‹ Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction nouvelle par le bibliophile Jacob précédée d'un travail historique et littéraireChapitre 6 sur 20 · NILE · texte numérisé non relu

NILE

Pierre-le-Vénérable nous fait connaître, dans ses œuvres,

les derniers temps et la mort d'Abélard. Dans une lettre que cet abbé écrivit à Héloïse ,! après avoir fait un grand éloge de l'érudition et de la piété de cette femme célèbre, il ajoute , en parlant de l’infortuné qu’il avait recueilli, qu'il avait consolé :

Je ne me souviens pas d’avoir vu son pareil en humilité. Je l'obligeais de tenir le premier rang dans notre nombreuse communauté, mais il paraissait le dernier par la pauvreté de son habit. Quand, dans nos cérémonies, il marchait devant moi, suivant la coutume, j'admirais qu'un homme d’une si grande réputation pût s’abaisser ainsi. Simple dans sa nourriture comme dans ses vêtemens, il condamnait , par ses discours et par son exemple, non seulement le superflu , mais ce qui n’est pas d’une nécessité absolue. Il lisait continuellement ; il priait souvent; il gardait un- silence perpétuel, sice n’est quand il était forcé de le rompre, dans les conférences ou dans les sermons qu'il faisait à la çcommunauté. Presque tous les jours il offrait le saint sacrifice, depuis que , par mes lettres et par mes sollicitations, je l'avais réconcilié avec le Saint-Siége. Enfin , il n’était occupé que de méditer ou d'enseigner les Jens de la religion ou de la philosophie.

» Il avait ainsi vécu quelque temps à Cluny, lorsque, voyant que ses infirmités augmentaient, je l'envoyai respirer un air plus salubre dans la plu$ agréable situation de la Bourgogne, au prieuré de Saint-Marcel, près de Chälons-sur-Saône. Il y continuait ses lectures et ses exercices pieux, lorsqu'il

. fut attaqué d'une maladie qui ne laissa bientôt aucune es-

pérance de le conserver. Tous les religieux de ce monastère ont été témoins avec quelle grande piété il a fait sa confession de foi, puis celle de ses fautes ; avec quelle sainte aspi-

* Liv. 1v, epist, 21.

» ration vers le ciel il a reçu le viatique des mourans. Cest » ainsi que le docteur Pierre a fini ses jours. »

L'abbé de Cluny joignit à cette lettre une épitaphe qu'il avait faite pour Abélard, et qui marque sa mort au 21 avril 1142. |

Dans cette épitaphe, qui est en vers, Pierre-le-Véncrable appelle celui qui fut l'amant d'Héloïse, le Socrate des Gaules, le grand Platon de l'Occident, notre Aristote; il le dit égal ou supérieur aux logiciens de tous les lemps; et il ajoute : connu dans l'univers comme le prince des écoles ; génie varié, subtil et pénétrant, qui pouvatt tout surmonter par la force du raisonnement el par l'art de la parole : tel était Abélard.

Il faut, pour apprécier ce magnifique éloge, le voir donné à uif mort, sans autre intérêt que celui de la vérité, par un des hommes les plus savans, les plus pieux et les plus illustres du x siècle, C’est en se livrant à cette considération qu'on pourra juger ce que fut, sinon le génie, du moins la renommée d’Abélard. |

On trouve de semblables éloges dans un grand nombre d'auteurs contemporains, ou qui vécurent, dans le siècle suivant, en France, dans la Belgique, en Allemagne et en Italie.

Montaigne, dans le xvr° siècle, disait : « C'était une âme » fière et qui montrait un beau visage en tout sens; une âme » à la vieille marque, et qui eût produit de grands effets si sa » fortune l’eût voulu, ayant beaucoup ajouté à ce riche natu- » rel par la science et l'étude. » |

Les écrivains de cette époque ne nous font point connaitre quelle fut la douleur d'Héloïse lorsque la funeste nouvelle de la mort d’Abélard arriva au Paraclet.

On voit par une lettre qu'elle écrivit à Pierre-le-Vénérable,

* Galliarum Socrates, Plato maximus Hesperiarum, Noster Aristoteles; logicis quicumque fuerunt Aut par aut melior ; studiorum cognitus orbi Princeps; ingenio varius, subtilis ct acer ; Omniavi superans rationis et arte loquendi:

Abelardus erat, et

01 ABÉLARD ET HÉÊLOISE.

ct par la réponse de ce dernier, qu’elle demanda le corps de son époux pour l'ensevelir au milieu des tombes de son monastère, où elle-même devait reposer avec lui. Cette triste dépouille lui fut envoyée secrètement, ! mais plusieurs mois après la mort d'Abélard. Le vénérable abbé de Cluny vint lui-même célébrer les obsèques et prononcer un éloge funèbre. « Votre » présence, lui écrivait Héloïse, m'a donr.é de la force. Dai- » gnez m'envoyer, par écrit, et munie de votre sceau, l’abso- » lution de mon maître, afin qu’elle soit suspendue dans son » sépulcre. ? »

C'était, dans ce siècle, un usage de donner aux morts l'absolution qu’on ne donne aujourd'hui qu'aux vivans ou aux mourans. Pierre-le-Vénérable répondit, dans une lettre pleine d’üne charité tendre : « Je vous envoie, comme vous l'avez » désiré, l’absolution de maître Pierre, écrite et scellée ; $ » et il joignit à cet envoi celui d’un don, pareiïllement écrit et sigillé, de trente messes qui seraient dites à l’abbaye de Cluny, après la mort d'Héloïise , et pour le repos de son âme. Héloïse, dans sa dôuleur, et croyant sa mort prochaine, avait aussi demandé ce funèbre présent.

Voici la traduction littérale de l’absolution d'Abélard :

« Moi, Pierre, abbé de Cluny, qui ai reçu Pierre Abélard » pour moine de Cluny, et qui ai accordé à l'abbesse Héloïse ,% » et aux religieuses du Paraclet, son corps que je leur ai en- » voyé clandestinement ,° je l'absous selon mon devoir ,$ par » l'autorité de Dieu et de tous les saints, de tous ses péchés. »

Sans imiter ici le fameux critique Le Clerc, qui dit qu’on pourrait demander l’exhibition du pouvoir que l'abbé de Cluny avait reçu du ciel pour absoudre les morts, cantentonsnous, en faisant connaître l'esprit du temps, de louer, dans

Furtim.

* Ut sepulcro ejus suspendatur.

? Scriptam et sigillatam.

* Heloissæ.

Furtim.

* Pro oficio.

ce bon abbé, la charité vraiment évangélique qui lui mérita Îe surnom de Vénérable, et regrettons que le savant Mabillon, éditeur desaint Bernard, ait trouvé beaucoup trop exagérés les éloges que l'abbé de Cluny donne à Abélard dans la première lettre qu'il écrivit à l'abbesse du Paraclet.

. On sait peu de chose d'Héloise depuis cette époque.

Héloïse vécut encore vingt et un ans. :

Elle était en correspondance avec les papes et avec les évéques. |

Une bulle d'Innocent IT, le même qui condamna Abélard, avait défendu , à qui que ce fût, de troubler le Paraclet, d’enlever ses biens, de se permettre contre ce monastère aucune vexation; et, pour prix de ce privilége accordé par l'Église romaine, le pontife mandait à Héloïse : « Vous paierez, tous » les ans, six écus à notre palais de Latran. ! »

Par une autre bulle, le même pontife avait concédé à Héloïse le privilége de ne pouvoir être molestée par l'évêque dio césain, ou par toute autre personne; et, pour ‘cette faveur, Héloïse devait encore payer, à Rome, tous les ans une obole d'or. ?

« Le pape Eugène, dans une bulle de l'an 4147, mit sous la protection de saint Pierre, et sous la sienne; les champs, les vignes, les bois, les prés, les moulins, les eaux, les décimes, et Lous les biens du Paraclet, moyennant la même redevance annuelle d’une obole d'or. Cette bulle est curieuse en ce qu’elle contient un tres long dénombrement de plus de cent donations qui avaient été déjà faites à cette abbaye, avec les noms de tous les donateurs.

D'autres bulles des papes Luce, Anastase, Adrien, Alexandre, confirmèrent de nouvelles donations ou de nouveaux pri-

1 Sex nummos quotännis Lateranensi palatio persolvetis, * Unumobolum aureum quotannis persoluctis

viléges, parmi lesquels on remarque celui de pouvoir enterrer, gratuitement , les pauvres dans le cimetière du Paraclet. La demande d'un tel privilége fait connaître ce qu'il ÿ avait de tendre et de philanthropique dans la piété d'Héloise, et doit l'honorer dans notre âge, où de pareils priviléges ne sont pas demandés par les congrégations. |

‘Parmi les auteurs contemporains qui nous font connaître Héloïse , « cette noble créature qui, dit M. Cousin, aima comme » sainte Thérèse , écrivit quelquefois comme Sénèque , et dont » la grâce devait être irrésistible, puisqu'elle charma saint » Bernard lui-même, ! » je ne citerai que Pierre-le-Vénérable. Il écrivait à eette illustre victime de l'amour : « Vous avez » vaincu en savoir toutes les femmes, et vous avez surpassé » presque tous les hommes. ? »

Héloïse lisait les livres saints en grec eten hébreu.

Elle les lisait aussi philosophiquement, comme on le voit par les xL1I problèmes dont elle demanda la solution à Abélard, et qu'on trouve dans les œuvres de ce dernier.

Je ne citerai qu’un petit nombre de ces problèmes.

Après avoir rappelé ces paroles de l'Évangile : « Comme Jo- » nas fut.trois jours et trois nuits dans les entrailles de la ba- » leine, ainsi le Fils de l’homme restera trois jours et trois nuits » dans le sein de la terre, » Héloïse calcule les heures qui se sont écoulées depuis l'emisit spiritum, ou le dernier soupir du Christ dans sa passion , jusqu’au moment de sa résurrection ; et elle trouve que le Christ n'a réellement passé qu'un jour complet et qu'une nuit entière chez les morts. —Abélard répond que, par les paroles évangéliques, il ne faut pas entendre l'intégrité de trois.jours et de trois nuits : car le prophète Jonas étant lui-même sorti de la baleine le troisième jour, ne passa dans le ventre du cétacé qu’un jour entier et une nuit entière. |

Héloïse eût pu demander encore pourquoi le Christ est sou-

Introduction aux œuvres inédites d’Abélard.

Pene viros universos superasti

vent appelé dans l'Écriture le Fils de l’homme, puisqu'il est partout établi que son incarnation fut purement spirituelle, en sorte qu'il semblerait ne pouvoir être dit que fÎls de la femme. — Mais Abélard aurait sans doute répondu que Fhomme est un nom général, qui comprend aussi la femme : et c’est ainsi qu’on dit les hommes pour Je genre humain qui embrasse les deux sexes. |

Dans les autres problèmes, Héloïse expose les divergences et les contradictions qu’elle croit remarquer dans les Évangélistes, ainsi que les difficultés ou l'obscurité que présentent divers textes sacrés.

Elle ne comprend pas pourquoi Dieu dit qu'il y aura plus de joie dans le ciel pour la présence d'un pécheur pénilent que pour celle de quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas eu besoin de faire pénitence. « Dieu aimerait-il mieux, dit-elle, un » méchant converti que quatre-vingt-dix-neuf sages qui au- » raient persévéré dans la vertu ? »

On voit que les sept béatitudes ont embarrassé Héloïse, surtout celle qui promet aux pauvres d'esprit le royaume des cieux.

« Que signifient, dit-elle, ces paroles : Ce n'est pas ce qui » entre dans la bouche, c’est ce qui en sort qui souille l'homme. » Serait-il donc permis de manger sans péché ce qu'on aurait » volé!

. » Que veut dire saint Luc, en TT de ne point .» redemander son bien à celui qui l’a enlevé ? !

» Pourquoi trouve-t-on, dans les quatre Évangélistes , Quatre » versions dissemblables des mêmes paroles que Jésus dut » adresser à Pierre, sur le chant du coq et sur les trois reni- » mens de l'Apôtre?

» Pourquoi saint Marc dit-il: Aujourd’hui, dans cette nuit ,* » quoique la nuit ne soit jamais dans le jour?

« Quel sens faut-il donner à ce passage : Vous ne jurerez pus

* Et qui aufert, quæ tua sunt, ne repctas.

* Hodie in hac nocte.

» par votre lêle, parce que vous ne pouvez faire qu'un seul de » vos cheveux soit blanc ou noir. Est-ce donc que si l’on avait » ce pouvoir, il serait permis de jurer par sa tête? »

Héloïse demande encore ce que veut dire l'Apôtre, quand il recommande de prier sans cesse. 1

Voici un autre de ses problèmes : « Pourquoi saint Paul » distingue-t-il l'esprit de l'âme, en disant, dans sa première » épitre aux Thessaloniciens : Ut integer spirilus vesler et » anima? Qu'est-ce que l'esprit, si ce n’est l'âme? Qu'est-ce » que l'âme, si ce n’est un esprit? Y a-t-il deux âmes ou deux » esprits dans un seul homme? » — La réponse d’Abélard peut ne point paraître concluante : « L'esprit, dit-il, c’est la » raison; l'âme, c'est la volonté. Or, il y a raison et volonté » dans l’homme ; donc il y a dans l'homme une âme et un es- » prit.» Mais qu'est-ce que la raison sans la volonté? et, comme le dit Héloïse, qu'est-ce qu'une âme qui n’est pas un esprit? Le problème de la savante abbesse est donc mal résolu. On voit qu'elle avait appris de son époux à traiter philosophiquement les matières théologiques, et même que le disciple se montre maintefois plus avancé que le maître.

Le quarante-deuxième et dernier problème d'Héloïise est une question de métaphysique très subtile: « Nous vous deman- » dons, dit-elle, si quelqu'un peut pécher en faisant ce que » Dieu lui a permis ou même lui a commandé de faire? » — Abélard trouve cette question embarrassante et dificile ; * et sa réponse est une longue dissertation théologique, sur le crescile et mulliplicamini, un peu à la manière du jésule San- . Chez dans son ên-folio sur le mariage.

Héloise, première abbesse du Paraclet, en fut aussi le législateur. Elle composa des constitutions avec des actes additionnels. Je citerai quelques traits des statuts: ils suffiront pour donner une idée du reste.

1 Sine intermissione.

? Quæstione gravi vulsamur.

Nos vêtemens sont humbles ct simples, faits de peaux d’agneaux, de laine et de lin.

» Notre nourriture consiste en légumes, sans viande. Nous mangeons plus rarement du lait, des œufs, du fromage et du poisson quand on nous en donne. Notre diner se compose de deux potages; le repas du soir, d'herbes, de fruits, ou de quelque chose de semblable, si on peut se le procurer ; et, quand ces alimens nous manquent, nous en supportons la privation sans murmure. »

, Comme le Paraclet avait reçu de nombreuses donations, il faut croire qu'Héloïse distribuait aux pauvres presque tous les produits de l'abbaye, sans trop s'occuper de réserver pour elle et pour ses conipagnes les plus simples alimens de la vie.

« Après none, nous prions pour les morts; nous entrons au réfectoire et nous buvons de Feau. ? »

On voit, dans le chajitre des offices de la nuit, combien la vie des religieuses du Paraclet, toujours réglée au son de la cloche, était également dure et monotone. Héloïse et ses compagnes se couchaient sans se déshabiller, sans même délier le cordon qui leur servait de ceinture. ? Mais il leur était permis de lire ou de travailler dans leur lit, Le jour, aucune sœur ne pouvait s’asscoir dans le cloître sans vaquer à la lecture ou à quelque travail.

Quelques autres articles portent ce qui suit *

«Aucune religieuse ne peut ni donner, ni recevoir, ni garder quelque chose, sans la permission de l’abbesse ou de la priture. |

» Si une sœur converse est trouvée causant avec un laïque, elle ne pourra plus devenir religieuse professe, et restera dans son premier état.

» Si une sœur cst surprise dans les faiblesses de la chair, elle doit aussitôt être chassée du monastère; et si elle obtient

Post nonam ,agimus pro defunctis ; indè ingredimur refectorium et bibimus aquam.

? l’estilæ et cinctæ jacentes,

miséricorde et rentre dans le cloître, elle ne peut jamais reprendre le voile : mais, revêtue d'habits grossiers, elle sert comme servante. S'il y a de sa part rechute, son exclusion sera irrévocable.

» Si une sœur sort de l’enclos du monastère, elle sera mise au pain et à l’eau, le sixième jour de chaque semaine, pendant toute une année. »

Héloïse avait fait entrer dans ses statuts un grand nombre . de canons des conciles, de décrets des papes, et quelques passages des Pères sur la vie monastique. Je ne citerai que le quatorzième canon d’un concile de Grenade, déclarant anathème toute religieuse qui tond ses cheveux pour lamour de Dieu ; ! et le troisième canon d'un concile de Rouen, qui veut qu'une sœur, surprise avec un clerc ou avec un laïque, soit vivement fustigée.?

Ainsi, comme on le voit, ce n'est pas Héloïse savante et philosophe, c'est Héloïse pénitente qu'on retrouve dans ses constitutions claustrales. On rémarquera qu’elles durent être soumises à Abélard, et même être en partie son ouvrage, et que le sentiment des premiers désordres de la vie des deux * amans rendit sans doute plus rigides et plus austères les règles du Paraclet.

On ne sait pas assez que si Abélard fut le premier poète français de son temps, Héloïse en fut le meilleur poète latin : c'est le témoignage de plusieurs auteurs contemporains, entre, autres, de Hugues Métel , de Toul, cité pay don Mabillon dans son édition des OEuvres de saint Bernard. Madame de Vannoz, qui a rédigé l'article Héloïse dans Ja Biographie universelle, dit avec raison : «C'est un personnage du xnre siècle que

LSiqua mulier, propter divinum cultuwm, ut æstimat, crines, attondet, quos ri Deus ad subjectionis memortam tribuit…. anathema sil.

* Acriter verberibus coerceatur.

* Note sur l’épitre 278.

» nous connaissons le plus, mais non le mieux. » Et l’on doit regretter que madame de Vannoz ne se soit pas MEME attachée à le faire mieux connaître.

Mais les monumens ont la plupart disparu. Il ne reste aucune des nombreuses chansons d'Abélard qui furent si célèbres, si répandues dans Paris et dans toute la France; qui ne purent devoir leur popularité qu'à la langue nationale encore informe, mais vulgaire, dans laquelle le poète les écrivit. Il ne reste rien des poésies d'Héloise, rien des premières lettres des deux amans. Les moines-copistes ont pieusement négligé de Îles recueillir. Elles ont péri : et les témoignages d'Héloïse ; d'Abélard et de quelques auteurs contemporains en conservent seuls la tradition. *

s. XVIL,

Depuis plus de vingt ans Abélard n'était plus, lorsqu'Héloise mourut, le 17 mai 1164, âgée de soixante-trois ans. Elle est inscrite dans un vieux calendrier français du Paraclet, en ces termes : HÉLOÏSSE, mère ct première abbesse de céans, de doctrine:et de religion très resplendissante.!

On peut remarquer qu'Abélard et Héloïse atteignirent le même terme dans le cours de leur vie; car on lit encore dans le calendrier du Paraclet : Maïistre Pierre ABÉLARD, fondateur de ce lieu, et instituteur de sainte religion, trespassa le 21 avril, aagé de Lxxr1 ans. Îl avait donc au moins vingt ans de plus qu'Héloiïse. .

On trouve, dans de vieilles chroniques, qu'Héloïse, sentant

Héloïse est dite tantôt fille, tantôt nièce du chanoine Fulbert : quelques auteurs lui donnent pour père un autre chanoine de Paris,nommé Jean ; d’autres disent qu’elle tenait, par le sang ou par les alliances, à la maison de Montmorency. Ces diverses opinions ont été émises, mais les deux dernières sont sans autorité historique, tandis qu’Héloïse est dite nièce de Fulberl par Abélard, dans lc récit qu’il a fait de ses calamités (Historia calamitatum), et par l’ancien calendrier du Paraclet qui, rapportant la mort de Fulbert, le dit oncle d’Héloïse ( ÆHeloïssæ avunculum ),

sa fin approcher, ordonna que son corps fût enseveli avec celui de son époux; que le cercueil d'Abélard fût ouvert, et que le mort, élevant les bras, reçût la morte, l'embrassa et la gerra sur Son sein. à

« Ce prodige, » dit un ex-abbe de la Trappe, don Gervaise, dans sa Vie d’Abélard ? «ne paraîtra pas digne de la croyance » des esprits forts ; cependant il n'est pas sans exemple. Saint » Grégoire de Tours en rapporte un semblable : % il dit qu'un ». sénateur de Dijon, nommé Hilaire, après avoir vécu dans » une parfaite union avec son épouse, leva ses mains pour p l’embrasser, lorsque, quelques années après, on la mettait » dans le même tombeau. Semblable chose arriva du temps » de Tertullien : il en rapporte l’histoire fort au long dans son » Livre de l’Ame. »

Don Gervaise aurait dû commencer par établir l’authenticité des preuves qu'il allait donner ; car, où faudrait-il chercher la vérité, si l'on adoptait la méthode de ne prouver le prodige ou l'erreur que par d’autres erreurs où par d'autres prodiges ?

Mais don Gervaise n’a garde de révoquer en doute ce merveilleux embrassement. « Abélard, dit-il, Inissa à toute Ia » postérité un exemple inimilable de la fidélité de l'amour » conjugal jusqu'après. sa vie, et fit connaitre que le parfait » amour est plus fort que la mort, puisque dans leurs per- » sonnes il ne fut pas éteint par la mort même. Subsistant » dans le tombeau, il doit donc continuer dans le ciel d’une > manière infiniment plus noble et plus élevée. »

Il est encore parlé de l’espèce de résurrection d’Abélard

dans l’épitaphe qui fut mise sur le tombeau d'Héloïse. On y

comparc son époux au phénix qui renaît de ses cendres. *

‘In ægritudine posita prœcepit ut, mortua, intra mariti tumulum poneretur ; et sic eadem defuncta, ad tumulum apcrtum deportata, marilus cjus qui, multis diebus ante eam, defunctus fuerat, elevatis bracchiis eam reccpit, et ita eam amplcxatus bracchia sua strinxit. {Canox., Turon., Quercet. in not., ad epist. Abclardi, pag. 1195.)

* Tome IT, page 325.

* De gloria confessorum, c. 42.

* Mi Abelarde redivive, tibi ipsi tuisane cineribus Phenix.

On lit, dans la Gaule chrétienne, qu’en l’année 1497, Catherine de Courcelle, dix-septième abbesse du Paraclet, fit transporter, du cloître de ce monastère dans l'église, le tombeau des deux amans. Elle voulut qu'on ne séparât point leurs cendres; et, comme le dit lhistorien trappiste, «personne » n’a osé séparer ce que la nature et la grâce avaient joint » par des liens si merveilleux. » En 1650, Marie de La Rochefoucauld, vingt-troisième abbesse du Paraclet, fit transférer ce tombeau de la nef dans le chœur. |

Alors, après plus de cinq cents ans, les os des deux époux furent trouvés entiers, distingués, déposés dans les deux côtés d’un même cercueil, séparés par une lame de plomb; rapprochés l’un de l’autre, et c'est dans ect état qu'ils ont été trouvés dans les premiers temps de la révolution française. Belleforest s’est donc trompé lorsqu'il assure, dans sa Chronique de France, que les restes d'Abélard avaient été déterrés, brûlés et les cendres jetées au vent. Don Gervaise loue la piété qui a respecté le tombeau des deux époux. «Il semble, dit-il, » que Dieu eût gravé fortement dans le cœur de ces illustres » abbesses ces paroles de son Évangile : Que les hommes ne » soient pas si hardis que de séparer ce que Dieu a uni? »

Une autre épitaphe d'Héloise en quatre mauvais vers latins, ÿ qui paraît avoir été composée d:ns le treizième ou quatorzième siècle, est un monument de la basse latinité. Don Gervaise a prétendu la traduire en neuf lignes rimées, qui sont encore inférieures à l'original. ?

* Gallia Christ., tome IV, page 708.

* Quod Deus conjunæit homo non separet, (S. MaATTR., ©. x1x, Ÿ (.)

, Hoc tumulo abbatissa jacet prudens Heloissa. Paraclitum statuit, cum Paraclito requiescit. Gaudia sanctorum sua sunt super alta polorunt : Nos meritis precibusque suis exaltet ab imis.

Cy-giît cette savante abbesse, Héloïse est son nom:

De ce lieu d’oraison

La fondatrice et la maitresse, elc.

Les religieuses du Paraclet honorèrent dignement, pendant plusieurs siècles, la mémoire de leur savante fondatrice, en célébrant, tous les ans, le jour dé la Pentecôte, l'office divin dans la langue grecque dont Héloïse avait donné le goût à ses compagnes qui en transmirent l’enseignement. ? Or, dans aucun des nombreux monastères d'hommes, qui couvraient alors la France, si ce n'est à Saint-Denis, cct CRDI n'eût pu être imité.

J'ai fait connaître tout ce qui nous reste d'Héloïse , c'est à dire trois longues lettres à Abélard, deux lettres à Pierre-le- : Vénérable, les quarante-deux problèmes théologico-philosophiques, et les constitutions du Paraclet. Les deux premières lettres à Abélard offrent le tableau le plus énergique de ce que l'amour peut avoir d'empire et d’égarement dans la solitude ; la troisième lettre est un savant traité sur la vie monastique. Les poésies latines d' Héloïsé ne sont pas venues jusqu’à nous.

Il ne reste rien des nombreuses poésies érotiques qu’Abélard écrivit en vers français, et qui étaient chantées en diverses contrées, comme lui-même nous l’apprend dans la relation de sa vie, et comme Héloïse le rappelle dans ses lettres. |

Les journaux {juillet 1858) ont annoncé qu'on venait de découvrir, dans la bibliothèque du Vatican, un manuscrit d’Abélard contenant plusieurs chansons de sa composition, et notées suivant la musique de son époque ; qu’un savant s’occupait de les accommoder au style moderne (c’est-à-dire de les défigurer ), et qu’un Allemand, résidant à Rome, se chargeait de les publier. ? Mais ou la découverte est fausse, ou jusqu’à ce jour elle est restée sans résultat connu.

Quelques auteurs ont voulu attribuer à Abélard le fameux Roman de la Rose, et ils ont prétendu qu'il avait peint Héloïse dans le personnage allégorique de Beauté. Bussi-Rabutin avait

“ Aubert Le Mire, de Scriptoribus ecclesiasticis, page 165. * Courrier Français du 20 juillet 1838.

LA

adopté cette opinion; il fait ridiculement écrire par Héloïse à Abélard : « Personne ne badine comme vous; il n'y à que » vous qui sachiez louer. Cette jolie rose en sera une preuve » et un modèle dans la postérité. »

Bayle à cru inutile de combattre cette opinion. Mais l'abbé Tricaud prétend qu'elle était généralement reçue dans le xvie siècle : il la défend et l’appuie dans ses Essais de Liltérature (publiés en 1705), et il soutient que les témoignages du président Fauchet et de La Croix du Maine doivent prévaloir contre le sentiment de Bayle. Et, en effet, ces témoignages pourraient être d'un grand poids, comme plus rapprochés des temps d'Abélard. Mais l'abbé Tricaud a oublié d'indiquer en quel endroit de leurs ouvrages La Croix du Maine et Fauchet ont donné le Roman de la Rose à Abélard ; et il faut convenir que jusqu’à présent on n’a pu le découvrir.

On ne doute plus aujourd’hui que le fameux Roman de la Rose ne soit de Guillaume, dit de Lorris, parce qu'il était né dans un bourg du Gatinois portant ce nom. On sait que le sujet de ce poème est un jeune homme qui, dans un beau jour du printemps, s'endort et rêve qu'il voit, dans un jardin délicieux, une rose fraische et vermeille, nouvellement éclose, et qu’il veut cueillir, mais que mie obstacles s'opposent à son désir; que ces obstacles naissent et se multiplient dans un long dédale d’allégories ; que le jeune homme surmonte les obstacles et que la fleur vermeille est enfin en son pouvoir :

Alors fut jour, et il s’éveille.

- Guillaume de Lorris, mort en 1260 (118 ans après Abélard), ne composa que les 4,150 premiers vers de ce poème. J'éhan, dit de Meung, parce qu'il naquit dans la petite ville de Meun sur la Loire, et dit aussi Clopinel, parce qu'il était boiteux, entreprit, vers la fin du xmr° siècle, ou dans les premiers temps du x1ve, de continuer le songe allégorique et galant de Guillaume de Lorris. La Croix du Maine fait de Clopinel un docteur en théologie de Paris, tandis que du Verdier et le président Fauchet en font un jurisconsulte. Quoi qu'il en soit, le

poète, docteur ou avocat, mit, avec plus d'esprit, moins d'imagination et moins de décence dans la continuation de l'œu-

vre de Lorris. Il attaqua surtout les femmes avec un cynique travers : | j

Prudes femmes, par sainct Denys, Autant en est que des phénix.

Et ce ne sont pas là les vers les plus licencieux et les plus insolens, dont une vieille tradition veut qu'il ait reçu, de la main même de plusieurs dames, irritées de son irrévérence, . un insigne et honteux châtiment.

On ne lit plus guère, de nos jours, ce Roman de la Rose qui, pendant plus de trois siècles, eut une grande vogue; on sait que les prédicateurs l’anathématisaient en chaire; que le célèbre chancelier de l'Église de Paris, Gerson, écrivit en latin un traité pour démontrer les dangers de la lecture de ce livre qui fit les délices de la cour de Philippe-le-Bel; qu'un cha- -noine de Valenciennes, Jehan Houlincet, le translata de rime en : prose (1480); et que, tandis qu'il charmait aussi la cour de François [*r, Clément Marot voulutle rendre plus lisible, en subsuituant aux mots qui avaient vieilli des mots qui étaient modernes de son temps, mais dont la plupart ont vieilli à leur tour. . ,

Il ne reste guère du Roman de la Rose que sa vicille réputation, que le souvenir de l'étrange folie des alchimistes qui voyaient, dans ce poème, l'enveloppe mystérieuse et allégorique du grand œuvre qu'ils allaient cherchant, et que ce vers, devenu proverbe :

Car l’habit ne fait pas le moine.

On fait peu de cas des anciennes et modernes éditions de cet ouvrage. Mais les amatcurs de manuscrits, ornés de miniatures en or et en couleur, recherchent ceux du Roman de la Rose , auquel on peut appliquer ce qui s’y trouve dit par Lorris de toutes choses de ce monde :

Le temps s’en va et rien ne dure, Ne fer, ne chose tant soit dure,

Car il gaste tout et transmue;

Cest celluy qui les choses mue,

Qui tout fait croistre et tout nourisl, Et qui tout use et tout pourist,

La grande renommée des chansons françaises d'Abélard put seule lui faire attribuer, dans les âges suivans, un poème, dont le style était cependant beaucoup moins imparfait que ne pourvait Pêtre le langage français encore en sa DÉERRES enfance dans le milicu du xure siècle.

J'ai cité les deux seuls vers latins qu’on sache être pasitivement d'Abélard. Il paraît avoir composé une prose latine de la Vicrge qu'on a placée à la fin de ses œuvres; elle contient quatorze strophes, chacune de cinq petits vers qui riment entre eux; mais on y trouve plus de piété que de verve du tique.

Ce qui reste des œuvres d’Abélard et d'Héloise n’a été imprimé qu'une seule fois, il y a plus de deux siècles, en 1616, par les soins de François d’Amboise, conseiller d’État, et de J'historiographe André Duchesne, qui a été appelé le père de l'Histoire de France. Ce recueil, devenu rare, ne se trouve même pas dans toutes nos bibliothèques publiques. C'est là que nous avons cherché les faits comme à leur source première, et l'on a pu voir que cette source semblait avoir été ignorée par la plupart des biographes.

Les. écrits d'Abélard contenus dans ce volume, et dont je n'ai pas encore parlé, sont :

4° Histoire de l’Origine de la Vie monastique, composée sur Ja demande d'Héloïse, et qui lui fut adressée.

2 Constitution pour le Paraclet: c'est la première règle qui ait été faite pour des communautés de femmes.

5 Plusieurs savantes lettres écrites aux religieuses du Paraclet, sur l'amour de l'étude et sur divers points de doctrine ou de morale religieuse. Abélard exhorte les compagnes d'Héloise à suivre son exemple dans la culture des langues hébraique et grecque.

4 Exposition de l'Oruison dominicale.

5° Exposition du Symbole des Apôtres.

6° Exposition du Symbole d’Athanase.

7° Théologie, divisée en trois livres.

8° Traité contre les hérésies. Or, Abélard avait été condamne trois fois comme hérétique dans les conciles de Soissons, de Sens, et à Rome par le pape Innocent IT.

9° Commentaire sur l'épitre de saint Paul aux Romains. divisé en cinq livres.

10° Enfin, trente-deux sermons, dont cinq sur la Pentecôte et un sur la chaste Suzanne, prononcés dans l’église du Paraclet.

Le livre des Sentences, qui à rendu fameux le nom de Pierre Lombard, évêque de Paris et disciple d’Abélard, est attribué au maître par saint Bernard : mais, dans sa profession de foi, Abélard déclare qu'il n’a jamais écrit de livre de Sentences.

On peut comprendre, parmi les ouvrages perdus d'Abélard, ceux qu'il dit avoir écrits sur la grammaire et sur la logique; et le livre de la Trinité qu'il brûla lui-même au concile de Soissons. —— |

On lit, dans le Voyage littéraire de deux religieux bénédictins (dom MARTENNE et dom DURAND, Paris, 1717, in-4, l'e partie, p. 245), qu'étant dans la bibliothèque de Tamied (en Savoie) ils y trouvèrent des manuscrits, « parmi lesquels » il y a un ouvrage de Pierre Abaïilard, qui a pour titre : Petri » ABÆLARDI de universalibus el singularibus ad OLIVARIUN, » filium suum, Tractatus. » Mais les deux savans bénédictins n'en disent pas davantage sur ce manuscrit et su? cet OLrvA- RIUS, fils d'Abélard. Dans le même ouvrage (p. 94) les deux bénédictins se contentent aussi de rapporter que, visitant la bibliothèque de l’Oratoire, à Troyes, on leur a montré, parmi les manuscrits, « qui sont fort beaux et en grand nombre, un » pastoral de saint Grégoire, écrit il y a plus de mille ans... » les lettres de Pierre Abaïlard, les lettres du pape Clé- » ment IV, etc. »

Le Moniteur du 98 juillet 1856 contient l'article suivant : « On vient de découvrir, à Sens, des cahiers gothiques en par- » chemin, où sont traitées quelques unes de ces questions

ABSLARD ET HÉLOISE. 109

» théologiques pour lesquelles on se faisait brûler au x11° siè- » cle. On croit qu'ils ont appartenu à Abélard ou à Guillaume » de Champeaux. »

Un rapport fait au roi par le ministre de l'instruction publique (M. Guizot), et inséré dans le Moniteur du 28 novembre 1854, vint apprendre au monde savant que le manuscril

du fameux ouvrage d'Abélard, intitulé Sic ET NoN (Oui et

Non), et qui motiva sa condamnation au concile de Sens, l’an 4140, venait d’être découvert dans la bibliothèque de Tours, par M. Renard, proviseur du collége royal de cette «ville, et qu'il serait publié sous la surveillance de M. Cousin. On apprit aussi que le manuscrit de Tours contenait d’autres ouvrages du même auteur ( Moniteur du 10 décembre 1834), et le Courrier français du 30 décembre rapporte que le ministre de l’instruction publique, ayant demandé par une lettre, au maire de Tours, que le manuscrit lui füt expédié, courrier par courrier, pour être remis à M. Cousin, le conseil municipal avait décidé, à une majorité de vingt et une voix contre deux, que le fameux manuscrit ne sortirait pas de la bibliothèque. Mais on avait découvert un autre manuscrit du Sic et Non, et, en 1856 (juillet), parut un grand volume sous ce titre : OEuvres inédiles d'ABÉLARD, précédées d’une introduction aux ouvrages inédits d’Abélard, par M. Victor Cousin. Paris, imprimerie royale, .in-4 de près de 900 pages.

Ces Œuvres inédites d’Abélard sont intitulées :

4° Sic ET NON.

20 (rloses sur l'introduction de PORPHYRE.

3° Catégories el interprélalion d'ARISTOTE.

4 Sur les Topiques de BoECE.

5° La Dialectique.

: 6° Un fragment précieux sur les espèces et sur les genres.

Ces écrits sont précédés d’une savante introduction (qui à plus de 200 pages) par M. Cousin, et suivie d’un appendice où l’illustre éditeur anaiyse un certain nombre de manuscrits inédits des contemporains et des devanciers d’Abélard, entre autres : Raban Muur, Gerbert, Guillaume de Champeaux,

ju 7

Bernard de Chartres, Honoré d'Autun, et Guillaume @: Conches. |

« Abélard, » dit M. le baron d’Ecksicin dans l'Encyclopédie des Gens du monde, «s'élevait au dessus de son siècle par sa manière vraiment libérale de concevoir la liberté chrétienne et l'indépendance de ses opinions. Sur ce point il surpassait saint Bernard... Dans la défense de Platon et de son orthodoxie chrétienne, il considère ce philosophe comme le père de la vie monastique et de l’ascétisme, et fait remarquer ane grande ressemblance entre la république de Platon et celle des moines... Il n’y a certàinement pas un de ses ouvrages qui né soit riche en idées rendues avec éclat et bonheur, et surtout qui ne soit important pour l’apprécia- » tion de l’histoire philosophique, morale et littéraire des x1° » et xrre siècles. » Et M. d'Eckstein exprime les vœux que le gouvernement fasse faire une édition complète de toutes les œuvres d'Abélard.

VS EETS Sy y

La famille d’Abélard n’est pas encore bien connue. J'ai trouvé des renseignemens certains, où on les a peu cherchés, dans Île Calendrier ou Nécrologe du Paraclet.

C'était dans le xrr° siècle un usage déjà ancien, et qui s’est conservé, en France, dans un grand nombre de monastères jusqu’à leur suppression, d’avoir des Nécrologes où était marqué le jour du décès, non seulement des religieux des deux sexes qui avaient été revêtus de quelque dignité claustrale, ou qui avaient obtenu, soit par leur sainte vie, soit par leurs talens, quelque renommée, mais aussi les noms de divers personnages contemporains, protecteurs, amis ou bienfaiteurs des monastères, et dont les moines voulaient garder le souvenir.

C'est ainsi que, dans le Nécrologe de Port-Royal, imprimé en deux gros volumes in-4°, on trouve des notices, non seulemént sur les abbesses ct sur les confesseurs de cette fameuse abbaye, dont la fondation remonte au commencement du xine siècle (1204), mais aussi sur le roi Charles JV, dit le Bel,

ABÉLARD ET HÉLOISL. 111

. | eur Je comte de Montfort, sur le grand Arnauld, sur Boileou, Racine, Nicole, Pascal, sur la princesse de Conti, sur la duchesse de Longueville, et sur un grand nombre de personnes plus ou moins célèbres dans le xvrnre siècle. Les Nécrologes, surtout ceux des anciens temps, sont utiles | pour léclaircissement de plusieurs points historiques. C'est ainsi que le calendrier nécrologique du Paraclet nous fait connaître Ja mère, le frère, la sœur et l'enfant d’Abélard et d'Héloise ; on y lit:

«Le 2 des noncs de septembre, est mort Raoul, frère de

notre maître Pierre. ! »

«Le 11 des nones de décemvre, est morte Denise, sœur

de notre maître Pierre. ? »

«Le 14 des calendes de novempre, mourut Lucie, mère de

notre maître Pierre. 8 »

«Le 4 des calendes de novembre, mourut Pierre Astralabe, » fils de notre maître Pierre. +» |

Deux nièces d’Abélard, Agnès et Agathe, sont inscrites dans le même Calendrier comme étant mortes rcligicuses du Paraclet ; et l’une d'elles, Agnès, était prieure sous Héloïse.

Héloïse paraît avoh: rédigé elle-même, pendant sa vie, le Nécrologe du Paraclet. Mais, comme c’est encore l'usage pour les Calendriers et les Martyrologes, ce sont les jours mortuaires, et non les années, qui sont fidèlement enregistrés. … Astrolabe ou Astralabe (car Abélard lui donne le premier nom et Héloïse le second), cet enfant d’un amour malheureux, que ne put légitimer un hymen plus malheureux encore, embrassa l’état ecclésiastique, à l'exemple de son père, auquel il survécut, comme on le voit par la correspondance d'Iléloïse avec .e vénérable abbé de Cluny : « Souvenez-vous, lui écrivait- » elle, souvenez-vous, pour l'amour de notre Dieu, de votre

Radulphus, magistri nostri Petri germanus.

* Dionysia, magistri nostri Petri germana.

* Lucia , mater magistri nostri Petri.

* Obiit Petrus Astralubius, magistri nostri Petri fllius

» Astralabe ,! et obtenez-lui quelque prébende, * ou de l’é- » vêque de Paris, ou dans un autre diocèse. » Et Pierre de Cluny répondait à l’abbesse du Paraclet : « Dès que je pourrai » saisir l’occasion, je m’emploierai volontiers® pour procurer . » un bénéfice, * dans quelque grande église, à votre Astralabe, ‘ » qui, par mon attachement pour vous, est aussi le mien. »

On ignore en quelle année mourut le fils d’Abélard et d'Héloïise, et voilà tout ce qu’on sait de sa vie. On trouve quelques vers adressés par Abélard à son fils Astralabe dans la 5° édition des Fragmens philosophiques de M. Victor Cousin. (Paris, 1858, deux vol. in-8°.)

ji XX.

L'histoire d’une seule famille fait voir quel était l'esprit du xne siècle, dans quel honneur s’y trouvait le monachisme, et de combien de fortunes séculières il allait s’enrichissant.

Le père d’Abélard, BÉRENGER, seigneur du Palais, se laisse persuader d'abandonner sa femme et ses enfans, de se retirer dans un cloître de Bretagne, et de mourir moine.

Lucre, mère d’Abélard, prend aussi le voile du vivant de son mari, et meurt, comme lui, dans un monastère.

ABÉLARD, qu’on croit avoir été d’abord chanoine de Notre- Dame de Paris, comme l'était Fulbert, se fait moine bénédictin à Saint-Denis, fonde le monastère du Paraclet, et, devenu abbé de Saint-Gildas de Rhuys, en Bretagne, meurt dans un monastère de l'ordre de Cluny cn Bourgogne.

HéLoïse, sa femme, d'abord prieure d'Argenteuil, meurt première abbesse du Paraclet, en Champagne. |

Deux nièces d’Abélard, AGNÈS et AGATHE, prennent le voile dans cette abbaye. |

3 Astralabii vestri.

* Aliquam præbendam.

4? Libens laborabo.

* Præbendamn.

# Astralabio vestro

* Vestrique causa nostro.

ABÉLARD ET HÉLOISE. 41Zz

Enfin son fils ASTRALARE, s’il ne trouva pas de prébende, acheva probablement sa.vie dans un monastère.

On ignore d’ailleurs comment terminèrent leurs jours RAoUL et DENISE, frère et sœur d'Ahélard.

Dans ce siècle, un roi de France, Philippe Ier, était vivement

sollicité par Hugues, abbé de Cluny, de venir dans son‘cloître, *

se faire bénédictin pour assurer son salut.

Alors des reines mouraient abbesses, des princes légitin:es se faisaient bernardins. ‘

C'est ainsi qu'Adélaide, veuve de Louis-le-Gros, ct Henri, son troisième fils, devinrent l’une, abbesse fondatrice de Montmartre, l’autre, moine de Clairvaux.

Peut-on s'étonner que, d’après l'esprit de ce temps, objet encore de quelques regrets, les richesses se soient aceumulées dans les monastères! On voit, dans l’Almanach royal de 1789, qu'il y avait alors en France mille abbayes commendataires, dont deux cent cinquante de filles. Le nombre des prieurés était béaucoup plus considérable. Le savant abbé d'Expilly, dans son grand Dictionnaire géographique des Gaules, qui n’a pas été terminé, et qui forme néannioins

” Six gros volumes in-folio, comptait en France seize maisous chefs d'ordres, ayant un million cent dix mille francs de rente. Il portait le revenu annuel de tous les monastères, y compris les commanderies et les prieurés de Malte, à quatre-vingt-ncuf millions quatre-vingt-dix-sept mille soixante-seize francs ; et Je nombre des moines, y compris les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, à deux cent querante-deux mille sept cent soixante-cinq, dont trois mille jésuites, et vingt et un mille

Capucins, récollets et picpus, trois espèces du même genre.

fl y avait des abbayes qui rapportaient quarante, soixante, quatre-vingts, et cent mille francs de revenu. Ces saintes sinécures étaient, depuis long-temps, données, non à des moines, car tout avait dégénéré, mais à des ecclésiastiques séculiers.

L'abbé de Voisenon, qui fit La Coquette fixée ; l'abbé de Radon-

villiers, auteur d’une comédie intitulée les Talens inuliles ; l'abbé de Bernis, poète érotique, et bon nombre d’autres

abbés mondains, avaient des abbayes, comme les chansonnicrs du gouvernement ont depuis obtenu des croix et des pensions.

Ces bénéfices, sans aucune charge de résidence, pouvaient être cumulés. Les cardinaux de Rohan et de Loménie cumulaient donc des abbayes qui rapportaient, à chacun d'eux, plus de deux cent mille francs par an; et leur vie n’était pas plus exemplaire. Le cardinal de Bernis avait, parmi ses abbayes, celle de Saint-Médard, où le concile de Soissons avait fait enfermer Abélard.

C'est ainsi que Jes moines, qui cependant restaient trop riches encore, avaient vu, depuis long-temps, passer la plus forte partie de leurs biens dans le clergé séculier.

1 suffisait d’un nom connu dans l’ancienne noblesse our avoir un abbaye de filles. Le droit d’aînesse et de substitution aurait trop pesé sur les grandes familles, si on n'avait, pour

établir les cadets, dépouillé les monastères de leurs anciens

droits et de la pleine jouissance de leurs biens.

On voyait de grandes dames porter la croix pectorale et marcher processionnellement la crosse à la main. Il ÿ avait des chapitres de chanoiïnesses nobles, et l’on trouvait, dans les salons, des chanoinesses en falbalas, dont la croix faisait un singulier contraste avec leur costume mondain. On rencontre encore, dans le monde, de jeunes et vieilles chanoinesses portant les croix de quelques chapitres d'Allemagne. Ce sont des hochets qui font donner, par courtoisie, aux filles, le titre de dame, et aussi celui de comtesse,

L'abbesse de Fontevrault avait un revenu de cent mille francs. L'abbesse du Paraclet, qui était, en 1789, une dame de La Rochefoucault, n’en avait que vingt mille. Quant à l’abbaye de Saint-Gildas , elle n’était évaluée qu’à six mille francs de revenu dans les almanachs royaux.

Tout cela a disparu, et l’on a crié contre les philosophes.

Le Paraclet, acquis par l'artiste dramatique Monvel, a été aussi Ja propriété de M. le général Pajol, Les cellules, les dortoirs, le réfectoire , ont été métamorphosés en une manufacture de taillanderie ; et où la faux du temps a passé, où la

ABÉLARB ET HÉLOISE. 415

bèche des tombeaux se repose, on a fait depuis des bèches, des faux et d’autres instrumens aratoires. Les ouvriers de la manufacture ont été logés sur l'emplacement où s’élevaient les cellules d'Héloïse et de ses compagnes. Le jardin, ou l’enclos que traversait la rivière de l'Arduzon, a cessé de retentir de cantiques pieux et d’être l'Élysée des vierges du Seigneur. On n’y a vu que des hommes de forge et d’atelicr; on n’a entendu que des chansons profanes : ainsi tout passe et change dans le monde! |

Les ruines des anciennes abbayes, que les fureurs révolutionnaires ont multiplièes sur le sol de la France, et dontil eüt été si facile de faire, partout, des hospices, ou des ateliers, ou des manufactures, sont restées poétiques dans leurs débris : elles ont inspiré à Delille ces vers mélancoliques et touchans :

50. C’estlà, qu’amante du désert, La méditation avec plaisir se perd ‘ Sous ces portiques saints, où des vierges austères Jadis, comme ces feux, ces lampessolitaires, Dont les mornes clartés veillent dans le saint-lieu, Pâles, veillaient, brülaient, se consumaient pour Dieu. Le saint recueillement, la paisible innocence, Semble encor de ces lieux habiter le silence, La mousse de ces murs, ce dôme, celte lour, Les arcs de ce long cloître impénélrable au jour ; Les degrés de l’autel, usés par la pricre, Ces noirs vilraux, ce sombre et profond sanctuaire... Tout parle , tout émeut dans ce séjour sacré. Là, dans la solitude, en révant égaré, .

Quelquefois vous croirez, au déclin d’unjour sotnbre D'une Héloïse en pleurs entendre gémir l'ombre.

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