‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction nouvelle par le bibliophile Jacob précédée d'un travail historique et littéraireChapitre 18 sur 20 · YO S Y · texte numérisé non relu

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‘ Bpist. à.

» chaque province. Rome, du moment même de sa fondation, » ne put avoir deux rois dans les deux frères, et elle fut fon- » dée par un parricide. Esaü et Jacob se battirent dans le ven- » tre de Rébecca. Chaque évêque, chaque archiprêtre, cha- » que archidiacre, tous les ordres ecclésiastiques en général , » reconnaissent leurs supérieurs. {1 n’y a qu’un seul pilote sur » un vaisseau, un seul maître dans une maison. Dans gne » armée, quelque nombreuse qu’elle soit, on n'attend le si- » gnal que d’un seul. Tous ces exemples ne tendent qu’à vous » montrer que vous ne devez pas vous conduire à votre vo- » lonté, mais que, d'accord avec les autres moines, vous de- » vez vivre sous la discipline d’un seul Père dans votre monas- » tère. »

Or donc, pour pouvoir conserver la paix en toute chose, il convient qu’il y ait une seule supérieure , à laquelle toutes les sœurs obéiront absolument. Elle établira sous son autorité, et comme elle le décidera , d’autres personnes pour l'aider dans ses fonctions : elle leur assignera leur devoir et les conservera dans leurs places tant qu'elle jugera à propos; ce seront autant de chefs ou de consuls dans l’armée du Seigneur : le reste sera comme des soldats ou des fantassins, qui combattront plus délibérément le Démon et ses satellites, quand ils compteront sur la sollicitude prévoyante de leurs chefs. Je crois que sept chefs sont nécessaires et suffisent pour le besoin général du couvent, savoir : la portière, la cellerière , la robière, l'infirmière, une chantre, une sacristine, enfin une diaconesse, qu’on nomme actuellement abbesse. Dans ce camp donc, qui renferme, pour ainsi dire, une milice divine, ainsi qu'il est écrit : « La vie de l’homme sur terre est une milice ; » et ailleurs : « Elle est terrible comme une armée rangée en ba- » taille, » la diaconesse représentera ce général à qui tout le monde doit obéir : elle aura sous elle, ainsi que nous l'avons dit, six officières qui auront le rang de chefs ou de consuls ; voutes les autres religieuses , que nous appelons cloitrières,

ainsi que des soldats , s'acquitteront promptement du service divin. Les sœurs converses, qui, en renonçant au monde, ont voué obéissance aux religieuses, sous un habit de religion diffèrent de celui de l'Ordre, occuperont, ainsi que les fantas- : sins, des emplois inférieurs. Maintenant il me reste, avec l’aide du Seigneur, à régler chaque grade de cette milice , afin qu'elle soit véritablement contre les attaques du démon « une armée rangée en ba- » taille. » En commençant par le chef lui-même, que nous appelons diaconesse, examinons premièrement les qualités qu’elle doit avoir, puisque c'est elle qui doit disposer tout. L’apôtre saint Paul, ainsi que je l’ai dit dans ma lettre précédente, écrivant à Timothée, : définit en ces termes la sainteté éminente et éprouvée qu’elle doit avoir : « Qu'on choisisse une » veuve qui ait au moins soixante ans, qui n'ait eu qu’un » mari, qui ait mené une conduite irréprochable et donné une » bonne éducation à ses enfans, qui ait exercé l’hospitalité, qui ait lavé les pieds des saints et secouru les affligés, enfin qui ait toujours fait de bonnes œuvres; mais ne choisissez » pas de jeunes veuves. » En parlant de la vie des diacres, il avait encore dit au sujet des diaconesses : « Que les femmes » soient de.même, chastes, point médisantes, sobres, fidèles » en tout.» Nous âvons assez discuté, dans notre lettre précédente, les raisons qui ont fait exiger toutes ces qualités des diaconesses ; nous avons dit pourquoi l’Apôtre veut qu'elles n'aient eu qu'un seul mari et qu'elles soient d'un âge avancé. Nous ne sommes donc pas peu surpris de voir que l'Église ait pu admettre une coutume aussi dangereuse que celle de choisir plutôt des filles que des veuves pour occuper cette place, en : sorte que souvent les plus jeunes commandent aux plus âgées lorsqne l’Ecclésiaste dit : * « Malheur à toi, terre, dont le roi » est enfant; » et que nous sommes tous du sentiment de

ee.

LE

‘ Ep. ad. Tinot. 1, 5. — ? Eccl. 10.

Job : ! « La sagesse est dans les vieillards, et la prudence ne » g’acquiert qu'avec le temps. » Car il est écrit dans les Proverbes : * « La vieillesse est une couronne d'honneur qui » se trouvera dans les voies de la justice. » Et dans l'Ecclésiaste : 3 « Qu'il est beau à la vieillesse de bien juger, et à 15 » jeunesse de prendre conseil des vieillards! Que la sagesse » sied bien aux personnes avancées en‘âge ! Combien est glo- » rieuse cette expérience qui est la couronne des vieillards! » Leur science et leur gloire, c'est la crainte de Dieu. » Ensuite : « Parlez, vous qui êtes les plus agés, cela vous convient. » Jeune homme, ne parlez qu'avec peine dans votre propre » cause, lorsque cela sera nécessaire. Si on vous interroge » deux fois, répondez en peu de mots; paraissez ignorant » dans beaucoup de choses ; écoutez en silence ; et instruisez- » vous; n'ayez point de présomption au milieu des grands, et » ne parlez pas beaucoup là où sont des vieillards. »

C'est de là que les prêtres qui gouvernent le peuple dans l'Église, sont appelés Anciens, afin qu’on sache par leur nom même ce qu'ils doivent être. Et ceux qui ont écrit lés Vies des Saints, appelaient Anciens ceux que nous nommons actuellement Abbés.

H1 faut donc, dans l’élection et la consécration d'une diaconesse , avoir égard au conseil de l’Apôtre, c'est à dire la choisir telle, que sa vie et sa science puissent servir d'exemple , que son âge garantisse la maturité de ses mœurs, et que celle qui, en obéissant, aura mérité de commander, ait plutôt appris la Règle par les actions que par les paroles, afin qu'elle la connaisse plus sûrement.

Si elle n'est point lettrée, qu’elle sache bien qu'elle ne préside pas à des écoles philosophiques nf à des disputes dialectiques, mais qu'elle doit seulement se conformer à la Règle et pratiquer de bonnes œuvres, ainsi qu'il est écrit de Jésus-

* Job. 12. —* Prov. 16. — ° Eccles, 25 et 32

Christ : « 1 commença à faire et à enseigner; » c’est à dire, faire d'ahord, et ensuite enseigner ; car la science de l'œuvre est meilleure et plus parfaite que celle du discours ; les faits instruisent mieux que les paroles. Observons avec attention ce que dit l’abbé Ipice: « Le vrai sage est celui qui enseigne aux » autres par ses actions, et non celui qui leur enseigne par » ses paroles ; » ce qui apporte principalement de la consolation et gagne absolument la confiance,

Remarquons cet argument avec lequel saint Antoine ! confondit ces philosophes gfands parleurs qui se moquaient des leçons d’un homme sans étude et sans littérature : « Ré- » pondez-moi, leur dit-il: qui mérite la préférence, du bon » sens ou des lettres ? Le bon sens vient-il de celles-ci, ou vien- » nent-elles au-contraire du bon sens ? » Sur l’assurance qu'ils lui donnèrent que le bon sens était l'auteur et l'inventeur des lettres, il leur répondit: « Celui dont le bon sens est sain, » ne recherche pas les lettres. » Écoutons encore l’Apôtre, ? et que ses paroles nous fortifient dans le Seigneur : « Dicü n’a- » t-il pas rendu insensée la sagesse du monde ? » Et ailleurs ; @ Dieu a choisi les moins sages dans le monde pour confondre » les sages ; il a choisi les plus faibles pour confondre les plus » forts; il a choisi les plus vils et les plüs méprisahles, et ce » qui n’était rien, pour détruire tout ce qui se croit quelque » chose, afin qu'aucun homme ne puisse se glorifier en sa pré- » sence. » En effet, le royaume de Dieu , aiñsi qu'il le dit ensuite, n’est pas dans les paroles, mais dans Ja vertu.

Si la diaconesse, pour s’éclaircir davantage sur quelques points de son ministère, pense devoir consulter l'Écriture, qu'elle ne rougisse pas d'avoir recours aux gens lettrés et de s'instruire, et qu'elle ne méprise pas les leçons que leur science lui donnera; qu'elle les reçoive, au contraire , avec un pieux empressement, puisque le prince des Apôtres lui-

* S. Âth. in vit, S. Ant. —*? Saint Paul. Ep. «ad Cor.li,1et &

ee

même reçut avec humilité Ja réprimande publique que lui fit l'apôtre saint Paul : ! car, comme l’a fort bien remarqué saint Benoît,? souvent Dieu révèle au plus jeuneles meilleurs moyens.

Mais, pour mieux suivre les vues du Seigneur, desquelles l'Apôtre nous a parlé plus haut, que ce ne soit jamais qu’à la dernière extrémité, et par des raisons bien fortes, que le choix d'une supérieure tombe sur des femmes de qualité. Confiantes dans leur naissance , elles s'en glorifient, et deviennent présomptueuses et orgueilleuses : leur élection sera plus pernicieuse encore pour le monastère , si elles sont pauvres; c'est alors qu’il faut craindre que le voisinage de leur famille ne les rende plus présomptueuses encore, que les visites fréquentes de leurs parens ne soient onéreuses ou importunes au monastère , et qu'ainsi, portant atteinte à leurs vœux à cause de leur parenté , elles ne tombent dans le mépris vis à vis des autres, suivant cette vérité : « Un prophète ne jouit pas de tous les » honneurs dans son pays. »

Saint Jérôme l'avait bien prévu, puisque dans sa lettre à Héliodore, après avoir dénombré tous les inconvéniens attachés à la vie des moines qui restent dans leur pays, il ajoute : « De ce caleul il résulte donc qu’un moine ne saurait être par- » fait dans son pays, et c'est être criminel que de ne pas » vouloir être parfait. » Quel écandale ne serait-ce pas de voir celle qui préside aux devoirs de la religion, être la plus tiède à les remplir? En effet, il suffit à chaque religieuse de prouver différentes vertus ; tandis qu’il faut qu'une supérieure annonce un degré de vertu éminent, et prêche par son exemple tout ce qu'elle enseigne par ses paroles, de peur que ses mœurs n'étant pas d'accord avec ses leçons, ses actions ne détruisent ses paroles, et qu'elle ne se prive par là du droit de reprendre les autres; car elle rougirait d'autant plus de corriger autrui, qu'elle aurait commis les mêmes fautes.

* Xp. ad Gal.1. —* Reg. S, Rened, c. de adhib. ad consil. frat.

ABÊLARD ET HÉLOISE. 281

Le saint roi David, dans l’appréhension d’une chute scmblable, adressait cette prière au Seigneur : « N'ôtez jamais » la vérité de ma bouche; » car il regardait cette privation comme la plus grande punition de Dieu , ainsi qu’il le rapporte ailleurs : ! « Dieu a dit au pécheur : Pourquoi racontes- » tu ma justice, et pourquoi ta bouche publie-t-elle mon al- » liance, toi qui hais mes préceptes et qui rejettes mes pa- » roles loin de toi? » L'Apôtre , ? craignant d'encourir un pareil reproche, disait : « Je châtie mon corps et je le réduis » en servitude, de peur d’être réprouvé moi-même après avoir » enseigné aux autres. » En effet, on méprise bientôt les exhortations et les instructions de celui dont on méprise Ja conduite ; et si quelqu'un est attaqué du même mal qu'il doit guérir dans les autres, ce sera avec raison que le malade lui dira: « Médecin, guéris-toi toi-même. # »

Que ceux donc qui ont quelque supériorité dans l'Église, fassent bien attention à l'immense ruine que cause leur chute, puisqu'ils précipitent en même temps dans Pabîime quiconque se trouve au dessous d'eux : « Celui, dit Jésus-Christ, » qui violera le moindre de ces commandemens, et qui en- » seignera de même aux hommes, sera exclus du royaume » des cieux. * » Celui-là viole, en effet, un commandement, qui agit contre ses préceples ; et corrompant ainsi ses disciples par son exemple, il devient un docteur dans une chaire pestilentielle. Si celui qui se conduit de la sorte doit être exclus du royaume de Dieu, c’est à dire du ministère ecclésiastique , ne doit-on pas regarder comme un supérieur indigne, celui à la négligence duquel Dieu demandera compte non seulement de son âme, mais encore de toutes celles qu'il aura eues à gouverner? C'est à de semblables supérieurs que le Saint-Esprit adresse cette mepace : © « Le Seigneur vous a

Psal. h9. —*? Saint Paul. Ep. ad Cor. 1,9. —" Evang. S. Luc. & — *Evang. S. Matth. 5.--° Sap. 6.

> donné toute puissance , et votre vertu vient du Très-Haut, » qui examinera vos œuvres et sondera vos cœurs, parce » qu'étant les ministres de son royaume, vous avez jngé » injustement, et que vous n'avez pas observé la loi de la » justice. C'est pourquoi il paraîtra devant vous avec toute sa » rigueur, parce qu'il jugera très sévèrement les supérieurs ; » ce n'est qu'aux petits qu'il accordera sa miséricorde. Les » puissans dé ce monde éprouveront des supplices propor- » tionnés à leur grandeur, et les tourmens les plus terribles » menacent les plus forts. »

Il suffit à chacun de veiller à la conduite et au salut de son âme ; mais un supérieur trouve la mort même dans les péchés d'autrui : car nos dettes augmentent en raison des dons que nous avons reçus, et on demandera plus à celui à qui l’on aura donné davantage. Afin d'éviter un semblable péril, lisons l'avertissement que nous donnent les Proverbes : ? « Mon fils, » si vous avez répondu pour votre ami, vous avez engagé votre » main à un étranger ; vous avez été mis dans le filet par vos

__. » propres paroles, et vous avez été pris par vos propres dis-

» cours. Faites donc ce que je vous dis, mon fils , et délivrez- » vous vous-même , parce que vous êtes tombé dans la main » de votre prochain. Courez de tous côtés, hâtez-vous, ré- » veillez votre ami; ne permettez pas à vos yeux de s'aban- » donner au sommeil, et à vos paupières de s’assoupir. » Nous nous rendons certainement cautions de celui que notre charité nous a fait recevoir dans nos monastères. Nous lui avons . promis tous les soins de notre vigilance, en même temps qu'il nous à promis toute son obéissance : nous engageons ainsi notre main pour lui, lorsque toute notre sollicitude se tourne vers le salut de son âme; et nous tombons alors dans $es mains, parce que, si nous cessons de veiller à lui, nous sentons qu'il devient le meurtrier de notre âme. C'est contre

! Prov. 6,

un pareil danger qu'on nous conseille « de courir, de nous hà- » ter. » Il faut donc, à l'exemple d'un général prévoyant et infatigable, veiller et faire Ja ronde dans le camp, de peur que, par la négligence de quelqu'un, l'accès n'en soit ouvert à Celui qui, semblable au lion, rôde sans cesse cherchant qui il dévorera. Il faut qu’un supérieur connaisse le premier les maux de sa maison, afin qu'il puisse y remédier avant que autres en soient instruits et ne se trouvent entraînés par l'exemple. Qu'il prenne garde de mériter le reproche que saint Jérôme: fait aux paresseux et aux négligens: « Nous avons » coutume d'être toujours les derniers instruits de ce qui se » passe dans notre maison, et nous ignorons encore les dé- » fauts de nos femmes et de nos enfans, tandis que les voisins » les chantent. » Qu'un supérieur sache donc qu'il doit égament veiller et sur l'âme et sur le corps.

La garde des corps lui est recommandée par ces paroles de l’'Ecclésiaste : « Vous avez des filles ; conservez leur corps, » etne leur montrez pas un visage trop gai. » Et ailleurs : « La fille du père est cachée ; sa vigilance et sa tendresse lui » Ôtent le sommeil, car il craint que sa fille ne soit désho- » norée pendant . qu'il dort.» En effet, nous rendons nos corps impurs, non seulement par Île péché d'action, mais même par tout ce que nous commettons d'indéeent, tant par la langue que par telle autre partie dont nous abusons pour satisfaire notre vanité, ainsi qu’il est écrit : « La mort entre » par nos fenêtres; » e’est à dire, le péché gagne notre âme par les cinq sens. Est-il mort plus terrible, une garde plus périlleuse que celle de l'âme ? « Ne eraignez pas, dit » Jésus-Christ, ceux qui tuent le corps et qui n’ont aucun » pouvoir sur l'âme. ! » D'afrès ce conseil, qui ne craindra plutôt la mort du corps que celle de l'âme? Qui ne craindra pas plus le glaive que le mensonge? Il est cependant écrit :

* Agang. S. Matth. 10. — * Sap, 1,

« La bouche qui ment tne l’âme. » Que peut-on faire périr . aussi facilement que l'âme? une flèche peut-elle être fabriquée aussi vite qu'un péché? qui peut seulement se garantir de sa pensée ? qui peut suffire à éviter le péché, bien loin de se charger encore de veiller aux autres? quel pasteur mortel peut préserver des brebis spirituelles contre des loups spirituels , et des brebis invisibles contre des ennemis invisibles eux-mêrhes? qui ne craindra pas un ravisseur lequel ne cesse de rôder, qu'on ne peut chasser d’aucun retranchement, qu'aucune épée ne saurait atteindre , qui sans cesse nous tend des embüûches, et qui s'attache surtout à persécuter les religieux, suivant ces paroles d'Habacuc : ! « Ses viandes sont choisies? » L'apôtre saint Pierre? nous exhorte à nous en garder : « Votre » ennemi c'est le Démon, qui, comme un lion rugissant, » rôde sans cesse cherchant qui il dévorera. » Le Seigneur lui-même a appris au saint homme Job * quelle est la fureur de cet ennemi contre nous : « Il engloutit un fleuve, sans être » étonné ; il espère que le Jourdain passera par son gosier. » Qui craindrait-il d'attaquer , lui qui n’a pas balancé de tenter le Seigneur lui-même, qui a perdu nos premiers pères au moment de leur naissance , et qui a enlevé de la compagnie des Apôtres celui même que Jésus-Christ s'était choisi ? Quel lieu et quels cloîtres peuvent nous mettre en sûreté coutre lui ? qui peut échapper à ses embüches et résister à sa force ? C'est lui qui d’un seul coup a sappé les quatre coins de la maison du saint homme Job, et qui dans ses ruines a écrasé et anéanti ses enfans innocens. Que pourra donc contre lui un sexe plus faible ? Qui doit plus craindre ses séductions, que les femmes ? car c'estéa femme qu'il a séduite la première, et, par elle, il a séduit l'homme et réduit en ésclavage toute leur postérité. L’avidité d’un plus grand bien a privé la femme d'une possession qui paraissait moindre. C’esi par cette même ruse qu'i

* Hab, L 5, Pet. L 5. —" Job. h0. | | 2

captivera plus aisément une femme , en lui donnant l'idée de commander plutôt que d’être utile, et qu'il lui suggércra des vues de gloire et d’ambition; mais Ia fin prouvera quelles fu rent ses secrètes intentions. Si une supérieure vit plus délicatement que les autres religieuses, ou si elle se permet quelaue chose de plus que le nécessaire, il est certain qu’elle l'avait désiré avant de l'avoir : si elle recherche des ornemens plus précieux qu'auparavant , elle est assurément enflée d’une vaine gloire ; enfin on verra, dans la suite, ce qu'elle était d'abord, et sa nouvelle dignité apprendra si la vertu qu'elle étalait naguère n'était qu'une feinte.

Loin de demander cette dignité, qu'elle soit plutôt forcée de l'accepter, suivant ces paroles de Jésus-Christ : ? « Tous ceux » qui y viennent, sont autant de voleurs et de larrons. » — « Ils sont venus, dit saint Jérôme, parce qu'ils ne sont pas » envoyés. » Il vaut mieux être attirés par les honncurs, que d'attirer à soi les honneurs. « Car personne, dit l'Apôtre , ? » ne doit s’attribuer cet honneur; il n'y à que celui qui est ap- » pelé par Dieu, comme Aaron. » Si une supérieure est élue, qu'elle gémisse et qu'elle se regarde comme dévouée à la mort ; si au contraire elle est repoussée, qu'elle se regarde comme délivrée de la mort.

Nous rougissons d'entendre dire que nous valons mieux que les autres. Or, lorsque, par notre élection, les paroles se changent en fait, nous avons perdu toute pudeur; car qui ne sait pas qu’il faut préférer les meilleurs aux autres? Saint Gréégoire dit, à ce sujet, dans son vingt-quatrième livre des Morales : # « Il ne faut se charger de la conduite des hommes » que lorsqu'on sait les reprendre par de bons avis. Il ne » convient pas que celui qui est choisi pour corriger les » fautes des autres, en commette de semblables. »

Si par hasard , dans le choix qu’on a fait de nous, nous re-

* Evang. S. Joh. 10. —* Saint Paul. Ep. ad Heb. 5. —° Q 15.

Te = Fa

poussons par de vaines paroles la dignité qu'on nous offre, quoi que nous en soyions flattés, nous ne l'acceptons cependant que contre nous-mêmes, pour que nous en paraissions plus justes et plus dignes. OÔ combien en avons-nous vu qui, le jour de leur élection , s’afligeaient en apparence , maïs qui se réjouissaient dans le cœur, en s’accusant de leur indignité, afin de se concilier davantage la faveur et l'estime des hommes , suivant ce qui est écrit : ! « Le juste est le premier accusateur ‘» de lui-même! » et qui depuis ont tâché, par les brigues et l’importunité, de défendre leur prélature, quand l'occasion se présentait de la quitter, après avoir témoigné, par des larmes feintes et en s’accusant avec raison eux-mêmes, . qu'ils n’acceptaient cet emploi qu'à regret! Combien avonsnous vu de chanoines dans l'Église résister à leur évêque lorsqu'il les forçait à accepter les ordres sacrés, en lui opposant leur indignité pour un pareil ministère, et ne vouloir pas absolument se rendre ; qui, choisis dans la suite, quoique clercs, pour monter à l'épiscopat, n'ont fait qu’une légère résistance ! qui refusaient hier le diaconat pour sauver leur âme, et qui, purifiés, pour ainsi dire, par une seule nuit, n'ont pas redouté la chute dans un rang plus élevé.

C'est de tels hommes qu'il est écrit dans les Proverbes : ? « L'homme insensé bat des mains, lorsqu'il a répondu pour » son ami. » Car le malheureux rit alors de ce qui devrait lui causer de la douleur, puisque, se chargeant de la conduite des autres, il se trouve assujetti par état à veiller sur ses inférieurs , desquels il doit se faire aimèr plutôt que craindre.

Pour obvier à un tel abus autant qu'il sera en nous, l'ahbesse ne vivra pas plus délicatement ni plus sensuellement que les autres religieuses : elle n’aura point d'endroits particulicrs pour manger ou pour dormir; mais elle fera toute chose, en présence du troupeau qui lui a été confié, afin qu'elle

? Prov. 28. —*Ibid. 17.

‘pourvoie d'autant plus à ses besoins, que jamais elle ne le perdra de vue. Nous savons bien que saint Benoît, par charité envers les pélerins et les hôtes, avait établi une table séparée pour eux etl’abbé. Quoique cet établissement ait été fondé sur un motit de piété, cependant il a été changé ensuite pour la plus grande convenance des monastères , afin que l'abbé ne sortit point du couvent, et on lui substitua un économe fidèle pour veiller aux besoins des étrangers.

C'est surtout dans les repas qu'il est aisé de pécher, et c'est alors qu'il faut verller davantage à l’observation de la Règle. Certains abbés, sous prétexte de bien traiter leurs hôtes, ne pensent qu’à se bien traiter eux-mêmes : de là les soupçons que donne leur absence et les murmures qu'elle occasionne. Moins la vie d’un supérieur est connue et moins son autorité est sensible. Ensuite la pauvreté devient supportable à tous, quand on la partage également avec ses supérieurs, ainsi que nous l'avons appris de Caton : « S’étant trouvé un jour au milieu » d’une foule de peuple qui mourait de soif, on lui apporta » une petite quantité d'eau; mais il la refusa et la renversa, » et tout le monde fut satisfait. »

Puisque la sobriété est absolument nécessaire aux supérieurs , ils doivent vivre avec d'autant plus de retenue qu'ils sont obligés de veiller aux besoins des autres. Pour qu'ils ne s’enorgueillissent point du don que Dieu leur a confié, c’est à dire de leur prélature, et qu'ils n’insultent à leurs inférieurs, ils doivent se rappeler qu'il est écrit : ! « Ne soyez pas » comme un lion dans votre maison, renversant tous les do- » mestiques et opprimant ceux qui vous sont soumis; car » Dieu et les hommes ont également l’orgueil en horreur. Le » Seigneur à détruit les siéges des superbes ct il a mis à leur » place des gens plus doux : ils vous ont choisi pour supé- » rieur; ne vous en élevez point, soyez parmi eux comme un

# Eccles, k

» d'entre eux. » L'apôtre Timothée, en donnant des leçons de conduite vis à vis des inférieurs, dit : « Ne maltraitez jamais » un homme plus âgé; mais priez-le comme votre pére ; les » jeunes, comme vos frères ; les vicilles femmes, comme vos » mères , et les jeunes, comme vos sœurs. »

« Ce n’est pas vous qui m'avez choisi, dit le Seigneur, mais » c’est moi qui vous ai choisis. » Tous les autres supérieurs sont élus par les inférieurs ; ce sont eux qui les établissent et les constituent, parce qu’ils ne sont pas élevés au rang de maitres, mais de ministres. Le Seigneur est le seul qui ait le droit de se choisir des serviteurs parmi ses sujets; cependant il s'est montré plus ministre que maître et il a confondu par son exemple ses disciples, qui aspiraient déjà au premier rang, en leur disant : « Les rois des nations dominent sur elles, et ceux » qui ont le pouvoir sur eux sont appelés bienfaisans ; mais il » n'en doit pas être de même de vous. » C'est donc imiter les rois de la terre, que de désirer la supériorité sur des inférieurs plutôt que le ministère, de vouloir se faire plutôt craindre qu'aimer, et, tout enorgueilli de son élévation, de chercher à prendre la première place dans les repas , le premier rang dans les synagogues, à être salué dans les places publiques, à être appelé maitre par les hommes. Pour que personne ne se glorifie de l'honneur de sa place ni du nom qu'on lui accorde, et pour conserver chacun dans l'humilité, le Seigneur leur dit encore : « Quant à vous , ne vous faites pas appeler mattres et ne vous » laissez pas nommer péres sur terre. » Enfin, pour ôter la moindre envie de chercher la gloire, il ajoute : « Car celui » qui s'élèvera sera abaissé. »

Il faut pourvoir aussi à ce que le troupeau ne souffre de l'absence du pasteur, et que la Règle ne s’engourdisse sous des supérieurs qui seraient toujours éloignés. À cet effet, nous or donnons que la diaconesse, occupée des soins spirituels plutôt que des temporels, ne sorte jamais du monastère pour les affaires du dehors, mais qu’elle aura d'autant plus de soin de

ses religieuses, qu'elle sera plus assidue auprès d'elles, et sa présence deviendra d’autant plus respectable aux hommes, qu'elle sera plus rare, ainei qu’il est écrit : ! « Éloignez-vous d’un > plus puissant qui vous appelle , et alors il redoublera ses in- » stances. » Si le monastère estobligé d'envoyer quelque députation, les moines ou les frères convers en séront chargés ; caril - faut toujours que les hommes pourvoient aux besoins des femmes, et que, la dévotion de celles-ci étant plus grande, elles soient plus appliquées à Dieu et qu’elles aient recours fréquem-. ment à la protection des hommes. C’est ainsi que l'ange avertit Joseph de prendre soin de la Mère du Seigneur, qu'il ne lui permit pas cependant de connaître. Le Seigneur lui-même, en mourant, donna en quelque sorte un autre fils à sa mère, pour l'assister dans ses besoins temporels. Nous avons assez de preuves du soin que les Apôtres ont pris des saintes femmes, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, puisqu'ils ont institué sept diacres pour les aider. Appuyés de cette autorité, et comme la nécessité même l'exige, nous avons ordonné que les moines et les frères convers, à l'exemple des Apôtres et des diacres , rendraient aux monastères de femmes tous les services qui se font à l'extérieur, les moines étant nécessaires pour le sacrifice des autel$, et les convérs, pour les œuvres manuelles.

Il faut donc, ainsi que nous lisons que les choses existaient à Alexandrie sous l’évangéliste saint Marc, du temps de la primitive Église, il faut qu'il y ait des monastères de femmes et d'hommes qui vivent sousla même Règle, afin que ceux-ci leur administrent tous les secours du dehors. Nous croyons que les monastères de femmes observeront bien mieux leur Règle, s'ils sont gouvernés par la vigilance d'hommes spirituels , qui, ayant la conduite des brebis et des béliers, commanderont également aux hommes et aux femmes, suivant l'institution apostolique : « Que le chef de la femme soit l'homme , comme » Jésus-Christ l'est de l'homme, et Dieu, de Jésus-Christ. »

: Deal, 43,—* 11 parle des premiers diacres institués par les Apôtres.

C'est pourquoi le monastère de sainte Scholastique , situé auprès de celui de son frère, était gouverné par ses soins et ceux de ses religieux, et que par leurs visites fréquentes ils l’'exhortaient et la consolaient. Saint Bazile nous instruit aussi sur la manière d'établir ce régime, dans un endroit de sa Règle : «DEMANDE. Faut-il que celui qui dirige le monastère, outre » celle qui dirige les sœurs, ait quelques entretiens qui » tendent à l'édification des vierges? — R£PonsE. Oui, tou- » tes les fois que, suivant le précepte de l’Apôtre, tout se » fera honnêtement et dans l’ordre. » Et dans le chapitre suivant : « DEMANDE. Convient-il que celui qui dirige le mo- » nastère, s'entretienne fréquemment avec celle qui dirige » les sœurs, surtout si cela scandalise quelques frères? — » RÉPONSE. L'Apôtre dit qu’il ne convient pas aux autres de » juger ce qui est libre. Il est bon cependant d’imiter l'Apôtre » dans sa conduite : « Je ne me suis pas seryi de mon pou- » voir, de peur de porter quelque atteinte à l'Évangile de Jé- » sus-Christ. » Autant que faire se peut, il faut voir les sœurs » le plus rarement et les entretenir le plus brièvement pos- » Ssible. »

ILest dit la même chose dans un Concile d'Espagne : « Nous » avons décidé, d’un avis commun, que les monastères de fem- ». mes dans la province Bétiqué seront gouvernés et administrés » par des moines. En cela, nous rendons un service essentiel » aux vierges consacrées à Jésus-Christ, quand nous leur choi- » sissons des pères spirituels, qui non seulement veilleront » à leur conservation, mais encore qui pourront les édifier par » la doctrine.» Nous recommandons cependant les précautions suivantes à l'égard des moines : éloignés de la familiarité des religicuses, ils n'auront pas la liberté d'approcher même jusqu'au vestibule ; leur abbé, ou celui qui lui suppléera, ne sera pas libre de parler aux vierges du Seigneur sur quelque matière que ce soit, en l'absence de leur supérieure, et nes'entretiendra pas avec celle-ci en particulier, mais toujours en

présence de deux ou trois sœurs; enfin ses visites seront rares et ses discours très brefs, À Dieu ne plaise que nous voulions la moindre familiarité entre les moines et les vierges ! mais, conformément aux ordres réguliers et aux canons de l'Église ,! nous les séparons d'elles et nous les leur déléguons seulement comme des administrateurs; statuant que l’on fasse choix d’un moine éprouvé, qui aura l'intendance de leurs biens à la ville et à la campagne, présidera aux constructions de bâtimens et pourvoira à tous les autres besoins du monastère , afin que les servantes de Jésus-Christ, occupées seulement du service divin pour le salut de leur âme, puissent remplir tous leurs devoirs.

Il importe que le moine qui sera proposé par son abbé ait l'approbation de l’évêque. Les religieuses feront les habits de ces moines, de qui elles attendent leur conservation ; puisque, grâce à êux, ainsi que nous l’avons dit, et à leur administration, elles recueilleront les fruits de leurs œuvres. Suivant donc cette äisposition, nous voulons que les monastères de femmes soient toujours soumis aux monastères d'hommes, de manière que les frères prennent soin des sœurs, et qu’un seul abbé préside comme un père aux deux maisons et à tout ce qui concernera les monastères ; en sorte que toutes deux, dans le Seigneur, ne fassent qu'une seule bergerie sous un seul pasteur. Cette société de fraternité spirituelle sera d'autant plus agréable à Dieu et aux honimes, qu’elle pourra, en de- . venant plus parfaite, procurer des moyens de conversion à l'un et à l’autre sexes; c’est à dire que les religieux recevront les hommes, et les religieuses, les femmes, et que la communauté veillera sur tous ceux qui pensent au salut de ieur âme. C’est là où trouvera une entière consolation quiconque voudrait, pour se convertir, se retirer du monde avec sa

‘ Le canon du VIl° concile général défend les monastères d’hommes et de femmes réunis dans une même enceinte.

mère ou sa sœur, sa fille ou celle qui lui est confiée; car deux monastères sont unis par une charité d'autant plus grande et s'aident réciproquement d'autant plus volontiers que les personnes qui les composent sont déjà jointes par les liens äu voisinage et de la parenté.

Nous voulons que le supérieur des moines, qu'on nomme abbé, ait la direction des religieuses, mais qu'il les regarde comme ses supérieures et comme les épouses de Jésus-Christ, dont il est le serviteur, et qu'il se réjouisse plutôt de leur ètre utile que de leur commander ; qu'il soit comme un intendant dans une maison royale, qui, bien loin d’étre à charge à la femme de son maître, étend autour d'elle une active prévoyance; qui lui obéit aussitôt dans les choses nécessaires, sans entendre ce qu’elle peut ordonner de blâmable, et qui s'acquitte tellement des affaires du dehors, qu'il ne pénètre jamais dans les secrets particuliers des époux, à moins d'y être autorisé. C’est doncainsi quenous voulons que leserviteur de Jésus-Christ veille aux épouses de son maître, s’acquitte fidèlement du soin qu'il doit en prendre, et traite de chaque chose avec la diaconesse ; nous voulons qu'il la consulte sur tout ce qui regarde les servantes dé Jésus-Christ, et que ce soit toujours par son intermédiaire qu’il leur transmette des paroles ou des instructions. Qu'il s'empresse de venir toutes les fois que la diaconesse le fera mander, et qu'il ne tarde pas, autant que possible, à l'assister dans les besoins qu'elle lui aura exposés, soit pour elle-même, soit pour ses religieuses. Lorsqu'il sera appelé, qu'il ne parle jamais à la diaconesse que publiquement et en présence de personnes irréprochables; qu'ilne s'approche pas trop d'elle et qu'il ne l’entretienne pas trop long-temps.

Tout ce qui concerne la nourriture et l'habillement, l’argent même, s'il y en a, sera déposé el conservé chez les reh- gieuses ; c'est de là que reviendra aux freres le superflu des sœurs. Les frères seront chargés de toutes les occupations du env. les sœurs, de celles qui conviennent à des femnes

dans l'intérieur de la maison, c'est à dire, de coudre les habits des frères, de laver le linge, de pétrir le pain, de le mettre au four et de l'en retirer cuit. Elles auront soin du laitage et de tout ce qui en dépend; elles donneront à manger aux poules et aux oies ; elles feront enfin tout ce que des femmes peuvent mieux faire que des hommes. |

Le superieur, dès qu'il aura été choisi, jurera, en présence de l'évêque et des sœurs, de leur être un fidèle économe en Jésus-Christ et de veiller soigneusement à ce que leur chasteté ne reçoive aucune atteinte. Si par hasard, (Dieu nous en préserve! ) l'évêque le trouvait en défaut, qu’il le dépose aussitôt comme un parjure. Les frères eux-mêmes jureront, en prononçant leurs vœux, d’avoir la même sollicitude pour les sœurs, de ne pas souffrir qu’il leur soit fait aucune peine , et de veiller également à ce que leur pureté charnelle ne soit pas altérée. Aucun moine ne pourra donc parler aux sœurs sans la permission du supérieur, et ne recevra que de la main de son supérieur ce qui lui serait adressé par les sœurs.

Aucune sœur ne sortira de la clôture du monastère, mais les frères, ainsi qu’il est dit, feront tout ce qui doit être fait au dehors, car il est juste que les plus forts se chargent de la plus forte tâche. Aucun d'eux n’entrera jamais dans l’intérieur de la maison, si ce n'est avec la permission du supérieur et de la diaconesse, lorsqu'il s'agira de quelque chose d’essentiel ct d'honnète. Si un frère enfreint cet ordre, qu'il soit aussitôt expulsé de son monastère. |

De peur, cependant, que les hommes ne prétendent, comme les plus forts, opprimer les femmes, nous avons décidé qu'ils n’entreprendraient rien contre la volonté de la diaconesse, mais qu'ils se conduiraient en toute chose suivant ses intentions, et que les hommes et les femmes lui jureraient obéissance, afin que la paix füt d’autant plus solide et que la concorde se conservât d'autant mieux entre les uns et les autres, que Îles plus forts auraient moins de pouvoir, et que ceux-ci, à leur

294 ARÉLARD ET HÉLOISE.

tour, n’ayant pas à craindre de violence de la part des plus faibles , seraient moins gênés par l'obéissance ; car il est certain que plus on s’humilie devant Dieu, plus on s'élève. Nous enavons dit assez sur les diaconesses, venons actuellement aux officières.

La sacristine, qui en même temps sera trésorière, aura sOin : de l’église; elle en gardera les clés; elle conservera tout ce qui est nécessaire au culte ; elle recevra les offrandes ; elle pourvoira aux ornemens, et sera chargée de les faire réparer ou d'en fournir de nouveaux. Ce sera elle encore qui veillera aux hosties, aux vases sacrés, aux livres de l'autel et à sa décoration, aux reliques, à l'encens, au luminaire, à l'horloge et aux cloches à sonner,

Que ce soient des vierges, s’il est possible, qui fassent les hosties, qui nettoient le froment destiné à cet usage sacré , et qui lavent les pales de l'autel ; mais ni elles, ni aucune autre religieuse , n'auront la permission de toucher aux reliquaires et aux pales, à moins qu'on les leur donne à laver : elles manderont et attendront alors quelquês moines ou. frères convers ; et s'il est même nécessaire, on en choisira un qui soit digne de toucher ces choses saintes et qui les tirera des armoires ouvertes par la sacristine, pour les y replacer ensuite. Il faut que celle qui présidera ainsi au sanctuaire, soit douée d'une vertu éminente ; que la chasteté de son âme égale, s’il est possible , celle de son corps, et que sa continence soit éprouvée aussi bien que son abstinence. Il est absolument indispensable qu "elle connaisse le comput de la lune, afin qu’elle puisse parer l'Église suivant l’ordre des temps. * -

La chantre aura soin du chœut en général, et règlera les offices divins ; elle apprendrä aux autres à lire et à chanter, ainsi qu’à dicter et à écrire la musique notée. Elle aura aussi

1 a Il paraît par cet endroit, dit dom Gervaise, que l’usage de dresser un ordo , tel qu’on le fait à présent chaque année pour l’office divin , n’était pas encore en pratique dans l’Egiise. »

APBÉLARD ET HÉLOISE. 205

la garde de la bibliothèque, elle ÿ prendra les volumes demandés et les y remplacera; elle s’appliquera soigneusement à copier ct À orncr des livres. Elle assignera Jes places dans le chœur , et désignera les sœurs qui devront chanter ou réciter ; elle fera tous les samedis une liste qui sera lue dans le Chapitre, laquelle contiendra les noms des semainières. A ces causes; il convient qu’elle soit instruite, et qu’elle sache principalement la musique. Elle tiendra la main à l’observance de la Règle, sous les ordres de la diaconesse ; et dans le cas où celle-ci serait distraite pat des occupations étrangères, elle la remplacera dans ses fonctions.

L'infirmière servira les malades et veillera autant au spirituel qu’au temporel. Elle leur accordera tout ce qu'exigera leur état, soit bains, soit alimens, soit autre chose ; car on connaît le proverbe usité en pareille circonstance : « La Loi » n'a pas été établie pour les infirmes. » On ñe leuf refusera donc aucune viande, si ce n’est le vendredi, les veilles des grahdes fêtes, les quatre-temps et le carême ; car il faut d'autant plus les éloigner du péché, que leur fin prochaine lés engage à penser davantage à leur salut. C'est surtout dans ces momens qu'on doit s’étudier à garder le silence, qui évite beaucoup de péchés, et se livrer à la prière, ainsi qu'il est écrit : « Mon fils, ne vous abandonnez pas vous-même dans votre » infirmité; mais priez Dieu , et il vous guérira. Détournez- » vous du péché, élevez vos mains vers lui, et purifiez Votre » cœur de toute iniquité. » Il faut que l'infirmière fasse une garde vigilante auprès des malades, afin d'être toujours prête à voler à leur secours. Il faut que la maison soit fournie de tout ce qui est nécessaire à une infirmerie, et que même, sui- vant ses moyens, elle soit approvisionnée de médicamens ; ce qui se fera plus aisément, si l'infirmière connaît un peu la médecine. Ce sera encore elle qui veillera sur les sœurs qui perdront le flux de sang périodique. Or, il faut que quelqu'uno d'elles sache saigner pour que cette opération ne nécessite

29f ABÉLARD ET HÉLOISE.

. l'accès d'aucun homme auprès des religieuses. L'infirmièr. pourvoira aux offices et à la communion, de peur que le: malades n'en soient privées, et elle les fera communier au moins le dimanche, toujours après les avoir préparées par la confession et la contrition, suivant leur état. Que l’on observe surtout avec soin le précepte de l'apôtre saint Jacques, au sujet de l'extrême-onction. Pour administrer ce sacrement, lorsqu'on désespèrera de la vie d'une malade, on introduira dans le monastère les deux plus vieux prêtres d’entre les moines, accompagnés d’un diacre, qui apporteront avec eux les saintes huiles, et qui feront l'onction en présence de toute la communauté, laquelle cependant se tiendra dans une chambre séparée. On agira de même, toutes les fois que besoin sera, pour la communion. {

1! faut donc que l'infirmerie soit disposée de manière que, pour l'administration des sacremens, les moines puissent entrer et sortir, sans voir la communauté et sans être vus. Chaque jour, une fois au moins, la diaconesse, suivie de la cellerière, visitera les malades comme si c'était Jésus- Christ, afin de pourvoir à leurs besoins tant spirituels que corporels, et de mériter d'entendre un jour ces paroles du Seigneur : «J'étais malade, et vous m'avez visité. » Siune malade approchant de sa fin tombe dans l’agonie, aussitôt une de celles qui la garderont se hâtera de parcourir le couvent avec la crécelle, et en l’agitant à grand bruit, elle annoncera la fin de la sœur ; et toute la communauté, à telle heure que ce soit du jour ou de la nuit, se rendra promptement auprès de la

* « C'était l’usage de l’Eglise , en ce temps-là, dit dom Gervaise, de donner l’extrême-onction avant le viatique. Ce ne fut qu’au xu° siècle qu’on commença à changer cet ordre, parce que plusieurs croyaient que, depuis qu’on avait reçu l’extrème-onction, il n’était plus permis de manger de la viande, et que les personnes mariées étaient obligées de garder la continence le reste de leurs jours; ce qui fut cause que plusieurs malades ne voulurent recevoir l’onction qu’à la dernière extrémité. »

LA ARÉLARD ET HÉLOISF. 907

mourante, à moins que ce ne soit au moment des offices. Dans ce cas, comme il ne faut rien préférer à Dieu, il suffit que la diaconesse s'y rende accompagnée de celles qu'elle aura choisies, et que la communauté y vienne ensuite. Dès qu'elles seront arrivées, elles commenceront aussitôt les litanies pour invoquer les saints et saintés, et l’on continuera les Psaumes ou les prières qui appartiennent aux funérailles. Nous voyons dans l’Ecclésiaste combien il est salutaire de visiter les malades ou les morts : «Il vaut mieux, y est-il dit, aller » dans une maison de deuil, que dans une maison de gaîté ; » dans la première, on apprend quelle est la fin de tous les » hommes, et celui qui vit encore, pense à ce qu'il doit de- » venir un jour. » Et encore : « Le cœur des sages se plaît là » où est la tristesse. » |

Aussitôt que la malade aura rendu les derniers soupirs, on lavera son corps; on lui mettra une vieïlle robe, mais une chemise propre, avec des sandales, et on la posera sur un brancard, la tête couverte de son voile. Il faut que ces vêtemens soient cousus ou attachés de manière qu'ils ne puissent éprouver de dérangement. Le corps apporté dans l'église, les moines, lorsqu'il sera temps, lui donneront la sépulture , tandis que les sœurs psalmodieront dans le chœur ou prieront dans leurs cellules. La sépulture de la diaconesse ne se distinguera des autres qu’en un point, c’est qu’on enveloppera son corps dans un seul cilice , où elle sera cousue comme dans un sac. D

La robière aura soin de tout ce qui concerne l'habillement, tant pour les chaussures que pour les autres parties. Elle fera tondre les brebis et recevra le cuir; elle recueillera le lin et la laine et dirigera la fabrication des toiles; elle distribuera à chacune le fil , les aiguilles et les ciseaux; elle aura la surveillance du dortoir et de tous les lits ; elle sera chargée de tailler, de coudre et de faire laver les nappes de table, les essuie-

mains et tout le linge du monastère. C’est surtout à elle qu'il

faut appliquer ce passage : « Elle a cherché le lin et la laine, » et elle les à travaillés de ses mains. Sa main a pris la que- » nouille, et ses doigts ont tourné le fuseau. Elle ne craindra » pas pour sa maison le froid de la neige; car ses domestiques » sont couverts de doubles vêtemens, et elle sourira le jour de » sa mort. Elle a toujours veillé sur la conduite de sa maison, » et n’a point mangé son pain dans l'oisiveté. Ses enfans se » sont levés, et ont annoncé qu'elle était bienheureuse. » Elle aura tous les instrumens nécessaires à son emploi, et elle distribuera l'ouvrage entre les sœurs qui doivent l'aider ; car elle prendra soin des novices, jusqu’à ce que celles-ci soient admises dans la communauté.

La cellerière aura soin de tout ce qui regarde là nourriture, le cellier, le réfectoire , la cuisine, le moulin, la boulangerie, le four, les jardins, les vergers et la culture des champs; elle veillera sur les ruüches, les troupeaux et tous les animaux en ténéral, C'est à elle qu’il faudra s'adresser pour ce qui concérne la nourriture. Elle ne doit pas être avare, mais prompte et disposéé à accorder tout ce qui est nécessaire : « Car Dieu » aime celui qui donne gaîment. » Nous lui défendons, pendant son administration, d'avoir des préférences pour ellemême, de se faire donnér des portions particulières et de se réserver ce dont elle prive les autres; car, selon saint Jérôme : « Celui qui ne se réserve rien est un économe excellent. » Judas, s'étant fait un pécule en abusant de ses fonctions d'économe, fut retranché du cénacle apostolique. Ananie et Saphire sa femme, ayant retenu ce qui ne leur appartenait pas, prononcèrent és leur sentence de mort.

Quant à la portière, elle aura la charge de recevoir les hôtes et tous ceux qui afriveront dans le monastère, de les conduire et de les annoncer partout où besoin sera. L'hospitalité sera exclusivement de son ressort. Il convient qu’elle soit d'un âge ct d’un esprit mûrs, afin qu’elle puisse donner et recevoir les réponses, et juger quels sont ceux qui doivent entrer on

non dans la maison. Comme c’est d’elle que l'on prendra la première impression de tout le monastère, il faut qu’elle fasse honneur à la religion du couvent, comme si elle était le vestibule du Seigneur. Il faut, à cet effet, qu'elle ait la parole douce et la conversation agréable, afin que ceux même qu’elle congédira puissent être édifiés par les raisons que lui inspirera sa Charité; car il est écrit : « Une réponse douce apaise » la colère, et une parole dure excite la fureur; » et ailleurs : « Une parole douce multiplie les amis et adoucit les enne- » mis. » |

Comme elle verra plus souvent les pauvres et qu'elle les connaîtra mieux, elle leur distribuera les alimens et les ha— billemens qui seraient à distribuer. Si la portière ou les offcières avaient besoin de quelques autres sœurs qui les aidassent dans leurs fonctions, la diaconesse leur donnera des suppléantes, qu’il convient de prendre toujours parmi les converses, pour qu'aucune religieuse ne manque jamais à l'office divin, au Chapitre ou au réfectoire. |

La portière aura un petit logement auprès de la porte, afin qu'elle ou sa compagne soit toujours prête à répondre à ceux qui se présenteront; elles ne resteront pas oisives, et elles s'attacheront d'autant plus à observer un silence profond, que leur loquacité pourrait venir aux oreilles des personnes qui sont dehors. Elle aura le plus grand soin d’éloigner non seulement les hommes qui se présenteraient, mais encore d’empêcher qu'il ne se glisse des paroles dangereuses dans l'intérieur du couvent, et elle sera responsable de tous les abus de ce genre. Si elle entend quelque chose qui ait besoin d'être su, qu'elle aille le communiquer à la diaconesse, afin que celle-ci prenne à cet égard les mesures qu'elle croira nécessaires.

Dès qu'on aura frappé où appelé à la porte, il faut que la portière, ou celle qui la remplace, demande aux survenans, ce qu'ils sont et ce qu'ils veulent; et qu’elle ouvre la porte aussitôt, s'il y a lieu, pour les recevoir. Il në sera permis qu'aux

femmes seulement d’être logées dans l’intérieur du couvent ; les hommes seront conduits chez les moines. Aucun, pour telle raison que ce soit, ne sera admis dans l’intérieur, sans l'avis et les erdres de la diacenesse ; mais on ouvrira sans délai aux femmes. ? Lorsque la portière aura laissé entrer des femmes ou des hommes, pour quelques raisons particulières, elle les fera rester dans sa cellule, jusqu'à ce que la diaconesse ou d’autres sœurs viennent les recevoir, si c'est nécessaire ou décent. Si ce sont des pauvres à qui il faille laver les pieds, la diaconesse elle-même et les sœurs s'acquitteront diligemment de ce devoir d’hospitalité. L'humilité de cette fonction a mérité à l'Apôtre le nom de déacre, ainsi qu'il est dit dans la Vie des Pères : « À cause de vous, le Sauveur a été » fait diacre, en se ceignant d'un-linge pour laver les pieds à » ses disciples, et en leur ordonnant de laver les pieds à leurs » frères.» C'est de là que l’Apôtre dit, en parlant de la diaconesse : « Si elle a donné l'hospitalité, et si elle à lavé les » pieds des saints ; » car le Seigneur lui-même dit : « J'étais » étranger, et vous m'avez reçu. » Toutes les officières seront instruites de ces devoirs qui n’ont pas de rapport avec les lettres , excepté la chantre et celles qui se livrent à l'étude des lettres et qui ne doivent pas en être distraites.

Que les ornemens de l’église soient suffisans et non superflus, qu'ils soient plutôt propres que précieux. Que rien ne soit de matière d’or ou d'argent, sinon un calice , ou plusieurs, s’il le faut. Point d’autres ornemens en soie, que les étoles et les manipules. ? Qu'il n'y. ait aucune image taillée ; mais seulement une croix de bois sur l'autel, où il n’est pas defendu

* Les bulles de Boniface VIII, de Pie V et de Grégoire XIII, ainsi que les canons du concile de Trente, ont interdit aux femmes l’entrée des couvens de leur sexe.

*« Les diacres et sous-diacres, dit dom Gervaise, ne sc ser- ‘ vaient point alors de dalmatiques, mais seulement de l’élole croisée pour le diacre, et dela manipule pour le sous-diacre. »

de peindre l’image du Sauveur. ‘ Les autels ne porteront aucune autre image. Deux cloches sufiront au monastère. On placera un vase d'eau bénite à la porte de l’église, en dehors, où puissent se sanctifier les religieuses qui entreront ou sortiront après complies. Qu’aucune religieuse ne: s'absente des heures canoniales ; mais aussitôt que l'office sera sonné, qu'elles quittent tout, et que, d’un pas modeste toutefois, elles se hâtent de s’y rendre. En entrant dans l'église, que celles qui prieront se rappellent ces paroles du Roi-prophète : « J'entrerai dans votre maison, je vous adorerai dans votre saint temple. » On n'aura pas d’autre livre au chœur, que celui qui sera utile pour l'office présent. Les Psaumes se diront assez distinctement pour être entendus, et la psalmodie ou le chant sera réglé de telle sorte que celles qui ont la voix faible pourront l'accompagner. On ne lira, on ne chantera rien dans l’église, qui ne soit tiré des écrits canoniques, mais surtout du Nouveau et de l’Ancien Testament, en ayant soin de distribuer les leçons de manière que les Écritures soient lues en entier à l’Église dans le courant de l'année. Les sermons des Pères de l'Eglise ou leurs exhortations seront lus au réfectoire ou au Chapitre ; mais on en permettra la lecture généralement partout où besoin sera. Aucune religieuse ne lira ou ne chantera , sans s’y être préparée ; si par hasard , malgré cette précaution, elle commettait quelque faute dans l’église, qu'elle y satisfasse aussitôt devant toutes ses sœurs, en répétant ces paroles dans le secret de son cœur : « Seigneur, pardon- » nez encore cette fois à ma négligence. » | On se lèvera au milieu de la nuit pour chanter les matines , suivant l'institution du Prophète , et à cet effet on se couchera de bonne heure’, afin que les religieuses d’une santé dé-

1 L'Eglise a ordonné depuis, qu’on ne pourrait célébrer la messe sur un autel où ne se trouverait pas une image en relicf de Jésus” Christ. Les canons des anciens conciles avaient défendu les pein. turcs dans l’intérieur des Eglises.

s0% ABÊLARD ET HÉLOISE.

licate puissent assister aux vigiles. Que tout ce qui doit se faire dans le jour, finisse avec le soleil, selon la Règle de saint Benoît. Après les matines, on retournera dans le dortoir jusqu'à laudes. On pourra donnet au sommeil tout ce qui reste de la nuit entre ces deux offices ; car le sommeil rafrafchit beaucoup un corps fatigué, et lé rend plus patient au travail, plus dispos et plus sobre: Celles qui ont besoin de méditer sur quelque psaume ou quelques lecçütis, doivent le faire de manière à ne pas troubler le sornmeil des autres. Voilk pourquoi saint Benoît s'est servi du mot méditation , plutôt que du mot lecture, parcé que la lecture pourrait hüire au repos de ceux qui dorment ; il ne force personne à cette méditation, puisqu'il l'accorde «aux frères qui en ont besoin. ÿ Les laudes se chanteront à la pointe du jour, et il faut les sonner, s’il est possible, au crépusculé. Cet office fini, on retournéra äu dortoir, Sic’est dans l'été, où les mâtines sont courtés et les laudes loñgues, nous n’empêchons pas de dormir jusqu'a moment où les primes sonneront. Saitit Grégoire fait mention de ce t'epos après laudes dans le chapitre second des Dialogues, lorsqu'il dit, en parlant du saint abbé Libertinus : « On devait ce jour-là déei- » der quelque chose d'imiportant pour le monastère ; après » Jaudes, Libertinus viht au lit de l'abbé, pour lui demander » hHumblement sa bénédictiof. » Il ést donc permis de 8e reposer après laudes , dépuis Pâques jusqu'à l’équinote d'automne, époque où lé jour diminue:

En sortant du dortoir élles se lavéront les mains; et après avoir pris leurs livrés, elles resterotit dans le cloître ; et liront où chanteront jusqu'à cé que pritties sonnent. A l’issué de primes, elles iront ad Chäpitré, où, étant toutes rassemblées, on fera la lecture du mMartyrologe, après avoit Anfoncvé le jour de la lune ; ensuite on prononcera quelque discours édifiant, ou l'on exposera quelque passage dé là Règle.

On doit savoir qu’un monastère ou bien une maison quelconque ne saurait passer pour désordonnée, parce qu'il s'y

ABÊLARD ET HÉLOISE. 303

commet quelque faute contre l’ordre, mais seulement dans le cas où ces fautes ne seraient pas scrupuleusement corrigées ; car quel est le lieu absolument exempt de péché? Saint Augustin montre combien il était persuadé de cette vérité, lorsqu'il dit en quelque endroit de son Instruction à son clergé : ! « Quelque soin que la Règle mette dans ma maison , je suis » homme, et je vis parmi des hommes, Je n'ose pas me flat- » ter que ma maison soit meilleure que l’Arché de Noé, où b cependant sur huit hommes il y en eut un de réprouvé; ni » meilleure que la maison d'Abraham, à qui il a été dit : « Chas- » sez votre servante et son fils; » ni meilleure que la maison »p d'Isaac, où Dieu a dit : « J'ai aimé Jacob et haï Esaû ; » ni » meñleure que Ia maison de Jæcob , où le fils a souillé par un » inceste le lit de son père ; ni meilleure que la maison de Da- » vid, dont un fils a couché avec sa sœur, et dont un autre fils » s'est révolté contre $on propre père; ni meilleure que la » compagnie de saint Paul, qui n'aurait pas dit, s’il eût habité » avec des gens de bien : « Au dehors, j'ai des combats à sou- » tenir; au dedans, des craintes à éprouver ; il n’y a personne » qui soit sincèrement inquiet de vous, chacun cherche cé qui » l'intéresse ; » ni meilleure que la compagnie de Jésus-Christ » lui-même, qui, parmi ses douze apôtres, a souffert un Judas » perfide et voleur; ni meilleure enfin que le eïel, du haut » duquel les anges ünt été précipités, » Le même Père de l'Église, pour nous exhorter à suivre exactement la Règlé du monastère, ajoute : « J'avoue devant Dieu que, du moment » où je me suis consacré à lui, je n'al pas trouvé de meil- » leürs chrétiens que ceux qui ont vécu régulièrement dans » les monastères, mais aussi je n’én ai pas trouvé dé pires que » ceux qui ont mal vécu dans les monastères: » en sorte que je pense que c’est de là qu'il est écrit dans l'Apocalÿpse : « Que » le juste devienne encore plus juste, et que celui qui vit dans » le désordre s’y enfonce encore davantage. »

‘ Ep. 137.

Il faut donc que la correction se trouve tellement bien ordonnée, que, si quelque religieuse a caché la faute d'une autre, elle soit punie plus rigoureusement que celle qui a commis la faute. Que nulle ne diffère d’accuser son péché et le péché d'autrui. Celle qui préviendra l'accusation des autres, en s'accusant elle-même, ainsi qu'il est écrit : ! « Le juste est » le premier à s’accuser, » encourra une peine plus légère, pourvu qu’elle ne retombe pas dans la même faute. Que nulle ne prenne sur soi d'excuser une autre, à moins que par hasard la diaconesse ne s'informe de la vérité d’une chose que les autres ignorent; qu'aucune ne se méle d'adresser des remontrances aux autres, si ce n'est de la part de la diaconesse ; car il est écrit, au sujet du règlement de la correction : ? « Mon fils, » nerejetez point la correction du Seigneur, et ne vous abattez » point lorsqu'il vous châtiera ; car le Seigneur châtie celui » qu'il aime , et il se complaît en celui qu'il châtie, comme un » père dans son fils. » Ensuite : % « Celui qui épargne la verge, » haït son fils ; mais celui qui l'aime, s'applique à le corriger. » Quand l'homme corrompu sera châtié, l’insensé deviendra » plus sage. Le fouet est destiné pour le cheval, la corde pour » l'âne, et la verge pour ceux qui sont sans conduite. * Celui » qui en corrige un autre, méritera dans la suite plus de » reconnaissance de sa part , que celui qui le trompe par des » caresses. © Toute correction semble, dans le moment, pleine » d’amertume et non de joie; mais un jour elle rendra les » fruits les plus doux à la justice. © La confusion d’un père est » dans un enfant qui n’est pas corrigé, et sa honte dans la » mauvaise Conduite de sa fille. Celui qui aime son fils le cor- » rige assidûment, afin d’être réjoui dans sa vieillesse. Celui » quiinstruit son fils, sera loué dans son fils même, et au mi » lieu de toute sa maison il sera glorifié dans son fils. Un

. “Prov, 48. — * Ibid, 5. — * Ibid, 13. —" Ibid. 1% —" Ibid, A. — ‘ Eccl. 22,

» cheval indompté devient intraitable, de même lenfant » abandonné à sa volonté devient insolent. Flattez votre fils, » et il vous causera de grandes frayeurs ; jouez avec lui, et il » vous contristera. »

Chaque religieuse sera libre de jouée son avis dans le conseil ; mais on s’en tiendra définitivement à ce que la diaconesse aura décidé , parce que c’est de sa volonté que tout dépend, quand bien même (Dieu l'en préserve) elle se tromperait et s’arréterait au plus mauvais parti ; car saint Augustin dit dans dans son livre des Confessions : « Celui-là commet un grand » péché, qui désobéit en quelque chose à ses supérieurs, » lors même qu'il ferait mieux que ce qui lui est ordonné. » Il est plus avantageux pour nous, en effet, de bien faire que de faire le bien; il faut moins se préoccuper de la chose ellemême, que de la manière de la faire et de l'esprit dans lequel on la fait. Tout ce qui se fait par obéissance est bien fait, encore que cela ne paraisse pas un bien. 11 faut donc obéir en tout point à ses supérieurs , quels que soient les inconvéniens de leurs commandemens, pourvu toutefois que l'âme ne courre aucun péril. Le supérieur veillera à ne commander que des choses justes. Il suffira aux religieux de bien obéir, et de suivre la volonté de leur supérieur et non la leur. Nous défendons absolument de jamais opposer la coutume à la raison, et d’opposer également la raison à la coutume, en défendant, non ce qui est usité, mais ce qui est bien ; mais nous voulons qu'un commandement soit reçu d'autant plus volontiers, qu'il paraîtra meilleur; autrement, semblables aux chrétiens qui judaisaient, nous préfèrerions l’ancienne Loi à l'Évangile.

Saint Augustin, appuyé du témoignage de saint ie Cririen. dit dans quelque endroit : ! « Celuiqui , au mépris de la vérité, » préfère suivre la coutume, est assurément ou jaloux ou

\ L. 3, de Bapt. cont. Donat. c. 5.

306 ABÊLARD ET HÉLOISE.

» enviéux contre ses frères , À qui l4 vérité a été révélée, » ou est ingrat envers Dieu, qui, par l'inspiration, instruit » son Église. » Puis: 1 à Jésus-Christ dit dans son Évahgile : « Je suis la vérité ; » ilne dit pas: « Je suis la coutume. » C’est » pourquoi, lorsque la vérité se montre, fl faut que la cou- » ture cessé, ét que la vérité succède à l'erreur, quand elle » est prouvée par la révélation ; éar saltit Pierre cessa de cir- » concire lorsque saint Paul eut préché la vérité. » Ensuite, dans son quatrièmé livre du Baptémeé : ? & C'est en vain » que ceut qui sont vaincus par là raison nous opposent la » coutume: comme si la coutume était aü dessus de la vérité, » et que dans lés choses spirituelles il ne fallût pas suivre ce » que l’Esprit-Saint a révélé de meilleur ! » Il est absolument essentiel de préférer la raison et la vérité à la coutume. Saint Grégoire écrivait à l’évêque Vuimondus à $ & Pour me servir » du sentiment dé saint Cyprien, il faüt mettre la vérité au » dessus de toute coutüme, quelque ancienne et quelque » répandue qu’elle soit, et il faut abolir tout usage contraire » à la vérité. » Dans l’Ecclésiastique, * nous apprenons aussi combien l’imour de la vérité doit s'attacher à nos paroles : « Ne rougissez pas de dire la vérité, lorsqu'il s'agit du salut » de votre Âme. Ne contredisez en aucune manière la parole » de vérité. 5 Et ailléurs : « Que la parole de la vérité » précède toutes vos œuvres, et qu'un conseil stable pré- » side à vos actions. » Qué ce ne soit pas la coutume de plusieurs qui vous autorise, mais l'approbation des sages et des gens de bien. & Le nombre des insensés, dit Salomon, » est inlini; » et selon cette parole de la Vérité même: » Beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. » La rareté rend les choses précieuses, et dès qu'elles ne sont plus rares, elles diminuent de prix. Que personne ne suive done le conseil du

® sfbid. 1 6,0. 37. —° C. 6. —* Dist. 8. &. Consuet. —* Ecclesias. h. — “ibid, 31.

plus grand nombre; mais le meilleur. Ce n’est pas l’âge de l’homme qu'il faut considérer, mais sa sagesse ; ce n’est pas son amitié, mais la vérité ; ce qui fait dire à Ovide : !

(Il est permis d'apprendre, même de son ennemi. »

Toutes les fois qu’il sera besoin de prendre conseil, il ne faudra pas différer; et si l'affaire est essentielle, on assemblera toute la communauté. Dans les affaires moins impottantes, il suflira que la diaconesse convoque quelques unes des principales sœurs ; car il est écrit, au sujet du conseil : ? « Où » iln'y a personne pour gouverner, le peuple périt; mais le sa- » lut est là où sont beaucoup de conseils. La voie de l’insensé » est toujours droite à ses yeux, mais le sage écoute les con- » sels. » Et: « Mon fils, ne faites rien sans consulter, et » vous ne vous repentirez pas de ce que vous auré2 fait. » Si quelqu'affaire réussit Sans avoir consulté, cé hasard heureux n'excuse pas la présomption de l’homme ; si, au contraire, malgré le conseil, on ne réussit pas, ôn né sera pas accusé de présomption; car il faut moins accuset celui qui à eù confiance, que ceux qui l'ont entraîné dans leur erreur.

En sortant du Chapitre, chaque religieuse retournera à son ouvrage, soit à la lecture , soit au chant, ou enfin à ses travaux manuels, jusqu’à l'heure de tierce. Après tiercé on dira la messe, qui sera célébrée par un prêtre choisi entré les moines pour être semainiet, lequel, si les moinés sont en nombre, viendra avec un diacre et un sous-diacre, qui l'assistéront dans ses fonctions sacerdotalcs. Leur arrivée et leur dépaft aurotit lieu de telle sorte, que la communauté ne S'en aperçoive én aucune maniète. Dans le cas où il faudrait plusicurs t'eligieux pour desservir l'église des sœurs, on y pourvoira, autant que possible, de façon que les messes des moniales n’empéchent jamais ces moines d'assister chez eux aux offices divins.

Lorsque les sœurs désireront communier, on choisira le

“Metam. 1. IV. —* Prov. 11 — * Eccl. 32.

prêtre le plus âgé, qui leur donnera la communion après la messe, ayant fait sortir auparavant le diacre et le sous-diacre , pour ôter tout sujet de tentation. La communauté entière communiera au moins trois fois par an, à Pâques, à la Pentecôte et à la Nativité, ainsi qu’il a été etabli par les Pères pour les personnes mêmes qui vivent dans le monde. Les sœurs se prépareront à cette communion générale par la confession et par une pénitence de trois jours, pendant lesquels elles jeùneront au pain et à l’eau, et se purifieront sans cesse par la prière avec une humilité craintive, en se rappelant cette sentence terrible prononcée par l’Apôtre : « Quiconque, dit-il, » mangera le pain ou boira le calice du Seigneur indigne- » ment, sera coupable du corps et du sang de Jésus-Christ. » Que l’homme s'éprouve donc avant de manger ce pain et » de boire ce calice; car celui qui le mange et qui le boit in- » dignement ; mange et boit sa propre condamnation, n'ayant » pas su distinguer le corps du Seigneur. C'est pour cela que » l'on voit parmi vous tant de malades et de faibles, et que » plusieufs sommeillent. Si nous nous jugeons nous-mêmes, » nous ne serons certainement pas jugés. »

Après la messe, les religieuses retourneront encore au travail jusqu'à sexte, ! pour qu'elles ne restent oisives en aucun moment; mais chacune s’acquittera dé ce qu'il faut et de ce qu'elle peut. Après sexte on dfnera, si ce n’est pas un jour de jeûne ; car alors il faudrait attendre après none, ? et dans le carême, aprèé vépres. Dans tous les temps , on fera la lecture au réfectoire. Lorsque la diaconesse l'aura trouvée assez longue, elle dira : « C’est assez ; » et aussitôt on se lèvera pour rendre grâces à Dieu. Dans l'été, après le dîner, on se retirera dans le dortoir, pour s’y reposer jusqu’à none; et après none, on retournera au travail jusqu'à vêpres. Après

C'était midi , heure du diner des religieuses * On disait , en toutes saisons, none à deux heures après midi, et vèpres à quatre heures.

ABÉLAKD ET HÉLOISE. 509

vépres, on soupera aussitôt, ou l’on fera collation, suivant l'ordre des temps. Les samedis, avant Ie repas du soir, on se purifiera , c’est à dire on se lavera les pieds et les mains. La diaconesse sera chargée de cette fonction, avec les semainières de la cuisine. Après la collation, l'on ira aussitôt à complies, après quoi l’on se rendra au dortoir.

Quant à la nourriture et à l'habillement, on suivra le précepte de l’Apôtre, qui dit : ‘ « Contentons-nous de nos ali- » mens et de nos vêtemens; » en sorte qu’il faut chercher le nécessaire , et non ie superflu. On emploiera tout ce qu’on pourra acheter de plus grossier, ou ce qu’on pourrait avoir plus aisément, ou ce dont on pourra user sans scandale. L'Apôtre, persuadé que le vice n'existe pas dans les alimens mais dans la gourmandise, avertit d'éviter seulement le scandale de sa propre conscience et des autres. « Que celui qui » mange, dit-il, * ne méprise pas celui qui ne mange pas; » que celui qui ne mange pas, ne juge pas celui qui mange; » car Dieu s'en est chargé. Qui êtes-vous, vous qui jugez le » serviteur d'autrui? Celui qui mange, mange pour plaire au » Seigneur, car il lui en rend grâces ; et celui qui ne mange » pas, ne mange pas pour plaire au Seigneur, à qui il en » rend grâces aussi. Ne nous jugeons donc plus les uns et » les autres; mais jugez plutôt que vous ne devez offrir ni » pierre d'achopement ni scandale à votre frère. Je sais et » je confesse en Jésus-Christ, qu'il n’y a rien d’impur par » soi-même, mais seulement par l’impureté qn'on y attache; » car le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire ct » dans le manger, mais dans la justice, dans la paix et dans » la joie que donne l'Esprit-Saint. Tout , à la vérité, est pur; » mais le mal est dans l’homme qui mange pour scandaliser » les autres. Il vaut mieux ne point manger de viande et ne » point boire de vin, ni rien faire qui puisse offenser ou scan-

* Saint Paul. Ep. ad Tim. 1,6. —*? Ep. ad Rom. 14.

» daliser votre frère. » Le même Apôtre, après avoir parlé du scandale que l’on cause à ses frères, parle en ces termes de celui que l’on cause à sa propre conscience : « Heureux celui » que sa conscience ne condamne point en ce qu'il veut faire ! » Mais celui qui doute s’il mangera, et qui le fait, est con- » damné, parce qu’il n’agit pas suivant la foi : or, tout ce qui » n'est pas selon la foi, est péché, »

Nous péchons dans tout ce que nous faisons contre notre conscience et notre croyance. Nous nous jugeons et nous nous condamnons nous-mêmes par cela seul que nous avons approuvé , c’est à dire, par la Loi que nous avons reçue, si nous mangeons tels alimens dont nous faisons la distinction suivant cette Loi, et que nous rejetons comme impurs : tant est grand le témoignage de notre conscience, qu'il peut nous accuser ou nous exçuser devant Dieu ; ce qui fait dire à saint Jean dans sa première épître : ! « Mes chers frères, ayons conà fiance en Dieu, si notre cœur ne nous reproche rien, et » nous recevrons de lui tout ce que nous lui demanderons, » parce que nous avons gardé ses préceptes et que nous ne + faisons rien qui ne lui soit agréable, » Saint Paul avait bien dit auparavant, qu'il n’y a rien d’impur par Jésus-Christ, si ce n’est ca qu'on croit devoir l'être par l’interdiction de la Loi. Nous appelons, en effet, viandes impures, celles qui sont ainsi désignées par Ja Loi, parce que la Loi les interdit à ses enfans, tandis qu'elle les expose et les livre à ceux qui sont hors de le Loi. Les femmes communes sont impures, et tout ce qui est commun ou impur devient vil ou moins précieux. Il n'y a donc, suivant saint Paul, aucune viande commune, c'est à dire impure par Jésus-Christ, puisque sa loi n’en inter dit aucune, si ce n’est, comm il a été dit, pour éviter le scandale de sa propre conscience ou de celle d'autrui ; au sujet de laquelle il est dit ailleurs : ? « C'est pourquoi, si la

* Ep. 1, 3. — * Ep, ad Cor. 1, 8 et 9.

» viande que je mange scandalise mon frère , je n’en mangerai » jamais, afin de ne pas le scandaliser. Ne suis-je pas libre? » ne suis-je pas apôtre? » C'est comme s’il disait : « N’ai-je pas cette liberté que Jésus-Christ à donnée à ses apôtres, de manger de toutes sortes de viandes et de recevoir des secours de tout le monde? » car lorsqu'il envoya ses apôtres prêcher sa parole, il dit dans un certain endroit : ! « Mangez et buvez ce » que vous trouverez chez eux. » Il n’a sans doute fait aucune distinction dans les alimens. L'Apôtre, fondé sur cette maxime, continue de dire que les chrétiens ont la liberté de manger toute espèce d'alimens, fussent même ceux destinés aux infidèles ou offerts aux idoles, pourvu toutefois qu’il n’y ait aucun sujet de scandale. « Tout est permis, dit-il, ? mais » tout n'est pas avantageux; tout est permis, mais tout n'édifie pas. Que personne ne cherche sa propre satisfaction, » mais le bien des autres. Mangez de tout ce qui se vend à la » boucherie, sans vous enquérir de rien à cause de la con- » science, La terre, et tout ce qu'elle contient, est au Sei- » gneur. Si un infidèle vous invite à manger chez Jui, et que » vous y vouliez aller, mangez de tout ce qu'on vous servira, » sans vous enquérir de rien à cause de votre conscience. » Mais si quelqu'un vous dit : «Ceci a été immolé aux idoles, » » n’en mangez pas, à cause de celui qui vous a donné cet avis p ct à cause de la conscience . Je ne parle pas de votre con- » science, mais de celle d’un autre. Ne donnez point occasion de » scandale ni aux Juifs, ni aux Gentils, ni à l'Église de Dieu. »

Ces paroles de l’Apôtre nous prouventclairement qu'aucune espèce d’alimens ne nous est interdite, si nous en pouvons manger sans offenser notre propre conscience ou celle de nes frères. Or, nous agissons sans offenser notre propre conscience, si nous croyons de bonne foi suivre le genre de vie qui doit nous conduire au salut; nous n'offensons pas les

* EBvang. S, Luc, 10. — * Eu, at Cr, EL. 30,

autres , s’ils sont persuadés que notre genre de vie doit nous sauver. Vivons donc de cette manière, si, en satisfaisant tous les besoins de la nature, nous évitons les péchés, et si, présumant trop de notre vertu, nous ne sommes pas chargés, par notre profession , d’un joug pesant sous lequel nous succomberons ; car la chute serait d'autant plus dangereuse que la profession fut plus élevée.

L'Ecclésiaste, pour prévenir cette chute et le vœu d’une profession qui ne nous convient pas, dit : ! « Si vous avez » fait un vœu à Dieu, ne différez pas de vous en acquitter, » car la promesse infidèle et imprudente lui déplaîft; mais » accomplissez tous les vœux que vous aurez faits : il vaut » beaucoup mieux ne point faire de vœux, que de ne pas » accomplir ceux qu’on a faits. » Voici le conseil de l’Apôtre pour prévenir ce danger : ? « Je veux, dit-il, que les » jeunes veuves se marient, qu'elles aient des enfans, qu'elles » deviennent mères de famille, et qu'ainsi elles ne donnent » à l'Ennemi des hommes aucune occasion de les faire pécher ; » Car déjà quelques unes se sont tournées du côté de Sa- » tan. » Cet Apôtre, considérant combien la nature est faible à cet âge, oppose le remède d’une vie plus relâchée au danger d'une meilleure. Il conseille de se tenir en bas, de peur d’être précipité d’en haut.

Tel est aussi le sentiment de saint Jérôme ; dans les instructions qu'il donne à Eustochie ?® « Si celles, lui dit-il, qui sont » restées vierges, sont condamnées pour d’autres péchés, que » fera-t-on de celles qui auront prostitué les membres de Jésus- » Christ, et qui auront changé le temple de l’Esprit-Saint en » un lieu de débauche ? II eût été plus avantageux à l'homme » de s'être marié, que de tomber au fond de l'abime en » voulant s'élever au plus haut des cieux, » Que si même nous examinons toutes les paroles de l'Apôtre, nous trouve-

* Ecc, 5. — * Saint Paul. Ep. ad Jim. 1,5. —* Ep. à, 22

ABÉLARD ET MÉLOISE. | 315

rons que ce n'est qu'aux femmes qu'il a permis des secondes noces ; mais qu'il exhortait beaucoup les hommes à la continence. « Si un homme, dit-il, * est appelé circoncis, qu'il »n'affecte point de paraître incirconcis. » Et ailleurs : « Êtes- » vous veuf? ne cherchez plus d'autre femme. » Moïse, au contraire, plus indulgent pour les hommes que pour les femmes, avait permis aux premiers d’avoir plusieurs femmes, sans accorder à une seule femme d’avoir plusieurs maris. Il punissait encore plus sévèrement les adultères des femmes que ceux des hommes. « La femme, dit l’'Apôtre, * lorsqu'elle a » perdu son mari, est dégagée de la loi qui la liait à lui, et » elle n’est point adultère si elle épouse un autre homme. » Et ailleurs : * « Je dis aux vierges et aux veuves, qu'il est bon de » demeurer dans cet état comme j'y demeure moi-même. Mais » sielles ne peuvent garder la continence, qu’elles se marient ; » Car il vaut mieux se marier que de brûler. » Et ailleurs : « La » femme dont le mari ne vit plus, est libre ; elle peut épou- » ser qui elle voudra, pourvu que ce soit au nom du Seigneur ; » mais cependant elle sera p:us heureuse si elle reste veuve, » comme je le lui conseille. » Ce ne sont pas seulement les seconds mariages qu'il concède aux femmes, mais encore il ne borne pas le nombre des’ mariages qu'elles peuvent contracter, puisqu'il leur permet, si-leurs maris vieñnent à mourir, d'en épouser d’autres. Îl ne fixe pas le nombre de leurs mariages, pourvu qu’elles évitent la fornication. Qu'’elles se marient plusieurs fois plutôt que de forniquer une fois, de peur que, s'étant données à un seul, elles ne finissent par s’abandonner à beaucoup d’autres. Le mariage cependant n’est pas absolument exempt de péchés ; mais on doit tolérer les moindres pour éviter les plus grands. Qu’'y a-t-il donc de surprenant, si, pour éviter le péché, on accorde une chose qui n'en

Ep. ad Cor. 1, 7,18, 27. —* Saint Paul, Ep. ad Rom. 7. —* Ep. ud Cur. 1,7. |

renferme aucun, c’est à dire, en permettant tous les alimens nécessaires et non superflus? car, ainsi que nous l'avons dit, ce n’est pas la nourriture qui cause le péché, mais le désir, lorsqu'on veut ce qui n’est pas permis, que l'on convaite ce qui cest interdit, et que souvent on entreprend impudemment ce qui peut engendrer un très grand scandale.

__ En effet, parmi tous les alimens à l'usage de l'homme, y en at-il de plus dangereux, de plus condamnable, ou qui nuise plus à notre profession et qui soit plus contraire à une vie sainte et paisible, que le vin? Le plus grand des sages , qui . avait bien réfléchi à cela, nous exhorte à nous abstenir de vin, en disant # % « Le vin est une source d’intempérance, » et l'ivrognerie est pleine de désordre. Quiconque se plaît à » boire, n6 sera pas sage. À qui malheur ? malheur au père de n qui? pour qui lesquerelles ? pour qui les précipices ? pour qui » les blessures sans sujet? pour qui les éblouissemens ? n'est- » ce pas pour ceux qui s’oublient dans le vin et qui s’exer: » cent à vider les-coupes? Ne regardez paint le vin, quand il » paraît clair, lorsque sa couleur brille dans le verre. Il entre » agréablement ; mais il mord à la fin comme le serpent , et il » répand son venin comme le basilic. Vos yeux verront les » femmes étrangères, et votre cœur dira des paroles déré- » glées. Vous serez comme un homme endormi au milieu de » la mer, comme un pilote assoupi qui a perdu le gouvernail ; » et vous direz : « Ils m'ont battu, et je n'ai pas souffert ; ils m'ont entraîné , et je n'ai rien senti. Quand me réveillerai- » je et trouverai-je encore du vin pour boire? » Et plus loin : « O Lamuel, ne donnez pas de vin aux rois ! Où règne l’ivro- » gnerie, il n’y a pas de secret. Le vin pourrait leur faire » oublier leur jugement et nuire à la cause du pauvre. » Il est dit dans l'Ec:lésiastique :$ « L'ouvrier adonné au vin nedevien- » dra jamais riche; et celui qui néglige les petites choses

* Salomon. — * Prov. 20, 23. — * QC 19,

» tombera peu à peu. Le vinet les femmes font apostasier » les sages et condamnent les gens sensés. »

Le prophète Isaïe,' sans faire mention de tous les autres alimens, cite seulement le vin comme la cause de la captivité du Peuple de Dieu. « Malheur, dit-il, à vous qui vous levez dès le » matin pour vous plonger dans les excès dela table et pourboire » jusqu'au soir, jusqu'à ce que le vin vous échauffe! Le » Juth et la harpe, les flûtes, les tambours et le vin règnent » dans vos festins, et vous ne songez pas à l’œuvre du Sei- » gneur; c’est pour cela que mon Peuple a été emmené » captif, parce qu'il n’a point eu l'intelligence. Malheur à vous » qui êtes puissans à boire du vin, et vaillans à vous eni- » vrer ! » Il étend encore ses plaintes jusqu'aux prêtres et aux prophètes : « Mais pour ceux-ci, ils sont si pleins de vin qu'ils » ne savent ce qu'ils font ; ils sont tellcment ivres qu’ils ne peuvent se soutenir. Le prêtre et le prophète ne se connais- » sent plus, à cause de l'ivresse ; ils sont absorbés dans le vin, » ils chancèlent dans l'ivrognerie , ils n'ont point connu la » prophétie, ils ont ignoré le jugement ; toutes les tables sont »

couvertes des traces dégoûtantes de leur intempérance,

comme s’il n'y avait pas d'autre endroit à salir, À qui le :- » Seigneur apprendra-t-il sa loi, et à qui donnera-t-il l'intelli- » gence de sa parole?» Car il dit par la bouche de Joel : ?« Ré- » vcillez-vous, ivrognes, et pleurez, vous qui aimez à boire » du vin. » Il n’est pas défendu de boire du vin en cas de nécessité, comme l’Apôtre le conseille à Timothée, « à cause » des faiblesses fréquentes de 5on estomac. » Il ne dit pas seulement fatblesses, mais il ajoute encore fréquentes.

Noé, qui le premier planta la vigne, ignorait encore assurément le mal de l’ivrognerié; et dans l'ivresse il étala sa nudité, parce que la honte de la luxure est attachée à celle du vin. Un de ses fils s'étant moqué de lui, À le chargea de sa

‘ Isale., 5. — * Johel,1.

malédiction , et prononça contre lui une sentence d’esclavage, la première à notre connaissance qui ait été portée.’ Les filles de Lot avaient bien prévu que jamais ce saint homme ne commettrait d'inceste que dans l'ivresse. ? Judith était bien persuadée que par ce moyen seul elle pourrait tromper et abattre le superbe Holopherne. * Nous lisons que, quand les anges ont apparu aux anciens patriarches qui leur donnèrent l'hospitalité, ils firent usage de viandes, et non de vin. * Les corbeaux qui, matin et soir, portaient du pain et de la chair : au prophète Élie, notre premier instituteur, ne lui portaient pas de vin dans sa solitude.® Le peuple d'Israël, qui fut . nourri dans le désert avec la chair délicate des cailles, f ne fit pas usage de vin, et nous ne lisons pas qu’il en ait même désiré. On ne distribua pas de vin le jour que Jésus-Christ nourrit tant de peuple , mais seulement du pain et du poisson. Ce fut seulement aux noces ,’ pour lesquelles on a quelque indulgence, que se fit le miracle du vin, qui est source de la luxure. Mais la solitude, qui est destinée aux moines, a plutôt éprouvé le miracle de la chair que du vin. C'était un point essentiel de la loï des Nazaréens, que ceux qui se consacraient au Seigneur évitassent absolument le vin et tout ce qui peut enivrer : car de quelle vertu, de quel bien les ivrognes sont-ils capables ? C’est pourquoi le vin et tout ce qui peut enivrer élaient interdits aux prêtres de l’ancienne Loi.5 Saint Jérôme, écrivant à Népotien sur la conduite des clercs, ‘témoigne toute son indignation de ce que les prêtres de l’ancienne Loi s'abstenaient de tout ce qui peut enivrer , et par cette abstinence l'emportaient sur ceux de la nouvelle.® « Ne sentez jamais le vin, dit-il, de peur qu'on ne vous applique ces paroles d'un philosophe: « Ce n’est pas offrir un baiser, » mais présenter du vin. »

' Gen. 9. — * Ibid, 19. —* Jud, 13. —* Gen. 18. — “ Reg. III, 17. — * Exod. 17, — * Les noces de Cana. Æv. S, Joh. 2 —" Num. 6. — * Ep ad Nepot. 2,

L'Apôtre condamne.les prêtres qui boivent du vin, ct l'ancienne Loi le défehd : « Que ceux qui servent à l'autel ne fas- » sent jamais usage de vin ni de bière. » Par le mot bière, les Hébreux entendaient toute boisson qui peut enivrer, soit qu'elle fût faite avec de la levure, ou du suc de pomme, ou du mie}, ou bien avec des herbes, des fruits de palmier et des grains, qui, par l'expression ou la coction dans de l’eau, donnent une liqueur douce et onctueuse. Tout ce qui peut enivrer et obscurcir la raison, fuyez-le comme le vin. Saint Pacôme , dans sa Règle, ne permet le vin qu'aux malades. Qui de vous ignore que le vin ne convient nullement aux moines, et que les religieux d'autrefois l'avaient tellement en horreur, que, pour s’en détourner, ils l’appelaient Satan? D'où nous lisons dans les Vies des Pères : « Quelqu'un rapporta un jour à l'abbé Pasteur » qu'un certain moine ne buvait pas de vin; il répondit : « Parce que les moines doivent s'en abstenir. » Et encore: « Un jour, qu’on célébrait des messes dans le monastère de » l'abbé Antoine, on y trouva un vase rempli de vin; un des » vieillards en versa dans une coupe, et la porta à l'abbé Sisoï. » Celui-ci but ; une seconde fois, il accepta et but encore; » mais il répondit la troisième fois qu'on lui offrit du vin: « C'est assez, mon frère. Ignorez-vous que c'est le démon?» Ce saint abbé fit la même réponse à des personnes qui lui demandaient-si ce n’est pas beaucoup de boire, un jour de sabbat ou le dimanche, à l’église, trois coupes de vin : « Ce serait » peu, dit le vieillard, si ce n’était pas Satan. » Saint Benoît, en permettant l'usage modéré du vin à ses religieux, dit: « Quoique nous lisions que le vin ne convienne nullement aux » moines; mais, dans notre siècle, il n’est pas possible de le » leur persuader. »

Il n’est donc pas surprenant, si le vin est à peine permis aux moines, que saint Jérôme en interdise absolument l'usage aux femmes, dont la nature est plus faible, quoiqu'elles soient plus fortes contre le vin; car dans les préceptes qu'il donne

à la vierge Eustochie ! pour conserver sa virginité, il l'exhorte en ces termes : « Si je suis capable de vous donner quelqu’a-

vis, et si vous vous en rapportez à l'expérience, je vous avertis et je vous conjure qu’une épouse de Jésus-Christ fuie le vin comme un poison. Ce sont les premières armes des démons contre la jeunesse. Il nous agite plus que l’avarice , il nous gonfle plus que l’orgueil , il nous délecte plus que l'ambition. Nous quittons aisément les autres vices; mais celui-ci est un ennemi renfermé au dedans de nous-mêmes, et nous le portons partout avec nous. Le vin ct la jeunesse sont deux flambeaux de la volupté. Pourquoi ajouter de l'huile à la flamme ? Pourquoi donner encore des alimens à un brasier ardent ? » Il est cependant prou-

vé par l'expérience, que la force du vin a bien moins de pouvoir sur les femmes que sur les hommes. Théodose Macrobe en rend raison dans son Livre des Saturnales, lorsqu'il dit : « Selon Aristote, les femmes s’enivrent rarement et les

hommes très souvent. Ea femme a le corps humide ; la douceur et la blancheur de sa peau l’annoncent, ainsi que cette purgation périodique qui la délivre d'une humeur superflue. Le vin perd donc de sa force en raison de la grande humidité qu’il trouve dans l'estomac ; ses vapeurs s’y éteignent etne peuvent plus monter au cerveau. » Et ailleurs : « Le corps des femmes, épuré par de fréquentes purgations, est comme un crible par où les humeurs sortent sans cesse ; c'est par ces issues que la vapeur du vin s’évapore en un instant. »

Par quelle raison donc accorder aux moines ce qu'on refuse

au sexe le plus faible ? Quelle est donc cette folie de tolérer l'usage du vin chez ceux à qui il peut nuire davantage, et de le refuser aux autres ? Quoi de plus insensé que de permettre aux personnes de notre état ce qui est le plus con-

* Ep. 22.

traire à la religion et ce qui éloigne le plus de Dieu ? Quoi de plus imprudent que de ne pas s'abstenir, pour la perfection chrétienne, de ce qui est interdit aux rois et aux prêtres de l'ancienne Loi; bien plus, d’en faire ses plus grandes délices ? Quelqu'un ignore-t-il tout le soin que les ecclésiastiques et les moines mettent actuellement à remplir leurs celliers de différentes sortes de vins; à y mêler des herbes, du miel et d’autres ingrédiens qui les enivrent d'autant plus aisément, qu'ils boivent avec plus de plaisir, et qui les excitent d'autant plus aux passions qu'ils sont plus exaltés par le vin? N'est-ce pas tant une erreur qu'une fureur, si ceux que leur profession vblige à la continence, ne font rien pour conserver leur vœu, ou, pour mieux dire, font tout pour le rompre ? Leurs corps, en effet, sont retenus dans les cloîtres, mais leur cœur est plein de libertinage, et leur âme s'embrase pour la fornication. L'Apôtre, dans sa lettre à Timothée, lui dit : « Ne buvez » pas encore d’eau, mais usez d'un peu de vin, à cause de » votre estomac et de vos fréquentes faiblesses. » C'est à cause de sa faiblesse qu’un peu de vin Jui est permis; car il est certain qu’en santé il n’en boirait pas. Si nous professons la : vie apostolique; si nous nous engageons dans un état de pénitence, et que nous nous proposions de fuir le siècle, pourquoi donc faire nos délices de ce qui est absolument con : traire à ce pieux dessein et de ce qu'il y a de plus délectable dans tous les alimens? Saint Ambroise, ce grand peintre de la Pénitence , ne blâme que le vin dans la nourriture des pémtens, en disant : ! « Qui peut croire que l'on fait pénitence, » lorsqu'on a l'ambition de posséder des charges, lorsqu'on » boit du vin en abondance et que l’on use des droits du ma- » riage ? Il faut renoncer au siècle. Ïl est plus aisé de trou- » ver des hommes qui aient conservé leur innocence, que » d’en trouver qui aient fait une sincère pénitence. » Et dans

VE. IL de Pænit, c. 20.

290 ABÉELAKD KT HELOISE.

son livre sur la Fuite du Siècle : ? « Vous le fuyez bien, dit- » il, si vos yeux évitent les coupes et les bouteilles, de peur » de devenir libidineux en regardant le vin..» De tous les alimens à éviter il ne parle que du vin; et si nous le fuyons, il nous assure que nous fuyons le siècle, comme si toutes les voluptés du siècle dépendaient du vin. C’est pourquoi il ne dit pas seulement que la bouche en fuie le goût, mais encore, que l'œil en fuie la vue , de peur d'être séduit par les charmes de cette boisson et de la débauche. C’est de là que Salomon dit, ainsi que je vous l'ai rapporté plus haut : « Ne regardons pas » le vin quand sa couleur brille dans le verre. » Que déronsnous donc, je vous prie, nous qui, pour que cette liqueur nous réjouisse par son goût autant que par sa vue, y mêlons des herbes, du miel et différentes épices, et qui voulons encore nous enivrer par l’odorat ?

Saint Benoît, forcé de permettre l'usage du vin, disait : ? « Je n’y consens qu'à condition que nous n’en boirons point » jusqu'à satiété, mais en très petite quantité, parce que » le vin fait apostasier même les sages. » Plût à Dieu que . hous nous contentassions d'en boire jusqu'à satiété, et jamais au-delà des bornes de la modération ! Saint Augustin, dans sa Règle pour les monastères qu'il avait établis, dit : « Le » samedi et lc dimanche seulement, ainsi que c’est la cou- » tume, on donnera du vin à ceux qui en voudront. » C'était autant par respect pour le dimanche et pour ses vigiles, qui sont le samedi, que parce que ces jours- là tous les frères, répartis dans différentes cellules, se réunissaient, ainsi que saint Jérôme en fait mention dans [a Vie des Pères, * où il dit en parlant d'un monastère qu'il nomme la Celle : « Cha- » cun reste dans sa cellule ; le samedi et le dimanche seule-

» ment on se rassemble à l’église; là, tous se regardent

1De fug. Sæcul. c. 9. —* Reg. S, Bencd, 0, — * Reg. Il, c. 2, et Ser E, ad frat. in crem. — * Vit, Pat. pars 1.

» comme rendus au ciel. » El était sans donte convenable d'offrir, par cette indulgence, quelque récréation qui pût plaire sux frères réunis ensemble, lorsqu'ils penseraient plutôt qu'ils ne diraient : « C’est une chose bonne et agréable pour des frè- » res d'habiter sous le même toit! 1»

À présent, si nous nous privons de viande, doit-on nous tenir grand compte de cette abstinence, lorsque nos tables sont chargées d’une quantité supérflue d’autres alimens, lorsque nous achetons à grands frais différentes sortes de poissons, lorsque nous mélangeons les saveurs du poivre et des . épices, et que, non contens d'être gorgés de vin , nous y ajoutons encore des liqueurs fortes ? Tout cela est excusé par l'abstinence des viandes les plus grossières , pourvu que nous ne les mangions pas en public ; comme si la qualité des alimens et non leur superfluité, faisait la faute, lorsque le Seigneur nous défend seulement la gourmandise et l'ivrognerie , c'est à dire, la superfluité plutôt que la qualité de la nourriture et du vin !

C'est cette réflexion qui a engagé saint Augustin à ne rien retrancher des alimens, si ce n’est le vin; et sans distinguer leur qualité, il a cru qu'il suffisait de s'abstenir de cette boisson, ainsi qu'il le dit en peu de mots : ? « Domptez votre chair » par les jeùnés et l'abstinence dans le boire et le manger, » autant que votre santé vous le permettra. » Il avait assurément lu, si je ne me. trompe, les exhortations que saint Athanase faisait aux moines : « Quant aux jeûnes , on ne doit » pas les mesurer à la volonté, mais bien à la possibilité, qui » peut s'étendre en raison des efforts que l’on fait. Que les » jeùnes aient lieu tous les jours, excepté le dimanche, mais » qu'ils ne soient pas l’objet d'un vœu. » C’est comme s’il disait : & Si on a'fait le vœu de jeüner, il faut l'accomplir en » tous temps, excepté les jours de dimanche. » Il ne déter-

* bsabm. 132. — * Ep. 109, Serm. act Fr. 95, et Reg. II, c. 2.

mine aucuns jeûnes, mais il avertit de consulter ses forres. Car il est dit : « Considérez la force de votre tempérament » ct qu'elle vous règle dans vos jeünes , sachant qu'on ne pè- » che en rien si on garde le milieu en tout. » C’est sans doute pour que nous ne nous laissions pas amollir par les voluptés, comme ce peuple qui se noutrissait de pain blanc et qui buvait du vin le plus pur, duquel il est écrit : ? & Cé peuple chéri » s’est engraissé et s’est révolté. » Ne macérons doric pas trop notre corps par des abstinences, qui pourraient nous faire succomber, qui perdraient tout leur fruit en provoquant nos murmures, Ou qui susciteraient notre orgueil par leur singularité. L'Ecclésiaste nous prévient en disant : ? « Le juste périt dans » sa Justice. Ne soyez pas plus juste ni plus sage qu'il n'est » nécessaire, de peur que vous ne deveniez stupide, ou que » vous ne vous énorgueillissiez en admiräht, pour ainsi dire, » votre singularité. »

[1 faut donc que la prudence, qui est mère de toutes lés vertus, veille attentivement aux fardeaux qu'elle imposera à chacun, selon 84 force; et que, suivant la nature au lieu de la devancer, elle ne retranche jamais l'usage, mais l'abus des choses, et que par-là les vicés soient déracinés de manière à ne pas offenser la nature. Il suffit aux faibles d'éviter le péché, quand même ils n’atteindraient pas le comble dé la perfection. Il suffit d'être dans un coin du Paradis, si l’on ne peut prendre place auprès des martyrs. Il est plus sûr de faire des vœux sages, afin que la Grâce puisse y ajouter quelque chose. C'est pourquoi il est écrit : # « Lorsque vous aurez fait tout » ce qui a été ordonné, dites : « Nous sommes des serviteurs » inutiles ; nous avons fait ce que nous devions. » L'Apôtre dit : * « La Loi produit la colère, car Jà où il n'y a point de 5 loi, il n’y a point de violement de loi. » Et ailleurs : 5 « Car

1 Deut. 32. —* Eccl. 1.—* Evang. S. Luc. 7. — Saint Paul. Ep. ad Pom. N. —° Ibid. 7.

- » sans la Loi le péché était mort, et moi je vivais autrefois » sans Loi. Mais, le commandement étant survenu, le péché » est ressuscité, et moi je suis mort; et il s’est trouvé que le » commandement qui devait servir à me donner Ja vie, a servi » à me donner la mort : car le péché ayant pris naissance » dans le commandement, me trompe et me tue par ce com- » mandement même ; de sorte que le péché est devenu par le » commandement une source plus abondante de péché. » Saint Augustin disait à saint Simplicien : « La défense ayant » augmenté le plaisir, il est devenu plus doux, et par cela » même il nous a trompés. » Et dans le livre des Questions, ! question quatre-vingt-troisième : « Nous nous sentons plus » délicieusement entraînés au péché, lorsqu'il est défendu de » le commettre. »

« Toujours nous sommes portés vers ce qui est défendu , et » nous souhaitons ce qu’on nous refuse. ? »

Que ces réflexions fassent donc trembler celui qui veut se soumettre au joug de quelque Règle et s’enchaîner à une nouvelle Loi. Qu'il choisisse selon ses forces ; qu'il redoute ce qui est au-delà. I] n’y a de coupable envers la Loi, que celui qui y fut soumis. Avant de faire un vœu, réfléchissez ; lorsque vous l'aurez fait, observez-le. Auparavant, c'était un acte volontaire ; après, il est forcé. « Dans la maison de mon père, dit » Jésus-Christ, * il y a plusieurs demeures. » Ainsi il y a plusieurs voies qui y conduisent. Les gens mariés ne sont pas damnés ; mais les célibataires se sauveront. plus aisément. Ce n'est pas pour que nous soyons sauvés que les Saints Pères ont institué des Règles ; c'est pour que nous le soyons plus facilement et pour que nous puissions nous consacrer plus purement à Dieu. « Quoique, dit l’Apôtre, * une fille se marie, » ellene pèche pas; mais elle souffrira dans sa chair des maux

* Lib. I, Quast. qu. 66. —* Ovid. {mor, Lil. Eleg. 5. —" Evang.s Luc. 14.— "Saint Paul. Ep. ad Cor. 1, 7.

» etdes afilictions : je veux donc vous les épargner. Une femme » qui n’est point mariée et qui est vierge s'occupe des choses » du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit ; mais » celle qui est mariée s'occupe des choses du monde, et cher- » che comment elle plaira à son mari. Or, je vous dis ceci » dans votre intérêt, non pour vous dresser une embüche, » mais pour vous porter à tout ce qui est vertueux et qui » vous donne la facilité de prier Dieu sans empêchement. » C'est ce que nous exécutons alors très facilement, lorsque, nous éloignant du monde , nous nous renfermons dans des monastères cloîtrés, pour être à l'abri du tumulte du siècle. ” {l faut que non seulement celui qui se soumet à la Loi, mais encore celui qui impose la Loi, prenne garde, en multipliant les commandemens, de multiplier également les péchés. Lorsque le Verbe de Dieu.est venu sur terre, il a abrégé la Loi. Moïse l'avait trop étendue; et cependant, comme dit l’Apôtre, ! «Sa » Loi n’a rien conduit à la perfection. » En effet, ses commandemens étaient en si grand nombre et si difficiles à observer, que l’apôtre saint Pierre avoue que personne n'a pu les exécuter tous , et dit : ? « Mes frères, pourquoi tentez-vous » Dieu, en imposant sur la tête de vos disciples un joug que » ni nous ninos pères n’avons pu porter ? Mais nous croyons » que la grâce du Seigneur Jésus-Christ nous sauvera aussi » bien qu'eux. » | __ Jésus-Christ, en peu de paroles, a instruit ses apôtres sur l'édification des mœurs et la sainteté de la vie, et il leur a enseigné la perfection. Écartant les préceptes trop pesans et trop austères, il a renfermé toute sa religion dans les plus doux et les plus légers : « Venez, dit-il, # à moi, vous tous qui êtes » fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Imposez- » vous mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et hunr » ble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes ; car » mon joug est doux et mon fardeau est léger. »

! Saint Paul. Ep. ad Heb. 1 — * Act. Ap. 15. —* Evang. N. Matth 11.

En effet, il en est souvent des bonnes œuvres comme des affaires du siècle. Combien de gens travaillent plus et gagnent moins! Combien paraissent à l'extérieur être plus éprouvés, etsont à l'intérieur moins méritans devant Dieu, qui regarde plutôt le cœur que les œuvres! Ceux, en effet, qui s'occupent des choses extérieures, peuvent moins s'occuper des choses intérieures; et plus ils sont connus des hommes qui jugent d’après les apparences, plusils acquièrent de gloire devant eux, et plus ils sont facilement séduits par les louanges. L'Apôtre, pour prévenir ce danger, diminue beaucoup le mérite des actions et augmente celui de la foi. « Si Abraham, dit- » il, ! a été justifié par ses œuvres, il a de quoi se glorifier, » mais non devant Dieu. Car que dit l'Écriture ? « Abraham a » cru en Dieu, et cela lui a été réputé à justice. » Et ailleurs : « Que dirons-nous donc ? Que les Gentils qui ne cherchaient » point la justice ont embrassé la justice, cette justice qui » vient de la foi, et que les Israélites, en cherchant la loi de » la justice, ne sont point parvenus à la loi de la justice. Pour- » quoi? Parce que ce n'est pas par la foi, mais comme par les » œuvres. »

Ils ressemblent à ceux qui nettoient les dehors d’un plat ou d'un vase, sans songer à la propreté du dedans ; et, s’occupant plus de la chair que de l’âme, ils sont plutôt charnels que spirituels. Pour nous, qui désirons que Jésus-Christ habite dans l'homme intérieur par la foi, nous faisons peu de cas des choses extérieures , qui sont également communes aux justes et aux réprouvés, suivant ce qui est écrit : ? « J’ai en moi, Seigneur, » tous les vœux et toutes les louanges que je dois vous rendre. » C'est pourquoi nous ne suivons pas cette abstinenceextérieure, prescrite par la Loi, qui ne nous rend pas plus justes. Car le Seigneur ne nous a interdit aucune nourriture, mais seulement la débauche et l'ivrognerie, c'est à dire le superflu. Il

* Ep. ad Rom. &, 9. —° Psaim.

820 ABÉLARD ET HÉLUISE.

n'a pas rougi de prècher ses leçons par son exemple, quoique plusieurs qui s'en scandalisèrent lui adressassent de viis re-, proches ; ce qui lui fait dire en parlant de lui-même : ! « Jean » est venu, ne mangeant ni he buvant ; et ils ont dit: « ll est » possédé du démon. » Le Fils de l'Homme est venu, mangeant » et buvant; et ils ont dit : « Voilà un homme gourmand ct » qui boit du vin. » Pour excuser même ses disciples, qui ne jeùnaient pas comme ceux de saint Jean , et qui n’avaient pas l'attention de laver leurs mains au moment des repas, il dit encore : ? « Les enfans de l'époux ne peuvent pleurer, quand » l'époux est encore avec eux, » Et ailleurs : « Ce n'est pas » ce qui entré dans la bouche de l'homme , qui la souille, » mais ce qui en sort. Ce qui vient de la bouche part du » cœur : voilà ce qui souille l’homme ; car manger sans la= » ver ses mains, ce n’est pas ce qui rend l’homme impur. » Aucun aliment ne souille done l’âme, mais elle ést souillée par la convoitise d'un aliment défendu; car, ainsi quele corps ne peut être souillé que par des choses corporelles, de même l'âme ne peut l’être que par des choses spirituelles. Nous ne devons avoir aucune appréhension de ce qui se passe dans notre corps, si notre cœur n'y prend aucune part, et nous ne pouvons nous glorifier de la pureté de notre corps, si notre cœur est corrompu par la volonté. C’est done dans lé cœur absolument qu'existe la mort ou la vie de l'âme; ce qui fait dire à Salomon dans ses Proverbes : # « Conserves votre cœur » avec tout le soin possible, car il est la source de la vie. » Suivant cette déclaration de la Vérité, c’est du cœur qué sbrt ce qui souille l’homme; parce que l'âme se perd ou sesauve par les bons ou les mauvais désirs. Mais comme l’âme et le corps ont une union intime dans la même persunne , il faut bien pretidfe garde que le plaisir du corps n’entraine le consentement de l'âme, et que, par trop d'indulgence pour la chair, la chair

‘ Evang. S, Luc, 21, — * Eväng. S, Math. 6,15. —*? Prov, k

ne lutte contre l'esprit et ne commence à dominer, au lieu de se soumettre. Nous pourrons éviter ce danger, si, comme je l'ai dit souvent, nous contentant du nécessaire » NOUS renonçons entièrement au superflu, et si, accordant l'usage de toute nourriture au sexe le plus faible, nous lui en défendons J'abus. Il faut permettre tous les alimens, pourvu qu'on n'use d'aucun avec excès : « Tout ce que Dieu a créé, dit l'Apôtre, » est bon, et l'on ne duit rien rejeter de ce quise mange avec » action de grâces; car il est sanctifié par la parole de Dieu

» et par la prière. Enseignant cela à nos frères, vous serez

» un bon ministre de Jésus-Christ, nourri des paroles de la

» foi et de la bonne doctrine que vous avez suivie, » Ainsi

donc, en suivant avec Timothée”cette doctrine de l'Apôtre,

et, selon la sentence du Seigneur, n'évitant rien dans les alimens que la gourmandise et l'ivrognerie ; usons de tous n-

dérément, de manière à les employer tous au soutien de Ja

faible nature et non à nourrir le vice; et aussi, nous devons

nous modérer davantage sur ceux qui peuvent être plus nui-

sibles par leurs excès; car il est plus grand et plus Jouable

de manger sobrement, que de jeüner tout à fait. Ce qui fait

dire à saint Augustin, dans son livre des Biens du Mariage , ?

lorsqu'il parle des alimens qui doivent soutenir le cotps : «On

» n'usc jamais bien que des choses dont on peut se passer.

» Beaucoup, en effet, aiment mieux s’en priver que d’en user

» sobrement; cependant personne n'en peut user sagement,

» s'il ne peut en user avec continence, » C'est de cette habi-

tude que saint Paul disait : « Je sais jouir de l'abon lance ct

» souffrir la disette. » Souffrir la disette, c'est à faire à tous

les hommes ; mais il n'appartient qu'aux grandes âmes de sa-

voir la souffrir. De même, l'abondance peut échoir au pre-

mier-venu, mais ceux-là seuls savent en jouir, que l'abondance

ne corrompt pas.

* Saint Paul. Ep, aa. Tim, i, 4, —° Lib. de bono Conj.

Oaant au vin. qui. emme il est dit. est une cauwxe de xore et de temulte. 4 qui des ler est au contraire à la couunence qu'au sileme;: où ks femmes sen alstiendront ablumenta cause de Disu, enmme les épouses des Gentils s'en abstenaient par emainte des adultères ; ou elles le tempéreront avec de l'eau, afin qu'il convienne également à la soif et à la Sante, sans altérer les forces, ce qui arrivera si on y méle au moins la quatrième partie d'eau. Car il est très difficile de rester sur sa soif et de ne pas boire jusqu à la satiété , ainsi que saint Benoît l'a ordonné dans sa Règle au sujet du vin. Nous pensons donc qu'il est plus sür de ne point interdire la satiété, de peur d'encourir un autre danger; car ce n’est pas de la satiété, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, mais du superflu, que naît le crime. Ainsi donc, nous n'empèchons pas de composer des vins avec des herbes, pour médicament, et de prendre du vin pur: la communauté cependant n'en fera aucun usage, mais seulement les malades.

Nous défendons absolument que le pain soit fait de pur froment; mais lorsqu'on aura du froment, on y mélera au moins un tiers d'autre farine plus grossière. On ne mangera jamais de pain chaud , mais de celui qui aura été cuit un jour auparavant. Quant aux autres alimens, la diaconesse y pourvoira dans sa prudence, en sorte, comme nous l'avons déjà dit, que ce qu'on pourra acquérir au plus vil prix et.avoir le plus facilement, soutienne la faiblesse de votre sexe. Quoi de plus insensé, en effet, que d'acheter les biens d'autrui, quand les nôtres sullisent ? que d’aller ailleurs chercher du superflu, lorsqu'on a le nécessaire chez soi? que de travailler à se procurer des choses superflues, lorsqu'on a sous la main ce qui suffit ?

Ce sont moins les hommes que les anges et Dieu même , qui nous enseignent cette sage modération pour subvenir aux nécessites ae cette vie, et qui nousinvitent par leur exemple à ne pas tant rechercher la qualité des alimens qu’à nous contenter

ABÉLARD ET JÉLOISE. 329

de ceux qui sont près de nous. Car les anges mangèrent des viandes qu'Abraham leur présenta, et Jésus-Christ, avec des poissons qu'il trouva dans le désert, rassasia une multitude de peuple qui était à jeun ; ce qui nous prouve clairement que la chair ou les poissons nous doivent être également indifférens, et qu'il faut prendre surtout la nourriture qui n’est pas une occasion de péché , et qui, s'offrant spontanément à nous, est d'un apprêt plus facile et exige moins de dépense. Car Sénè- . que , le plus grand partisan de la pauvreté et de la continence, celui de tous les philosophes qui a le plus prêché pour les mœurs, disait : ! « Notre but est de. vivre selon la nature, » Orilest contre la nature, de tourmenter son corps, et de se » refuser la propreté qu'on peut se procurer aisément, et » d'aimer la saleté, et de ne pas tant faire usage des alimens » les plus communs que des plus dégoûtans. » De même que rechercher les choses délicates est le propre de la luxure, de même c'est de la folie que de se priver de celles qui sont ordinaires et sans apprêt. La philosophie veut la frugalité, mais non la peine. Il peut y avoir une frugalité modérée ; c'est celle-là que je demande. Saint Grégoire, dans son trentième livre des Morales , ! pour montrer que les hommes pèchent moins par la qualité des alimens que par celle du cœur, distingue ainsi les tentations de la gourmandise : « Quelquefois, » dit-il, elle cherche les alimens les plus délicats ; quelquefois » elle désire que tout ce qu’elle mange soit apprêté avec le » plus grand soin. » Son désir se porte quelquefois sur les alimens les plus grossiers, et cependant, par la violence même de ce désir immense, elle pèche encore.

Les Israélites tirés d'Égypte succombèrent dans le désert, parce qu'au mépris de la manne, ils demandèrent des viandes qu'ils crurent plus délicates. Ésaü perdit la gloire de son droit d'aînesse pour avoir désiré ardemment une nourriture

commune, c’est à dire des lentilles. En vendant ainsi son droit d'aînesse , il a montré quelle était l'impatience de son désir pour ce plat de lentilles. Or, ce n’est pas la nourriture, mais le désir qui occasionne le péché. Nous pouvons manger souvent les mets les plus délicats, sans commettre de faute, et souvent nous ne pouvons toucher aux plus grossiers, sans rendre notre conscience criminelle. Ésaü donc, ainsi que je viens de le dire, a perdu son droit d'aînesse pour des len- * tilles, et dans le désert Élie a conservé la vertu du corps en mangeant des viandes. Le Démon, convaincu que ce n’est pas l'aliment, mais la convoitise de l'aliment qui cause la perte de l'âme, a subjugué le premier homme par une pomme et non par des viandes. C'est également avec du pain qu'il a tenté le second !. C’est ainsi que souvent on pèche comme Adam, en mangeant même les alimens les plus grossiers et les plus vils. ‘ | | |

1 faut donc prendre ce que le besoin de la nature demande ct non ce que la passion de manger suggère. Nous désirons avec bien moins d'ardeur ce qui nous paraît être moins précieux , ce qui est plus abondantet ce qui est à bas prix : telles sont les viandes communes, qui sont plus propres que les poissons à donner des forces à une nature faible, qui coûtent moins et qui demandent un apprêt plus facile.

I en est de la viande et du vin comme du mariage ; ces trois choses tiennent le milieu entre le bien et le mal, c'est à dire sont indiflérentes , quoique les devoirs du mariage ne soient pastout à fait exempts de péché, et que le vin soit le plus pernicicux des alimens. Or, sila religion n’en défend pas l'usage modéré, qu'avons-nous donc à craindre des autres viandes, pourvu que nous ne tombions pas dans l'excès ? Si saint Benoît, tout en avouant que le vin ne couvenait pas aux moines, est cependant, par une sage prévoyance, forcé d'en permettre

* Jésus-Christ tenté par le démon dans le désert. -

l'usage aux moines de son temps, parce que la ferveur de l'ancienne charité était déjà refroidie ; que ne devons-nous pas permettre aux femmes sur tout le reste, elles à qui leur profession ne défend encore rien? Si les évêques eux-mêmes, lex curés et les communautés peuvent faire usage de la viande sans pécher, parce qu'il n’y a aucune loi qui la leur défende; qui pourranous blâmer d'accorder la même permission aux femmes, surtout si dans les autres points elles supportent de plus grandesprivations ? I] suffit sans doute au disciple de ressembler à son maitre ;’ et ce serait une grande inconséquence que de refuser aux monastères de femmes ce qu’on permet aux monastères d'hommes. Il ne faut pas croire que ce soit peu de chose, si les femmes, avec les autres devoirs de leur monastère, et malgré cette simple permission de manger de Ia viande, ne sont pas inférieures aux pieux laïques; puisque saint Chrysostome dit? qu’il n’y a rien de permis aux séculiers, qui ne le soit aux religicux, excepté le droit de se marier. Saint Jérome, pensant que la conduite des clercs ne devait pas être inférieure à celle des moines, dit ; # « Tout ce qui » est ænjoint aux moines regarde les clercs, qui sont cux- » mêmes les pères des moines. » On sait qu’il est contraire à tont discernement d'imposer les mêmes fardeaux aux forts et aux faibles, et de soumettre les femmes à la même abstinence que les hommes. Si quelqu'un en demandait la raison, outre celle que la nature indique elle-même, qu'il consulte saint Grégoire à ce sujet. Ce grand instituteur et docteur de l'Église, instruisant les autres docteurs de l'Église, parle ainsi dans son Pastoral , * chapitre vingt-troisième : (On doit avertir les hom- » mes, d'une manière, et les femmes , d’une autre; aux pre- » miers, on peut imposer un joug pesant, mais un plus doux » à celles-ci; il faut qu'ils accomplissent de grands devoirs,

1 Evang. S. Matth. 16.—? Jlom. 7 in Ep. ad Heb.—* Ep. 10.- * Pars LIT, admon, 1, ©. 24.

» tandis qu'elles n'en aient que de légers à remplir en se » jouant; car ce qu’on considère comme peu de chose dans » les forts, est réputé pour beaucoup dans les faibles. » Au reste, l'usage des viandes communes flatte moins la sensualité que la chair des poissons ou des oiseaux, que saint Benoît ne nous interdit pas; l'Apôtre dit, en faisant la distinction des différentes espèces de viandes : « Toute chair n’est pas la » même; celle des hommes diffère de celle des animaux, celle » des oiseaux, de la chair des poissons. » La Loi a décidé qu'on offrirait des animaux et des oiseaux en sacrifice au Seigneur , mais nullement des poissons, afin que personne ne croie que la chair des poissons soit plus pure devant lui que celle des animaux. En effet, le poisson est d'autant plus cher et plus onéreux pour la pauvreté, qu'il est moins abondant que la viande, et qu’il fortifie moins la nature; en sorte que d’un côté il coûte davantage , et que de l’autre il ne nourrit pas autant.

Consultant donc la fortune et la nature de l’homme, nous n'interdisons rien dans les alimens, si ce n’est le superflu. Nous réglons l'usage des viandes et des autres alimeñs, de manière que, tous étant permis, l’abstinence des moniales soit plus grande que celle des moines , à qui l’on en avait interdit quelques uns; car nous voulons que l'usage dela viande soit ré glé de telle façon, qu'elles n’en mangent qu'une fois par jour ; qu’on n’en serve point plusieurs plats à la même personne ; qu'on n’y ajoute aucun ragoût et qu’on ne puisse en user plus de trois jours par semaine, savoir le dimanche, le mardi et le jeudi, quelles que soient les fêtes qui arrivent dans l’intervalle ; car plus la solennité est grande, plus il faut la célébrer avec une grande abstinence. C'est à quoi saint Grégoire de Nazianze, cet exceilent docteur, nous exhorte ardemment dans son troisième uvre de ia Chandeleur ou de la seconde

? Saint Paul. Ep. ad Cor. 1, 15.

Épiphanie: « Célébrons, dit-il, cette fête, non par les plai- » sirs scnsucls des festins, mais par les joies pures de l’es- » prit. » Le même, dans son quatrième livre de la Pentecôte et de l'Esprit-Saint: « C’est aujourd'hui le jour de notre fête : » amassons dans le trésor de nos cœurs quelque chose de dura- » ble, mais non de ces choses qui passent et tombent en disso- » lution. Le corps a assez de sa méchanceté, il n'a que faire » de plus de matière; gardons-nous de rendre cette bête plus » insolente par une nourriture plus abondante, car elle nous » tourmenterait plus violemment. » C'est pourquoi il faut cé- Jébrer une fête tout spirituellement, d'autant mieux que saint Jérôme , son disciple, dit dans sa lettre ! sur la manière de recevoir les présens : « Nous devons moins nous inquiéter de » célébrer les fêtes par l'abondance des victuailles que par la « joie de l'esprit, attendu qu'il serait absurde d’honorer par » la bonne chère un martyr qui a été agréable à Dieu par ses » jeùnes. » Et saint Augustin, sur le Remède de la Pénitence : % « Voyez tant de milliers de martyrs : pourquoi célé- » brer leurs fêtes par tant de festins honteux, et ne pas plutôt » imiter leur vie par des mœurs honnêtes ? »

Les jours où l'on ne mangera pas de viande, on aura deux portions de différens légumes, auxquelles nous n'empêchons pas d'ajouter du poisson. On ne mettra dans Îles alimens de la communauté aucun assaisonnement précieux, mais elle se contentera de ceux que produit le pays qu’elle habite. On ne mangera du fruit que le soir. Nous ne défendons nullement que l'on serve, à celles qui en auront besoin pour leur santé, soit des herbes, soit des racines , soit des fruits , soit autre chose de ce genre.”

Si par hasard une religieuse étrangère reçue en hospitalité, se trouvait au réfectoire , on lui donnera quelque portion supplémentaire , pour qu’elle juge de la charité qui règne dans

+ Lib. de lumin. vel secund, Epiph. III.—* Ep. 19. — * De Pen.med. h

la maison. Elle sera libre de partager cette portion avec qui elle voudra. On la fera asseoir à la plus grande table, ainsi que toutes celles qui seraient avec elle, et la diaconesse les servira. Elle mangera ensuite Aves les religieuses qui auront servi au réfectoire.

Si quelque religieuse veut its sa chair en diminuant sa nourriture, qu'elle ne le fasse jamais sans permission ; et que cetie permission ne Mi soit pas refusée, si ce n’est point par légèreté, mais par vertu, qu'elle fait cette demande , et si ses forces le lui permettent. Mais, cependant, qu'on ne souffre pas que personne dans Je couvent reste un jour sans nourriture.

Les vendredis, on ne mangera jamais rien d'accommodé au gras ; ! maison se nourrira comme dans le carême, afin de se rappeler par cette abstinence la mort de l'Époux. Il est encore une chose qu’il faut non seulement défendre, mais encore avoir en grande horreur, quoiqu'elle soit en usage dans plusicurs monastères : c'est qu'avec les morceaux de pain qui restent du diner, et qui appartiennent aux pauvres, les religieux essuient leurs mains ou leurs couteaux, et souillent ainsi, pour ménager leurs nappes, le pain des pauvres ou plutôt de Jésus-Christ qui dit, au sujet des pauvres : « Ce que » vous aurez fait au moindre des miens, vous l’aurez fait à » moi-même. » pe

Quant aux jeünes, on suivra absolument les commandemens de l'Église, car nous ne voulons pas imposer aux moniales un fardeau plus lourd que celui qu'ils imposent aux pieux laïques, ni mettre la faiblesse des femmes au dessus de la force des hommes. Depuis l'équinoxe d'autoinne jusqu'à Pâques, à causé de la brièveté des jours, nous pensons qu'un seul repas suflit; ce que nous ne déci-

«Il veut parler, dit dom Gervaise, des monastères de la règle de Cluni, où les légumes étaient assaisonnés de graisse, même le vendredi. Cet abus ne fut retranché que par un statut de Pierrele-Y énérable, »

dons pas eu égard à l’abstinence monastique, mais eu égard à Ja briéveté du temps. Nous ne ferons ici aucune distinction dans les alimens.

On évitcra surtout les habits précieux que l'Écriture condamme absolument. ! Le Seigneur lui-même nous donne ce conseil, en accusant le Mauvais Riche qui s’enorgucillissait du luxe de ses habits, et approuvant au contraire l'humilité de Jean-Baptiste. ? C'est ce qu’explique saint Grégoire, dans sa sixième Homélie sur les Évangiles : « Pourquoi se sert-il de » ces paroles : Les gens qui sont mollement vétus sont dans les » maisons des riches, si ce n'est pour prouver clairement » qu'ils combattent pour la gloire terrestre ct non pour la » gloire céleste; qu'ils ne se privent de rien pour Dieu, et » qu'ils sacrifient tout à l’extérieur en cherchant les douceurs et les plaisirs de cette vie? » Et encore, dans sa quarantième Homélie : « 11 s'en trouve quelques-uns qui pen- » sent que porter des habits élégans et précieux, ce n’est pas » pécher. Si ce n’était pas une faute , le Seigneur ne nous » aurait pas dit expressément que le riche qui est descendu » aux enfers était couvert de lin et de pourpre. Or, personne » necherrhe, sinon que dans un But de vaine gloire, à se distin- » guer parses vêtemens, afin de paraitre plus digne d'honneur » queles autres ; car ce n’est pas seulement pour la vaine gloire » des vêtemens, qu’on en a de précieux; ce qui le prouve, » c’est que personne ne veut se vêtir d’habits précieux, là où » il ne peut être vu par les autres. » Saint Pierre, exhortant, à ce sujet, dans sa première épitre , les femmes séculières et mariées, dit : « Que les femmes soicnt soumises à leurs » maris; en sorie que S'ils ne croient pas à la parole des » femmes, ils règlent au moins lcur propre conduite, sans » le secours de la parole, d’après la bonne conduite de leurs

‘Ep. ad Tim. 1,2 Ep. S. Pet. 1,3. -* Er. S. Luc. 16. Ev. 8, Matth, 1, — Ep. S. rt. FE, 5.

» femmes. Qu'elles n'aient donc ni tresses de cheveux pos- > tiches, ni ceinture d'or, ni somptueux habillemens ; mais » qu'elles s'attachent à parer l'homme invisible qui est caché » dans le cœur, par un repos incorruptible et un esprit mo- » deste, ce qui est vraiment riche devant Dieu. »

C'est avec raison qu’il a cru devoir détourner de cette va- nité les femmes plutôt que les hommes, puisque leur esprit faible en est d'autant plus avide, que la luxure les y porte avec plus de fureur. Or, si les femmes qui vivent dans le monde doivent s'abstenir d’une telle vanité, ne convient-il pas d'en garder celles qui sont consacrées à Jésus-Christ, celles dont le principal ornement est dé paraître n'en pas avoir ! Une d'elles qui recherche ces ajustemens, ou qui ne les rejette pas si on les lui offre, perd sa réputation de chasteté ; et la sœur qui agit de la sorte, semble se disposer moins à la religion qu'à la fornication ; ce n'est pas tant une religieuse qu'une courtisanne. La parure est comme l'insigne de la corruption, qui produit l'inceste de l'âme, ainsi qu’il est écrit : ! « L’ha-— » billement du corps, le rire et le marcher de l’homme, an- » noncent ce qu'il est. »

Nous voyons que le Seigneur, comme je J'ai déjà dit, avait loué et recommandé dans Jean-Baptiste la grossièreté de ses habillemens plutôt que son austérité pour les alimens. « Qu'é » tes-vous allé voir, dit-il, dans le désert ? Est-ce un homme » vêtu de riches habits? » Parfois l’usage d’alimens recherchés a quelque utilité, mais celui de riches habits n’en a aucune ; car plus les habits sont précieux , plus on les conserve, et moins ils font de profit : ils sont plus désavantageux à qui les achète , puisque, à cause de leur finesse même, ils se détériorent plus aisément et procurent au corps moins de chaleur.

Les habits seront d’étoffe de laine noire; ? cette couleur

* Eccles 19.

* Les premières religieuses étaient habillées de br,

sied bien à l’état de pénitence , et aucune fourrure, mieux que celle des agneaux, ne convient aux épouses du Christ, afin que cet habit leur rappelle sans cesse qu'elles sont revêtues ou qu'elles doivent se revêtir de l’Agneau époux des vierges.

Les voiles ne seront pas de soie, mais de toile ou d'étamine teinte. Nous voulons qu’il y en ait de deux sortes : les uns, pour les vierges qui ont prononcé leurs vœux, les autres, pour les novices. ? Les voiles des vierges consacrées seront marqués du signe dé la croix, qui, par sa blancheur, annoncera que la chasteté de leur corps est vouée entièrement à Jésus-Christ, et que leur habit diffère de celui des autres en raison de leur consécration ; afin que tous les fidèles, respectant ce signe , redoutent davantage de porter sur elles un œil de concupiscence. Ce ne sera qu'après avoir été consacrées par l’évêque , qu’elles pourront porter sur le sommet de la tête cette croix faite avec du fil blanc, en symbole de leur candeur : nul autre voile ne sera décoré de ce signe.

Elles porteront sur la chair des chemises de toile, qu'elles ne quitteront pas même la nuit. La faiblesse de leur sexe nous engage à permettre l’usage des matelas et des draps. Chacune couchera et mangera séparément. Que nulle sœur ne s’indigne, si l’on donne à une de ses sœurs, qui en a un plus pressant besoin, des habits ou d’autres choses qui lui auraient été donnés à elle-même : qu'elle se réjouisse, au contraire , lorsqu'elle aura pu secourir sa sœur dans la nécessité, et qu’elle s'attache moins à vivre pour soi que pour les autres. Autrement, elle ne doit plus être admise dans la société fraternelle , car elle est coupable du sacrilége de propriété.

* On pense que le voile des religieuses était noir, celui des novi-

ces, blanc.

31 Les veuves étaient fort nombreuses dans les monastères où on

les distinguait des vicrges.

# Anciennement toutes les religieuses couchaiént à terre sur une

natte, couvertes de leurs habits ordinaires.

» etdes afllictions : je veux donc vous les épargner. Une femme » qui n’est point mariée et qui est vierge s'occupe des choses » du Seigneur, afin d’être sainte de corps et d'esprit ; mais » celle qui est mariée s'occupe des choses du monde, et cher- » che comment elle plaira à son mari. Or, je vous dis ceci » dans votre intérêt, non pour vous dresser une embüche, » mais pour vous porter à tout ce qui est vertueux et qui » vous donne la facilité de prier Dieu sans empêchement. » C'est ce que nous exécutons alors très facilement, lorsque, nous éloignant du monde , nous nous renfermons dans des monastères cloîtrés, pour être à l'abri du tumulte du siècle. ” {1 faut que non seulement celui qui se soumet à la Loi, mais encore celui qui impose la Loi, prenne garde, en multipliant les commandemens, de multiplier également les péchés. Lorsque le Verbe de Dieuest venu sur terre, il a abrégé la Loi. Moïse l'avait trop étendue; etcependant, comme dit l’Apôtre, ! « Sa » Loi n’arien conduit à la perfection. » En effet, ses commandemens étaient en si grand nombre et si difficiles à observer, que l’apôtre saint Pierre avoue que personne n'a pu les exécuter tous, et dit : ? « Mes frères, pourquoi tentez-vous » Dieu, en imposant sur la tête de vos disciples un joug que » ni nous ni nos pères n'avons pu porter ? Mais nous croyons » que la grâce du Seigneur Jésus-Christ nous sauvera aussi » bien qu'eux. » | Jésus-Christ, en peu de paroles, a instruit ses apôtres sur l'édification des mœurs et la sainteté de la vie , et il leur a enseigné la perfection. Écartant les préceptes trop pesans et trop austères, il a renfermé toute sa religion dans les plus doux et les plus légers : « Venez, dit-il, # à moi, vous tous qui êtes » fatigués et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Imposez- » vous mon joug, et apprenez de moi que je suis doux et hunr » ble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes ; car > ion joug est doux et non fardeau est léger. »

l Saint Paul, Ep. ad Heb. 1 — * Act. Ap. 15. —* Evang. N, Matth 14.

En effet, il en est souvent des bonnes œuvres comme des atfaires du siècle. Combien de gens travaillent plus et gagnent moins! Combien paraissent à l'extérieur être plus éprouvés, et sont à l'intérieur moins méritans devant Dieu, qui regarde plutôt le cœur que les œuvres! Ceux, en effet, qui s'occupent des choses extérieures, peuvent moins s'occuper des choses intérieures; et plus ils sont connus des hommes qui jugent d’après les apparences, plus ils acquièrent de gloire devant eux, et plus ils sont facilement séduits par les louanges. L'Apôtre, pour prévenir ce danger, diminue beaucoup le mérite des actions et augmente celui de la foi. « Si Abraham, dit- » il, ! a été justifié par ses œuvres, il a de quoi se glorifier, » mais non devant Dieu. Car que dit l'Écriture ? « Abraham a » cru en Dieu, et cela lui à été réputé à justice. » Et ailleurs : « Que dirons-nous donc? Que les Gentils qui ne cherchaient > point la justice ont embrassé la justice, cette justice qui » vient de la foi, et que les Israélites, en cherchant la loi de » la justice, ne sont point parvenus à la loi de la justice. Pour- » quoi? Parce que ce n’est pas par la foi, mais comme par les » œuvres. »

Ils ressemblent à ceux qui nettoient les dehors d’un plat ou d'un vase, sans songer à la propreté du dedans ; et, s’occupant plus de la chair que de l’âme, ils sont plutôt charnels que spirituels. Pour nous, qui désirons que Jésus-Christ habite dans l’homme intérieur par la foi, nous faisons peu de cas des choses extérieures , qui sont également communes aux justes et aux réprouvés, suivant ce qui est écrit : ? « Jai en moi, Seigneur, » tous les vœux et toutes les louanges que je dois vous rendre. » C'est pourquoi nous ne suivons pas cette abstinenceextérieure, prescrite par la Loi, qui ne nous rend pas plus justes. Car le Seigneur ne nous a interdit aucune nourriture, mais seulement la débauche et l'ivrognerie, c'est à dire le superflu. I]

* Ep. ad Rom. 4, 9. —*° Psalm.

826 ABÉLARD ET HÉLUISE.

aa pas rougi de prècher ses leçons par son exemple, quoique plusieurs qui s'en scandalistrent lui adressassent de vifs re-, proches ; ce qui lui fait dire en parlant de lui-même : ! « Jean » est venu, ne mangeant ni he buvant ; et ils ont dit: «IE est » possédé du démon. » Le Fils de l'Homme est venu, mangeant » et buvant; et ils ont dit : « Voilà un homme gourmand ct » qui boit du vin. » Pour excuser même ses disciples, qui ne jeünaient pas comme ceux de saint Jean, et qui n'avaient pas l'attention de laver leurs mains au moment des repas, il dit encore : * « Les enfans de l’époux ne peuvent pleurer, quand l'époux est encore avec eux, » Et ailleurs : « Ce n'est pas » ce qui entré dans la bouche de l’homme, qui la souille, > maig ce qui en sort. Ce qui vient de la bouche part du » cœur : voilà ce qui souille l’homme ; car manger sans la= » ver ses mains, ce n'est pas ce qui rend l’homme impur. » Aucun aliment ne souille done l’âme, mais elle ést souillée par la convoitise d’un aliment défendu; car, ainsi quele corps ne peut être souillé qué par des choses corporelles, de même l’âme ne peut l'être que par des choses spirituelles. Nous ne devons avoir aucune appréhension de ce qui se passe dans notre corps, si notre cœur n'y prend aucune part, et nous né pouvons nous glorifier de la pureté de notre corps, si notre cœur est corrompu par la volonté. C’est done dans lé cœur absolument qu'existe la mort ou la vie de l'âme; ce qui fait dire à Salomon dans ses Proverbes : # « Conserves votre cœur » avec tout le soin possible, car il est la source de la vie. » Suivant cette déclaration de la Vérité, c'est du cœur qué sbrt ce qui souille l’homme; parce que l'âme se perd ou sesauve par les bons ou les mauvais désirs. Mais comme l’âme et le corps ont une union intime dans la même persunne , fl faut bien pretidte garde que le plaisir du corps n’entraîne le consentement de l'âme, et que, par trop d’indulgence pour la chair, la chair

‘ Evang. S, Luc, 21, —* Eväng. S. Math. 6,15. —? Prov. &

ne lutte contre l'esprit et ne commence à dominer, au licu de se soumettre. Nous pourrons éviter ce danger, si, comme je l'ai dit souvent, nous contentant du nécessaire , nous renonçons entièrement au superflu, et si, accordant l'usage de toute nourriture au sexe le plus faible, nous lui en défendons l'abus. [Il faut permettre tous les alimens, pourvu qu'on n'use d'aucun avec excès : « Tout ce que Dieu a créé, dit l’'Apôtre, ! » est bon , et l’on ne duit rien rcjeler de ce qui se mange avec » action de grâces; car il est sanctifié par la parole de Dieu » et par la prière. Enseignant cela à nos frères, vous serez » un bon ministre de Jésus-Christ, nourri des paroles de la » foi et de la bonne doctrine que Vous avez suivie, » Ainsi donc, en suivant avec Timothée”cette doctrine de l'Apôtre, et, selon la sentence du Seigneur, n'évitant rien dans les alimens que la gourmandise et l'ivrognerie ; usons de tous n'odérément, de manière à les employer tous au soutien de Ja faible nature et non à nourrir le vice; et aussi, nous devons nous modérer davantage sur ceux Qui peuvent être plus nuisibles par leurs excès: car il est plus grand et plus louable de manger sobrement, que de jeûner tout à fait. Ce qui fait dire à saint Augustin, dans son livre des Biens du Mariage , lorsqu'il parle des alimens qui doivent soutenir le corps : « On » n'usc jamais bien que des choses dont Oh peut se passer. » Beaucoup, en effet, aiment mieux s'en priver que d'en user » sobrement; cependant personne n'en peut user sagement, » sil ne peut en user avec Continence. » C'est de cette habitude que saint Paul disait : « Je sais jouir de l'abonJance ct » souffrir la disette. » Souffrir la disette, c'est à faire à tous les hommes; mais il n'appartient qu'aux grandes âmes de savoir Ja souffrir, De même, l'abondance peut échoir au premier-venu, mais ceux-là seuls savent en jouir, quel'abondance ne Corrompt pas.

Saint Paul, Bp, aa, Tim. i, 4, —° Lib, de bono Con].

398 ABÉLARD ET MÉLOISE. vd

Quant au vin, qui, comme il est dit, est une cause de luxure et de tumulte, et qui dès lors est aussi contraire à la continence qu’au silence; ou les femmes s'en abstiendront absolument à cause de Dieu, comme les épouses des Gentils s’en abstenaient par crainte des adultères ; ou elles le tempéreront avec de l’eau , afin qu'il convienne également à la soif et à la santé, sans altérer les forces, ce qui arrivera si on y mêle au moins la quatrième partie d’eau. Car il est très difficile de rester sur sa soif et de ne pas boire jusqu'à la satiété , ainsi que saint Benoît l'a ordonné dans sa Règle au sujet du vin. Nous pensons donc qu’il est plus sûr de ne point interdire Îà satiété, de peur d’encourir un autre danger; car ce n’est pas de la satiété, comme nous l'avons déjà dit bien des fois, mais du superflu, que naît le crime. Ainsi donc, nous n'empéchons pas de composer des vins avec des herbes, pour médi-cament, et de prendre du vin pur : la commnnauté cependant n’en fera aucun usage, mais seulement les malades.

Nous défendons absolument que le pain soit fait de pur froment; mais lorsqu'on aura du froment, on y mêlera au moins un tiers d'autre farine plus grossière. On ne mangera jamais de pain chaud , mais de celui qui aura été cuit un jour auparavant. Quant aux autres alimens, la diaconesse y pourvoira dans sa prudence, en sorte, comme nous l'avons déjà dit, que ce qu’on pourra acquérir au plus vil prix et,avoir le plus facilement, soutienne la faiblesse de votre sexe. Quoi de plus insensé, en effet, que d’acheter les biens d'autrui, quand les nôtres sullisent ? que d’aller ailleurs chercher du superflu, lorsqu'on à le nécessaire chez soi? que de travailler à se procurer des choses superflues , lorsqu'on a sous la main ce qui suffit ?

Ce sont moins les hommes que les anges et Dieu même , qui naus enseignent cette sage modération pour subvenir aux nécessites de cette vie, et qui nousinvitent par leur exemple à ne pas tant rechercher la qualité des alimens qu'à nous tontenter

ABÉLARD ET JHÉLOISE. 329

de ceux qui sont près de nous. Car les anges mangérent des viandes qu'Abraham leur présenta, et Jésus-Christ, avec des poissons qu'il trouva dans le désert, rassasia une multitude de peuple qui était à jeun ; ce qui nous prouve clairement que la chair ou les poissons nous doivent être également indifférens, et qu’il faut prendre surtout la nourriture qui n'est pas une occasion de péché , et qui, s'offrant spontanément à nous, est d’un apprêt plus facile et exige moins de dépense. Car Séné- . que, le plus grand partisan de la pauvreté et de la continence, celui de tous les philosophes qui a le plus préché pour les mœurs, disait : ! &« Notre but est de vivre selon la nature, » Orilest contre la nature, de tourmenter son corps, et de se » refuser la propreté qu'on peut se procurer aisément, et » d'aimer la saleté, et de ne pas tant faire usage des alimens » les plus communs que des plus dégoûtans. » De même que rechercher les choses délicates est le propre de la luxure, de même c’est de la folie que de se priver de celles qui sont ordinaires et sans apprêt. La philosophie veut la frugalité, mais non la peine. Il peut y avoir une frugalité modérée ; c’est celle-là que je demande. Saint Grégoire, dans son trentième livre des Morales, ! pour montrer que les hommes pèchent moins par la qualité des alimens que par celle du cœur, distingue ainsi les tentations de la gourmandise : « Quelquefois, » dit-il, elle cherche les alimens les plus délicats ; quelquefois » elle désire que tout ce qu’elle mange soit apprêté avec le » plus grand soin. » Son désir se porte quelquefois sur les alimens les plus grossiers, et cependant, par la violence même de ce désir immense, elle pèche encore.

Les Israélites tirés d'Égypte succombèrent dans le désert, parce qu'au mépris de la manne , ils demandèrent des viandes qu'ils crurent plus délicates. Ésaü perdit la gloire de son droit d'aînesse pour avoir désiré ardemment une nourriture

commune, c'est à dire des lentilles. En vendant ainsi son droit d'aînesse , il a montré quelle était l'impatience de son désir pour ce plat de lentilles. Or, ce n’est pas la nourriture, mais le désir qui occasionne le péché. Nous pouvons manger souvent les mets les plus délicats, sans commettre de faute, et souvent nous ne pouvons toucher aux plus grossiers, sans rendre notre conscience criminelle. Ésaü donc, ainsi que je viens de le dire, a perdu son droit d’aîfnesse pour des len- * tilles, et dans le désert Élie a conservé la vertu du corps en mangeant des viandes. Le Démon, convaincu que ce n’est pas l'aliment, mais la convoitise de l'aliment qui cause la perle de l'âme, a subjugué le premier homme par une pomme et non par des viandes. C’est également avec du pain qu'il a tenté le second . C’est ainsi que souvent on pèche comme Adam, en mangeant même les alimens les plus grossiers et les plus vils. ‘ |

Il faut donc prendre ce que le besoin de la nature demande ct non ce que la passion de manger suggère. Nous désirons avec bien moins d'ardeur ce qui nous paraît être moins précieux, ce qui est plus abondantet ce qui est à bas prix : telles sont les viandes communes, qui sont plus propres que Îles poissons à donner des forces à une nature faible, qui coûtent moins et qui demandent un apprêt plus facile. |

Il en est de Ia viande et du vin comme du mariage ; ces trois choses tiennent le milieu entre le bien et le mal, c'est à dire sont indifférentes , quoique les devoirs du mariage ne soient pas tout à fait exempts de péché, et que le vin soit le pluspernicicux des alimens. Or, sila religion n'en défend pas l'usage modéré, qu'avons-nous donc à craindre des autres viandes, pourvu que nous ne tombions pas dans l'excès ? Si saint Benoîs, tout en avouant que le vin ne couvenait pas aux moines, est cependant, par une sage prévoyance, forcé d'en permettre

* Jésus-Christ tenté par le démon dans le désert

l'usage aux moines de son temps, parce que la ferveur de l’ancienne charité était déjà refroidie ; que ne devons-nous pas permettre aux femmes sur tout le reste, elles à qui leur profession ne défend encore rien? Si les évêques eux-mêmes, les curés et les communautés peuvent faire usage de la viande sans pécher, parce qu'il n’y a aucune loi qui la leur défende; qui pourranousblâmer d'accorder lamême permission aux femmes, surtout si dans les autres points elles supportent de plus grandes privations ? I suffit sans douteau disciple de ressembler à son maître ;' et ce serait une grande inconséquence que de refuser aux monastères de femmes ce qu’on permet aux monastères d'hommes. Îl ne faut pas croire que ce soit peu de chose, si les femmes, avec les autres devoirs de leur monastère, et malgré cette simple permission de manger de la viande, ne sont pas inférieures aux pieux laïques; puisque saint Chrysostome dit? qu’il n’y a rien de permis aux séculiers, qui ne le soit aux religieux, excepté le droit de se marier, Saint Jérome, pensant que la conduite des clercs ne devait pas être inférieure à celle des moines, dit ; «Tout ce qui » est ænjoint aux moines regarde les clercs, qui sont cux- » mêmes les pères des moines. » On sait qu’il est contraire à tout discernement d'imposer les mêmes fardeaux aux forts et aux faibles , et de soumettre les femmes à la même abstinence que les hommes. Si quelqu'un en demandait la raison, outre celle que la nature indique elle-même, qu'il consulte saint Grégoire à ce sujet. Ce grand instituteur et docteur de l'Église, instruisant les autres docteurs de l'Église, parle ainsi dans son Pastoral , * chapitre vingt-troisième : «On doit avertir les hom- » mes, d'une manière, ct les femmes , d’une autre; aux pre- » miers, on peut imposer un joug pesant, mais un plus doux » à celles-ci; il faut qu'ils accomplissent de grands devoirs,

' Evang. S. Matth. 16.—* Hom. 7 in Ep. ad Heb.—"* Ep. 10.- “ Pars TIT, admon, 1, ©. 24.

» tandis qu'elles n’en aient que de légers à remplir en se » jouant; car ce qu'on considère comme peu de chose dans » les forts, est réputé pour beaucoup dans les faibles. » Au reste, l'usage des viandes communes flatte moins la sensualité que la chair des poissons ou des oiseaux, que saint Benoît ne nous interdit pas; l’Apôtre dit, ‘ en faisant la distinction des différentes espèces de viandes : « Toute chair n’est pas la » même; celle des hommes diffère de celle des animaux, celle » des oiseaux, de la chair des poissons. » La Loi a décidé qu'on offrirait des animaux et des oiseaux en sacrifice au Seigneur, mais nullement des poissons, afin que personne ne croie que la chair des poissons soit plus pure devant lui que celle des animaux. En effet, le poisson est d'autant plus cher et plus onéreux pour la pauvreté, qu'il est moins abondant que la viande, et qu'il fortifie moins la nature; en sorte que d’un côté il coûte davantage , et que de l'autre il ne nourrit pas autant.

Consultant donc la fortune et la nature de l’homme, nous n'interdisons rien dans les alimens, si ce n’est le superflu. Nous réglons l'usage des viandes et des autres alimeñs, de manière que, tous étant permis, l’abstinence des moniales soit plus grande que celle des moines , à qui l’on en avait interdit quelques uns; car nous voulons que l’usage de la viande soit ré-— glé de telle façon, qu'elles n’en mangent qu’une fois par jour ; qu'on n'en serve point plusieurs plats à la même personne ; qu'on n’y ajoute aucun ragoût et qu'on ne puisse en user plus de trois jours par semaine, savoir le dimanche, le mardi et le jeudi , quelles que soient les fêtes qui arrivent dans l’intervalle ; car plus la solennité est grande, plus il faut la célébrer avec unc grande abstinence. C'est à quoi saint Grégoire de Nazianze, cet exceilent docteur, nous exhorte ardemment dans son troisième 1ivre de ia Chandeleur où de la seconde

? Saint Paul. Ep. ad Cor. 1, 15.

Lederd

ABÉLARD ET HÉLOISE. 55) Epiphanie!: « Célébrons, dit-il, cette fête, non par les plai- » sirs sensucls des festins, mais par les joies pures de l'es- » prit. » Le même, dans son quatrième livre de la Pentecôte et de l'Esprit-Saint: « C’est aujourd'hui le jour de notre fête : » amassons dans le trésor de nos cœurs quelque chose de dura- » ble, mais non de ces choses qui passent et tombent en disso- » lution. Le corps a assez de sa méchanceté, il n’a que faire » de plus de matière ; gardons-nous de rendre cette bête plus » insolente par une nourriture plus abondante, car elle nous » tourmenterait plus violemment. » C'est pourquoi il faut célébrer une fête tout spirituellement, d'autant mieux que saint Jérôme , son disciple, dit dans sa lettre ! sur la manière de recevoir les présens : « Nous devons moins nous inquiéter de » célébrer les fêtes par l'abondance des victuailles que par la « joie de l’esprit, attendu qu’il serait absurde d’honorer par » la bonne chère un martyr qui à été agréable à Dieu par ses » jeünes. » Et saint Augustin, sur le Remède de la Pénitence : ? « Voyez tant de milliers de martyrs : pourquoi célé- » brer leurs fêtes par tant de festins honteux, et ne pas plutôt » imiter leur vie par des mœurs honnètes ? »

Les jours où l'on ne mangera pas de viande, on aura deux portions de différens légumes, auxquelles nous n'empêchons pas d'ajouter du poisson. On ne mettra dans Îles alimens de la communauté aucun assaisonnement précieux, mais elle se contentera de ceux que produit le pays qu'elle habite. On ne mangera du fruit que le soir. Nous ne défendons nullement que l’on serve, à celles qui en auront besoin pour leur santé , soit des herbes, soit des racines, soit des fruits , soit autre chose de ce genre. °

Si par hasard une religieuse étrangère reçue en hospitalité, se trouvait au réfectoire , on lui donnera quelque portion supplémentaire , pour qu’elle juge de la charité qui règne dans

* Lib, de lumin. vel secund, Epiph. 1II.— * Ep. 19. — * De Pen. med. N

334 ABÉLARD ET AÉLOISE.

la maison. Elle sera libre de partager cette portion avec qui elle voudra. On la fera asseoir à la plus grande table, ainsi que toutes celles qui seraient avec elle, et la diaconesse les servira. Elle mangera ensuite avec Jes religieuses qui auront servi au réfectoire.

Si quelque religieuse veut es sa chair en diminuant sa nourriture, qu'elle ne le fasse jamais sans permission ; et que cette permission ne Mi soit pas refusée, si ce n'est point par légèreté, mais par vertu, qu'elle fait cette demande , et si ses forces le lui permettent. Mais, cependant, qu’on ne souffre pas que personne dans le couvent reste un jour sans nourriture.

Les vendredis, on ne mangera jamais rien d’accommodé au gras ; ! maison se nourrira comme dans le carêrne, afin de se rappeler par cette abstinence la mort de l'Époux. Il est encore une chose qu'il faut non seulement défendre, mais encore avoir en grande horreur, quoiqu'elle soit en usage dans plusicurs monastères : c'est qu'avec les morceaux de pain qui restent du diner, et qui appartiennent aux pauvres, les religieux cssuient leurs mains ou leurs couteaux, et souillent ainsi, pour ménager leurs nappes, le pain des pauvres ou plutôt de Jésus-Christ qui dit, au sujet des pauvres: « Ce que » vous aurez fait au moindre des miens, vous l'aurez fait à > moi-même. » -

Quant aux jeûnes, on suivra absolument les commandemens de l'Église, ear nous ne voulons pas imposer aux moniales un fardeau plus lourd que celui qu’ils imposent aux pieux laïques, ni mettre la faiblesse des femmes au dessus de la force des hommes. Depuis l'équinoxe d'autoinne jusqu'à Pâques, à causé de la brièveté des jours, nous pensons qu'un seul repas suffit; ce que nous ne déci-

* « 1 veut parler, dit dom Gervaise, des monastères de la règle de Cluni, où les légumes élaient assaisonnés de graisse, même le vendredi. Cet abus ne fut retranché que par un statut de Pierre- Je-Vénérable, »

dons pas eu égard à l’abstinence monastique, mais eu égard à la: brièveté du temps. Nous ne ferons ici aucune distinction dans les alimens.

On évitera surtout les habits précieux que l'Écriture condamme absolument. ! Le Seigneur lui-même nous donne ce conseil, en accusant le Mauvais Riche qui s’enorgueillissait du luxe de ses habits, et approuvant au contraire l'humilité de Jean-Baptiste, ? C'est ce qu'explique saint Grégoire, dans ça sixième Homélie sur les Évangiles : « Pourquoi se sert-il de » ces paroles : Les gens qui sont mollement vélus sont dans les » maîsons des riches, sice n'est pour prouver clairement qu'ils combattent pour la gloire terrestre et non pour la » gloire céleste; qu'ils ne se privent de rien pour Dieu, et » qu'ils sacrifient tout à l'extérieur en cherchant les douceurs et les plaisirs de cette vie? » Et encore, dans sa quarantième Homélie : « Il s’en trouve quelques-uns qui pen- » sent que porter des habits élégans et précieux, ce n’est pas » pécher. Si ce n'était pas une faute , le Seigneur ne nous » aurait pas dit expressément que le riche qui est descendu » aux enfers était couvert de lin et de pourpre. Or, personne » necherche, sinon que dans un But de vaine gloire, à se distin- » guer parses vêtemens, afin de paraître plus digne d'honneur » quelesautres ; car ce n’est pas seulement pour la vaine gloire » des vêtemens, qu'on en a de précieux; ce qui le prouve, » c’est que personne ne veut se vêtir d’habits précieux, là où » il ne peut être vu par les autres. » Saint Pierre, exhortant, à ce sujet, dans sa première épitre , les femmes séculières ct mariées, dit : $ « Que les femmes soient soumises à leurs » maris; en sorte que s'ils ne croient pas à la parole des » femmes, ils règlent au moins Icur propre conduite, sans » le secours de la parole, d’après la bonne conduite de leurs

+ Ep. ad Tim. 1,9% Ep. S. Pet. 1.3. Er. S. Luc. 16. Ev. 8, Matth. 1, — ‘Ep. sS. Pit. 1:95:

» femmes. Qu'elles n'aient donc ui tresses de cheveux pos- » liches, ni ceinture d’or, ni somptueux habillemens ; mais » qu'elles s'attachent à parer l'homme invisible qui est caché » dans le cœur, par un repos incorruptible et un esprit mo- » deste, ce qui est vraiment riche devant Dieu. »

C'est avec raison qu'il a cru devoir détourner de cette va- nité les femmes plutôt que les hommes, puisque leur esprit faible en est d'autant plus avide, que la luxure les y porte avec plus de fureur. Or, si les femmes qui vivent dans le monde doivent s'abstenir d'une telle vanité, ne convient-il pas d’en garder celles qui sont consacrées à Jésus-Christ, celles dont le principal ornement est dé paraître n'en pas avoir! Une d'elles qui recherche ces ajustemens, ou qui ne les rejette pas si on les lui offre , perd sa réputation de chasteté ; et la sœur qui agit de la sorte, semble se disposer moins à la religion qu'à la fornication ; ce n’est pas tant une religieuse qu'une courtisanne. La parure est comme l'insigne de la corruption, qui produit l'inceste de l'âme , ainsi qu'il est écrit : ! « L'ha- » billement du corps, le rire et le marcher de l’homme, an- » noncent ce qu'il est. » |

Nous voyons que le Seigneur, comme je l'ai déjà dit, avait loué et recommandé dans Jean-Baptiste la grossièreté de ses habillemens plutôt que son austérité pour les alimens. « Qu'ê » tes-vous allé voir, dit-il, dans le désert ? Est-ce un homme » vêtu de riches habits? » Parfois l'usage d’alimens recherchés a quelque utilité, mais celui de riches habits n’en a aucune ; car plus les habits sont précieux , plus on les conserve, et moins ils font de profit : ils sont plus désavantageux à qui les achète, puisque, à cause de leur finesse même, ils sc détériorent plus aisément et procurent au corps moins de chaleur.

Les habits seront d'étoffe de laine noire; * cette couleur

* Eccles, 19.

* Les preinières religieuses étaient habillées de br,

sied bien à l’état de pénitence , et aucune fourrure, mieux que celle des agneaux, ne convient aux épouses du Christ, afin que cet habit leur rappelle sans cesse qu'elles sont revêtues ou qu'elles doivent se revêtir de l’Agneau époux des vierges.

Les voiles ne seront pas de soie , mais de toile ou d’étamine teinte. Nous voulons qu’il y en ait de deux sortes : les uns, pour les vierges qui ont prononcé leurs vœux, les autres, pour les novices. ? Les voiles des vierges consacrées seront marqués du signe dé la croix, qui, par sa blancheur, annoncera que la chasteté de leur corps est vouée entièrement à Jésus-Christ , et que leur habit diffère de celui des autres en raison de leur consécration ; afin que tous les fidèles, respectant ce signe , redoutent davantage de porter sur elles un œil de concupiscence. Ce ne sera qu'après avoir été consacrées par l'évêque , qu’elles pourront porter sur le sommet de la tête cette croix faite avec du fil blanc, en symbole de leur candeur : nul autre voile ne sera décoré de ce signe.

Elles porteront sur la chair des chemises de toile, qu’elles ne quittcront pas même la nuit. La faiblesse de leur sexe nous engage à permettre l'usage des matelas et des draps. Chacune couchera et mangera séparément. Que nulle sœur ne s’indigne, si l’on donne à une de ses sœurs, qui en a un plus pressant besoin, des habits ou d’autres choses qui lui auraient été donnés à elle-même : qu'elle se réjouisse, au contraire , lorsqu'elle aura pu secourir sa sœur dans la nécessité, et qu’elle s'attache moins à vivre pour soi que pour les autres. Autrement, elle ne doit plus être admise dans la société fraternelle , car elle est coupable du sacrilége de propriété.

* On pense que le voile des religieuses était noir, celui des novices, blanc.

2: Les veuves étaient fort nombreuses dans les monastères où on

les distinguait des vicrges.

* Anciennement toutes les religieuses couchaient à terre sur une

natte, couvertes de leurs habits ordinaires,

Nous pensons donc qu'une chemise , une peau d'agneau et une robe, suffisent pour couvrir le corps ; en ajoutant par dessus, lorsque le froid sera excessif, un manteau ! dont elles pourront se servir comme d’une couverture dans leur lit ; mais, pour éviter l'invasion de la vermine et pour que ces vêtemens puissent êtrelavés dès qu’ils serontsales, il faudra les avoir doubles, ainsi

que Salomon a dit à la louange de la femme forte et prudente :

” « Elle ne craint pas le froid pour sa maison, car tous ses do- » mestiques ont double vêtement. » Les habits ne descendront pas plus bas que les talons, de peur de soulever la poussière. Les manches n'excèderont pas la longueur des bras et des mains. Les jambes seront couvertes de chausses, et les pieds, de chaussons et de souliers. Jamais elles ne marcheront pieds nuds, sous prétexte même de dévotion. Chaque lit aura un matelas , un traversin, un oreiller, une courtepointe et un drap. Leur tête s’entourera d’une bandelette blanche, avec un voile noir par dessus ; et lorsqu'il sera nécessaire, elles porteront, en outre, à cause de leur tonsure, un bonnet de peau d'agneau,

Ce n’est pas seulement dans la nourriture et l'habit qu'il faut éviter le superflu, mais encore dans les bâtimens et les autres possessions. Quant aux bâtimens, s'ils sont plus grands ou plus beaux qu'il ne faut, ou si nous les ornons de sculptures ou de

peintures, on voit clairement que nous ne. bâtissons pas des asiles de pauvres, mais que nous érigeons des palais de rois. Car saint Jérôme dit : ? « Le Fils de l'Homme n'a pas où re- » poser sa tête, et vous avez de grands portiques et une im- » mense étendue de logement. » Avoir. de beaux chevaux de prix, C'est moins une superfluité qu'une grande vanité. Si nous multiplions nos troupeaux et nos biens terrestres, nous annonçons par là une ambition qui se déploie dans les choses extéricures; car plus nous possédons de biens sur la terre,

* Ce manteau était une espèce de chappe. —* Ep, 1.

ARÉLARD ET HÉLOISE. 339

plus nous sommes forcés, pour y veiller, de nous éloigner de la contemplation des biens célestes. Car, quoique notre corps soit enfermé dans un cloître, notre esprit se réjouit de ces possessions du dehors, et, contraint de les suivre, il se répand comme elles çà et là. Nos tourmens augmentent ainsi en raison des possessions que nous pouvons perdre ; car plus elles sont précieuses et plus nous les aimons, plus elles en- Chaïnent par l'ambition notre misérable cœur,

I faut donc disposer tout, de manière que nous fixions des bornes certaines aux dépenses de nos maisons, et que nous ne Souhaitions rien , ne recevions rien et ne gardions rien au delà du nécessaire. En effet, tout ce qui dépasse le nécessaire, nous le possédons par rapine ; et nous devenons coupables de la mort d'autant de pauvres, que nous en aurions pu sccourir. Chaque année donc, après les récoltes, il faudra pourvoir aux besoins de l’année, et restituer plutôt que donner le superflu aux pauvres.

JT y en a qui, ignorant les fins de la Providence, se réjouissent d'avoir une nombreuse famille, quoique n'ayant que très peu de revenus; chargés alors de lui procurer de quoi subsister, ils vont mendier impudemment, et souvent extorquer ce qu'on ne leur donne pas. ! Tels sont quelques supérieurs de monastères, qui, se glorifiant de la multitude des moines, ne se soucient pas tant d'en avoir de bons que d’en avoir beaucoup, et qui se grandissent à leurs propres yeux, s'ils se voient au milieu d'une nombreuse communauté. Pour attirer les novices dans leurs maisons, lorsqu'ils devraient les préparer aux austérités, ils leur promettent les plus douces choses, et, comme ils les reçoivent sans aucun examen avant de les avoir éprouvés , ils les perdent facilement par l'apostasie. C'est à eux, sans doute, que Jésus-Christ adressait ces paroles : ?

‘ Cette conduite des moines rentés faisait déjà pressentir la fondation des ordres mendians qui n’existaient pas encore à celle époque, — * Ev. S, Matth. 23, 15.

« Malheur à vous qui parcourez la mer et la terre pour faire » un prosélyte ! Lorsque vous laurez fait, vous le rendez » digne de l'enfer deux fois plus que vous ! » Ils se glorifieraient moins de la multitude, s'ils s'attachaient plutôt au salut des âmes qu’au nombre des prosélytes , et s'ils présumaient moins de leurs forces dans la conduite de leur communauté. Le Seigneur avait choisi peu d'apôtres, et entre ceux de son choix , il y eut pourtant un apostat ; ce qui lui fait dire :! « Ne vous ai-je pas choisi tous les douze? et cependant il se » trouve un démon parmi vous! » Tel Judas fut parmi les disciples ; ainsi fut Nicolas parmi les sept diacres. Lorsque les Apôtres n'avaient encore réuni qu'un petit nombre de fidèles, Ananias et Saphira sa femme méritèrent d’être frappés d’une sentence de mort.? De tous les disciples du Sauveur, beaucoup l'abandonnèrent, peu revinrent avec lui; car le chemin qui conduit à la vie est étroit feet peu savent y marcher: au contraire, celui qui conduit à la mort est large et spacieux, et beaucoup s'y engagent volontiers, parce que, comme le Seigneur l'a dit ailleurs: « Il en est beaucoup d’appelés, mais peu d'élus ; » et selon Salomon : « Le nombre des insensés est infini. »

Que celui donc qui se réjouit de la multitude de ses moines, craigne que, suivant les paroles du Seigneur , il se trouve peu d'élus parmi eux, et que multipliant son troupeau aussi imprudemment , il ne puisse.suffire à le garder ; en sorte qu’on lui applique avec raison ces paroles du Prophète : * « Vous » avez multiplié le peuple, mais vous n’avez pas augmenté » sa joie. » Tels sont, en effet, ceux qui se glorifient de Îla multitude ; car forcés souvent, tant pour leurs propres besoins, que pour ceux de la communauté, de rentrer dans le siècle et de courir çà et là en mendiant, ils s’'embarrassent bien plus des soins corporels que des spirituels, et ils gagnent plus de mépris que de gloire.

* Eo, S. Joh. 6.— * Act. Ap. 5. — *Ev. S. Matth. 7, 20. — * Isaïe, 9.

Les femmes auraient d'autant plus à rougir d’une pareille conduite, qu'il y a moins de sûreté pour elles à se répandre dans le monde. Quiconque désire de vivre avec une honnête tranquillité, de s'appliquer aux offices divins, et de devenir cher à Dieu et aux hommes, doit craindre de rassembler plus de frères qu'il n’en peut soigner ; et, dans ses dépenses, ilne faut pas qu’il compte sur la bourse d'autrui ni sur lcs aumônes à demander, mais qu'il songe plutôt aux. aumônes à faire. L’apôtre saint Paul, ce grand prédicateur de la morale évangélique, quoique cette fonction lui permit de recevoir les secours temporels, travaille de ses mains, dans la crainte d'être à charge aux fidèles et de porter atteinte à sa gloire. Pour nous donc qui n’avons pas à précher, mais à pleurer nos péchés, quelle serait notre témérité, ou plutôt notre impudence, de mendier notre subsistance ? Pouvons-nous par là sustenter ceux que nous rassemblons inconsidérément? Et même, ne poussons-nous pas souvent la démence, jusqu’à soudoyer des prédicateurs , si nous ne savons pas précher ; et, conduisant avec nous ces faux apôtres, à porter partout nos croix et nos reliques, ‘ afin de vendre aux simples et imbécilles chrétiens , non la parole de Dieu, mais ces fictions du Diable ? Ne leur promettons-nous pas tout ce qui peut servir à escroquer leur argent? C’est par cette impudente cupidité à chercher les biens de ce monde et non ceux de Jésus-Christ, que déjà personne, si je ne me trompe, n’a plus de respect ni pour notre Ordre, ni pour la prédication de la parole de Dieu.

Ainsi, les abbés et les supérieurs de monastères, qui assiègent avec importunité les puissans du siècle et les cours des rois, passent plutôt pour des gens charnels que pour des cénobites. Poursuivant par métier la faveur des hommes , ils se sont

‘ C'était alors la coutume de faire des quêtes générales, pendant lesquelles on animait le zèle charitable des fidèles par quelque procession et quelque exhibition de reliques.

habitués à converser avec les hommes plutôt que de parler avec Dieu : ils ont souvent lu, souvent entendu, mais non médité, mais non compris, cet avertissement de saint Antoine :* « Les poissons qui sont long-temps hors de l’eau, meurent ; » ainsi les moines qui quittent long-temps leurs cellules, ou » qui vivent au milieu des séculiers, sont déliés de leur vœu » deretraite. »

Il faut donc, comme le poisson dans la mer, retourner dans nos cellules, de peur que, restant dehors trop long-temps, nous n'oublions la garde de l'intérieur. Saint Benoît, le fondateur de la Règle monastique, persuadé de cette vérité, a enseigné clairement par ses écrits etson exemple, qu'il veut que les abbés soient assidus dans leurs monastères, et veillent soigneusement à la garde de leur troupeau. Car, lui-même ayant quitté sa maison un jour pour aller rendre visite à sainte Scholastique sa sœur, * elle voulut le retenir auprès d'elle seulement une nuit pour écouter ses instrüctions; mais il avoua qu'il ne pouvait absolument rester hors de sa cellule. Î] ne dit pas même : « Nous ne pouvons pas,» mais « Je ne peux pas; » parce que les frères pouvaient le faire avec sa permission, et que , lui, ne le pouvait qu'avec celle de Dieu, comme il l'a fait ensuite. C'est pour cela que dans sa Règle il n’a parlé nulle

part de la sortie de l'abbé, mais seulement de celle des frères. Ia, au contraire, prudemment exigé la présence de l'abbé, et il ordonne que, aux vigiles des dimanches et des jours de fête, la lecture de l'Évangile et des réflexions qui y sont jointes, ne puisse être faite que par l'abbé *. Dans son règlement pour la table de l'abbé, à laquelle mangent toujours les étrangers ct les hôtes, il lui permet, à défaut de ceux-là, d'y inviter les frères qu'il voudra, en laissant un ou deux des anciens avec les autres frères. Il fait entendre que l’abbé ne doit jamais être

* Vit. Pat, Pars IT. de Quiete.— *Dialog. 11, 33. —* Rex, S. Rencd. 11, 56.

absent du monastère au moment des repas, de peur que, s habituant à la chère délicate des grands, il ne partage plus ensuite avec ses religieux le pain grossier du monastère. C'est de ces abbés que Jésus-Christ a dit: ! «Ils lient des fardeaux » pesans et qu'on ne saurait porter; ils les mettent sur les » épaules des hommes, et ils ne veulent pas les remuer » du bout du doigt. » Et ailleurs, parlant des faux prédicatours : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent vers » vous. » Ils y viennent d'eux-mêmes, dit-il, sans. que Dicu les envoie et sans être chargés de cette mission. Jean Baptiste , notre instituteur , qui par héritage devait être pontife, s'éloigna de la ville pour se retirer dans le désert, abandonna le pontificat pour le monachisme, et les cités pour la solitude, Le peuple venait à lui, mais il n'allait pas au devant du peuple. FI fut si grand, qu'il passa pour le Christ, et qu'il put corriger plusieurs abus dans les villes. ? I] était déjà dans ce petit lit, d'où il était prêt à répondre au Bien-aimé frappant à la porte : «Je me suis dépouillé de ma robe, comment la » reprendrai-je? J'ai lavé mes pieds, comment les souille- » rai-jc?5 » ,

Quiconque donc désire vivre dans la solitude monastique, doit se réjouir d'avoir plutôt un petit lit qu'un grand; car c'est de ce lit que Jésus-Christ à dit : « Qu’on prenne l'un, et » qu'on laisse l’autre. » Nouslisons, en effet, que le petit lit de l'Épousesn'est autre chose qu'une âme contemplative, qui embrasse plus étroitement Jésus-Christ et qui s'attache à lui par un souverain désir. C'est de ce petit lit qu'elle dit elle-même : « En veillant toute la nuit dans mon petit lit, j'ai cherché » celui que chérit mon âme. » C'est de ce petit lit que, dédaignant ou redoutant de se lever, celle fait la réponse que je viens de rapporter; car elle pense qu'elle ne trouvera hors de son lit que des ordures, dont elle craint de souiller ses pieds.

tEv. S. Matth 23,7. —* Kv. S, Marc. 1. —* Cant.5

Dina ne sortit qu'une fois pour aller visiter des étrangères, et elle se perdit. Et comme un moine cloîtré, nommé Maiche, l'ouit prédire à son abbé qui en fit après lui-même l'expérience : Une brebis qui quitte le troupeau est bientôt sous la dent du loup. Ne composons donc pas une communauté trop nombreuse , qni nous fournisse des occasions de sortir, et même qui nous force à sortir, de peur de faire à notre détriment le profit des autres : semblables au plomb qui est consuiné dans la fournaise pour conserver l'argent. Craignons, au contraire, qu'une fournaise trop ardente de tentations ne consume à la fois et le plomb et l'argent. Jésus-Christ a dit, m'objectera-t-on : « Je ne rejeterai pas celui qui aura recours à moi. » Nous ne voulons pas rejeter ceux qui sont admis; mais qu'on prenne garde à ceux qu'on admettra, afin qu'après les avoir admis, nous ne soyons pas nous-mêmes rejelés à cause d'eux; car nous ne voyons pas que le Seigneur ait rejeté aucun de ceux qu'il avait admis, mais il en a repoussé qui se présentaient, puisqu'à celui qui lui disait : « Maître, je vous suivrai partout où vous irez, » il répondit : « Les renards ont » des tanières, etc »

Il nous avertit encore de prévoir avec soin les dépenses nécessaires dans les projets que nous pourrions former, lorsqu'il dit : ! « Qui est celui d’entre vous qui, voulant bâtir une » tour, ne suppute auparavant, à tête reposée , les dépenses » qui y sont nécessaires, pour savoir s’il a de quoi l'achever; » de peur qu'en ayant jeté les fondemens et ne pouvant l'a- » chever, tous ceux qui le verront ne commencent à se moquer de lui, en disant : « Cet homme a commencé de bâtir » et il n’a pu achever? » C'est beaucoup si chacun peut se sauver soi-même ; mais il est dangereux de veiller sur d'autres, quand on suffit à peine à sa propre garde. En eflet, celui qui a été défiant dans l'admission de ses brebis, est soi-

\ Ev. S. Luc. 14, 28.

gncux de les garder. Personne ne persévère plus dans une entreprise que celui qui a été lent et prévoyant pour la commencer. Que la prévoyance des femmes soit donc d'autant plus grande, que leur faiblesse supporte moins de lourds fardeaux et qu’elle a plus besoin de repos.

L'Écriture Sainte est sans contredit le miroir de l’âme ; quiconque se nourrit de sa lecture et profite de ce qu’il y voit, : connaît la beauté de ses mœurs ou en découvre la difformité, afin de détruire celle-ci et d’accroître celle-là. Saint Grégoire , dans son livre des Morales, ! dit, en nous rappelant ce miroir de l'âme : « L'Écriture Sainte est comme un miroir aux yeux » de l'âme, dans lequel nous pouvons voir notre face inté- » rieure. C’est là que nous connaissons nos bonnes et mau- » vaises actions ; c’est là que nous voyons nos progrès el com- » bien nous sommes éloignés de la perfection. » Or, celui qui règarde l'Écriture sans la comprendre , ressemble à un aveugle qui l’aurait devant les yeux. L'aveugle ne peut se voir t£l qu'il ‘ est dans ce miroir, et l’autre ne cherche pas dans l'Écriture la doctrine qui y est renfermée : dans son incapacité oisive, il ressemble à un âne tenant une lyre, et il a, pour ainsi dire, devant lui un pain dont il ne mange pas même à jeun, puisque, ne pénétrant pas par l'intelligence la parole de Dieu et ne se la faisant pas expliquer par d’autres, il a une nourriture qui lui est absolument inutile.

C’est de là que l’Apôtre * dit, pour nous exhorter tous généralement à l'étude de l'Écriture Sainte : « Tout ce qui est » écrit, a été écrit pour notre instruction , afin que nous ayons » de l'espoir par la patience et de la consolation par les Écri- » tures. » Et ailleurs : « Remplissez-vous de l'Esprit Saint, » en vous entretenant vous-même dans les psaumes , les hym- » nes et les cantiques spirituels. » Or, c’est s’entretenir avec soi-même que de comprendre ce que l’on dit et de savoir

*L. ZI, c. 11. —*Saint Paul. Ep. ad Rom. 15, k.

en proliter. Le mème Apôtre ecrivait à Timothée : ! « En at-

CA

S'ÉTETBSS SEE

endant que je vienne, appliquez-vous à la lecture , à l'exhortation et à l'instruction. » Et encore : « Quant à vous, demeurez ferme dans les choses que vous avez apprises et qui vous ont été confiées; sachant de qui vous les avez apprises, et vu que vous avez été nourri dès votre enfance dans les lettres saintes, qui peuvent vous instruire pour le salut, par la foi quiest en Jésus-Christ. Toute Écriture , divinement inspirée, est utile pour instruire, pour reprendre, pour corriger et pour conduire à la justice, afin que l'homme de Dieu soit parfait, étant instruit à toutes sortes de bonnes œuvres. » Dans sa lettre aux Corinthiens, * il les

invite à l'intelligence de l'Écriture Sainte , afin de pouvoir expliquer les passages qu'on citcrait en leur présence : « Recher-

chez, dit-il, la charité; enviez les dons spirituels, surtout le don de prophétie : car celui qui parle unelangue inconnue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu; au lieu que celui qui prophétise, édifie l'Église. C’est pourquoi celui qui parle une langue inconnue prie de manière qu’elle soit entendue. Je prierai de cœur, je prierai aussi avec intelligence. Je chan-

» terai de cœur, je chanteraïi aussi avec intelligence. Car en- » fin, si vous priez de cœur, comment celui qui est du peuple

répondra-t-il Amen à la fin de votre action de grâces , puis-

5 qu'il ne sait ce que vous dites ? Votre action de grâces est

bien faite ; mais personne n'en est édifié. Je rends grâces à . Dieu de ce que je parle une langue que vous entendez tous;

p mais, à mon avis, j'aimerais mieux dire dans l'Église cinq » paroles intelligibles pour instruire les autres, que dix mille

dans une langue étrangère. Mes frères, ne soyez point en-

» fans pour l'intelligence; mais soyez enfans pour la malice

et parfaits dans la sagesse. »

Parler une langue, c’est former seulement des sons avec

» Ep. ud Tim, 1,14, et 11, 13. — * Ep, ul Cor. 1 14,

la bouche et non pas en donner l'intelligence aux autres; inais c’est prophetiscr ou interpréter, que de dire, à l'excemple’ des Prophètcs, ce que l'on voit, ou de comprendre ce qu'on dit, afin de pouvoir micux l'expliquer aux autres. C’est prier ôu chanter seulement de cœur, que de former des sons ävec le soufile scul , Sans yÿ ajouter l’intelligencé. Ainsi donc, lorsque notre cœur prie ou que nous nous contentons d'articuler des sons par Île soufflé de là prononciation, sans rien comprendre de ce que la bouche profére, Alors nous né retirons aucun fruit de l'intelligénce qu'on doit certainement avoir dans la prière, afiñ qu’ellé puisse nous conduire vers Dieu avec plus d'amour et dé ferveur. C'est par celte raison qu’il nous recommande l'intelligence de ée que nous disons, afin que, comme beaucoup d’autres, nous ne sachions pas seulement proférer des paroles, mais encore que nous en comprenions le sens ; autrement, il assure que la prière ct le chant restent sans fruit. Saint Benoît était de cet avis : ! « Composons notre chant, de manière que notre intelligence » soit d'accord avec hotre voix. » David l'avait ordonné, en disant : * « Chantez sagement ; » afin sans doute que la douceur ét l’assaisoinement de l'intelligence né manquent pas à nos paroles et que nous puissions véritablement dire au Sei- &ncur : « Qué vos paroles sont douces à mon gosier ! » Et ailleurs : & Ce n'est pas avec des flûtes que l'homme se 5 rendrä agréable à Dieu. » La flûte, en effet, rend un son qui conduit à là volupté, mais nullement à l'intelligence ; en sorte que bien jouer de cet instrumeüt n'est pas plaire à Dieu, car ceux qui se délectent à la mélodie de ses sons, ne sont nullement édiliés par l'intelligence. Comment, dit l'Apôtre, quand où donnera la bénédiction dans l'Église, répondra-t-on Amen, puisqu'on n'entend pas ce qui se dit dans cette bénédiction , puisqu'on ne sait si ce que la prière demande est bon

\Heg. S. Bened. 19. —* Psalm. 118, 146.

ou ne l'est pas ? C’est ainsi que dans nos Églises nous voyons souvent des gens simples , ignorant le sens des langues, commettre souvent des erreurs qui leur sont plus nuisibles qu'’utiles ; car lorsqu'on dit : « Ut sic transeamus per bona tem- » poralia, ut non amittamus œterna. » L'affinité même de deux mots presque semblables trompe quelques personnes, au point de leur faire dire : « U£ Nos amilamus æterna ; » il y en a d’autres qui prononcent ainsi : &« UE non ADMITTAMUS » œterna. æe C'est pour prévenir ce danger que l’Apôtre dit: « Au reste, si vous louez Dieu de cœur, » (c'est à dire : si vous formez seulement avec le souffle les paroles de la bénédiction, sans en apprendre le sens à celui qui vous écoute,) « qui tien- » dra la place des simples ? » (c'est à dire : qui, des assistans, chargé de répondre, répondra ce que le peuple ne saura et ne devra pas même faire?) « Comment dira-t-il Amen ?» ( puisqu'il ignorera si ce sont des bénédictions ou des malédictions que vous prononcez sur sa tête ?) Enfin ceux qui ne comprennent pas les Saintes Écritures,! comment pourront-ils prononcer des discours édifians , exposer ou interpréter la Règle, ou enfin en réformer les abus ?

Je suis très étonné, et c'est encore là un piège du démon, que dans les monastères la Règle soit seulement de chanter et de former des sons, sans entendre les Saintes Écritures et le sens qu'elles renferment; comme si le bêlement de la brebis était plus utile pour elle que de paître. L'intelligence des Saintes Écritures est en effet la nourriture spirituelle de l'âme. C’est ainsi que Dieu , destinant Ézéchiel à la prédication, le nourrit d'abord de sa parole, qui découla aussitôt de la bouche du prophète, comme du miel. C’est de cette nourriture qu'il est écrit dans Jérémie : « Les enfans ont demandé du pain, et il ne

‘ C passage prouve que la Bible et les ouvrages des Saints Pères n'étaient pas encore traduits en langue vulgaire. Abélard pose ici les opinions que Galvin développa et fit adopler dans la Réforme, quatre siècles plus tard.

» se trouva personne pour leur en couper ; » car c’est couper du pain aux enfans, que de donner aux simples le sens des Ecritures. Ces enfans qui demandent du pain, sont ceux qui désirent nourrir leur esprit par l'intelligence de l’Écriture, ainsi que le dit ailleurs le Seigneur : ? « J'enverrai la faim sur la » terre, non pas la faim du pain ni la soif de l’eau, mais la » faim d'entendre la parole de Dieu. »

Le Démon, au contraire, a envoyé dans les cloitres des monastères Ja faim et la soif d'entendre la parole des hommes et les rumeurs du siècle; en sorte que nous sommes d'autant plus dégoûtés de la parole de Dieu, que, sans la douceur et l’assaisonnement de l'intelligence, elle nous paraît insipide. C'est de là que David disait, ainsi que je l'ai rapporté : « Que » vos paroles sont douces à mon gosier! elles le sont plus » que le miel dans ma bouche. » 1] explique aussitôt en quoi consiste cette douceur, en ajoutant : ? « Vos préceptes m'ont » donné l'intelligence; » c’est à dire : « J'ai plutôt reçu l'in- » telligence de vos préceptes , que de ceux des hommes; ce » sont eux qui.m'ont instruit et donné la sagesse. » II n'oublie pas de montrer quelle est l'utilité de cette intelligence, en disant plus loin : « C’est pour cela que j'ai haï toutes » les voies de l’iniquité. » Il y a, en effet, beaucoup de voies d’iniquité tellement ouvertes, qu'on les évite ou méprise facilement; mais ce n’est que par la connaissance de la parole divine, que nous pouvons les connaître toutes et les éviter. C'est de là qu'il dit encore ; « J'ai caché vos paroles dans mon » cœur, afin de ne point vous offenser. » Elles sont plutôt cachées dans notre cœur que sonnantes dans notre bouche, lorsque la méditation nous en a donné l'intelligence. Ainsi, moins nous nous appliquerons à cette intelligence, moins nous eonuaîtrons toutes les voies de l'iniquité, moins nous éviterons el moins nous pourrons nous prémunir contre le péché.

Amos. 1.— *Psalm. 118.

È 99 cr

Cette négligence est d'autant plus blämable parmi les moines qui aspirent à la perfection, que la science leur est plus facile, puisqu'ils ont en abondance les livres saints et qu'ils jouissent des loisirs de la solitude. Dans les Vies des Pères, ! ce vieillard blime fortement ces moines, qui sont orgucilleux d'avoir une quantité considérable de livres, et qui n’en font aucun usage : «Les prophètes, dit-il, ont écrit des livres ; nos pères, » qui sont venus ensuite, ont beaucoup travaillé sur ces li- »vres; puis, leurs successeurs en ont rempli leur mémoire. » Mais la génération présente les écrit sur des papyrus ou des » peaux, et les oublie ensuite dans les bibliothèques. » L'abbé Pallade , en nous exhortant fortement à apprendre et à enseigner, disait : « Il faut qu’une âme qui veut se conformer à la » volonté de Jésus-Christ, apprenne fidèlement ce qu'elle »,ignore, ou enseigne clairement ce qu'elle sait. Or, si elle ne » Ssuüit ni l'un ni l’autre de ces avis lorsqu'elle le peut, elle est » assurément atteinte de folie. »

En effet, on commence à s'éloigner de Dieu quand on prend en dégoût sa doctrine. Et comment peut-on l'aimer, lorsqu'on ne désire pas ce dont l'âme a toujours besoin? Aussi, saint Athanase, dans son Exhortation aux moines, ? leur recommande tellement la lecture et l'étude des livres saints, qu’il leur conseille même; pour s’y livrer, d'interrompre la ptière: « Je vais, dit-il, vous tracer votre conduite. D'abord, » le soin de l'abstinence, la patience du jeûne, l’assiduité à » la prière et à la lecture, ou enfin, si quelqu'un de vous » n’était pas encore versé dans les lettres, le désir d'écouter » dans le but d'apprendre; ce sont là véritablement les pre- » miers élémens de la connaissance de Dieu. » Et plus loin : « Il faut, dit-il, être continuellement en prières, de sorte qu'il y ait à peine entre elles un intervalle. » Ensuite, il

* Pars LI, L. de discret, * Il est presque certain que l’Exhort. ad Monach. n’est pas de saint Athanase, quoique ce traité figure dans ses œuvres

"ajoute : « Ï] faut qu'elles ne soient interrompues que par la » lecture, » Saint Pierre n'a-t-il pas dit ailleurs : ! « Mes frè- » res, Soyez toujours prêts à rendre raison de votre foi et de » votre espérance, à tous ceux qui vons.le demanderont. » Et saint Paul : ? « Nous ne cessons de prier pour vous, afin que » vous soyez remplis de la connaissance de la volonté de Dieu, » dans la sagesse ct l'intelligence spirituelles. » Et encore : « Que la parole de Jésus-Christ demeure en vous avec pléni- » tude, et vous remplisse de sagesse. » :

Et dans l'Ancien Testament, on conseille aux hommes de s’instruire aussi des préceptes de la Loi; car David disait : * « Heureux l'homme qui ne se laisse pas aller au conseil des »n impies, qui ne s'arrête pas dans la voie des pécheurs, et » qui ne s'assied pas dans une chaire de peste, mais dont la » volonté est dans la loi du Seigneur, » Dieu lui-même dit à Jésus-Nave : 5 « Ce livre ne sortira pas de vos mains, et vous » Je méditerez jour et nuit. » |

À ces occupations se mêlent fréquemment les mauvaises pensées; et quoique notre esprit soit assidüment tendu yers Dieu , cependant le soin dévorant des choses du siècle nous tourmente toujours. Or, si avee le travail nous sommes encore exposés à des tentations aussi fréquentes, que scrait-ce donc si nous restions dass l'oisiveté ? Le pape saint Grégoire dit, dans son dix-neuvième livre des Morales : © « Nous gé- » missons de voir déjà arrivé le temps où nous trouvons dans » l'Église beaucoup de chrétiens qui ne veulent pas exécuter » ce qu'ils comprennent, ou qui font peu de cas d'entendre » et de connaître la parole de Dieu ; car ils ferment leurs » oreilles à la vérité pour écouter des fables, tandis qu'ils » cherchent tout ce qui est de ce monde, et nullement ce qui » est de Jésus-Christ. Partout les divines Écritures sont expli-

‘Ep. S. Pet, 1, 3. — * Ep. ad Colos. 1. —* Ibid. 3. —" Psal, 1, — * Jesu, 1. — °C. 6, in Ep. ad Tim. M, 4.

» quées ; partout, elles sont mises sous nos yeux. Si les hom- » mes dédaignent de les connaître, aucun ne cherche assuré- » ment à savoir ce qu'il croit. »

La Règle des monastères et les exemples des Saints Pères nous y exhortent pourtant. Saint Benoît, en effet, ne donne aucun avis sur la science ou sur l'étude du chant; mais il donne beaucoup de préceptes sur la lecture, et il en assigne exactement le temps, aipsi que celui du travail. Il a tellement pourvu à l'occupation de dicter ou d'écrire, qu’il n’a pas oublié le papier et les plumes parmi les objets nécessaires que l'abbé doit fournir aux moines. H ordonne même, entre autres choses, qu’au commencement du carême on remette. à chaque moine quelques livres de la bibliothèque, qu'ils liront à la suite et en entier. Quoi de plus ridicule que de lire sans. apporter tous ses soins à comprendre ce qu'on lit ? Car on connaît ce proverbe du Sage : « Lire sans entendre, c’est perdre son temps. » C'est à une semblable lecture qu’on peut appliquer avec raison la pensée du philosophe grec: Un âne devant une lyre; car un lecteur qui tient un livre et qui n’en sait pas faire l'usage auquel ce livre est destiné, est comme un âne devant une lyre. Il serait plus convenable d'employer de tels lecteurs à d’autres emplois où ils pourraient être de quelque utilité, que de les laisser perdre leur temps sur des livres qu'ils n’entendent pas et dont ils tournent inutilement les feuillets. Ces lecteurs-là remplissent bien la prophétie d’Isaïe :? « Toutes les visions des prophètes vous seront comme » les paroles d’un livre fermé qu’on donnera à un homme qui » sait lire, en lui disant : « Lisez ce livre; » et il répon- » dra : » Je ne le puis, parce qu'il est fermé. » Et on don- » nera le livre à un homme qui ne sait pas lire , et on lui » dira : «Lisez; » et il répondra : « Je ne sais pas lire. » » C'est pourquei le Seigneur a dit : « Parce que ce peuple

. Salomon. —*? C 29,

» s'approche de moi, seulement de bouche, et me glorific » des lèvres ; mais que son cœur est éloigné de moi, et qu'il . » ne me craint que par les maximes et les ordonnances hu- » maines, je ferai donc encore une merveille dans ce peuple, » un prodige étrange, qui le surprendra; car la sagesse de » ses sages périra, et l'entendement de ses habiles sera » obscurci. » |

En effet, on appelle lettré, dans les cloîtres, quiconque a appris à prononcer des mots; car pour ce qui cest de l'intelli- #ence , ils avouent qu'ils ignorent la Loi ; et Ie livre qu’on Icur donne est pour eux un livre fermé, comnic pour ceux qu'ils appellent êllettrés. C’est à eux que le Seigneur fait ce reproche : « Ces gens-là s'approchent plutôt de moi par la » bouche et les lèvres que par le cœur, » puisqu'ils ne peuvent comprendre toutes les paroles qu'ils profèrent. Privés de la science des divines révélations, ils se soumettent plutôt à la coutume des hommes qu’à l'utilité de l'Écriture. C’est par cette raison quele Seigneur les menace d’aveugler les sages et les docteurs qui sont parmi eux.

Saint Jérôme, ce grand docteur de l'Église, qui fut l'honneur de la profession monastique, nous exhorte à l'amour des lettres, quand il dit : ! « Attachez-vous à la science des » lettres, et vous détesterez les péchés de la chair. » Nous apprenons aussi par son témoignage combien il a dépensé de temps et de travail pour l'intelligence des Saintes Écritures. Entre les différentes choses qu'il a écrites au sujet de ses étu des, afin de nous instruire sans doute par son exemple, il dit, dans quelque endroit, à Pammache et à Océanus : * « Lorsque j'étais jeune, je brülais de l'amour d'apprendre. Je » ne me suis pas instruit moi-même, suivant la présomption » de quelques uns, mais j'ai écouté fréquemment Apollinaire » à Antioche; je l'ai chéri, lorsqu'il m'instruisait sur les Sain-

“Epist. k. — Ibid. G5.

» tes Ecritures. Ma tête blanchissait déjà, et il me convenait » plutôt d'être maître que disciple : je suis allé pourtant » à Alexandrie écouter Didyme; je lui ai l'obligation de m'a- » voir appris beaucoup de choses que j'ignorais. Chacun s’i- » maginait que je cesserais enfin d'apprendre, lorsque je » retournai encore à Jérusalem et à Bethléem, où j'obtins à » grande peine et à grands frais, que le docteur hébreu Ba- » rannias me donnerait des leçons la nuit ; car il craignait les » Juifs, et il se montrait pour moi comme un autre Nico- » dême. » Sa mémoire lui avait sans doute gravé dans le cœur ce précepte de l'Ecclésiastique : « Mon fils, commen- » Ccez à vous instruire dès votre jeunesse; car jusqu'en vos » vicux ans vous trouverez la sagesse. » Instruit non seulemernit par ces paroles de l'Écriture, mais encore par l'exemple des Saints Pères, parmi les éloges qu'il donne à cet excellent monastère , il ajoute ceci, au sujet de l'étude particulière qu'on y faisait des Saintes Écritures : « Nous n'avons jamais p vu tant de méditation, tant d'intelligence des Écritures di- » vines, ni tant d'exercices de la science ; en sorte qu'on pren- » drait la plupart d’entre eux pour des docteurs dans la sa- » gesse divine. » Saint Beda, suivant l'histoire d'Angleterre , ayant été curé fort jeune dans un monastère, disait : « Tout le temps de ma » vie que j'ai passé dans le même monastère, je l'ai em- » ployé à l’étude de l'Écriture ; et dans les momens que me » laissaient l'observance de la Règle et le soin quotidien de » chanter à l'église, j'ai toujours trouvé doux d'apprendre, » d'enseigner ou d'écrire. » Mais à présent, ceux qui sont élevés dans les monastères, arrivent à un tel degré de démence, que, contens de former des sons, ils ne cherchent point à comprendre ce qu'ils disent ni à instruire leur cœur, mais bien leur langue. Salomon, dans ses Proverbes, leur fait ce reproche ouvertement : « Le cœur du sage, dit-il, cherche la » science, et la bouche de l'insensé se repaît d’ignorance ; »

sans doute lorsqu'il se réjouit de prononcer des paroles qu’il n'entend pas. En vérité, ceux-là peuvent d'autant moins aimer Dieu et s’enflammer pour lui, qu'ils sont plus éloignés de l’intelligence de Dieu et du sens de l'Écriture qui nous le fait comprendre.

Je crois que l'ignorance des moines actuels provient de deux causes : d'abord, de l'envie des frères laïques ou convers et même des supérieurs ; ensuite, de la nonchalante aisiveté qui règne aujourd'hui dans les cloîtres. Ces moines, qui désirent nous attacher comme eux aux choses terrestres plutôt qu'aux spirituelles, ressemblent aux Philistins qui persécutaient Isaac, lorsqu'il creusait des puits, et comblaient ces puits avec de la terre pour le priver d’eau. ! C’est ce que saint Grégoire a bien défini dons son seizième livre des Morales, ? lorsqu'il dit : « Souvent, lorsque nous nous appliquons aux » Saintes Écritures , nous nous laissons aller aux embüches des » Esprits malins, qui obscurcissent nos yeux par la poussière » des pensées terrestres, et qui les ferment à la lumière de la » vue intéricure. » Ce que David n'avait que trop éprouvé, lorsqu'il disait : 3 « Éloignez-vous de moi, Esprits méchans, » et je scruterai les commandemens de mon Dieu ; » faisant entendre clairement qu'il ne pourrait scruter les commandemens de Dieu, tant que son esprit serait en proie aux embùches des Esprits malins : ce que nous désigne aussi la méchanceté des Philistins, qui comblaient de terre les puits qu'Isaac faisait creuser.

Nous creusons assurément des puits, lorsque nous portons l'intelligence dans la profondeur du sens de l'Écriture ; mais les Philistins les comblent secrètement, quand ils nous suggerent les idées terrestres de l'Esprit inmonde, au moment où nous nous élevons vers la science, et ils nous privent, pour ainsi dire, de l'eau de la science divine. Mais comme personne

1 Gen. 26, —*? CG. 8, in Job. —* Psalm. 118.

ne peut surmonter de tels ennemis par sa propre vertu, il nous est dit par Éliphat : ? « Le Tout-Puissant sera contre » vos ennemis, et vous amasserez des trésors. » C’est comme s’il était dit : « Tandis que le Seigneur, par sa puissance, éloi- » gnera de vous les malins Esprits, le trésor de l'Écriture s'ac- » croîtera en vous par l'intelligence. » Il avait sans doute lu, si je ne me trompe, l'Homélie ? du grand Origène, sur la Genèse , et il avait puisé dans les écrits de ce grand philosophe des chrétiens ce qu'il nous dit à l'égard de ces puits; car non seulement il mettait la plus grande ardeur à creuser des puits et à nous inviter à venir boire de leur eau, mais encore il nous exhortait à en creuser nous-mêmes, ainsi qu'il parle dans sa douzième Homélie : « Essayons de faire ce que la sagesse » nous enseigne , en disant : ® « Buvez de l’eau de vos fontai- » nes et de vos puits, et ayez une fontaine à vous. » Tâchez » donc, mon cher auditeur, d'avoir une fontaine et un puits » ‘qui vous appartiennent en propre, afin que, lorsque vous » prendrez un livre des Saintes Écritures, vous puissiez, avec » votre propre intelligence, y comprendre quelque chose, se- » lon ce que vous avez appris dans l’Église; tâchez d’étancher » votre soif à la source de votre esprit. L'eau vive qui existe » au dedans de vous, ce sont les veines intarissables et les » fleuves coulans d’une intelligence raisonnable, pourvu qu'ils » ne soient pas comblés de terre et de pierres. Mais creusez » fortement votre terre, purgez-la de ses ordures, c'est à dire » arrachez de votre cœur la paresse et l'engourdissement. » Écoutez les paroles de l'Écriture : « Piquez votre œil , et il » en sortira des larmes ; piquez votre cœur, el il en sortira de » l'intelligence. » Purifiez donc votre esprit, afin que vous » buviez de l'eau de vos fontaines et que vous puisiez de l'eau » vive à votre puits; car si vous avez gardé en vous la parole » de Jésus-Christ, si vous avez reçu de lui l'eau vive et que

sJob. —* Ilom. 12. in Gen. c. 26. — * Pro. 5.

» vous l’ayiez reçue fidèlement, eiic deviendra pour vous une » source d’eau jaillissante dans la vie éternelle. » Et encore dans l'Homélie suivante, ! au sujet des puits d’Isaac dont je vous ai parlé plus haut : « Ces puits, dit-il, qui avaient été » comblés par les Philistins, ce sont certainement ceux qui » ferment l'intelligence spirituelle, en sorte qu'ils n'y boivent » pas eux-mêmes et qu'ils ne permettent pas aux autres de » boire. » Écoutez le Seigneur lorsqu'il dit : « Malheur à vous, » scribes et pharisiens, parce que vous avez perdu la clé de la » Science : vous n'êtes pas entrés vous-mêmes et vous n'avez » pas laissé entrer ceux qui le voulaient. »

Quant à nous, par notre assiduité à creuser des puits d’eau vive , à approfondir l'Ancien et le Nouveau-Testament, devenons semblables à ce Scribe de l'Évangile, dont le Seigneur dit, « qu’il tire de son trésor nouvelles et anciennes pièces de » monnaie. » Imitons Isaac, et creusons avec lui des sources d’eau vive; persévérons dans nos travaux, même si les Philistins s'y opposent, même s'ils en viennent aux mains avec nous, afin qu’il nous soit dit : « Buvez de l’eau de vos vases et de » vos puits. » Creusons si profondément, que l’eau abonde dans nos places publiques, afin que nous puissions non seulement nous désaltérer dans la science des Saintes Écritures, mais encore en rafraichir les autres et leur apprendre à boire. Il faut que les hommes et que les bêtes boivent, suivant cette parole du Prophète : ? « Seigneur, vous sauverez les .» hommeset les bêtes. » Et ensuite : «Le Philistin et celui qui » se borne à la science terrestre, ne peuvent trouver de l’eau » dans toute la terre ni rencontrer la véritable intelligence. »

À quoi donc vous servirait d’avoir de la science, si vous n’en faites aucun usage ? d’avoir la parole, et de ne pas savoir : parler? Ce serait être semblable aux enfans d’Isaac, qui creusaient des puits d’eau vive dans quelque terre que cc fût. Pour

Hom. 13, c. 26. — ? Salomon. Psal 35° 7. °

vous, agissez autrement, fuyez toute vaine conversation, et que toutes celles de vous qui ont le don d'apprendre s'instruisent à fond de ce qui regarde Dicu, ainsi qu'il estécrit sur lesainthomme: « Sa volonté est dans la loi du Seigneur, et il la méditera » nuitet jour. » Or, ce qui prouve l'utilité de l'étude assidue de la loi du Seigneur, c'est ce qui est dit ensuite: « Et il sera » comme un arbre planté au bord d’un ruisseau. » Car on ressemble à un arbre sec et infructucux, lorsqu'on n'est pas arrosé par l'intelligence des Saintes Écritures, desquelles il est: écrit : « Ï1 coulera de son sein des fleuves d’eau vive. »

Ce sont là ces fleuves que l'Epouse, dansle Cantique des Cantiques, chante à la louange de l'Époux, quandelle dit: ? «Ses yeux » sont comme des colombes sur le bord des eaux ; qui sont la- » vées dans du lait, et qui séjournent près des fleuves abon- » dans, » Soyez donc aussi lavées dans le lait, c’est à dire éclatantes par la candeur de votre chasteté, semblables à ces colombes restées auprès des fleuves, afin qu'en y buvant à. Jongs traits la sagesse, vous puissiez, non seulement apprendre vous-mêmes, mais encore enseigner les autres, et leur montrer, du regard , pour ainsi dire, la voie à suivre, afin que vous puissiez non seulement apercevoir l'Epoux, mais encore le dépeindre aux autres. Car nous savons qu'il est écrit de lEpouse qui mérita de concevoir l'Epoux par l'oreille du cœur : % « Or, Marie conservait toutes ces paroles et les » portait dans son cœur, » Cette mère du Verbe éternel avait donc plutôt dans son cœur que dans sa bouche les paroles divines , et elle les gardait précieusement. Elle les méditait avec soin, elle les comparait ensemble, et elle voyait comme toutes ces paroles s’aecordaient bien ensemble, Elle savait, suivant le mystère de la Loi, qu'on appelle animal impur celui qui rumine et qui a la corne fendue. * En effet, il n'y a

* Psat., 1,—? Cent. 5,19, — Ja Sainte Vicrge. Erang., S. Lur. 2,

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