réserve. Tout est perverti.

» Goliath ( c'est Abélard), fort de sa taille et de son armure, s'avance , précédé de son écuyer { c'est Arnaud de Bresce, son disciple, que saint Bernard avait déjà combattu ) ; ils joignent leurs armes et les croient impénétrables. La mouche ou l'abeille, qui était en France ? (c'est encore Abélard), a

* Necesse est ut veniant scandala.

* Vecesse, non suave.

* Virulenta folia.

* Volant libri, utinam intriviis non legerentur. * Vel potius in melle venenum.

* Sobrie.

* Ap:s quæ cral in Francia,

sifflé ,‘ et la mouche ou l'abeille d'Italie ? (c'est encore Arnaud de Bresce) a répondu à ce sifflement. Elles sont venues ensemble contre le Seigneur et son Christ. °

Maintenant Abélard et son disciple cessent d’être des mouches et redeviennent des guerriers.

€ Ils ont tendu leur are et préparé les flèches de leurs carquois pour frapper, dans l'ombre, les cœurs droits. L'extérieur de la piété est dans leur nourriture et dans leurs vêtements ; et, pour mieux tromper les hommes, ils se transfigurent en anges de lumière, tandis qu’ils sont des Satans.* Ainsi Goliath avec son écuyer, debout entre les deux armées, crie. contre les phalanges d'Israël, et avec une audace d'autant plus grande qu'il sent que David n'est point présent. Enfin , au mépris des docteurs de l’Église, il élève les philosophes par de grandes louanges , et préfère leurs inventions et ses propres nouveautés à la doctrine des Pères, à la foi de l'Église,

» Et tandis que tous les docteurs fuient devant lui,° il m'appelle, moi le dernier de tous ,” en combat singulier. ® Enfin , à sa requête, l’archevèque de Sens m'a écrit qu'il convoquait un concile où mon adversaire viendrait soutenir contre moi , ses dogmes pervers. ? J'ai refusé , et parce que je suis un enfant, ° tandis que c’est un grand et terrible guerrier,‘ et parce que je jugeais indigne de soumettre, au raisonnement de la dispute, la raison de la foi humaine. Je disais qu'il suffisait des écrits de mon adversaire pour l’accuser, et qu'aux évêques seuls appartient le jugement des doctrines.

* Sibilavit.

* Apis de Italia.

* Adversus Dominum et adversus Christum ejus. * Transfigurant se in angelos lucis, eum sint Satanæ. * Ergo Golias cum armigero suo.

‘ Cum omnes fugiant à facie eJus.

* Omnium minimum.

* Ad singulare eertamen.

* Prava dogmata.

** Quia puer sum.

Wir bellator us advlescentiu.

» À peine mon refus a-t-il été connu qu'Abélard s'est mis à crier plus haut encore ; il a appelé la multitude et rassemblé ses complices. ! Je ne m'occupe point de dire ici ce qu'il a écrit contre moi à ses disciples. Il a répandu partout qu'au jour fixé il me répondrait dans la ville de Sens. Ses menaces n'ont pu m'être cachées. J'ai dissimulé d’abord ,? et je me suis montré peu ému des publiques rumeurs. J'ai cédé enfin au conseil de mes amis, mais non sans regret et sans répandre des larmes. Mes amis craignaient que, lorsque tout le monde semblait attendre un grand spectacle ,* mon absence du concile ne fût un sujet de scandale pour le peuple, et ne rendit plus hautes, chez mon adversaire , les cornes de son orgueil.5 |

» Afin donc que l'erreur ne prit pas plus de forcé, si elle restait sans réponse et sans contradiction, je suis arrivé, au jour convenu , dans la ville de Sens. Outre les évêques et les abbés, on y voyait réunis un grand nombre de personnages pieux, de maîtres des écoles, de clercs lettrés, et le roi était présent.f J'ai produit, devant mon adversaire , quelques propositions extraites de ses livres. Et, comme on commençait à les lire ,® ne voulant point les entendre , il est sorti ,° en appelant des juges qu'il avait lui-même choisis. 1° »

Il résulte évidemment de cette relation de saint Bernard, envoyée par lui à Rome , que la sentence de condamnation ne put être rendue la veille de l’appel, comme le porte la lettre synodale des évêques , puisque l'appel précéda la fin de la

‘ Congregavit complices.

* Dissimulavi primum.

* Licet vix, ita ut flerem,

+ Spectaculum.

* Cornua crescerent.

‘Et rex præsens eral.

* Adversario stante.

‘ Cum cæpissent legi.

* Nolens audire, exivit.

* Appellans ab electis Judicibus.

lecture des propositions condamnées : ce qui ajouterait à la preuve , s’il en était besoin encore.

« Or, les propositions ayant été examinées par le jugement de tous, ! furent trouvées contraires à la foi et à la vérité... Mais vous, successeur de Pierre, vous jugerez s’il doit trouver un refuge devant le siège de Pierre, celui qui combat la foi de Pierre. Vous, dis-je, ami de l'époux (le Christ), vous aurez à délivrer l'épouse (l'Église) de l'approche des lèvres de l'iniquité et de la langue du mensonge.

» Mais, afin que je vous parle plus librement ? avec mon Dieu, * considérez, Ô mon Père bien aimé, * ce que vous devez à vous-même, et voyez la grâce qui est en vous. N'est-ce pas, lorsque vous étiez petit à vos yeux , “ que le Seigneur vous a établi sur les nations et sur les royaumes ! © Et pourquoi le Seigneur vous a-t-il ainsi élevé, si ce. n’est pour arracher et pour détruire, et pour édifier, et pour planter 7... 7 Dieu a suscité dans votre temps la fureur des schismatiques, afin. que, par votre puissance, les schismatiques fussent écrasés. # « J'ai vu l'impie élevé au dessus des cèdres du Liban : je suis. passé, et déjà il n'était plus. ° » C’est dans le schisme que Dieu a voulu vous éprouver et vous connaître. Mais, afin que rien ne manque à la gloire de votre couronne, voilà les hérésies qui sont ressuscitées.….. Voyez, à mon Père bien aimé, voyez les renards *° qui arrachent !! la vigne du Seigneur ! Si vous les laissez croître.et multiplier, ce que vous n'aurez.

‘ Judicio omnium examinata.

* Audacius.

* Cum Domino meo.

* Amantissime Pater.

* Cum esses parvulus in oculis tuls.

“ Teconstituit super gentes et regna.

* Nisi ut evcilas et destruas, et ædifices et plantes.

* Contcrerentur.

* Vidi impium superexaltatum, et elevatum sicut cedros Libani: et ; {ransivl, et ecce non erat. ( PsaAL. xxxVII, Ÿ# 35-36.)

‘° Vulpes.

" Demoliantur.

80 ABÊLARD ET HÉLOISE.

point exterminé ! fera le désespoir impuissant de vos successeurs.... Et ces renards ne sont ni petits, ni peu nombreux, * mais ils sont déjà grands, en force et en nombre, et ils ne seront exterminés que par une forte main, ou par nousmêmes. * »

Ces derniers mots, ou pur nous-mêmes, semblent être pour le souverain pontife une leçon, et mêmeane menace. La lecon véhémente est partout. On voit avec quelle liberté un moine, dans le xnr° siècle, osait écrire qu chef de l'Église. De nos jours, un tel langage paraïîtrait peu mesuré et même séditieux dans un discours adressé au chef d’une nation par ses représentans.

On peut maintenant comparer la manière de composer et d'écrire des trois auteurs les plus célèbres du x1r° sièle , saint Bernard, Abélard et Héloïse. Le style du saint est souvent figuré ; mais ce n'est pas toujours suivant les règles du goût. On ne comparerait peut-être pas aujourd'hui, dans une moitié de page, le même individu à Goliath, puis à une mouche, puis à Satan, puis à un renard.

Pour mieux assurer la condamnation d’Abélard, l'abbé de Clairvaux écrivit encore une fort longue lettre au pape Innocent IL : c'est un traité de controverse, une réfutation véhémente des treize ou quatorze propositions si hâtivement condamnées dans le concile de Sens. On y trouve ce portrait d’Abélard :

« Nous avons en France un ancien maître, nouveau théologien , qui, dès son jeune âge , se joua ° dans l’art de la dialectique , et qui maintenant délire 5 sur les saintes Ecritures ; qui, tandis qu'il se vante de connaître tout ce qui est dans le ciel et au dessus , tout ce qui est sur la terre et au dessous, ne

‘ Quidquid per vos non fucrit exterminatum.

* Non jam parvulæ, nec pauculæ.

*Exterminabuntur.

* Vel a nobis.

* Lusit.

* Insanit.

me semble que s'ignorer lui-même. Il porte son front dans les astres ; il scrute les hauteurs .de Dieu , et, redescendant jusqu’à nous, rapporte des paroles ineffables qu'il n’est pas permis à l’homme de faire entendre. Prêt à tout expliquer, il prétend rendre intelligible même ce qui est au dessus de la raison, contre la raison et contre la foi ; car qu'y a-t-il de plus déraisonnable que de vouloir aller par la raison au-delà de la raison ? et qu'y a-t-il de plus contraire à la foi que de refuser de croire ce que la raison ne peut expliquer ? Ces paroles du livre de la Sagesse : « Celui qui est prompt à croire est léger » de cœur,’ » il les interprète ainsi : « Croire promptement, » c'est croire avant de raisonner. Que sert, dit-il, de parler » sur une science, si ce que nous voulons enseigner ne peut » être compris ! » Et il promet à ses disciples de leur donner l'intelligence des sublimes profondeurs des mystères sacrés. Il place des degrés dans la Trinité, des mesures dans la majesté divine, et des nombres dans l'éternité. »

Dans cette épitre au pape Innocent, l'abbé de Clairvaux adresse souvent la parole à son adversaire : « Si tu dis cela, tu » es hérétique. ? » Il appelle la théologie d’Abélard sa stullilogie.® Il lui prodigue les épithètes suivantes : menteur , blasphémateur, calomniateur , païen, salanique, arien, pélagien, homme de perdilion, homme boursoufilé et insensé, * etc.

Quelques traits encore sufliront pour faire connaître quelle était l’aménité polémique des théologiens les plus célèbres, et même celle des saints dans le xrre siècle.

« J'ai horreur de ce qu'il dit de la toute-puissance du Père, de la semi-puissance du Fils, de la non-puissance du Saint- Esprit ; et je pense que cette horreur suffit pour toute réfutation. Voyez, très Saint Père , quels degrés il établit, ou plutôt quels précipices il ouvre pour la ruine de l'Église !.…

» Tu as dit que le Saint-Esprit n’a point de puissance en

* Qui credit cito, levis est corde. i Ecczes., 19.) ? Si hoc dicis, hæreticus es.

* Theologiæ, vel potius STULTILOGIÆ suc.

* Insuflans et subsanans,

82 ABÉLARD ET IÉIOISE.

Dieu ; mais c'est comme si tu disais qu'il n'y a point en Dieu de sagesse ou d'intelligence ! et voilà comme le pied de ton orgueil trébuche en voulant renverser : ! l'ange du Seigneur est là ? pour te pourfendre en deux...

» Tandis qu'il sue beaucoup * pour faire de Platon un chrétien, il prouve qu'il est lui-même un païen...°

» Je passe sous silence ses nombreuses folies ,5 et je viens à des choses plus graves. Il prétend que le démon n’a de pouvoir sur l’homme qu’autant que Dieu le permet quelquefois ;? et que le Christ ne s’est pas incarné pour délivrer l’homme de la puissance du démon. Je ne sais ce qu’il y a de plus intolérable dans ces paroles, du blasphème ou de l'arrogance, de la témérité ou de l’impiété. Je ne sais si la bouche d'où sortent de telles paroles ne serait pas plus justement écrasée par le bâton ,$ que réfutée par le raisonnement ! Celui dont la main s'élève contre tous, ne provoque-t-il pas la main de tous ?.… ?

» Tu nous bâtis un nouvel Évangile : mais l'Église ne reçoit point de nouveaux Évangélistes ; et si un ange du ciel venait évangéliser ce que tu enseignes, je dirais : « qu’il soit anathème ! 1°»

Les formes de la scolastique ne sont point oubliées par le saint docteur : Tu dis... nous répondons. !! « Je te conduirai aux prophètes ; ‘* mais tu ne crois peut-être pas aux prophètes; viens avec moi devant les apôtres ! 15 »

‘ Ila pes superbiæ ruit cum irruit,

* Manet.

* Qui te seret medium.

* Multum sudat.

* Se probat ethnicum.

* Nenias ejus non paucas.

* Nisi forte Deo permiltente.

* Justius fustibus tunderetur. * Nonne omnium in se provocat manus ?

9 Anathema sit!

“ Dicis…. respondemus.

‘3 Ad prophetas te ducam.

‘8 Veni mecum ad Apostolos.

On trouve dans cette même lettre au souverain pontife d’autres aménités de l'école et de la théologie de ce temps : {u me siffles ,! tu me gazouilles. ? Enfin l'abbé de Clairvaux termine sa réfutation par cet avertissement donné au Pape à qui elle est adressée comme une espèce de réquisitoire : « Je ne re- » gretterai point ma peine, et j'en aurai reçu le prix si j'ai fait » connaître l'hérésie nouvelle à celui qui a reçu le pouvoir de » détruire les mauvaises doctrines, et de briser l'orgueil qui » s'élève contre la science de Dieu. »

Cette lettre est un véritable traité, divisé en neuf chapitres. Le fond en est solide ; la forme appartient à l'esprit et au mauvais goût du temps. Saint Bernard y joignit quatorze mauvais articles extraits des livres d’Abélard, et que don Mabillon a publiés en tête de la lettre qui fut apportée à Rome par Nicolas, moine de Clairvaux, et alors, ou depuis, secrétaire du saint abbé.

En même temps celui-ci, infatigable dans son zèle accusateur, écrivit aux principaux membres de la cour romaine. Une de ses lettres est adressée aux évêques et aux cardinaux en général : « Lisez, s’il vons plaît, dit le saint docteur, la théologie de Pierre ; lisez son livre qu’on appelle des Sentences ,ÿ et celui qui est intitulé: Connais-loi toi-même ,* et voyez quelle forêt de sacriléges et d'erreurs ils contiennent ; » et il les presse de condamner Abélard par le pouvoir qu'ils ont reçu de fermer la bouche de ceux dont les paroles sont des iniquités. $

Une autre lettre est adressée au chancelier Emery : l'abbé de Clairvaux lui mande qu’Abélard se glorifie d'avoir eu pour disciples les cardinaux et les clercs de la cour de Rome ; il dit que ses livres sont entre leurs mains, et qu'ils sauront défendre la doctrine de leur maitre. |

Dans une autre lettre au cardinal Ives, qui avait été chanoine

‘ Tu mihi subsibilas.

Garris.

* Sententiarum.

* Nosce te ipsum.

* Quanta silvescant segcte sacrilegiorum atque crrorum. * Obstruatur os loquentium iniqua.

de Saint-Victor , à Paris, le saint abbé fait un portrait affreux d’'Abélard : il l'appelle moine sans règle, être ambigu ; Hérode au dedans, Jean au dehors ; fabricateur de mensonges, hérétique ; et il termine par l’exhortation au prélat romain de se réunir à ses collègues pour délivrer l'Église de son ennemi.

Le cardinal Étienne, évêque de Palestine, le cardinal Gui de Pise , et deux autres qui ne sant pas nommés dans les œuvres de saint Bernard , reçurent aussi de l’abbé de Clairvaux des lettres écrites dans le même sens et dans le même style.

Voici la traduction de celle qui fut remise au cardinal Gui de Castel, ancien disciple d'Abélard, et qui devint pape sous le nom de Célestin IL.

« Croire que vous pouvez avoir le même attachement pour les erreurs d'un homme que pour sa personne, ce serait vous faire injure ; car celui qui aime ainsi ne connaît pas encore comment il faut aimer. Un tel attachement est terrestre, animal , diabolique ; ? un tel attachement est également nuisible à celui qui aime et à celui qui est aimé. Que d'autres jugent leur prochain comme bon leur semble, je ne puis croire de vous que ce qui est voisin de la raison, * que ce qui appartient à la ligne de l'équité. ? Plusieurs commencent par juger avant d'examiner : moi je ne jugerai pas si une potion cst douce ou amère avant de l’avoir goûtée. ‘

» Maître Pierre a mis dans ses livres des nouveautés dangereuses. Il dispute de la foi contre la foi, et attaque la loi avec les paroles de la loi. ? I] ne voit rien par image et par emblême ; 5 mais il regarde toutes choses face à face. ? Il marche

* Edit. de Mabillon , 1690; 2 v. in-f".

* Talis dilectio terrena est, animalis, diabolica. * Nocens æque diligenti atque dilecto.

* Vicinum rationi.

* Quod ad lineam pertinet æquitatis.

* Ante gustum non judicabo.

* Verbis legis legem impugnat.

* Per speculum et œnigmata.

* Facie ad fuciem omnia intuctur,

sur les hauteurs et dans les merveilles qui sont au dessus de lui. Îl serait mieux pour cet homme qu'il se connût lui-même suivant le titre de son livre : Nosce te ipsum; qu'il ne passât pas sa mesure, et qu’il fût sage jusqu’à la sobriété. 1

« Je ne l’accuse point devant le pape. ? »

Cette déclaration peut paraître singulière ; mais ce n'est sans doute qu'une figure pour amener ce qui suit :

« C'est son livre, dans kequel il s’est complu, c’est son livre qui l’accuse. ? »

Mais qui accusait le livre? Et accuser le livre, n'était-ce pas accuser, dénoncer et poursuivre l’auteur ?

« Lorsqu'il parle de Ja Trinité, il sent l’arien; lorsqu'il parle de la grâce, il sent le pélagien; et lorsqu'il parle de la personne du Christ, il sent le nestorien. *

» Ce serait douter de votre équité que de vous prier longtemps ‘ de ne préférer, dans la cause de Jésus-Christ, personne avant Jésus-Christ. Mais sachez bien qu'il est expédient pour vous, à qui le pouvoir a été donné par le Seigneur, qu’il est expédient pour l’Église du Christ, qu'il est expédient aussi pour cet homme,” dont la boucheest pleine de malédiction, de fiel et de mensonge, que le silence lui soit imposé. »

Dans toute cette correspondance, qui rappelle si bien ces paroles du roi psalmiste : «Le zèle de votre maison m'a dévoré,? » on remarque, à travers les précautions eratôires , le ton d'autorité qu’un moine osait prendre, et avec lequel il gourmandait les chefs de l'Église romaine.

En poursuivant, avec cette véhémence longue et soutenue,

‘ Saperet ad sobrietatem.

* Ego non eum accuso apud Patrem.

* Est qui eum accuset Liber suus.

* Sapit Arium, ctc.

* Si diu vos rogavero.

‘ Expedit.

* Illi etiam homini.

* Ut ei silentium imponatur.

* Zelus domus tuæ comedit me. (PsaL. Lxvt!1.}

86 ABÉLARD ET HÉLOISF.

le malheureux Abélard, lPabbé de Clairvaux n'oubliait pas Arnaud de Bresce, qu'il appelait l'écuyer de Pierre, et il écrivait ! à l'évêque de Constance, pour lui recommander de le faire enfermer : « Car c'est, disait-il, un homme qui ne mange nine boit, *et qui, comme le démon, n'est affamé et altéré que du sang des âmes. * C’est un voleur de nuit, qui a fait irruption, non dans votre maison, mais dans celle du Seigneur qui pourtant est confiée à votre garde. C’est un loup rapace, caché sous la peau d’un mouton. Il s’est attaché à Pierre Abélard, et défend toutes ses erreurs qui ont été condamnées par l'Église. 11 dévore votre peuple comme du pain. * Ses pieds sont rapides pour verser le sang. ® Ses dents sont des flèches et sa langue un glaive acéré. ® Il sera plus expédient de l’enchaîner que de le chasser ; ’ et si les Livres saints enseignent salutairement qu'il faut se saisir des renards qui détruisent la vigne du Seigneur, à plus forte raison un grand loup féroce doit-il être lié, # pour qu'il n'égorge pas les brebis du Seigneur. ? »

Mais il paraît que l' archevêque de Constance ne suivit qu'en partie le conseil de l'abbé de Clairvaux, et qu'il se contenta de chasser de son diocèse le disciple d’Abélard ; car la même année (4140) saint Bernard, apprenant qu’Arnaud de Bresce avait trouvé une retraite auprès de Gui, légat du pape, écrivit à ce dermier avec un ton d'autorité péremptoire et remarquable:

« Arnaud de Bresce, dont la conversation est du miel et la doctrine du poison, qui a la tête d'une colombe et la queue d'un scorpion, !° que la Bresce a vomi, que Rome déteste, que

* Opera, epist. 195.

* Homo est neque manducans , neque bibens.

* Solo cum diabolo esuriens et sitiens sanguinem animarum.

* Devorat plebem vestram sicut escam panis.

* Veloces pedes ejus ad effundendum sanguinem.

* Cujus dentes arma et sagittiæ, et lingua ejus gladius acutus, Ligare potius quam fugare curabit.

* Multo magis lupus magnus et ferus religandus est.

* Ne Christi irrumpat ovilia, oves mactet et perdat.

%* Cui caput columbæ, cauda scorpionis.

la France a chassé, que la Germanie abhorre, annoncera ct persuadera tout ce qu'il voudra s’il est le commensal d'un légat du siége apostolique et s'il habite sous le même toit; ce sera un nœud difficile à rompre. ‘ Qui osera s'opposer à votre collatéral ? ? Protéger un tel homme, c’est être rebelle au Pape. el aussi à Dieu même. »

On voit que, dans ces âges éloignés, la tolérance était une vertu bien difficile, et qu'alors, dans les matières religieuses, comme de nos jours dans les opinions politiques, de simples nuances faisaient naître des accusations plus violentes et des haines plus vigoureuses que les dissidences les plus tranchées.

Enfin, le pape Innocent II, si long-temps et si vivement pressé par saint Bernard, condamna (1140) les erreurs d’Abélard dans une lettre adressée aux archevèques de Sens et de Reims, à leurs suffragans, et à son très cher fils dans le Christ, Bernard, abbé de Clairvaux. Le pontife, après avoir dit avec l'apôtre, qu'ainsi qu'il n’y a qu’un Dieu, il n’y a qu'une foi, et que dans cette foi l'Eglise est invariablement assise comme sur un fondement immobile qu'aucun homme ne peut changer ; après avoir rappelé que l’arianisme, le manichéisme et le nestorianisme furent condamnés dans les conciles de Nicée, de Constantinople et d’Ephèse ; après avoir déploré les doctrines pernicieuses de Pierre Abélard et de ses disciples ; après avoir remarqué, comme consolation à sa douleur, que la France avait produit, sous son pontificat, tant de pasteurs illutres et vigilans, Innocent IL ajoute : « C’est pourquoi nous » qui sommes assis, quoique indigne, sur la chaire de saint » Pierre, ayant pris l'avis de nos frères les évêques et les car- » dinaux, nous avons, par l'autorité des saints canons, Con- » damné les propositions que vous nous avez envoyées, el » nous condamnons tous les dogmes pervers de Pierre, ainsi

* Funiculus triplex qui difficile rumpitur.

* Vestro collaterali.

3 Faverc huic, domino Papæ contradicere cat , ctiam ct Domino Dco.

» que leur auteur, et nous lui avons, comme à un hérétique, » imposé un silence perpétuel !; et nous pensons ? que tqus » les sectateurs de son erreur * doivent être séquestrés de » l'assemblée des fidèles, et enchaïnés * dans les liens de l’ex- » communication. Donné à Latran, * le 47 des kalendes » d'août. »

Telle fut la sentence du pape Innocent II. Mais comme elle ne remplissait pas assez bien le but des ennemis d’Abélard, le lendemain, et non le jour précédent, comme le dit l'abbé Fleury dans son Histoire ecclésiastique, le Pape aggrava la peine qu'il avait prononcée. L'erreur de l'historien est visible : car le Saint-Siége n’eût pu prononcer la veille, sommairement, la détention perpétuelle d'Abélard et d'Arnaud de Bresce, et le lendemain rendre une sentence régulière, motivée, avec beaucoup de considérans, et qui se serait bornée à condamner les erreurs d'Abélard et à lui imposer un silence perpétuel.

La seconde sentence du Pape est conçue dans les termes suivans !

« Par les présentes, nous mandons à votre fraternité $ que » comme Pierre Abélard et Arnaud de Bresce sont les fabri- » cateurs de dogmes pervers et les ennemis de la foi catholi- » que, vous les fassiez enfermer séparément 7 dans les mo- » nastères que vous jugerez les plus convenables, et que vous » fassiez brûler les livres de leur erreur, $ quelque part qu'ils

» puissent se trouver.® Donné à Latran, le 18 des kalendes » d'août. »

* Eique, tanquam hærctico, perpetuum silentium imposuimus. ? Censemus.

*Erroris sul.

* Innodandos.

* Datum Laterani.

* Fraternitali vestræ.

*Includi separatim.

* Libros erroris eorum igne comburi.

* Ubicumque reperti fuerint.

Et par un post-scriplum, qui prouve que les copies des deux sentences furent ensemble envoyées par le Pape à saint Bernard, avant que les originaux fussent transmis aux deux archevêques de Sens et de Reims, à qui, comme on l'a vu, elles étaient adressées, il est dit: « Ne montrez ces copies à » personne, ! jusqu'à ce que les lettres elles-mêmes aient été » présentées aux archevêques dans leur prochaine assemblée » à Paris. »

Il suffit d’avoir lu l'histoire du Quiétisme, pour trouver une ressemblance frappante et singulière dans les moyens qui furent employés, auprès de la cour de Rome, par saint Bernard et par Bossuel, afin d'obtenir, l'un, la condamnation d’Abélard, l'autre, celle de Fénélan. Ce sont les mêmes démarches: l'abbé de Clairvaux envoie son secrétaire, l'évêque de Meaux envoie son neveu pour déterminer et hâter la chute des foudres de l'Eglise sur deux têtes célèbres. Ce sont les mêmes plaintes contre les nombreux partisans qu’avaient, dans la capitale du monde chrétien, le fondateur du Paraclet et l'archevêque de Cambrai: c'est la même activité dans la correspondance : tout se ressemble, tout, excepté le luxe et la violence des injures: mais ces injures tenaient au temps qui sépare les deux époques. Les deux condamnations furent moins obtenues qu’arrachées par des instances vives et persévérantes, où le zèle se montre si apparent, mais où la charité semble rester absente.

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