‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 14 sur 64 · LETTRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LETTRE TROISIEME

ABÉLARD A HÉLOISE

SOMMAIRE

Abélard, répondant à la lettre précédente, proteste que son silence si prolongé n'est point l'effet de la négligence ou de l'oubli, mais de la confiance qu'il a toujours cuc en la sagesse d'Héloise, en ses lumières, en sa piété, en ses mœurs irréprochables, confiance si grande, qu'il n'a jamais cru qu'elle püût avoir besoin de conseils ou de consolations. I! la prie de s'expliquer clairement au sujet des règles et des consolations qu'elle réclame de lui, et il s'engage à répondre à ses vœux. Il la conjure, elle ct la sainte communauté de ses sœurs, vierges et veuves, de lui concilier, par leurs prières, l'assistance divine. Il Jui démontre par l'autorité dag saintes Ecritures, combien les prières sont paissantes auprès de Dieu, et particuliérement les prières des femmes implorant pour leur époux. Il lui dicte ensuite la formule de li prière dont il voudrait que les religieuses fissent ussge, dans le couvent, à des heures réglées, pour le salut de leur fondateur absent. 1l lui demande enlin de vouloir bien, de quelque maniére et en quelque endroit qu'il sorte de cette vie, prendre le soin de faire transporter et enterrer ses restesau Paraclet.

A Héloïse sa très-chère sœur en Jesus-Christ, Abélard son frère en Jésus- Christ.

l. Si, depuis que nous avons quitté le siècle pour Dieu, je ne vous ai pas encore adressé un mot de consolation ou d'exhortation, ce n'est point à ma négligence qu'il en faut attribuer la cause, mais à votre sagesse dans laquelle j'ai toujours eu une absolue confiance. Je n'ai point cru qu'aucun de ces sccours füt nécessaire à celle à qui Dieu a départi tous les dons de sa gràce, à celle qui, parses paroles, par ses exemples, est capable elle-méme d'éclairer les esprits troublés, de soutenir les cœurs faibles, de réchauffer ceux qui s'altiédissent. C'est ce que vous saviez faire il v a déjà longtemps, alors que vous n'étiez encore que prieure obéissant à une abbesse. Aujourd'hui, dés le moment que vous veillez sur vos filles avec autant de zèle que jadis sur vos sœurs, c'est assez pour m'autoriser à penser qu'instructions ou exliortations de ma part ne peuvent être que superflues. Toutefois, si votre humilité en jugeait autrement, et si, méme dans les choses qui regardent le ciel, vous éprouviez le besoin d'avoir notre direction et nos conseils écrits, mandez-nous sur quel sujet vous voulez que je vous éclaire, — je répondrai »elon que le Seigneur m'en donuera le moyen.

Il. Deo autem gratias, qui gravissimorum et assiduorum periculorum ineorum sollicitudinem vestris cordibus inspirans, afflictionis mex parlicipes vos fecit; ut orationum suffragio vestrarum divina miseratio me protegat, et, velociter Satanam sub jedibus nostris conterat. Ad hoc autem precipue Psalterium, quod a me sollicite requisisti, soror in seculo quandam chara, nunc in Christo charissima, mittere maturavi. In quo videli- “et, pro nostris magnis et multis excessibus, et quotidiana periculorum meorum instantia, juge Domino sacrificium immoles orationum.

Quantum autem locum apud Deum et sanctos ejus fidelium orationes obtineant, et maxime mulierum pro charis suis, et uxorum pro viris, multa nobis occurrunt testimonia et exempla. Quod diligenter attendens Apostolus, sine intermissione orare nos admonet. Legimus Domiuum Moysi dixisse! : « Dimitte me ut irascatur. furor meus. » Et Jeremiæ? : « Tu vero, inquit, noli orare pro populo hoc, et non obsistas mihi. » Ex quibus videlicet. verbis manifeste. Dominus ipse profitetur orationes sanctorum quasi quoddam frenum irz ipsius immittere, quo scilicet ipsa coerceatur, ne quantum ierita peceantium exigunt, ipsa in eos sæviat. Ut quem ad vindictam justitia quasi spontaneum ducit, amicorum supplicatio flectat, et tanquam invitum quasi vi quadam retineat. Sic quippe oranti vel oraturo dicitur? : « Dimitte me, et ne obsistas milii. » Præcipit Dominus ne oretur pro unpiis. Orat justus, Domino prohibente, et ab ipso impetrat. quod postulat, et irati judicis sententiam immutat. Sic quippe de Moyse sub-

junctum est * : « Et placatus factus est Dominus de malignitate quam dixit facere populo suo. »

Scriptum est alibi de universis operibus Dei*: « Dixit, et facta. sunt. » Hoc autem loco et dixisse memoratur quod de afflictione populus meruerat, et virtute orationis præventus, non implesse quod dixerat. Attende itaque quanta sit orationis virtus, si quod jubemur oremus, quando id quod orare prophetam Deus prohibuit, orando tamen obtinuit, et ab eo quod dixerat eum avertit. Cui et alius propheta dicit 5: « Et quum iratus fueris, misericordiæ recordaberis. »

Audiant id atque advertant principes terreni, qui occasione præpositæ et edictæ justitiæ suse, obstinati inagis quam justi reperiuntur, et se remissos videri erubescunt, si misericordes fiant, et mendaces, si edictum suum mutent, vel quod minus provide statuerunt, non impleant, et si verba rebus emendent. Quos quidem recte dixerim Jephthæ comparandos, qui quod stulte voverat stultius adim plens, unicam interfecit.

1 Thessal., n, 7. — ? Exod., xxxii, 10. — 5 Jérém., vu, 16. — 4 Exod., xxxn, 10. — 5 Psalm., xxxi, 9. — 6 Habacuc, m, 2.

ll. Je rends grâce à Dieu, qui inspire à vos cœurs tant de sollicitude pour mes cruelles et incessantes épreuves, et qui vous fait participer à mon affliction. Faites, par l'assistance de vos priéres, que la miséricorde divine me protége et écrase bientôt Satan sous nos pieds. À cet effet, j'ai hâte de vous envover le Psautier que vous me demandez avec tant d'instance, ó sœur jadis si chère dans le sicle, mais bien plus chère aujourd'hui en Jésus-Christ : qu'il vous serve à offrir au Seigneur un perpétuel holocauste de prières, pour expier nos grands et si nombreux péchés. pour conjurer les périls dont je suis journellement menacé!

Quel mérite ont auprès de Dieu et des saints les prières de ses fidèles, surtout les prières des femmes, pour ceux qui leur sont chers, et des épouses pour leurs époux : les témoignages et les exemples qui le prouvent se présentent en foule à ma mémoire. C'est dans la conviction de cette efficacité que l'Apótre nous recommande de prier sans cesse. Nous lisons que le Seigmeur dit à Moïse : « Laisse-moi, afin que ma fureur s'embrase ; » et à Jérémie. : « Cesse d'intercéder pour ce peuple et ne me fais point obstacle. » Par ces paroles, le Seigneur déclare lui-méme manifestement que les prières des saints mettent, pour ainsi dire, à sa colère un frein qui l'enchaine, et l'empéche de sévir contre les coupables dans la. mesure de leurs fautes. La justice le conduit naturellement à la répression ; mais les supplications des fidèles fléchissent son cœur, et lui faisant, en quelque sorte, violence, l'arrétent malgré lui. Il sera dit, en effet, à celui qui prie ou qui priera : « Laisse-moi et ne me fais point obstacle. » Le Seigneur ordonne de ne pas prier pour les impies. Le juste prie malgré la défense du Seigneur, et il obtient de lui ce qu'il demande, et il change la sentence du juge irrité. Car il est ajouté, à propos de Moïse : « Et le Seigneur apaisé suspendit la punition qu'il voulait infliger à son peuple. »

I e«t écrit ailleurs, touchant la création du monde : « Il dit, et le monde fut. » Mais ici on rapporte qu'il avait dit le châtiment que son peu-ple avait mérité, et, arrêté par la vertu de la prière, il n'accomplit pas ce qu'il avait dit. Vovez donc quelle est la vertu de la prière, si nous prions dans le sens qui nous est prescrit, puisque ee que le Seign:ur avait défendu au prophète de lui demander par sa prière, sa prière l'obtiut et le détourna de ce qu'il avait prononcé. Un autre prophète lui dit encore : « Et lorsque vous serez irrité, Seigneur, souvenez-vous de votre miséricorde ! »

Qu'ils écoutent, qu'ils s'instruisent les grands de la terre qui poursuivent avec plus d'obstination que de justice les infractions faites à leurs arréts, qui eramdraient d'être taxés de faiblesse s'ils étaient miséricordieux, et de mensonge, s'ils ehangeaient quelque chose à une décision, ou s'ils n'exécutient pas une mesure imprévovante, bien que les faits en vinssent modifier les termes : insensés, et bien dignes, en vérité, d'être comparés à Jephité qui. aprés avoir fait un vœu inspiré par la folie, l'exécuta plus follement encore et sacrifia sa fille unique.

Qui vero, ejus membrum fieri. cupit, tunc. cum psalmista. dieit! : « Misericordiam et judicium cantabo tibi, Domine. » — « Misericordia, sicut scriptum est?, judicium exaltat, » attendens quod alibi Seriptura comminatur?, « judicium sine misericordia in eum qui misericordiam non | facit. »

Quod diligenter ipse Psahnista considerans, ad supplicationem uxoris Nabal Carmeli, juramentum quod ex justitia fecerat, de viro ejus scilicet et ipsius domo delenda, per misericordiam cassavit. Orationem itaque Justitiae praetulit, et quod vir deliquerat, supplicatio uxoris delevit.

In quo quidem tibi, soror, exemplum proponitur, et securitas datur, ut, si hujus oratio apud hominem tantum obtinuit, quid apud Deum tua pro me audeat instruaris. Plus quippe Deus, qui pater est noster, filios diligit, quam David feminam supplicantem. Et ille quidem pius et misericors habebatur, sed ipsa pietas et miseripordia Deus est. Et quæ tunc supplicabat mulier secularis erat et laica, nec ex sanetæ devotionis professione Domino copulata. Quod si ex te minus ad impetrandum sufficias, sanctus qui teenm est tam virginum quam viduarum conventus, quod per te non potes, obtinebit, Quum enim discipulis Veritas dicat *: « Ubi duo vel tres congregati fuerint in nomine meo, ibi sum in medio eorum ; » et rursuni*: « Si duo ex vohis consenserint de omui re quam petierint, fiet illud a Patre meo; » quis non videat quantum apud Deum valeat sanetie congregationis. frequens oratio ? Si, ut Apostolus asserit, « multum valet oratio justi assidua, » quid de multitudine sancte congregationis sperandum est ?

Nosti, charissima soror, ex homelia beati Gregorii XXXVIIL, quantum guffragium invito seu contradicenti fratri. oratio. fratrum mature attulerit. De quo jam ad extremuin ducto. quanta. periculi anxietate iniserrima ejus anima laboraret, et quanta desperatione. et tædio vitæ fratres ab. oratione revocaret, quid ibi diligenter scriptum sit tuam. minima latet. prudentiam. Atque utinam confidentius te el sanctarum conventum. sororum. ad orationem invitet, ut me seilicet vobis ipse vivum custodiat, per quein, Paulo attestante , mortuos etiam suos de resurrectione. mulieres. acces perunt.

Si enim Veteris et. Evangelici Testamenti paginas revolvas, invenies maxima resuscitationis miracula solis vel maxime^feminis exhibita. fuisse, pro ipsis vel de ipsis facta. Duos quippe mortuos suscitatos ad supplicationes maternas Vetus commemorat Testamentum, per Eliam scilicet, et ipsius discipulum Elisæum. Evangelium vero trium tantum mortuorum

! Psalm., v, 1. — ? Jacob, 1, 15. — 5 Ibid. — * Math., xvin, 20. — 5 Jacob, v, 16

Quiconque veut devenir un membre de l'Éternel dit avee le Psalmiste : « Je chanterai, Seigneur, votre miséricorde et vetre justice. » — « La miséricorde, est-il écrit, fait monter le plateau de la justice. » — ll se souvient de cette menace de l'Écriture : « Justice sans miséricorde contre celui qui ne fait point miséricorde. »

Pénétré du sens de cette maxime, le Psaliniste, à la priére de l'épouse de Nabal, cassa, par miséricorde, le serment qu'il avait fait, dans un sentiment de justice, d'anéantir Nabal et toute sa maison. 11 préféra donc la prière à la punition; et le crime du mari fut effacé par les supplications de l'épouse.

Que ceci vous soit un exemple, ma sœur, et un gage de sécurité : si la priére de cette femme eut tant d'empire sur un homme, voyez ce que pourrait la vôtre pour moi auprès de Dieu. Dieu, qui est notre père, aime ses enfants plus que David ne faisait cette femme suppliante. David, il est vrai, passait pour un homme pieux et miséricordieux ; mais Dieu est là piété et la miséricorde méme. Et cette femme suppliante appartenait au siècle, au monde profane; elle ne s'était pas donnée à Dieu par les vœux d'une sainte profession. Que si ce n'était pas assez de vous pour étre exaucée, cette sainte eommunauté de vierges et de veuves qui vit avec vous obtiendra ce que par vous seule vous ne pouviez obtenir. Car le Dieu de vérité a dit à ses disciples : « Quand deux ou trois sont assemblés en mon nom, Je suis au milieu d'eux ; » et ailleurs : « Si deux de vous s'accordent entièrement sur ce qu'ils me demandent, mon Père les exaucera. » Qui pourrait donc méconnaitre ce que vaut auprès de Dieu la prière réitérée d’une sainte congrégation ? Si, comme le dit l'Apótre, « la prière assidue. d'un juste est puissante, » que ne peut-on attendre des prières réunies d'une sainte congrégation?

Vous avez vu, très-chère sœur, dans la trentc-huitième homélie de saint Grégoire, quelle assistance la prière d'une communauté de frères apporta à un frère qui refusait cetle assistance ou qui du moins ne s'y prétait pas. ll se erovait à l'extrémité. À quelle terreur, à quelles angoisses sa malheureuse âme était en proie !avce quel désespoir et quel dégoût de la vie il détournait ses frères de prier pour lui! Le détail de ce précieux récit n'a pas échappé à votre sagesse, Puisse cet exemple vous engager avec plus d'assurance, vous et vos saintes sœurs, dans les voies de la prière, afin que je vous sois conservé vivant par celui dont la grâce, au témoignage de saint Paul. accorda à des femmes la résurrection de leurs morts!

En effet, vous n'avez qu'à parcourir l'Ancien et le Nouveau Testament ; vous trouverez que les plus grands miracles de résurre tion ont été accomplis presque exclusivement ou particulièrement sous les veux des femmes, et pour elles ou sur elles. L'Ancien Testament fait mention de deux morts ressuscités à la prière d'une mère : l'un par Élie, et l'autre par son disciple Elisée. D'autre part, l'Évangile contient l'histoire de la résurrection de trois morts accomplie par le Seigneur, et qui, ayant trait à des femmes, confirme

suscitationem a Domino factain continet, quz, mulieribus exhibita, maxime illud quod supra commemoravimus apostolicum dictum rebus suis confirmant : « acceperunt mulieres de resurrectione mortuos suos. »

Filium quippe vidue ad portam civitatis Naym suscitatum matri reddi- . dit, ejus compassione compunctus. Lazarum quoque, amicum suum, ad obsecrationem sororum ejus, Marie videlicet ac Marthae, suscitavit. Quo etiam arclnsynagogi filiæ hanc. ipsam gratiam ad petitionem patris impendente, « mulieres de resurrectione mortuos suos acceperunt, » quum hzc videlicet suscitata proprium de morte receperit. corpus, sicut. ille corpora suorum. Et paucis quidem intervenientibus hz factæ sunt resuscitationes. Vite vero nostre conservationem multiplex vestrae devotionis oratio. facile obtinebit. Quarum. tam abstinentia quiin. continentia. Deo sacrata quanto ipsi gratior habetur, tanto ipsum propitiorem inveniet. Et plerique. fortassis horum qui suscitati sunt nec fideles extiterunt, sicut nec vidua prædicla, eui non roganti filium Dominus suscitavit, fidelis extitisse legitur. Nos autem invicem non solum fidei. colligat integritas, verum eliam ejusdem religionis professio sociat.

HI. Ut autem sacrosanctum collegii vestri nunc omittam conventum, iu quo plurimarum virginum ac viduarum devotio Domino jugiter deservit, ad te unam veniam, cujus apud Deum sanctitatem plurimum non ambigo posse, et qua potes mihi præcipue debere, maxime nune in tantze adversitatis laboranti. discrimine. Memento itaque semper in orationibus tuis ejus, qui specialiter est tuus, et lanto confidentius in. oratione. vigila, quanto id esse tibi recognoscis justius, et ob hoc ipsi qui. orandus est acceptabilius.

Exaudi, obsecro, aure cordis, quod sæpius audisti. aure. corporis. Seriptum est in Proverbiis! : « Mulier diligens corona est viro suo. » Et rursum?: « Qui invenit mulierem bonam, invenit bonum, et haurit. jueunditatem a Domino. » Et iterum? : « Domnus et divite dantur a parentibus, a. Domino autem proprie uxor prudens. » Et in Ecclesiastico * : « Mulieris bonæ beatus vir. » Et post pauca 5: « Pars bona, mulier bona. » Et. juxta. auctoritatem apostolicam, « sanctificatus est vir infidelis per. mulierem | fidelem. »

Cujus quidem rei experimentum in regno precipue nostro, id est Francorum, divina specialiter. exhibuit. gratia, quum ad orationem. videlicet uxoris, magis quam ad sauctorum praedicationem, Clodoveo. rege ad fidem Christi converso, regnum sic universum . divinis legibus mancipaverunt, ut

1 Proy., xii, 4. —2 Jd., xvin, 29. — 5 Eccles., xxvi, 1.— 5 Jbid, 5. — Corintb , 1, 7, 14.

par des faits la parole de l'Apótre que nous avons rappelée plus haut : « les femmes obtinrent la résurrection de leurs morts. »

C'està une veuve, en effet, que le Seigneur, touché de compassion, rendit son fils, aux portes de Naim. Lazare aussi, Lazare qu'il aimait, c'est à la prière de ses sœurs Marthe et Marie qu'il le ressuscita. Quand il accorda la méme grâce à la fille du chef de la synagogue, cette fois encore, ce sont « des femmes qui obtinrent la résurrection de leurs morls ; » car, par sa résurrection, la fille du chef de la synagogue avait recouvré sur la mort son propre corps, de méme que les autres avaient recouvré les corps de ceux qui leur étaient chers. Bien peu de personnes avaient réuni leurs prières, et cependant elles obtinrent cette résurrection ! Les nombreuses et communes prières de votre piété obtiendront donc aisément la conservation de notre vie. llus Dieu a pour agréable le vœu de pénitence et de chasteté fait par les femmes vouées à son service, plus elles le trouvent propice à leurs prières. Ajoutez que la plupart de ceux qui furent ressuscités n'étaient peut-être pas des fidéles. Ainsi on ne dit pas que la veuve de Naim, à laquelle le Seigneur rendit son fils, ait vécu dans la foi ; tandis que nous, outre le lien de la foi qui nous unit, nous sommes associés par la communauté des vœux.

Ill. Mais laissous de côté votre sainte congrégation, dans laquelle tant de vierges et de veuves portent pieusement le joug du Seigneur: c'est à vous seule que je m'adresse, à vous dont la sainteté est certainement très-puissante auprès de Dieu, et qui me devez votre secours Ja première dans les épreuves d'une si grande adversité. Souvenez-vous donc, dans vos prières, de celui qui est proprement à vous, et avez d'autant pius de confiance dans l'expression de votre prière, qu'ainsi que vous le reconnaissez vous-même, elle n'a rien que de légitime et qui ne puisse être, par là méme, agréab'e à celui qu'il faut implorer.

Écoutez, je vousen prie, avee l'oreille du cœur, ce que vous avez souvent entendu avec l'oreille du corps. I est écrit dans les Proverbes : « La femme vigilante est une couronne pour son mari. » Et ailleurs : « Celui. qui a trouvé une femme bonne a trouvé uu véritable bien, et il a reçu du Seigneur une source de joie. » Et ailleurs : « La maison, les richesses sont données par les parents; mas c'est Dieu seul qui donne une femine sage. » Et dans l'Ecclésiastique : « Heureux le mari d'une femme bonne! » Et quelques lignes. plus bas : e Une femme bonne est un bon partage. » Et enfin, au témoignage de l'Apótre, « l'époux infidèle est sanctifié par l'épouse fidèle. »

La grâce divine nous a particulièrement fourni dans notre rovaume de France ure expérience mémorable de cette vérité, quand le roi Clovis, converti à la foi du Christ par la prier. de son épouse plutôt que par les prédications des saints, soumit tout le royaume à la loi divine, atin que l'exemple des grands invitàt les petits à persévérer dans la prière. C'est à cette persé-

90 AB.ELARDI ET HELOISSÆ EPISTOLEÆ,

exemplo maxime superiorum ad orationis instantiam inferiores provocarenfur. Ad quam. quidem instantiam Dominica nos vehementer invitans parabola * : « Ille, inquit, si perseveraverit pulsans, dico vobis quia si non dabit eo ei quod amicus illius sil, propter improbitatem ejus surgens dabit ei quotquot habet necessarios. » Ex hac. profecto, ut ita dicam, orationis improbitate, sicut. supra memini, Moyses divine justitize severitatem enervavit, et sententiam immutavit.

IV. Nosti, dilectissima, quantum charitatis affectum præsentiæ mez cone ventus olim vester in oratione solitus sit exhibere. Ad expletionem namque quotidie singularum horarum specialem pro me Domino supplicationem hanc offerre cousuevit, ut responso proprio cum versu ejus præmissis et decantatis, preces his et collectam in hunc inodum subjungeret. Responsum. « Non me derelinquas, nec discedas a me, Domine. » Versus. « [n adjutorium meum semper intende, Domine. » Preces. « Salvum fac servum tuum, Deus meus, sperantem in te, Domine, exaudi orationem meam, et clamor meus ad te veniat. » Oratio. « Deus, qui per servulum tuum ancillulas tuas in nomine tuo dignatus es aggregare, te quesumus, ut tam ipsi quam nobis in fua tribuas perseverare voluntate. Per Dominum, etc, »

Nune autem absenti mili tanto. amplius orationem vestrarum opus est suffragio, quanto majoris anxietate periculi constringor. Supplicando itaque postulo, et postulando supplico, quatenus. prsecipue nunc absens experiar quam vera eharitas vestra. erga. absentem extiterit, singulis videlicet horis expletis hune orationis proprie modum adnectens. Responsum. « Ne. derelinquas me, Domine pater et dominator vitæ meæ, ut non corruam in conspectu adversariorum meorum, ne gaudeat de me imimicus meus. » Versus, « Apprehende arma et seutum, et exsurge in adjutorium mihi, ne gaudeat. » Preces. « Salvum fac servum. tuum, Deus meus, sperautem in te. Mitte ei, Domine, auxilium de sancto, et de Sion tuere cum. Esto ei, Domine, turris fortitudinis à [acie inimici. Domine, exaudi orationem meam, et clamor meus ad te veuiat. » Oratio. « Deus, qui per servum tuum ancillulas tuas in nomine tuo diguatus es agon gare, te quesumus, ut eum ab omni adversitate protegas, et ancillis tuis incolumem reddas. Per Dominum, ctc. »

V. Quod si me Dominus in manibus inimicorum tradiderit, scilicet ut ipsi

! Luc, xt, 8,

LETTRES D'ARÉLARD ET D'IIÉLOISE. 91

vérance que nous excite vivement la parabole du Seigneur. « Qu'il persévère, est-il éerit, à frapper à la porte; je vous le dis, et son ami, qui ne lui donnerait rien à titre d'ami, se lévera fatigué de son importunité et lui donnera tout ce dont il en aura besoin. » Oui, c'est. par cette sorte d'importunité de prière que Moïse parvint à adoucir la rigueur de la justice divine et à faire changer ses arréts.

IV. Vous savez, ma trés-chére sœur, quelle ardeur de charité votre cou. veut tout entier témoignait jadis pour moi dans ses prières en ma présence. Tous les jours, pour clore les heures canoniales, une prière était oflerte à mon intention, et, aprés avoir chanté l'antienne et le répons, des prières el une collecte étaient récitées, dont voici les termes :

« Répons : Ne m'abandonnez pas, ne vous éloignez pas de moi, Seigneur,

« Verset : Soyez toujours prét à me secourir, Seigneur.

« Prière : Préservez de tout danger, mon Dieu, votre serviteur qui espère en vous. Seigneur, prétez l'oreille à ma prière et que mon eri vienne jusqu à vous.

« Üraison : Dieu, qui par la main de votre humble serviteur avez daigné rassembler en votre nom vos humbles servantes, nous vous prions de lui arcorder ainsi qu'à nous de persévérer dans votre volonté, Par Notre-Seigneur, elc. »

Aujourd'hui que je suis loin de vous, l'assistance de vos prières m'est d'autant plus nécessaire que je suis en proie aux angoisses d'un plus grand péril. Je vous supplie done et je vous demande, je vous demande et je vous supplie de me prouver que votre charité pour l'absent est sincére, en ajoutant à la fin de chaque heure canoniale :

« Repons : Ne m'abandonnez pas, Seigneur, père et inaitre absolu de ma vie, de peur que je ne tombe devant mes adversaires et que mon ennemi ne se réjotisse de ma perte.

« Versel : Saisissez vos aries et votre bouclier, et levez-vous pour ma dé- Jense, de peur que mon ennemi ne se réjouisse.

« Prière : Préservez de tout danger, ó mon Dieu, votre serviteur qui espere en vous. Envovez-lui, Seigneur, votre secours du Saint des saints. Du haut de Sion, protézez-le. Sovez pour lui, Seigneur, une imprenable forteresse devaut ses ennemis. Seigneur, prètez l'oreille à ina. prière et que mon cri vienne jusqu'à vous.

* Üraison*: 0 Dieu, qui par la main de votre serviteur avez daigné rasse:r:bler en votre nom vos humbles servantes, nous vous en supplions, protésezle contre tous les coups de l'adversité, et rendez-le sain et sauf à vos humbles »ervantes. Par Notre-Seigneur, etc. »

V. Nil arrive que le Seigneur me livre aux mains de ines. ennemis et que

prævalentes me interficiant, ant quocunque casu viam universæ carnis absens a vobis ingrediar, cadaver obsecro nostrum, ubicunque vel sepultum vel expositum jacuerit, ad cimiterium vestrum deferri faciatis, ubi filiæ nostre, imo in Christo sorores, sepulerum nostrum sepius videntes, ad preces pro me Domino fundendas amplius invitentur. Nullum. quippe locum anime dolenti de peccatorum suorum errore desolatæ tutiorem ac salubrio- , rem arbitror, quam eum qui vero Paracleto, id est consolatori proprie consecratus est, et de ejus nomine specialiter insignitus. Nec christianæ sepulture locum rectius apud aliquos fideles, quam apud feminas Christo devotas consistere censeo, quæ de Domini Jesu. Christi sepultura sollicitæ, eain unguentis pretiosis et prævencrunt et subsecutæ sunt, et circa ejus sepulerum plangentes, sicut scriptum est ! : « Mulieres sedentes ad monumentum lamentabantur flentes Dominum. » Primo ibidem de resurrectione cjus angelica apparitione et allocutione sunt consolatæ, et statim ipsius resurrectionis gaudia, eo bis eis apparente, percipere meruerunt, et manibus contrectare.

lllud autem demum super omnia postulo, ut quæ nunc de corporis mei , periculo nimia sollicitudine laboratis, tune præcipue de salute animie sollicite, quantum dilexeritis vivum exhibeatis defuncto, orationem | videlicet vestrarum speciali quodam ct proprio suffragio :

Vive, vale, vivantque tuæ valeantque sorores, Vivite, sed Christo qua$0, mei inemores.

! Matthi., xxvir, 61.

MJ

ceux-ci, triomphants, me donnent la mort, ou si, loin de vous, quelque accident me fait toucher le terme où s'achemine toute chair, que mon cadavre, que mon corps, qu'il ait été enterré ou abandonné, suit rapporté par vos soins, je vous en supplie, dans votre cimetière, afin que la vue habituelle de notre tombeau invite nos filles, que dis-je, nos épouses en Jésus-Christ, à répandre plus souvent pour moi leurs prières devant le Seigneur; car pour une àme conirile et désolée de ses péchés, i| n'est point, à mon avis, de plus sûr et de plus salutaire asile que celui qui a été spécialement consacré au véritalle Paraclet, c'est-à-dire au Consolateur, et qui est particulièrement orné de son nom. Je ne crois point d'ailleurs qu'il existe chez les fidéles un lieu plus convenable pour une sépulture chrétienne qu'un couvent de feines vouées au Seigneur. Ce sont des femmes qui, prenant soin de la sépulture de Notre-Seigneur Jésus-Christ, embaumèrent sou corps de parfuis précieux, qui précédèrent et suivirent sa dépouille, qui veillérent à la garde de son tombeau et déplorèrent la. mort de l'époux, ainsi qu'il est éerit : « Les femmes, assises auprès du tombeau, se lamentaient eu pleurant le Seigneur. » Aussi furent-elles tout d'abord consolées, au pied méme du tombeau, par l'apparition et par les paroles de l'ange qui leur annonça la résurrection; et elles méritèrent ensuite de goûter les joies mêmes de la résurrection et de toucher de leurs mains le Christ qui, deux fois, leur apparut.

Eufin ce que je vous demande alors par-dessus toute chose, c'est de reporter sur le salut de mon àine la sollicitude trop vive où vous jettent aujourd'hui les périls de mon corps, et de prouver au mort l'ardeur de l'attachement que vous éprouviez pour le vivant, par l'assistance spéciale et toute particulière de vos prières.

Vivez en paix ct en santé, vous et vos sœurs. Vivez, et souvenez-vous de mot, en Jésus-Christ.

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