LA LA
Je ne me souviens pas d’avoir vu son pareil en humilité. Je l'obligeais de tenir le premier rang dans notre nombreuse communauté, mais il paraissait le dernier par la pauvreté de son habit. Quand, dans nos cérémonies, il marchait devant moi, suivant la coutume, j'admirais qu'un homme d'une si grande réputation pôt s’abaisser ainsi. Simple dans sa nourriture comme dans ses vêtemens, il condamnait , par ses discours et par son exemple, non seulement le superflu , mais ce qui n’est pas d’une nécessité absolue. Il lisait continuellement ; il priait souvent; il gardait un silence perpétuel, si ce n’est quand il était forcé de le rompre, dans les conférences ou dans les sermons qu’il faisait à la communauté. Presque tous les jours il offrait le saint sacrifice , depuis que , par mes lettres et par mes sollicitations, je l'avais
réconcilié avec le Saint-Siége. Enfin , il n'était occupé que
de méditer ou d'enseigner les vérités de la religion ou de la philosophie.
» Ïl avait ainsi véca quelque temps à Cluny, lorsque, voyant que ses infirmités augmentaient, je l’envoyai respirer un air plus salubre dans Ja plus agréable situation de la Bourgogne, au prieuré de Saint-Marcel, près de Châlons-sur-Saône. Il y continuait ses lectures et ses exercices pieux, lorsqu'il fut attaqué d’une maladie qui ne laissa bientôt aucune espérance de le conserver. Tous les religieux de ce monastère ont été témoins avec quelle grande piété il a fait sa confession de foi, puis celle de ses fautes ; avec quelle sainte aspi-
‘ Liv. 1v, epist, 21.
» ration vers le ciel il a reçu le viatique des mourans. C'est » ainsi que le docteur Pierre a fini ses jours. »
L'abbé de Cluny joignit à cette lettre une épitaphe qu'il avait faite pour Abélard, et qui marque sa mort au 21 avril
Dans cette épitaphe, qui est en vers, Pierre-le-Vénérable appelle celui qui fut l'amant d’Héloïse , le Socrate des Gaules, le grand Platon de l'Occident, notre Aristote; il le dit égal ou supérieur aux logiciens de tous les temps; et il ajoute : connu dans l'univers comme le prince des écoles ; génie varié, subtil et pénétrant, qui pouvail lout surmonter par la force du raisonnement et par l'art de la parole : tel était Abélard. !
Il faut, pour apprécier ce magnifique éloge, le voir donné à un mort, sans autre intérêt que celui de la vérité, par un des hommes les plus savans , les plus pieux et les plus illustres du xrr° siècle. C’est en se livrant à cette considération qu’on pourra juger ce que fut, sinon le génie, du moins la renommée d’Abélard.
On trouve de semblables éloges dans un grand nombre d'auteurs contemporains, ou qui vécurent, dans le siècle suivant, en France, dans la Belgique, en Allemagne et en Italie.
Montaigne, dans le xvi° siècle, disait : « C'était une âme » fière et qui montrait un beau visage en tout sens; une âme » à la vieille marque, et qui eût produit de grands effets si sa » fortune l’eût voulu, ayant beaucoup ajouté à ce riche natu- » rel par la science et l'étude. »
Les écrivains de cette époque ne nous font point connaître quelle fut la douleur d’Iléloise lorsque la funeste nouvelle de la mort d’Abélard arriva au Paraclet.
On voit par une lettre qu'elle écrivit à Pierre-le-Vénérable,
* Galliarum Socrates, Plalo maximus Hesperiarum, Noster Aristoteles; logicis quicumque fucrunt Aut par aut melior ; sludiorum cognilus orbi Princeps; ingenio varius, sublilis et acer ; Omniavi superans rationis et arte loquendi :
Abclardus erat, etc.
et par la réponse de ce dernier, qu'elle demanda le corps de son époux pour l’ensevelir au milieu des tombes de son monastère, où elle-même devait reposer avec lui. Cette triste dépouille lui fut envoyée secrètement, ! mais plusieurs mois après la mort d'Abélard. Le vénérable abbé de Cluny vint lui-même célébrer les obsèques et prononcer un éloge funèbre. « Votre » présence , lui écrivait Héloïse, m'a donné de la force. Dai- » gnez m'envoyer, par écrit, et munie de votre sceau, l’abso- » lution de mon maître, afin qu'elle soit suspendue dans son » sépulcre. ? » |
C'était, dans ce siècle, un usage de donner aux morts l’absolution qu'on ne donne aujourd'hui qu'aux vivans ou aux mourans. Pierrele-Vénérable répondit, dans une lettre pleine d'une charité tendre : « Je vous envoie, comme vous l’avez » désiré, l’absolution de maître Pierre, écrite et scellée ; ® » et il joignit à cet envoi celui d’un don, pareillement écrit et sigillé, de trente messes qui seraient dites à l’abbaye de Cluny, après la mort d'Héloïse , et pour le repos de son âme. Héloïse , dans sa douleur, et croyant sa mort prochaine, avait aussi demandé ce funèbre présent.
Voici la traduction littérale de l’absolution d’Abélard :
« Moi, Pierre, abbé de Cluny, qui ai reçu Pierre Abélard » pour moine de Cluny, et qui ai accordé à l’abbesse Héloïse ,* » et aux religieuses du Paraclet, son corps que je leur ai en- » voyé clandestinement ,‘ je l’absous selon mon devoir ,° par » l'autorité de Dieu et de tous les saints, de tous ses péchés. »
Sans imiter ici le fameux critique Le Clerc, qui dit qu'on pourrait demander l’exhibition du pouvoir que l'abbé de Cluny avait reçu du ciel pour absoudre les morts, contentonsnous, en faisant connaître l'esprit du temps, de louer, dans
* Furtim.
? Ut sepulcro ejus suspendatur.
* Scriptam ct sigillatam.
* Heloissæ.
Furtim.
* Pro officio.
ce bon abbé, la charité vraiment évangélique qui lui mérita le surnom de Vénérable , et regrettons que le savant Mabillon, éditeur desaint Bernard, ait trouvé beaucoup trop exagérés les éloges que l'abbé de Cluny donne à Abélard dans la première lettre qu'il écrivit à l'abbesse du Paraclet.
On sait peu de chose d'Héloïise depuis cette époque.
Héloïse vécut encore vingt et un ans.
Elle était en correspondance avec les papes et avec les évéques.
Une bulle d'Innocent IT, le même qui condamna Abélard, avait défendu , à qui que ce fût , de troubler le Paraclet, d’enlever ses biens, de se permettre contre ce monastère aucune vexation; et, pour prix de ce privilége accordé par l’Église romaine, le pontife mandait à Héloïse : « Vous paierez, tous » les ans, six écus à notre palais de Latran. ! »
Par une autre bulle, le même pontife avait concédé à Héloïise le privilége de ne pouvoir être molestée par l’évêque diocésain, ou par toute autre personne; et, pour cette faveur, Héloïse devait encore payer, à Rome, tous les ans une obole d'or. ? :
Le pape Eugène, dans une bulle de l’an 1147, mit sous Ia protection de saint Pierre, et sous la sienne, les champs, les vignes, les bois, les prés, les moulins, les eaux, les décimes, et tous les biens du Paraclet, moyennant la même redevance annuelle d’une obole d’or. Cette bulle est curieuse en ce qu’elle contient un tres long dénombrement de plus de cent donstions qui avaient été déjà faites à cette abbaye, avec les noms de tous les donateurs.
D'autres bulles des papes Luce , Anastase, Adrien, Alexandre, confirmèrent de nouvelles donations ou de nouveaux pri-
‘Sex nummos quotannis Lateranensi palatio persolretis. * Unum obolum aureum quotannis persolectis.
96 ABÊLARD ET HÉLOISE.
viléges, parmi lesquels on remarque celui de pouvoir enterrer, gratuitement , les pauvres dans le cimelière du Paraclet. La demande d'un tel privilége fait connaître ce qu'il y avait de tendre et de philanthropique dans la piété d'Héloise, et doit l'honorer dans notre âge, où de pareils priviléges ne sont pas demandés par les congrégations.
Parmi les auteurs contemporains qui nous font connaître Héloise , « cette noble créature qui, dit M. Cousin, aima comme » sainte Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénèque , et dont » la grâce devait être irrésistible, puisqu'elle charma saint » Bernard lui-même, ! » je ne citerai que Pierre-le-Vénérable. Il écrivait à cette illustre victime de l'amour : « Vous avez » vaincu en savoir toutes les femmes, et vous avez surpassé » presque tous les hommes. ? »
Héloïse lisait les livres saints en grec eten hébreu.
Elle les lisait aussi philosophiquement , comme on le voit par les xL11 problèmes dont elle demanda la solution à Abélard, et qu'on trouve dans les œuvres de ce dernier.
Je ne citerai qu’un petit nombre de ces problèmes.
Après avoir rappelé ces paroles de l'Évangile : « Comme Jo- » nas fut trois jours et trois nuits dans les entrailles de la ba- » leine, ainsi le Fils de l'homme restera trois jours et trois nuits » dans le sein de la terre, » Héloïse calcule les heures qui se sont écoulées depuis l’emisit spirilum, ou le dernier soupir du Christ dans sa passion , jusqu'au moment de sa résurrection ; et elle trouve que le Christ n'a réellement passé qu'un jour complet et qu'une nuit entière chez les morts. —Abélard répond que, par les paroles évangéliques, il ne faut pas entendre l'intégrité de trois jours et de trois nuits : car le prophète Jonas étant lui-même sorti de la baleine le troisième jour, ne passa dans le ventre du cétacé qu'un jour entier et une nuit entière.
Héloïse eût pu demander encore pourquoi le Christ est son—
* Introduction aux œuvres inédites d'Abélard. * Pene viros universos superusti.
ABÉLARD ET HÉLOIS: 97
vent appelé dans l'Écriture le Fils de l'homme, puisqu'il est partout établi que son incarnation fut purement spirituelle, en sorte qu'il semblerait ne pouvoir être dit que fils de la femme. — Mais Abélard aurait sans doute répondu que l’homme est un nom général , qui comprend aussi la femme : et c’est ainsi qu'on dit les hommes pour le genre humain qui embrasse les deux sexes.
Dans les autres problèmes, Héloïse expose les divergences et les contradictions qu’elle croit remarquer dans les Évangélistes, ainsi que les difficultés ou l’obscurité que présentent divers textes sacrés.
Elle ne comprend pas pourquoi Dieu dit qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour la présence d'un pécheur pénilent que pour celle de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas eu besoin de faire pénitence. « Dieu aimerait-il mieux, dit-elle, un » méchant converti que quatre-vingt-dix-neuf sages qu au— » raient persévéré dans la vertu ? »
On voit que les sept béatitudes ont embarrassé Héloïte, sur-
tout celle qui promet aux pauvres d'esprit le royaume des cieux.
« Que signifient, dit-elle, ces paroles : Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche, c'est ce qui en sort qui souille l'homme. » Scrait-il donc permis de manger sans péché ce qu’on aurait » volé!
» Que veut dire saint Luc, en recommandant de ne point » redemander son bien à celui qui l’a enlevé ? !
» Pourquoi trouve-t-on, dans les quatre Évangélistes , quatre » versions dissemblables des mêmes paroles que Jésus dut adresser à Pierre, sur le chant du coq et sur les trois renimens de l'Apôtre? .
» Pourquoi saint Marc dit-il: Aujourd’hui, dans cette nuit » quoique la nuit ne soit jamais dans le jour? « Quel sens faut-il donner à ce passage : Vous ne jurerez pas
CR
* El qui aufcrt, quæ tua sunt, ne repctas.
* Hudie in hace noctc.
» par votre téle, parce que vous ne pouvez faire qu'un seul de » vos cheveux soit blanc ou noir. Est-ce donc que si l’on avait » ce pouvoir, il serait permis de jurer par sa tête? »
Héloïse demande encore ce que veut dire l’Apôtre, quand il recommande de prier sans cesse. !
Voici un autre de ses problèmes : « Pourquoi saint Paul » distingue-t-il l'esprit de l'âme, en disant, dans sa première » épitre aux Thessaloniciens : UL integer spirilus vester et » anima? Qu'est-ce que l'esprit, si ce n’est l'âme? Qu'est-ce » que l'âme, si ce n’est un esprit? Y a-t-il deux âmes ou deux » esprits dans un seul homme? » — La réponse d’Abélard peut ne point paraître concluante : « L'esprit, dit-il, c'est la » raison ; l'âme, c’est la volonté. Or, il y a raison et volonté » dans l’homme ; donc il y a dans l’homme une âme et un es-. » prit.» Mais qu'est-ce que la raison sans la volonté? et, comme le dit Héloïse, qu'est-ce qu’une âme qui n’est pas un esprit? Le problème de la savante abbesse est donc mal résolu. On voit qu’elle avait appris de son époux à traiter philosophiquement les matières théologiques , et même que le disciple se montre maintefois plus avancé que le maître.
Le quarante-deuxième et dernier problème d'Héloïse est une question de métaphysique très subtile: « Nous vous deman- » dons, dit-elle, si quelqu'un peut pécher en faisant ce que » Dieu lui a permis ou même lui a commandé de faire? » — Abélard trouve cette question embarrassante et diflicile ; ? et sa réponse est une longue dissertation théologique, sur le crescile el multiplicamini, un peu à la manière du jésuite Sanchez dans son in-folio sur le mariage.
Héloïse, première abbesse du Paraclet, en fut aussi le législateur. Elle composa des constitutions avec des actes additionnels. Je citerai quelques traits des statuts: ils suffiront pour donner une idée du reste.
* Sine intermissionc.
* Quæstione gravi pulsamur.
«Nos vêtemens sont humbles et simples, faits de peaux d'agneaux, de laine et de lin.
» Notre nourriture consiste en légumes, sans viande. Nous mangeons plus rarement du lait, des œufs, du fromage et du poisson quand on nous en donne. Notre dîner se compose de deux potages ; le repas du soir, d'herbes, de fruits, ou de quelque chose de semblable, si on peut se le procurer ; et, quand ces alimens nous manquent, nous en supportons la privation sans murmure. »
Comme le Paraclet avait reçu de nombreuses donations, il faut croire qu'Héloise distribuait aux pauvres presque tous les produits de l’abbaye, sans trop s'occuper de réserver pour elle et pour ses compagnes les plus simples alimens de la vie.
« Après none, nous prions pour les morts ; nous entrons au réfectoire et nous buvons de l’eau. : »
On voit, dans le chapitre des offices de Ja nuit, combien la vie des religieuses du Paraclet, toujours réglée au son de la cloche, était également dure et monotone. Héloïse et ses compagnes se couchaient sans se déshabiller, sans même délier le cordon qui leur servait de ceinture. ? Mais il leur était permis de lire ou de travailler dans leùr lit. Le jour, aucune sœur ne pouvait s'asseoir dans le cloître sans vaquer à la lecture ou à quelque travail.
Quelques autres articles portent ce qui suit *
«Aucune religieuse ne peut ni donner, ni recevoir, ni garder quelque chose, sans la permission de l'abbesse ou de la prieure.
» Si une sœur converse est trouvée causant avec un laïque, elle ne pourra plus devenir religieuse professe, et restera dans son premier état.
» Si une sœur est surprise dans les faiblesses de la chair, elle doit aussitôt être chassée du monastère ; et si elle obtient
* Post nonam , agimus pro defunctis; indè ingredimur refectorium et bibimus aquam.
* l'estitæ ct cinctæ jacentes.
100 ABÊLARD ET HÉLOISE.
miséricorde et rentre dans le cloitre, elle ne peut jamais reprendre le voile : mais, revêtue d'habits grossiers, elle sert comme servante. S'il y a de sa part rechute, son exclusion sera irrévocable.
» Si une sœur sort de l'enclos du monastère, elle sera mise au pain et à l’eau, le sixième jour de chaque semaine, pendant toute une année. »
Héloïse avait fait entrer dans ses statuts un grand nombre de canons des conciles, de décrets des papes, et quelques passages des Pères sur la vie monastique. Je ne citerai que le quatorzième canon d’un concile de Grenade, déclarant anathème toute religieuse qui tond ses cheveux pour l’amour de Dieu ; ! et le troisième canon d’un concile de Rouen, qui veut qu'une sœur, surprise avec un clerc ou avec un laïque, soit vivement fustigée.?
Ainsi, comme on le voit, ce n’est pas Héloïse savante et philosophe, c’est Héloïse pénitente qu'on retrouve dans ses constitutions claustrales. On remarquera qu'elles durent être soumises à Abélard, et même être en partie son ouvrage, et que le sentiment des premiers désordres de la vie des deux amans rendit sans doute plus rigides et plus austères les règles du Paraclet.