XIE
Il paraît que les lettres pontificales, dont une copie avait été, en toute hâte, envoyée à saint Bernard, comme la bulle de condamnation de Fénélon parvint à Bossuet avant d'être transmise aux ministres de Louis XIV, tardèrent à être présentées aux archevêques à qui elles étaient adressées, et qu'Abélard ignora lui-même assez long-temps que Rome l’avait condamné.
Il s'était mis en route pour passer les monts et pour aller suivre, devant le Pape, l'appel interjeté par lui au concile de
‘ Transcripta ista nolite ostendere cuiquam.
Sens. Il passait à Cluny, que gouvernait alors Pierre-le- Vénérable , et qui était en effet vénéré pour la réunion d'un vaste savoir à la vie la plus sainte, et par une piété qui n’avait rien de fougueux, rien d'irritable, mais qui brillait d'un doux éclat, telle qu’on la vit depuis dans la religion de Las Casas, dans celle de Vincent de Paule, et de l’auteur des Mazximes des Saints.
« Où allez-vous? » dit l’abbé de Cluny au malheureux Abélard dont le cœur était oppressé, le regard plein de tristesse et le front soucieux. — Je suis, répond-il, persécuté par les hommes qui me traitent d’hérétique, et je vais à Rome pour me justifier. — Allez, reprend l'abbé, le Pape vous rendra justice et vous absoudra, s’il en est besoin. »
Et il l'invita, il le pressa de se reposer dans son monastère ; car Abélard, dont la santé était altérée, voyagcait à pied comme les apôtres, et alors il avait plus de soixante ans.
Tandis qu’il était encore à Cluny, l'abbé de Citeaux, nommé Raynard, vint et, se concertant avec Pierre-le-Vénérable, proposa de réconcilier Abélard avec l'abbé de Clairvaux. Abélard se laissa persuader. Sa fierté, qui résistait à la haine de ses ennemis, tomba devant la mansuétude d’un vieillard. Il avait résisté aux menaces, il céda aux prières. L'abbé de Citeaux le conduisit vers saint Bernard. Il apprit que Rome l'avait condamné, et alors il se désista de son appel : il se soumit. comme Fénélon, et promit de se rétracter.
Les deux ennemis se réconciliérent.
Abélard revint à Cluny. Là, touché des avis paternels de Pierre-lc-Vénérable, il résolut de quitter !e tumulte des écoles, et d'achever en paix, dans ce monastère, une existence si pénible et si traversée.
L'abbé de Cluny écrivit à Rome et obtint, sans difficulté, pour Abélard, la permission de passer, dans son monastère, le reste d'une vie que le bon abbé ne jugeait pas devoir être désormais d’une longue durée.
Abélard vécut encore deux ans, édifiant tous ceux qui le virent par son humilité et par sa pénitence.
ABÉLARD ET HÉLNISE. 91
C’est à Cluny qu'il écrivit son apologieetsa confession de foi.
Il y soutient que les articles de sa théologie, qui ont été condamnés par le concile de Sens et par le Saint-Siége, lui ont été imputés par une très grande ignorance ou par méchanceté. ! « On connaît, dit-il, ce proverbe : Il n'est rien de si sagement dit qui ne puisse être mal interprété; et, comme le remarque saint Jérôme: Celui qui écrit beaucoup de livres est soumis à beaucoup de jugemens. ? J'ai enseigné publiquement dans un grand nombre d'écoles: j'ai voulu avoir plutôt des juges que des disciples. Fils de l'Eglise, je rejette tout ce que l'Eglise rejette, et j’admets tout ce qu'elle admet. Mais si j'avais raisonné sur la Trinité, comme on m'accuse de lavoir fait, je me confesserais non seulement hérétique, mais encore hérésiarque » (t'est à dire auteur ou chef d'une hérésie).
Il se justifie sur toutes les propositions qu'on lui a imputées, répète-t-il plusieurs fois, par malice ou par ignorance, * et qu'il nie absolument se trouver dans ses ouvrages. C’est ainsi qu'on à vu depuis les disciples de Jansénius soutenir qu’on chercherait en vain, dans le livre de cet évêque, les cinq fameuses propositions condamnées par la bulle Unigenitus.
Le plus impartial des écrivains ecclésiastiques, l'abbé Fleury, convient lui-même que, si on trouve, dans les écrits d’Abélard , {a plupart des erreurs qu'on lui reprochait, on y trouve aussi les proposilions contraires ; car, ajoute-t-il, &l n'est pas toujours d'accord avec lui-même. Mais c'était là ce qu’il eût fallu que reconnussent, en le poursuivant, ses accusateurs. Pourquoi ne citer d’un écrit que ce qui paraît blâämable , en isolant le passage incriminé de ce qui le précède ou de ce qui le suit? Et quand l’antidote est à côté du poison, pourquoi n'extraire que le poison ? Mais il paraît que cette méthode funeste a été trop suivie dans tous les temps.
* Maliliæ vel ignorantiæ maxime.
* Qui multos scribit libros , multos sumit judices. * Per malitiam vel ignorantiam.
ga ABFLARD ET HÉLOISE.
Pierre-le-Vénérable nous fait connaître, dans ses œuvres,
les derniers temps et la mort d’Abélard. Dans une lettre que cet abbé écrivit à Héloïse ,! après avoir fait un grand éloge de
l’érudition et de la piété de cette femme célèbre, il ajoute, en
parlant de l’infortuné qu'il avait recueilli, qu'il avait consolé :