‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 16 sur 64 · LETERE QUATRIEME RÉPONSE D'HÉLOISE A ABÉLARD · texte numérisé non relu

LETERE QUATRIEME RÉPONSE D'HÉLOISE A ABÉLARD

SOMMAIRE

Dans celte lettre, remplie de gémissements et de cris de douleur, Héloïse déplore son malheureux sort, celui de ses religieuses ct celui d'Abélard lui-même, en prenant pour texte de ses lamentations le passage de la lettre précédente, dans lequel Abélard parle de la fin de sa vie. Elle a recours à la plus tendre des éloquences, et ses plaintes, touchant le cœur de compassion pour ses malheurs et ceux d'Abélard, ai racheraient presque des larmes. Elle déplore 1* mutilation subie par Abélard. Elle sc. plaint aussi de ses désirs brülants. et rappelle les voluptés délicieuses qu'elle a goütées jadis avec lui. Enfin elle rabaisse, non sans justesse. le caractère tout extérieur de sa dévotion, et confesse que sa piété est plus feinte que sérieuse. Elle supplie Abélard de l'aider de ses prières et elle repousse humblement ses louanges.

À celui qui est tout pour elle après Jésus-Christ, celle qui est toute à lui en Jésus-Christ.

l. Je m'étonne, à mou bien supréme, que dérogeant aux règles du style épistolaire et méme à l'ordre naturel des choses, vous ayez pris sur vous, dans le titre et la salutation de votre lettre, de mettre mon nom avant le vôtre, c'est-à-dire la femme avant l'homme, l'épouse avant le mari, la servante avant le maitre, la. religieuse avant le religieux et le prêtre, la diacunesse avant l'abbé. Il est, en effet, dans l'ordre et les convenances, lorsque nous écrivons à des supérieurs ou à des égaux, de placer leurs noms avant les uótres ; et si l'on s'adresse à des inférieurs, l'ordre des noms doit suivre celui des dignités.

Une autre chose nous à étonnées et. émues : votre lettre qui aurait dà nous apporter quelque consolation n'a fait. qu'aceroitre notre douleur; la main qui devait essuyer nos larmes en à fait jaillir la source. Qui d'entre nous, en elTet, aurait pu, sans fondre en pleurs, enteudre le passage de la fiu de votre lettre où vous dites : « S'il arrive que le Seigneur me livre entre les mains de mes ennemis, et que mes ennemis, triomphants, me donnent la mort. » O mon bien-aimé, une telle pensée a-t-elle pu vous venik

ancillulas suas adeo Deus obliviscatur, ut eas tibi superstites reservet. Nunquam nobis. vitam ille concedat, quie omni genere mortis sit gravior. Te nostras exequias celebrare. te nostras Deo animas convenit commendare. et quas Deo aggregasti ad ipsum pramittere; ut nulla amplius. de ipsis perturberis sollicitudine, et tanto laetior nos subsequaris, quanto securior de nostra salute Jam fueris.

Parce, obsecro, domine, parce hujusmodi dictis, quibus niseras niserrimas facias; et ut ipsum, quodcunque. vivimus, uc nobis auferas ante mortem. Sufficit diei malitia sua, et dies illa omnibus, quos iuveniet, satis secum sollicitudinis. afferel, omnim. amaritudine involuta. « Quid euim necesse est, inquit Seneca!, mala arcessere, et ante mortem vitam perdere ? »

IL Rogas, unice, ut quocunque casui. nobis absens hanc vitam finieris, ad cimiterium: nostrum. corpus. tuum adferri faciamus, ut orationum scilicet nostrarum ex assidua tui memoria ampliorem assequaris fructum. At vero quomodo: inemoriam {ui a nobis labi posse. suspicaris ? aut. quod orationi tempus tune erit commodum, quando summa perturbatio nihil permittet quietum ? quum nec anima rationis sensum, nec lingua sermonis retinebit usum ? quum meus. insana in ipsum, ut ita dicam, Deum magis irata quam pacata, non tam orationibus. ipsum placabit quam. querimoniis. irritabit ? Flere tune miseris tantuin. vacabit, non orare licebit, et te magis subsequi quiin sepelire maturandum erit, ut potius et nos consepeliendæ simus, quam sepelire. possimus. Quie. quum in te nostram amiserimus vitam, vivere, te recedente, nequaquam poterimus. Atque utinam nec tune usque possimus ! Mortis Lux mentio mors quadam nobis est. Ipsa autem mortis hujus veritas quid, si nos invenerit, futura est ? Nunquam Deus anuuat, ut hoc tibi debitum superstites persolvamus, ut hoc tibi patrocinio subveniamus, quod a te penitus expectanus. In. hoe. utinam. te præcessuræ, non secuturæ ! Parce itaque, obsecro, nobis, parce itaque unicæ saltem. tuæ, hujusmodi scilicet supersedendo verbis, quibus tanquam gladiis mortis nostras transverberas animas, ut quod mortem prievenit ipsa morte gravius sit.

ll]. Confectus mœrore animus quietus non est, nec Deo sincere potest vacare mens perturbationibus occupata. Noli, obsecro, divinum impedire servitium, cui nos maxime maneipasti. Omne inevitabile. quod quum acciderit, nerorem maximum secum inferet, ut subito veniat optandum est, ne timore

* Bpit., xxv.

à l'esprit, un tel langage sur les lèvres ? Que jamais Dieu n'oublie ses humbles servantes au point de les faire survivre à votre perte ! Que jamais i| ne nous laisse une vie qui serait plus insupportable que tous les genres de mort ! C'est à vous qu'il appartient de célébrer nos obséques, de recommander nos àmes à Dieu et de lui envoyer avant vous celles dont vous avez fait son troupeau, afin que vous n'ayez plus sur clles aucun sujet de trouble et d'inquiétude, et que vous nous suiviez avec d'autant plus de joie que vous serez plus rassuré sur notre salut.

Éparguez-nous, je vous en supplie, à notre maitre, épargnez-nous de telles paroles qui mettent le comble au malheur de femmes déjà si malheureuses; ne nous enlevez pas, avant la mort, ce qui fait toute notre vie. A chaque jour suffit son mal, et ce jour fatal, tout enveloppé d'amertume, apportera assez de douleur à celle qu'il trouvera de ce monde. « À quoi bon, dit Sénèque, aller au-devant des maux et perdre la vie avant la mort ? »

ll. Vous demandez, ó mon bien suprème, si quelque accident met fin à votre vie loin de nous, vous demandez que nous fassions transporter votre . corps à notre cimelière, afin que l'incessante présence de votre souvenir vous assure un plus riche trésor de prières. Peusez-vous donc que votre souvenir puisse Jamais nous quitter ? Sera-ce d'ailleurs le moment de prier, lorsque le bouleversement de notre àme nous aura ravi tout repos ? lorsque notre àine aura perdu le sentiment de la raison, notre langue, l'usage de la parole? lorsque uotre cœur en délire et soulevé, pour ainsi dire, contre Dieu lui-même, bien loin de se résigner, sera moins disposé à l'apaiser par ses prières qu'à l'irriter par ses plaintes ? Pleurer, voilà tout ce que nous pourrons faire. dans notre infortune; prier, nous ne saurons. Nous songerons bien plutôt à vous suivre sans retard qu'à pourvoir à votre sépulture ; nous serons bonnes à être enterrées nous-mêmes avec vous plutôt qu'à vous enlerrer. En vous, nous aurons perdu notre vie; sans vous, nous ne pourrons plus vivre. Ah! puissions-nous même ne pas vivre jusque-là ! La seule pensée de votre mort est déjà pour nous une sorte de mort ; que sera-ce donc, si la réalité de cette mort. nous trouve encore vivantes ? Non, Dieu ne permettra jamais que nous vous survivions pour vous rendre ce devoir, pour vous preter cette assistance. que nous attendons de vous comme un dernier «rice. C'est à nous, et fasse le ciel qu'il en. soit ainsi, c'est à nous de vous précéder, non de vous suivre. Ménagez-nous done, Je vous en supplie, inéiasez du moins celle pour qui vous êtes tout. Tréve de ces mots qui nous percent le cœur conne des glaives de mort et qui nous fout une agonie plus douloureuse que la mort mème.

lll. Un cœur accablé par le chagrin ne saurait être calme, un esprit en proie à tous des troubles ne peut sincèrement s'occuper de Dieu. Je vous en coujure. ne nous empèchez pas de remplir les saints devoirs auxquels vous nous avez consacrées. Lorsqu'un coup est inévitable, et qu'il doit. apporter avec lur une douleur inmense, il faut souhaiter qu'il soit soudain, et ue pas auti-

98 ABÆLARDPI ET HELOISSÆ EPISTOL.E.

inutili diu ante eruciet, cui nulla succurri providentia potest. Quod et poeta bene considerans Deum precatur dicens ! :

Sit subitum quodcunque paras; sit cæca futuri

Mens hominum fati : liceat sperare timenti.

Quid autem, te amisso, sperandum milii superest ? Aut quæ in hac peregrinalione causa remanendi, ubi nullum nisi te remedium habeam, et nullum aliud in te nisi hoc ipsum quod vivis, omnibus de te inibi aliis voluptatibus interdictis, cui nec presentia tua concessum est frui, ut quandoque mihi reddi valeam ?

O si fas sit dici : crudelem milii per omnia Deum ! o inclementem elementiam ! o infortunatam fortunam ! Qua: jam in me universi conaminis sui tela in tantum consumpsit, ut quibus in alios. sævial jam non habeat ! Plenam in me pharetram exhausit, ut frustra Jain alii bella ejus formident.

| Nec si ei adhuc telum aliquod superesset, locum in me vulneris inveuiret. Unum inter tot vulnera nietuit, ne morte supplicia finiun ; et quum interimere non cesset, imlterituin tamen quem accelerat tinet. O me miserarum misserrimam ! infelicium infelicissimain, quie quanto universis in Le feminis prælata sublimiorem obtinui. gradum, tanto lune prostrata graviorem in te et in me pariter perpessa sum casum ! Quanto quippe altior ascendentis gradus, tanto gravior corruentis casus. Quam muhi nobilium ac potentium feminarum fortuna unquam præponere potuit. aut iequare ? Quam denique adeo dejecit et dolore conficere potuit ? Quam in te milii gloriam coutulit ? Quam in te mihi ruinam intulit ? Quam mihi vehemens in utramque partem

extitit, ut nec in bonis nec in malis modum habuerit ? Quz, ut me niiserrimam omnium faceret, omnibus ante. beatiorem effecerat, ut, quum tanta perdidi pensare, tinto me majora consumerent lamenta, quanto me majora oppresserant damna ; et tanto. major anissoruin. succederet. dolor, quauto

| major possessorum praxesserat :unor et summi voluptatis gaudia summa mororis terminaret tristitia.

Et, ut ex injuria major indignatio. surgeret, oinnia. in nobis. æquitatis | jura pariter sunt. perversa. Dui enin solliciti amoris. zaudiis. fruereinur, et, ut turpivre, sed expressiore. vocabulo utar, fornicationt vacaremus., divina nobis severitas pepercit, Ut autem illieita licitis correximus, et honore conjugii turpitudinem. fornicationis operuimus, ira Domiui manum suam super nos vehementer aggravavit, et inimaculatum non pertulit terum, qui diu ante sustinuerat. pollutum.

! Luc., Pharsal, n, 14-15.

ciper par de vaines craintes les torlures que nulle prévoyance humaine ne pourrait détourner ! C'est ce qu'un poéte a bien senti dans cette prière adressée à Dieu : «4 Que tes arrêts s'accomplissent soudain. Que l'esprit de l'homme ne puisse percer les ténèbres de l'avenir ! Laisse à nos alarmes l'espérance ! »

Et cependant, vous perdu, quelle espérance me reste-t-il à moi ? Quelle raison aurai-je de prolonger un pèlerinage où je n'ai de consolation que vous, de bouheur que de savoir que vous vivez, puisque tout autre plaisir de vous m'est interdit et qu'il ne m'est même pas permis'de jouir de votre présence, qui parfois du moins pourrait me rendre à moi-méme?

Si ce n'était un blasphème, n'aurai-je pas le droit de m'écrier : « Grand Dieu, que vous m'étes cruel en toutes choses ! à clémence inclémente ! à fortune infortunée. » Oui la fortune a si bien épuisé contre moi tous les traits de ses efforts qu'il ne lui en reste plus pour frapper les autres ; elle a si bien vidé sur moi son carquois que nul n'a plus à redouter ses coups. Et si quelque flèche lui restait encore, où trouverait-elle en moi la place d'une blessure nouvelle ? Aprés tant de coups, la seule chose qu'elle ait à craindre, cest que la mort ne mette un terme à tant de souffrances. Et bien qu'elle ne cesse pas de frapper, elle craint de voir arriver ce dernier moment qu'elle hâte. O0 malheureuse des malheureuses, infortunée des infortunées, faut-il que votre amour ne m'ait élevée entre toutes les femmes que pour étre précipitée de plus haut par un coup aussi douloureux pour vous que pour moi ! Plus grande en effet est l'élévation, plus épouvantable est la chute. Parmi les femmes de noble race et de haut rang en est-il une dont le bonheur ait, je ne dis pas dépassé, mais égalé le mien ? en est-il une qu'elle ait fait toniber plus bas et plus accablée de douleur? Quelle gloire elle m'a donnée en vous! en vous quel coup elle m'a porté! Comme elle a été violemment pour moi d'un excès à l'autre; dans les biens comme dans les maux. elle n'a point gardé de mesure. C'est pour faire de moi la plus malheureuse des fenunes qu'elle en avait d'abord fait la plus heureuse ; afin qu'en pensant à tout ce que j'ai perdu, les tortures de là douleur fussent en rapport avec l'étendue de là perte, afin que l'amertume des regrets égalàt la jouissance de là. possession, afin qu'aux enivrements de la volupté suprème succédàt l'accablement du supréme désespoir.

Et pour que l'outrage soulevát uue indignation plus grande, tous les fondements de l'équité ont été bouleversés contre nous. En effet, tandis que nous #oûtions les délices d'un amour inquiet, ou, pour me servir d'uu terme moins honnéte, mais plus expressif, tandis que nous nous livrions à la foruication, la sévérité du ciel nous à épargnés. C'est quand nous avons léitimé cet amour illégitime, quand nous avons couvert des voiles du marage là honte de nos égarements, c'est alors que la colère du Seigneur a appesanti sa main sur nous; el notre lit puritié n'a pas trouvé grâce devant celui qui en avait si longtemps toléré la souillure.

100 AB.ELABDI ET HELOISS.E EPISTOL.E.

Deprehensis in quovis adulterio viris hæc satis esset ad vindictam poena quam pertulisti. Quod ex adulterio promerentur alii, id tu ex conjugio incurristi, per quod jam te omnibus satisfecisse. confidebas injuriis. Quod fornicatoribus suis adulterz, hoc propria uxor tibi contulit. Nec quum pristinis vacaremus voluptatibus, sed quum jam ad tempus scgregati, castius viveremus, te quidem Parisius scholis præsidente, et me ad imperium tuum Argenteoli cum sarictimonialibus conversante, divisis itaque sic nobis admvicem ut tustudiosius scholis, ego liberius orationi. sive sacræ lectionis meditationi vacarem, et tanto nobis sanctius quanto castius degentibus, solus in corpore luisti quod duo pariter commiseramus. Solus in poena fuisti, duo in culpa, et qui niinus debueras, totum pertulisti. Quanto enim amplius te pro me humiliando satisfeceras , et me pariter et totum genus meum sublimaveras. tanto te minus tam apud Deum quam apud illos proditores obnoxium pœuæ reddideras.

IV. O me miseram in tautisceleris causa progemitam ! O summam in viros summis et consuetam feminarum peruiciem ! Hinc de muliere cavenda scriptum est in Proverbiis ! : « Nunc ergo, fili, audi me, et attende verbis oris mei. Ne abstrahatur in viis illius mens tua, neque decipiaris semitis ejus. Multos enim vulneratos dejecit, et fortissimi quique interfecti sunt ab ea. Vie inferi domus ejus penetrantes in interiora mortis. » Et in Ecclesiaste? : « Lustravi universa animo meo, et inveni amariorem morte mulierem, quæ laqueus venatorum est, et sagena cor ejus. Vincula enim sunt

manus ejus. Qui placet Deo effugiet eam. Qui autem peccator est capietur ab illa. »

Prima statim. mulier de paradiso virum captivavit, et quæ ei a Domino creata fuerat in auxilium in summum ei conversa est exitium. Fortissimum illum Nazaræum Domini et angelo nuntiante conceptum Dalila sola superavit, et eum inimicis proditum et oculis privatum ad hoc tandem dolor compulit, ut se pariter cum ruina hostium opprimeret. Sapientissimum omnium, Salomonem, sola quam sibi copulaverat mulier infatuavit, et iu tantam compulit insaniam, ut eum quem ad zdificandum sibi Dominus templum clegerat, patre ejus David, qui justus fuerat, in hoc reprobato, ad idololatriam ipsa usque in finem vitz dejiceret, ipso, quem tam verbis quam scriptis prædicabat atque docebat, divino cultu derelicto. Job sanc-

! Prov., vit, 24. — * Eccles., var, 26.

Pour des hommes surpris dans le plus coupable adultére, le supplice que vous avez subi aurait été une peine assez grande. Et ce que les autres méritent pour l'adultére, vous l'avez encouru, vous, par le mariage où vous aviez cherché avec confiance une réparation de tous vos torts. Ce que les femmes adultères attirent à leurs complices, c'est votre légitime épouse qui vous l'a attiré ; et cela, non pas lorsque nous nous livrions aux plaisirs d'autrefois, mais quand, déjà momentanément éloignés Fun de l'autre, nous vivions dans la chasteté, vous à Paris, à la tête des écoles ; et moi, selon vos ordres, à Argenteuil, dans la compagnie des religieuses; quand nous nous étions ainsi séparés, afin de pouvoir nous livrer avec plus de zèle et de liberté, vous à la direction des écoles, moi à la prière et à Ja méditation des livres saints : oui, c'est pendant que nous menions cette vie aussi sainte que pure, que vous avez payé seul dans votre corps un péché qui nous était commun. Nous avions été deux pour la faute, vous avez été seul pour le châtiment ; vous étiez le moins coupable, el c'est vous qui avez porté la peine entière. En effet, ne deviez-vous pas avoir d'autant moins à craindre de la part de Dieu, comme de la part de ces traitres, que vous aviez donné plus largement satisfaction en vous abaissant pour moi, en m'élevant moi et toute ma famille?

IV. Malheureuse que je suis, d'être venue au monde pour être la cause d'un si grand crime ! Les femmes seront donc toujours le fléau des grands hommes ! Voilà pourquoi il est écrit dans les Proverbes, afin qu'on se garde de la femme : « Maintenant, mon fils, écoute-moi, et sois attentif aux paroles de ma bouche. Que ton cœur ne se laisse pas entrainer dans les voies de la femme ; ne t'égare pas dans ses sentiers ; car elle en à renversé et fait tomber un grand nombre : les plus forts ont été tués par elle. Sa maison est le chemin des enfers, elle conduit aux abimes de la mort. » Et dans l'Eccléslaste : « J'ai considéré toute chose avec les yeux de mon âme, et j'ai trouvé la femme plus :mére que la mort ; elle est le filet du chasseur; son cœur est un piége. ses mains sont des chaines : celui qui est agréable à Dieu lui échappera, mais le pécheur sera sa prote. »

Dés l'origine du monde, la première femme a fait bannir l'homme du paradis terrestre ; et celle qui avait été créée par le Seigneur. pour lui venir en aide a élé l'instrument de sa perte. Ce puissant Nazaréen, cet homme du Seigneur dont un ange avait annoncé la naissance, c'est Dalila seule qui l'a vaineu ; c'est elle qui le livra à ses ennemis, le priva de la vue et le réduisit à un tel désespoir, qu'il finit par s'ensevelir lui-même sous les ruines du temple avec ses ennemis. Le sage des sages, Salomon, ce fut la femme à laquelle il s'était uni qui lui fil perdre la raison et qui le précipita dans un tel exces de folie, que lui, que le Seigneur avait choisi pour bâtir son temple. de préférence à David, son pere, qui pourtant était juste, il tomba dans l'idolàtrie et y resta plongé jusqu'à la fin de ses jours : infidèle au culte du vrai Dieu, dont il avait, par ses écrits, par ses discours, célébré la gloire et

102 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

ssimus in uxore novissimam atque gravissimam sustinuit. pugnam, qui eum ad maledicendum Deo stimulabat. Et callidissimus tentator hoc optige noverat, quod sepius expertus fuerat, virorum videlicet ruinam in uxoribus esse facillimam. Qui denique etiam usque ad nos consuetam extendens malitiam, quem de fornicatione sternere non potuit, de conjugio tentavit; et bono male est usus, qui malo male uti non est permissus.

Deo saltem super hoc gratias, quod me ille ut supra positas fâminas in culpam ex consensu non traxit, quam tamen in causam commisse malitiæ ex affectu convertit. Sed et si purget animum meum innocentia, nec hujus reatum sceleris consensus incurrat ; peccata tamen multa præcesserunt, quae me penitus immunem ab hujus reatu sceleris esse non sinunt. Quod videlicet diu ante carnalium illecebrarum voluptatibus serviens, ipsa tune merui quod nunc plector, et præcedentium in me peccatorum sequentia merito facta sunt pena. Etiam malis initiis perversus imputandus est exitus. Atque utinam hujus precipue commissi dignam agere valeam penitentiam, ut pen illi tuæ vulneris illati ex longa saltem pœnitentiæ contritione vicem quoquo modo recompensare queam ; et quod tu ad horam in corpore pertulisti, ego in'omni vita, ut justum est, in contritione mentis suscipiam, et hoc tibi saltem modo, si non Deo, satisfaciam.

V. Si enim vere miserrimi mei animi profitar infirmitatem, qua penitentia Deum placare valeam non invenio, quem super hac semper injuria summe crudelitatis arguo ; et ejus dispensationi contraria, magis eum ex indignatione offendo, quam ex pœænitentiæ satisfactione mitigo. Quomodo etiam penitentia peccatorum dicitur, quantacunque sit corporis afflictio, si mens

. adhuc ipsam peccandi retinet voluntatem, et pristinis æstuat desideriis ? Fa-

cile quidem est quemlibet confitendo peccata scipsum accusare, aut etiam in exteriori satisfactione corpus affligere ; difficillnnum vero est a desideriis maximarum voluptatum avellere animum. Unde et merito sanctus Job quum pramisisset* : « Dimittam adversum me eloquium meum, » id est laxabo linguam, et aperiam os per confessionem in peccatorum meorum accusationem, statim adjunxit : « Loquar in amaritudiue anime meæ. » Quod beatus exponens Gregorius? : « Sunt, inquit, nonnulli, qui apertis vocibus culpas fatentur, sed tamen in confessione gemere nesciunt et lugenda gaudentes dicunt..... Unde qui culpas suas detestans loquitur, restat, necesse est, ut has in amaritudine anima loquatur, ut hec ipsa amaritudo puniat quidquid lingua per mentis judicium accusat. »

Sed hec quidem amaritudo veræ pœnitentiæ quam rara sit beatus dili- 1 Job, x, 1. — * Moral., ix, 45.

répandu les enseignements. Ce fut contre sa femme, qui l'excitait au blasphéme, que Job, ce saint homme, eut à soutenir le dernier et le plus rude des combats. Le malin tentateur savait bien, il avait mainte fois reconnu par l'expérience cette vérité, que les hommes ont toujours, dans leurs femmes, une cause de ruine toute prête. C'est lui enfin qui, étendant jusqu'à nous sa malice accoutumée, a perdu par le mariage celui qu'il n'avait pas perdu par la fornication ; il a fait le mal avec le bien, n'ayant pu faire le mal avec le mal.

Grâce à Dieu, du moins, s'il a pu faire servir ma passion à son œuvre de malice, il n'a pu convertir mon cœur à la trahison, comme les femmes dont j'ai cité l'exemple. Et cependant, bien que la pureté de mes intentions me justifie, bien que mon cœur n'ait point à répondre de l'accomplissement du crime, J'avais auparavant commis trop de péchés pour me croire tout à fait innocente. Oui, dés longtemps asservie aux attraits des voluptés de la chair, j'ai mérité alors ce que je subis aujourd'hui ; c'est le juste châtiment de mes fautes passées. Toute mauvaise fin est la conséquence d'un mauvais commencement. Plaise au ciel que je fasse de ce péché une digne pénitence, une pénitence qui, par la longueur de l'expiation, balance, s'il est possible, le cruel châtiment qui vous a été infligé ; plaise au ciel que ce que vous avez souffert un moment dans votre chair, je le souffre, moi, comme il est juste, par la contrition de mon âme, pendant toute la vie, et qu'ainsi je vous offre à vous, sinon à Dieu, une espèce de satisfaction.

V. S'il fant, en effet, mettre à nu la faiblesse de mon misérable cœur, je ne trouve pas en moi un repentir propre à apaiser Dien; je ne puis me retenir d'accuser son impitoyable eruauté au sujet de l'outrage qui vous a été inflizgé, et je ne fais que l'oflenser par mesmurmures rebelles à ses décrets, hien loin. de chercher par Ja pénitence à apaiser sa colère. Peut-on dire méme qu'on fut pénilence, quel que soit le traitement infligé au corps, alors. que l'âme conserve l'idée du péché et brûle de ses passions d'au- Urcfors ?. 1 est aisé de confesser ses fautes et de s'en accuser, il est. aisé méme de soumettre son corps à des macérations extérieures ; mais ce qui est difficile, c'est d'arracher son âme aux désirs des plus douces voluptés. Voilà pourquoi le saint homme Job, après avoir dit avec raison : € Je lancerai mes paroles. contre moi-inéme, » — c'est-à-dire, je délierai ma langue. et jeuvrirai ma bouche par la confession pour m'aceuser de mes péchés, — ajoutait anssitót : « Je parlerai dans Famertume de mon âme. » Et saint Grégoire, rapportant ee. passage, dit: « Il y en a qui confessent leurs péhés à haute voix, mais leur confession ne sort pas d'un ecur gémissant ; ds disent en. riant ee qu'ils devraient dire avec des sanglots..... Il ne suffit dene pas d'avouer ses fautes en les. détestant ; il faut les détester dans l'anertume de son âme, afin que ectte amertume elle-même soit la punition des fautes qu'accise la langue conduite par l'esprit. »

Mais cette amertume du vrai repentir est bien rare, et saint Ambroise en

Md

genter attendens Ambrosius! : « Facilius, inquit, inveni qui innocentiam

rvaverunt, quam qui penitentiam. egerunt. » In tantum vero illie, quas pariter exercuimus, amantium voluptates dulces milii. fuerunt, ut nec displicere mihi, nec vix a memoria labi possint. Quocunque loco me vertam, semper se oculis meis cum suis ingerunt desideriis. Nec etiam dormienti suis illusionibus parcunt. [nter ipsa missarum solemnia, ubi purior esse debet oratio, obscena earum voluptatum phantasmata ita sibi penitus miserrimam captivant animam, ut turpitudinibus illus magis quam orationi vacem. Qui quum ingemiscere debeam de commissis, suspiro potius de anissis.

Nec solum quæ egimus, sed loca pariter et tempora in quibus hzc ejrimus, ila tecum nostro infixa sunt animo, ut in ipsis omnia tecum agam, nec dormiens etiam ab his quiescam. Nonnunquam et ipso motu corporis animi mel cogitationes deprehenduntur, nec a verbis temperant improvisis. O vere me miseram, et illa conquestione ingemiscentis animæ diguissimam? : « Infelix ego homo! quis me liberabit de corpore mortis hujus? » Utinam et quod sequitur veraciter addere. quam ! «Gratia. Dei per Jesum Christum Dominum nostrum. » Hæc te gratia, charissime, praevenit, et ab his tibi stimulis una corporis plaga inedendo multas in anima sanavit, et in quo tibi amplius adversari Deus creditur, propitior inventur : more quidem fidelissimi medici, qui non parcit dolori, ut consulat saluti. Hos autem in me stimulos carnis, hzc incentiva libidinis, ipse juvenilis fervor :etalis, et jucundissimarum experientia voluptatum, plurimum accendunt, et tanto amplius sua me impugnatione opprimunt, quanto infirmior est natura quam

oppugnant.

Castam me prædicant, qui non deprehenderunt hypocritam. Munditiam carnis conferunt in virtutem, quum non sit corporis, sed animi virtus. Aliquid laudis apud. homines habens, niliil apud Deum mereor, qui cordis et renum probator est, et in abscondito videt. leligiosa hoc tempore judicor, in quo jam parva pars religionis non est hvpoerisis ; ubi ille maximis extollitur laudibus. qui humanum non offendit judicium.

Et hoc fortassis aliquo modo laudabile, et Deo acceptabile quoquo modo videtur, si quis videlicet. exterioris operis exemplo quacunque intentione non sit Ecclesiæ seandalo, nec jam per ipsum apud infideles nomen Domini blasphemetur, nec apud carnales professionis suæ ordo infametur. Atque

1 De pœnit, n, 10. — * Rom., vir, 24.

fait la remarque. « J'ai trouvé, dit-il, plus de cœurs qui ont conservé leur innocence que de cœurs qui ont fait pénitence. » Quant à moi, ces voluptés de l'amour que nous avons goütées ensemble m'ont été si douces, que je ne puis m'empécher d'en aimer le souvenir, ni l'effacer de ma mémoire. De quelque cóté que je me tourne, elles se présentent, elles s'imposent à mes regards avec les désirs qu'elles réveillent ; leurs illusions n'épargnent même pas mon sommeil. 1] n'est pas jusqu'à la solennité de la messe, là où la prière doit être si pure, pendant laquelle les licencieuses images de ces vo- Juptés ne s'emparent si bien de ce misérable cœur, que je suis plus occupée de leurs turpitudes que de l'oraison. Je devrais gémir des fautes que j'ai commises, el je soupire après celles que je ne puis plus commettre.

Ce n'est pas seulement notre délire, ce sont les heures, ce sont les lieux témoins de notre délire, qui sont si profondément gravés dans mon cœur avec votre image, que Je me retrouve avec vous dans les mêmes lieux, aux

. memes heures, dans le méme délire : méme en dormant, je ne trouve point

le repos. Parfois les mouvements de mon corps trahissent les pensées de mon àme; des mols m'échappent, que je n'ai pu retenir. Ah! je suis vraiment malheureuse, et elle est bien faite pour moi cette plainte d'une âme gémissante ; « Infortuné que je suis, qui me délivrera de ce corps déjà mort ? Plüt au ciel que je puisse ajouter avec vérité ce qui suit : « c'est la grâce de Dieu, par Jésus-Christ, notre Seigneur! » Cette grâce, à mon bienaimé, vous est venue, à vous, sans que vous la demandiez : une seule plaie de votre corps, en apaisant en vous ces aiguillons du désir, a guéri toutes les plaies de votre âme; et tandis que Dieu semblait vous traiter avec rigueur, 1l se montrait, en réalité, secourable : tel le médecin fidéle qui ne craint pas de faire souffrir son malade pour assurer sa guérison. Chez moi, au contraire, les feux d'une jeunesse ardente au plaisir et l'épreuve que j'ai faite des plus douces voluptés irritent ces aiguillons de la chair ; et les assauts sont d'autant plus pressants, que plus faible est la nature qui leur est en butte.

On vante ma chasteté: c'est qu'on ne voit pas mon hypocrisie. On porte au compte de la vertu la pureté de la chair, comme si la vertu était l'affaire du corps, et non celle de l'àme. Je suis glorifiée parmi les hommes, mais je mai aucun mérite devant Dieu qui sonde les cœurs et les reins, et qui voit vlair dans nos ténèbres. On loue ma religion dans un temps où la religion n'est plus qu'hypocrisie, où, pour être exaltée, il suffit de ne point heurter les préjugés du monde.

Il se peut qu'il y ait quelque mérite, méme aux yeux de Dieu, à ne point seandaliser l'Église par de mauvais exemples, quelles que soient d'ailleurs les intentions, et à ne point donner aux infidèles le prétexte de blasphémer le nom du Seigneur, aux libertins l'occasion de diffamer l'ordre auquel on a . fait vœu d'appartenir. Cela méme peut être, je le veux bien, un don de la € ràce divine qui a pour effet d'apprendre non-seulement à faire le bien, mais

106 AB.ELARDI ET HELOISSÆ EPISTOLA.

hoc quoque nonnullum est divinæ gratie donum, et cujus videlicet munere venil non solum bona facere, sed etiam a malis abstinere. Sed. frustra istud praecedit, ubi illud non succedit, sicut scriptum est! : « Declina a malo, ct fac bonum. » Et frustra utrumque geritur quod amore Dei non agitur.

In omni autem. (Deus scit) vite meæ statu, te magis adhuc offendere juam Deum vereor : tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua me ad reigionis habitum jussio, non divina traxit. dilectio. Vide quam infelicem, el omnibus miserabiliorem ducam vitam, si tanta. hic frustra sustiueo et nihil habitura. remunerationis in futuro. Diu te, sicut. multos, simulatio mea fefellit, ut. religioni deftares hypocrisim : ct ideo nostris te maxime commendans orationibus, quod a te expecto, a me postulas.

VI. Noli, obseero, de me tanta præsumere, ne mihi cesses orando subvenire. Noli æstimare sanam, ne medicaminis subtralias gratiam. Noli non egentem credere, ne differas iu necessitate subvenire. Noli valetudinem pulare, ne prius corruam, quam sustentes labentem. Multis ficta sui laus nocuit, et praesidium quo indigebant abstulit. Per [saiam Dominus clamat? : € Popule meus, qui te beatificant ipsi te decipiunt, et viam gressuum tuorum dissipant. » Et per Ezechielem? : « Væ quæ consuitis, inquit, pulvillos sub omni cubitu. manus, et cervicalia sub capite ætatis universe ad decipiendas animas ! » Et contra autem per Salomonem dicitur* : « Verba. sapientum quasi stimuli, et quasi clavi in altum defixi, qui videlicet vulnera uesciunt parpare, sed pungere. »

Quiesce, obsecro, à laude mea, ne turpem adulationis uotam et mendacii crimen ineurras, aut si quod in me suspicaris bonum, ipsum laudatum vantatis aura ventilet. Nemo medicinz peritus interiorem morbum ex exterioris habitus inspectione. dijudicat. Nulla quidquid meriti apud Deum obtinent, quæ reprobis æque ut electis communia sunt. Tliec auteni ea sunt, quæ exterius aguntur, quæ nulli sanctorum tam studiose peragunt, quantum hypocnitæ. « Pravum est cor hominis, et inscrutabile etiam : quis cognoscet illud 5? » Et * : « Sunt viæ hominis que videntur rectæ : novissima tutem illius deducunt ad mortem. » — « Temerarium est in eo judicium hominis, quod divino tantum reservatur examini ". » Unde et scriptum est : « Ne laudaveris hominem in vita » Ne tunc videlicet hominem laudes, dum laudando facere non laudabilem potes.

! Psalm., xxxvi, 297. — ? Isa., ni, 19. — 5 Ezech., xr, 18. — * Eccles.. xn, 11. — 5 Jerem., xvn, 9. — 6 Prov., xiv, 9. — * Esech., n, 90.

aussi de s'abstenir du mal. Mais en vain fait-on le premier pas, s'il n'est suivi du second, ainsi qu'il est écrit : « Éloigne-toi du mal et fais le bien ; » En vain méme, pratiquerait-on ees deux préceptes, si ce n'est pas l'amour de Dieu qui vous conduit.

Or, dans tous les états de ma vie, Dieu le sait, jusqu'ici c'est vous plutôt que lui. que j'ai toujours redouté d'offenser. C'est à vous bien plus qu'à lui-méme que j'ai le désir de plaire. C'est un mot de vous qui m'a fait prendre l'habit monastique, et non la vocation divine. Voyez quelle vie infortunée, quelle vie misérable entre toutes que la mienne, si tout cela est perdu pour moi, pour moi qui ne dois en recevoir ailleurs aucune récompense. Ma dissimulation, sans doute, vous a longtemps trompé comme tout le monde; vous avez attribué à un sentiment de piété ce qui n'était qu'hypocrisie. Et voilà pourquoi vous vous recommandez à nos prières, pourquoi vous réclamez de moi ce que j'attends de vous.

Vl. Ah! je vous en conjure, n'ayez pas de moi une opinion si haute : il: m'est trop nécessaire que vous ne cessiez point de me préter assistance. Gardez-vous de penser que je sois guérie : je ne puis me passer du secours de vos soins. Gardez-vous de me croire au-dessus de tout hesoin ; il y aurait danger à me faire attendre un secours indispensable à ma misère. Gardezvous de in'estimer si forte : je pourrais tomber, avant que votre main ne vint me soutenir. La flatterie à causé la perte de hien des âmes, en leur enlevant l'appui qui leur était indispensable. Le Seigneur nous crie par la bouche d'[saie : € O mon peuple, ceux qui L'exaltent te trompent et t'égarent ; » et par la bouche d'Ézéchiel : € Malheur à vous qui placez des coussims sous les coudes et des oreillers sous la tête du monde pour abuser les Ames!» Tandis qu'il est dit par Salomon : « Les paroles des sages sont comme des aiguillons, comme des clous enfoncés profondément, qui ne savent pas effleurer une plaie, mais qui la déchirent. »

Tréve donc, je vous en prie, à vos éloges, si vous ne voulez pas encourie le honteux reproche adressé aux artisans de. flatterie et de mensonge, Ou si vous croyez qu'il v ait en mot quelque reste de vertu, prenez garde que vos éloges ne le fassent évanouir au souffle de la vanité, 1H n'est point de médecin habile eu son art qui, aux symptômes extérieurs, ne reconnaisse le mal du dedans, Et tout ce qui est commun aux réprouvés et aux élus est sans mérite aux veux de Dieu. Or telles sont les pratiques extérieures, que parfois les vrais justes négligent, tandis que nul ue s'y conforme avec autant de zèle que les hypocrites. « Le cœur de l'homme est mauvais et imsondable ; qui le connaîtra? » — « L'homme a des voies qui paraissent droites et qui aboutissent à [a mort. » — Le jugement de l'homme est téméraire dans les choses dont l'examen est réservé à Dieu seul. — C'est pourqui il est écrit : « Vous ne louerez pas un homme pendant sa vie. » Cela veut dire qu'il ne fant pas

louer un homme, de peur que, tandis que vous le louez, il ne soit déjà plus louable.

108 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLE.

Tanto autem mihi tua laus in me periculosior est, quanto gratior : et tanto amplius ea capior et delector, quanto amplius tibi per omnia placere studeo. Time, obsecro, semper de me potius quam confidas, ut tua semper sollicitudine. adjuver. Nunc vero precipue timendum est, ubi nullum incontinentiæ mec superest in te remedium.

Nolo me ad virtutem exhortans, et ad pugnam provocans, dicas! : « Nam virtus in infirmitate perficitur, » et? : « Non coronabitur nisi qui legime certaverit. fs quaero coronam victori : satis est. mihi periculum evitare. Tutjus eviatur periculum, quam committitur bellum. Quocunque me anib 2 Due collocet, satis mihi faciet Nullus ibi cuiquam invidebit,

quum singulis quod habebunt suffecerit.

Cui quidem consilio nostro ut ex auctorita quoque robur adjungam, beatum audiamus Hieronymum : « Fateor imbecillitatem meam, nolo spe victoriæ pugnare, ne perdam aliquando victoriam. » Quid necesse est certa dimittere, et incerta sectari?

* Corinth., v, 12, 9. — * Timoth., ir, 5.

L'éloge venant de vous est d'autant plus dangereux pour moi qu'il m'est plus doux. 1l me séduit, il m'enivre d'autant plus que j'ai un plus grand désir de vous plaire. Ayez toujours plus de crainte que de confiance en ce qui me touche, je vous en supplie, afin que votre sollicitude soit toujours préte à me venir en aide. Hélas! c'est aujourd'hui surtout qu'il faut craindre, puisque mon incontinence ne peut plus trouver de remède en vous.

Non, je ne veux pas que, pour m'exhorter à la vertu et pour m'exciter au combat, vous disiez : « C'est le malheur qui met le sceau à la vertu, » et: « Celui-là ne sera pas couronné, qui n'aura pas combattu jusqu'au bout. » Je ne cherche point la couronne de la victoire; ce m'est assez d'éviter le péril. Il est plus sûr de fuir le danger que d'engager la bataille. Dans quelque coin du ciel que Dieu me donne une place, il aura fait assez pour moi. Là, personne ne portera envie à personne, chacun se contentera de son sort.

Pour donner, moi aussi, à mes conseils l'appui d'une autorité, écoutons saint Jérôme. « J'avoue ma faiblesse, dit-il, je ne veux pas combattre dans l'espérance de remporter la victoire, de peur de la perdre. » Faut-il abandonner le certain pour suivre l'incertain?

Tanto autem. mihi tua laus in me periculosior est, quanto gratior : et tanto amplius ea capior et. deleetor, quanto amplius tibi per omnia placere studeo. Time, obsecro, semper de me potius quam confidas, ut tua semper sollicitudine. adjuver. Nunc vero praecipue timeudum est, ubi nullum incontinenti: meæ superest in te remedium.

Nolo me ad virtutem exhortans, et ad pugnam provocans, dicas! : « Nam virtus in infirmitate perficitur, » et? : « Non coronabitur nisi qui legime cerfaverit. f quæro coronam victori : satis est mihi. periculum evitare. Tutjus evitatur periculum, quam committitur bellum. Quocunque me anqu 2 Peu collocet, satis mihi faciet Nullus ibi cuiquam invidebit, quum singulis quod habebunt suffecerit.

Cui quidem consilio nostro ut ex auctorita quoque robur adjungam, beatum audiamus Hieronymum : « Fateor imbecillitatem meam, nolo spe victori» pugnare, ne perdam aliquando victoriam. » Quid necesse est certa dimittere, et incerta sectari?

* Corinth., n, 12, 9. — * Timoth., ir, 5.

L'éloge venant de vous est d'autant plus dangereux pour moi qu'il m'est plus doux. Il me séduit, il m'enivre d'autant plus que j'ai un plus grand désir de vous plaire. Ayez toujours plus de crainte que de confiance en ce qui me touche, je vous en supplie, afin que votre sollicitude soit toujours préte à me venir en aide. Hélas! c'est aujourd'hui surtout qu'il faut cramdre, puisque mon incontinence ne peut plus trouver de reméde cu vous.

Non, je ne veux pas que, pour m'exhorter à la vertu et pour m'exciter au combat, vous disiez : « C'est le malheur qui met le sceau à la vertu, » et : « Celui-là ne sera pas couronné, qui n'aura pas combattu Jusqu'au bout. » Je ne cherche point la couronne de la victoire; ce m'est assez d'éviter le péril. H est plus sür de fuir le danger que d'engager la bataille. Dans quelque coin du ciel que Dieu me donne une place, il aura fait assez pour moi. Là, personne ne portera envie à personne, chacun se contentera de son sort.

Pour donner, moi aussi, à mes conseils l'appui d'une autorité, écoutons saint Jérôme. « J'avoue ma faiblesse, dit-il, je ne veux pas combattre dans l'espérance de remporter la victoire, de peur de la perdre. » Faut-il abandonner le certain pour suivre l'incertaiu?

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