‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 18 sur 64 · LETTRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LETTRE CINQUIEME

SOMMAIRE

Abelarl répond à la dernière lettre d'Héloise qu'il divise en quatre points : sur chaque point, il déduit ses raisons, moius préoccupé de se défendre lui-même que d'éclairer Héloise, de l'encourager, de la consoler. En premier lieu, il indique le motif qui, dans sa lettre, lui a fait mettre lc nom d’Héloïse avant le sien. En second lieu, il proteste que, sil a parlé de ses divers malheurs et des dangers qui le menacent de mort, c'est qu'elle l'avait elle-même adjure de le faire. Troisièmement, il l'approuve de dédaigner les louanges, pourvu que ce dédain soit sincère et qu'il ne s'y mêle aucun désir d'appeler l'éloge. Quatrièmement, il s'étend fort au long sur les circonstances qui leur ont fait à l'un et à l'autre embrasser la vie monastique. Quant à la blessure infligée à son corps, et qu'elle déplore, il en atténue l'importance, il déclare qu'elle est pour tous deux un mal »alutaire, et peut devenir, eu égard aux actes honteux de la chair, une source d'une foule de biens; puis il preud occasion de cette épreuve pour exalter la sagesse et la clémence divine. La lettre est semée de paroles d'enseignement, d’encouragemeut et de consolation. Elle se termine par la formule d'une petite prière que les religieuses du l'araclet devront réciter pour appeler la miséricorde de Dieu sur Abélard et Héloïse.

À l'épouse de Jésus-Christ, le serviteur du méme Jésus-Christ.

Votre. dermère lettre se résume, si je ne me trompe, en quatre points qui contiennent l'expression émue de vos griefs. D'abord vous me reprochez d'avoir contrevenu à l'usage épistolaire et méme à l'ordre naturel, en mettuit votre nomi avant le mien dans la formule de salutation de ma lettre, Eu second lieu, dites-vous, bien loin de vous apporter des consolations, j'ai auçanenté votre douleur et But jaillir la source des larmes que je devais essuyer, en vous écrivant : € S'il. arrive. que le Seigneur me fasse tomber entre les mains de mes ennemis et que eeux-et, triomphants, me donnent la mor... » Puis sont revenus ces. anciens et éternels murmures contre Dieu au sujet de notre conversion et de la trahison cruelle dont j'ai été l'objet. Enfin, à l'éloge que je faisais de vous, vous opposez uu acte d'accusation contre vous-même, en me suppliant avec instance de n'avoir. pas de vous une idée si haute.

119 AD.ELARDI ET HELOISSÆ EPISTOL.E.

Quibus quidem. smgzulis rescribere. decrevi, non tam pro. excusatione mea, quam pro doctrina. vel exhortatione. tua; ut eo scilicet. libentius petitionibus assentias nostris, quo eas rationabilius factas intellexeris ; et tanto me amplins exaudias in tuis, quanto. reprehensibilem minus invenies in meis; tantoque amplius verearis contemnere, quanto minus videris dignum reprehensione.

l. De ipso autem nostrse salutationis, ut dicis, ordine præpostero, Juxta tuam quoque, si diligenter attendas, actum est sententiam. Id enim. quod omnibus patet, tu ipsa indicasti, ut quum videlicet ad superiores serilitur, eorum nomina preponantur. Te veèo ex tunc me superiorem factain intelligas, quo domina mea esse cœpisti. Domini mei sponsa. effecta, juxta. illud beati Hieronyniy ad Eustachium ita seribentis ! : « Doc ideirco : domina mea, Eustachium, seribo. Dominam. quippe debeo vocare. sponsam. Domini inei. « Felix talium commercium nuptiarum, ut homuneuli miseri prius uxor, nunc in sumni regis thalamis sublimeris, nec ex hujus honoris privilegio priort tantummodo viro, sed quibuscunque servis ejusdem. regis prælata. Ne müreris igitur si tam vivus quam inortuus me vestris precipue conimendem orationibus, quum jure publico. constet apud. dominos plus eorum sponsas intercedendo posse, quam ipsorum familias, dominas amplius quam servos. In quarum quidem typo regiua illa et sumui regis sponsa diligenter describitur, quuin in psalino dicitur? : « Astitil regina a dextris tuis. » Ac si aperte dicatur : Ista juncto latere sponso familiarissime adhæret, et. pariter incedit, cæteris oinnibus quasi a longe absistentibus vel subsequentibus. De hujus excellentia prærogatiyæ sponsa iii canticis exultans, illa, ut ita dicam, quam Moyses duxit, Ethiopissa dicit 5: « Nigra sum, sed formosa, filie Hierusalem. ldeo dilexit me rex, et introduxit me in cubiculum. suum. » Et rursum *: « Nolite considerare quod fusca sum, quia decoloravit me sol. »

In quibus quidem verbis quum generaliter anima describatur contemplativa, qua specialiter sponsa Christi dicitur, expressius tamen ad vos hoc pertinere ipse etiam vester exterior habitus loquitur. Ipse quippe cultus exterior nigrorum aut vilium indumentorum, instar lugubris habitus. bouarum viduarum mortuos quos dilexerant viros plangentium, vos in hoc mundo, juxta Apostolum, vere viduas et desolatas ostendit, stipendiis Ecclesiæ sustentandas. De quarum etiam viduarum luctu super occisum earuni sponsum Scriptura commemorat, dicens*: « Mulieres sedentes, ad monumentum lamentabantur flentes Dominum. »

4 Epist., 18.— % Psalm., xuv, 10.— 5 Cantic., 1, 4.— * Cantic., 1, 9.— 9 Maith., xxvii, 61.

Je veux répondre à chacun de ces points, moins pour me défendre persounellement, que pour vous éclairer vous-inême et vous fortifier. Vous vous rendrez d'autant. plus aisément, je pense, à mes demandes, que vous er aurez mieux compris la sagesse ; vous écouterez d'autant plus volontiers ines avis, que vous me trouverez moins répréheusible; vous serez d'autant moins disposée à rejeter mnes conseils, que vous me jugerez moins passible de blàme.

l. Relativement à la formule de salutation dont j'ai, dites-vous, renversé l'ordre, je n'ai fait, rendez-vous en bien compte, que me conformer à votre : pensée. N'est-il pas de règle commune, en cffet, et ne dites-vous pas vousméme que, lorsqu'on écrit à des supérieurs, leurs noms doivent être placs les premiers ? Or, sachez-le bien, vous êtes ma supérieure, vous êtes devenue ina maitresse eu. devenant l'épouse de mon maitre, selon ces paroles de saint Jérôme écrivant à Eustochie : « J'écris ma maitresse; car je dois appeler ma maîtresse celle qui a épousé mon maitre. » Heureux chan- “emont de lien. conjugal : épouse naguère du plus misérable des hommes, vous avez été élevée à l'honneur de partager la couche du ]toi des rois, et cel honneur insigue vous a mise au-dessus non-seulement de votre premier époux, mais de tous les autres serviteurs de ce Roi. Ne vous étounez donc pas si Je me recommande particulièrement, vivant où mort, à vos prières. C'est un point de droit constant, que l'intervention d'une épouse auprès du maitre est plus puissante que celle de la maison entière, et que la maitresse a plus de crédit que l'eselave. Voyez le modèle qui en est tracé dans le portrait de la reine, épouse du souverain Hoi, au psaume où il est dit : « La reine est assise à votre droite. » C'est comme si l'on disait plus explicitement, qu'unie à son époux par le lien le plus étroit, elle se tient à ses côtés et marche de pair avec lui, tandis que tous les autres restent à distance ou suivent de loin. C'est dans le fier sentiment de ce glorieux privilége que l'épouse du Cantique des cantiques, cette Éthiopienne, avec laquelle Moise S'unit, s'écrie: « Je suis noire, mais Je suis belle, filles de Jérusalem : voilà pourquoi Dieu m'a aimée et m'a introduite dans sa chambre. » Et ailleurs : « Ne considérez pas que je suis brune et que le soleil à changé mon teint. »

I est vrai que ces paroles sont appliquées généralement à la deseription de Fâme contemplative, qui est spécialement nommée l'épouse du Christ. Toutefois l'habit méme que vous portez témoigne qu'elles se rapportent encore plus expressément à vous-même. En effet, ces vêtements de couleur noire et d'étofle grossière, semblables au lugubre costume de ces saintes veuves geénmissant sur la mort des époux qu'elles avaient chéris, montrent que vous êtes véritablement en ce monde ces veuves désolées dout parle l'Apôtre, et que l'Église doit vous soutenir de ses deniers. Elle est mème dépeinte dans FÉcriture, la douleur de ces épouses qui pleurent leur époux erucifié. « Les femmes assises auprès du sépulere, est-il dit, se lamentaieut en pleurant le Seigneur. »

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Quant à l'Éthiopienne, si elle a le teint noir et parait, à juger par le dedehors, moins belle que les autres femmes, elle ne leur cède en rien par les beautés intérieures ; elle est méme plus blanche et plus belle en plus d'une partie, les os, par exemple, et les dents. La blancheur de ses dents est vantée par l'époux lui-méme, qui dit : « et ses dents sont plus blanches que le lait. » Elle est donc noire au dehors, mais au dedans elle est belle. C'est la multitude des adversités et des tribulations dont son corps est affligé dans cette vie, qui noircissent la surface de sa peau, selon la parole de l'Apótre : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront des tribulations. » En effet, comme le blanc est l'emblème du bonheur, de méme on peut dire que le noir représente l'adversité. Mais au dedans, elle est blauche jusque dans la moelle des os, parce que son àme est riche de vertus, ainsi qu'il est écrit : « Toute la gloire de la fille du Roi vient du dedans. » En effet, ses os, qui sont au dedans, recouverts au deliors par la chair dont ils sont le soutien. et l'appui, la force et la vigueur, ne sont-ils pas la parfaite expression de l'âme qui vivifie le corps où elle réside, le soutient, le fait mouvoir, le gouverne et lui communique sa puissance? Et sa blancheur et sa beauté, ne sont-ce pas les vertus dont elle est ornée? Si elle est noire à l'extérieur, c'est, d'après la méme raison, parce que, pendant la durée de son exil et de son pèlerinage sur cette terre, clle vit dans l'abjection et l'humilité, jusqu'au jour où, appelée à cette autre vie qui est cachée avec Jésus-Christ dans le sein de Dieu. elle entre en possession de sa patrie. Le soleil de la vérité change son teint, c'est-à-dire que l'amour du céleste époux l'humilie et l'accable de tribulations douloureuses, de peur que la prospérité ne l'enorgueillisse. I change son teint, c'est-à-dire qu'il la rend différente des autres femmes qui aspirent aux biens de la terre et cherchent la gloire du monde, afin qu'elle devienne, par son humilité, le véritable lis des vallées, non pas le lis des montagnes, comme ces vierges folles qui, toutes glorieuses de leur pureté charnelle et de leur continence extérieure, sont intérieurement brülées par le feu des tentations. C'est à bon droit que s'adressant aux filles de Jérusalem, c'est-à-dire à ces fidèles imparfaits qui méritent plutôt le nom de filles;que celui de fils, elle leur dit: Ne considérez pas que je suis brune et que le soleil à changé mon teint. » C'est comme si elle eût dit clairement : si je m'humilie ainsi, si je supporte avec ce courage toutes les épreuves, ce n'est pas un effet de ma vertu, c'est par la grâce de celui que Je sers.

Tout autre est la. conduite des hérétiques ou. des hypocrites, qui, dans l'espérance de jouir des gloies de ce monde, font montre, tant qu'ils sont sous les regards des hommes, de s'humilier profondément et de supporter de vaines épreuves. Humilité, épreuves qui nous étonnent. Quelle vie, en effet, plus misérable que celle de ces hommes qui n'ont part ni aux biens de la terre ni à ceux du ciel! Aussi est-ce dans cette vue que l'épouse dit : « Ne vous étonnez pas que j'agisse ainsi. » Ce dont il faut s'étonner, c'est de

de illis mirandum est, qui inutihter terrenz laudis. desiderio æstuantes, lerrenis se privant commodis, tam hic quam in futuro miseri. Qualis quidem fatuarum virginum continentia est qua a. janua sunt exclusa.

Bene etiam, quia nigra est, ut diximus, et formosa, dilectam et introductam se dicit in cubiculum regis, id est in secretum vel quietem contemplationis, et lectulum illum de quo eadem alibi dicit! : « In lectulo ineo per nocles quaesivi quem diligit anima mea. » Ipsa quippe nigrediuis deformitas occultum potius quam manifestum, et secretum magis quam publieum amat. Et qua talis est uxor, secreta potius viri gaudia quam manifesta desiderat, et in lecto magis vult sentiri. quam in mensa videri. Et frequenter accidit, ut nigrarum caro feminarum quanto est in aspectu deformior, tauto sit in tactu suavior ; atque ideo earum voluptas secretis gaudiis quam publieis gratior sit et convenientior, ct earum viri, ut illis oblectentur, magis cas in cubiculum introducunt, quam ad publicum educunt. Secundum quam quidem metaphoran bene spiritualis sponsa quum præmisisset ? : « Nigra sum, sed formosa, » statim adjunxit : « ldeo dilexit me rex, et introduxit me in cubiculum suum, » singula videlicet singulis reddens. Hoe est, quia formosa, dilexit : quia nigra, introduxit; formosa, ut dixi, intus virtutibus, quas dihgit sponsus : nigra exterius. corporalium. tribulationum . adversitatibus. Quae quidem nigredo, corporalium scilicet. tribulationem, facile fidelium mentes ab amore terrenorum ayellit, et ad æternæ vitæ desideria suspendit, et sepe a tumultuosa seculi vita trahit ad secretum. contemplationis ; sicut in Paulo, illo videlicet nostræ, id est, monachalis vite, primordio. actum esse beatus seribit Hironynus.

Hxc quoque abjectio indumentorum vilium secretum magis quam publicum appetit, et maxima vilitatis ac secretioris loci, qui nostræ priecipue convenit professioni, custodienda est. Maxime namque ad publicum. procedere pretiosus provocat cultus, quem a nullo appeti nisi ad inanem gloriam et seculi pompam beatus Gregorius inde convineit5 : « Quod nemo his in occulto se ornat, sed ubi conspici queat. »

lloc autem predictum sponsie cubiculum illud est, ad quod ipse sponsus in Evangelio invitat orantem, dicens* : « Tu autem, quum oraveris, intra in cubiculum et, clauso ostio, ora Patrem tuum; » ac si diceret : « non in plateis vel publicis locis, sieut hypocritæ. » Cubiculum itaque dicit secretum a tumultibus et aspectu seculi locum, ubi quietius et purius orari possit : qualia sunt scilicet monasticharum solitudinum | secreta, ubi claudere os-

! Cantic., nt, 1. — * Cantic., 1, 4. — 7 Homel., xc. — * Matth., vi, 6.

la conduite de ceux qui, brülant du vain désir des gloires de ce monde, se privent des biens de ce monde : malheureux ici-bas, comme dans l'éternité. Telle la continence des vierges folles qui sont repoussées du seuil de l'époux.

C'est encore à bon droit qu'elle dit, qu'aimée parce qu'elle est noire et belle, comme il est écrit, le roi l'a introduite dans sa chambre, c'est-à-dire dans ce lieu de retraite et de contemplation, dans cette couche dont elle dit ailleurs : « Durant les nuits, j'ai cherché dans ma couche celui que mon âme chérit. » Car la couleur noire de son teint se plait dans l'ombre plutót qu'à la lumière, et dans la solitude plutôt que dans la foule. Une telle épouse recherche les secrètes jouissances plutôt que les joies publiques du mariage; elle aime mieux se faire sentir au lit que se faire voir à table. Souvent d'ailleurs il arrive que la peau des femmes noires, moins agréable à la vue, est plus douce au toucher, et que les plaisirs cachés qu'on goüte dans leur amour sont plus délicieux et plus charmants que ceux que procure l'admiration de la foule; aussi leurs maris, pour jouir de leurs attraits, aimentils mieux les introduire dans leur chambre que les produire dans le monde. C'est conformément à cette image, que l'épouse céleste, aprés avoir dit : « Je suis noire, mais belle, » ajoute aussitót : « Voilà pourquoi le roi m'a aimée et m'a introduite dans sa chambre; » rapprochant ainsi la cause de l'effet : « parce que je suis belle, i! m'a aimée ; parce que je suis noire, il m'a introduite. » Belle au dedans, ainsi que je l'ai dit, par les vertus que chérit l'époux ; noire au dehors des traces de ses adversités et de ses tribulations corporelles. Cette noirceur méme des tribulations corporelles arrache aisément le cœur des fidèles à l'amour des choses terrestres, pour les suspendre aux désirs de l'éternelle vie ; souvent elle les enlève à la. tumultueuse agitation de la vie du siècle et les pousse vers les mystères de la vie contemplative. C'est ainsi que, selon saint Jérôme, saint Paul embrassa le premier notre genre de vie, je veux dire la vie monacale.

Ces voiles grossiers aussi sont faits pour la retraite plutôt que pour le monde ; ils sont proprement en harmonie avec la pauvreté et la solitude qui conviennent au caractère de nos vœux. Car rien n'excite plus vivement à se produire en public que le luxe de la toilette, luxe qu'on ne recherche qu'en vue des pompes de ce monde et d'une vaine gloire, ainsi que le démontre saint Grégoire par ces paroles : « On ne se pare point. dans la solitude ; on ne se pare que là où on peut être vu. »

Quant à cette ehambre dont parle l'épouse, c'est celle que l'époux désigne lui-même pour la prière, dans le passage où il dit : « Mais toi, quand tu voudras prier, entre dans ta chambre et ferme la porte pour prier ton Père ; » en d'autres termes : « tu ne prieras pas sur les places et dans les lieux publics, comme les hypocrites. » HE entend donc par cette chambre un endroit retiré, loin de l'agitation et de la présence du siècle, où il. soit possible de prier avec une effusion plus calme et plus pure. Telles les retraites des maisons monastiques, où la règle prescrit de clore sa porte, c'est-à-dire

118 ABJELARDI ET HELOISSÆ EPISTOLA.

tium jubemur, id est aditus omnes obstruere, ne puritas orationis casu aliquo præpediatur, et oculus noster. infelicem animam deprædetur. Cujus quidem consilii, imo præcepti divini. multos hujus habitus nostri contemptores adhuc graviter sustinemus, qui quum divina celebrant officia, claustris vel choris eorum reseratis, publicis tam feminarum quam virorum aspectibus impudenter se ingerunt, et tunc precipue, quum in solemnitatibus pretiosis polluerint ornamentis, sicut et ipsi quibus ostentant, seculares homines. Quorum quidem judicio tanto festivitas habetur celebrior, quanto in exteriori ornatu est ditior, et in epulis copiosior. De quorum quidem cæcitate miserrima, et pauperum Christi religioni penitus contraria, tanto est silere honestius quanto loqui turpius. Qui, penitus judaizantes, consuetudinem suam sequuntur pro regula, et irritum fecerunt mandatum Dei per traditiones suas; non quod debeat, sed quod soleat attendentes, quum, ut beatus etiam. meminit Augustinus, Dominus dixerit! : « Ego sum veritas, » non : Ego sum consuetudo.

Horum orationibus, quæ aperto scilicet fiunt ostio, qui voluerit se commendet. Vos autem quæ in cubiculum colestis regis ab ipso introducta, atque in ejus amplexibus quiescentes, clauso semper ostio ei totæ vacatis, quanto familiaris ei adhæretis, juxtax illud Apostoli? : « Qui adhaeret Domino unus spiritus est, » tanto puriorem et efficaciorem habere confidimus orationem, et ob hoc vehementius earum efflagitamus opem. Quas etiam tanto de:otius pro me faciendas esse credimus, quanto majore nos invicem charitate colligati sumus.

IL. Quod vero mentione periculi in quo labgro, vel mortis quam timeo, vos commovi, juxta ipsam quoque tuam factum est exhortationem, imo etiam adjurationem. Sic enim prima, quam ad me direxisti, quodam loco continet epistola : « Per ipsum itaque qui te sibi adhuc quoquo modo protegit Christum obsecramus, quatenus ancillulas ipsius et tuas crebris litteris de his, in quibus adhuc fluctuas, naufragiis certificare digneris : ut nos saltem que tbi sole remansimus, doloris vel gaudii participes habeas. Solent enim dolenti nonnullam afferre consolationem qui condolent, et quodlibet enus pluribus impositum levius sustinetur sive defertur. » Quid igitur arguis, quod vos anxietatis mez participes feci, ad quod me adjurando compulisti? Numquid in tanta vite, qua crucior, desperatione gaudere vos convenit? Nec doloris soci, sed gaudii tantum vultis esse, nec flere cum

4 Joan, xiv, 46. — * Corinth., I, vi, 17.

de fermer tous les accès, de peur que la pureté de la prière ne soit troublée et que notre œil ne cause la perte de notre malheureuse âme. Aussi gémissons-nous de voir encore, parmi ceux qui ont revêtu notre habit, tant de vontempteurs de ce conseil ou plutôt de ce divin précepte. Lorsqu'ils célèbrent les saints offices, ils ouvrent chœur et sanctuaire ; ils affrontent impudemment, à la face du ciel, les regards des femmes et des hommes, — et cela surtout dans les solennités oü ils resplendissent de l'éclat de leurs plus précieux ornements, — rivalisant de pompe profane avec les profanes auxquels ils se donnent en spectacle. À leur avis, la fête est d'autant plus belle qu'on déploie plus de maguificence dans les ornements extérieurs, plus de somptuosité dans les offrandes. Déplorable aveuglement, profondément contraire à la religion chrétienne, c'est-à-dire à la religion des pauvres, et dont il vaut mieux ne rien dire pour éviter le seaudale d'en parler. Ce sont des gens qui, judaisant de cœur, ne suivent d'autre règle que leur habitude. Avec leurs traditions au nom desquelles ils se conforment non au devoir, mais à la coutume, ils ont fait des commandements de Dieu une lettre morte. Cependant, ainsi que le rappelle saint Augustin, le Seigneur a dit : « Je suis la vérité, » et non pas : Je suis la coutume.

Se recommande qui voudra à ces prières faites à portes ouvertes. Mais vous, que le Roi du ciel a introduites lui-même dans sa chambre, vous qui reposez sur son sein et qui vous donnez à lui tout entiéres, la porte toujours close, plus vous vous unissez intimement à lui, — selon le mot de l'Apótre : « Celui qui s'unit au. Seigneur ne fait plus avec lui qu'un esprit. » — plus nous avons confiance dans la pureté et dans l'efficacité de vos prières. C'est pour cela que nous en sollicitons si vivement l'assistance. Car nous pensons que vous les adresserez avec d'autant plus de ferveur, que nous sommes plus étroitement unis ensemble par les liens d'une mutuelle affection.

H. Que si, en parlant du péril que je cours et de la mort que je crains, je vous ai émues, en cela aussi, je n'ai fait que répondre à votre demande, que dis-je? à votre sollicitation pressante. En effet, la première lettre que vous m'avez adressée contient un passage aiusi concu : € Au nom de celui qui semble encore vous protéger pour son service, au nom du Christ dont nous sommes, ainsi que de vous-même, les humbles servantes, nous vous eu conjurons, daignez nous dire, par des lettres fréquentes, au sein de quels orages vous êtes encore ballotté : nous sommes les seules qui vous restions au monde ; que nous puissions avoir part à vos peines comme à vos joies! La sympathie est un allégement dans la douleur; tout fardeau qui pèse sur plusieurs est plus léger à soutenir, plus facile à porter. » Pourquoi donc me reprocher de vous avoir fait participer à mes angoisses, quand c'est vous qui, par vos sollicitations pressantes, n'y avez forcé! Tandis que ma vie est en proie à toutes les tortures du désespoir, conviendrait-il que vous fussiez, vous, dans la joie? Ou bien ne voudriez-vous avoir part qu'à

flentibus, sed gaudere cum gaudentibus ? Nulla major verorum et falsorum differentia est amicorum, quam quod illi adversitati, isti. prosperitati sc sociant. Quiesce, obsecro, ab his dictis, et hujusmodi querimonias compesce, qua» a viseeribus. charitatis absistunt longissime. Aut si adhuc in his offenderis, me tamen in tanto periculi positum articulo, et. quotidiana desperatione vitæ, de salute anime sollicitum esse convenit, et de ipsa, dum licet, providere. Nec. lu, si me vere diligis, lianc exosam providentiam. habebis. Quiu etiam, si quam de divina erga. me misericordia. spem haberes, tanto amplius ab hujus vitæ ærumuis liberari me cuperes, quanto eas conspiets intolerabiliores.

Certum quippe tibi est, quod quisquis ab hac vita me liberet a maximis poenis eruet. Quas postea ineurram incertum est, sed a. quantis. absolvar dubium non est. Omuis vita misera jueundum exitum habet, et quicunque aliorum anxietatibus vere. compatiuntur et. condolent eas finiri desiderant, et cum damnis etiain suis, si quos anxios vident. vere diligunt, nec lam commoda propria quam illorum in ipsis attendunt. Sic. din languentein filium. mater etiam morte languorem finire desiderat, quem tolerare ipsa non potest, et co potius orbari sustinet quam in miseria consortem habere. Et quicunque amici. presentia. plurimum oblectatur, magis tamen beatam esse vult ejus absentiam quam præsentiam miseram ; quia. quibus subvenire non valet ærumnas tolerare uon potest. Tibi vero nec nostra, vel etiam misera, concessum est frui presentia. Nec ubi tuis in me commodis aliquid provideas, cur me miserrime vivere malis quam felieins mori non video. Quod si nostras protendi miserias in commoda tua desideras, hostis potius quam amica convineeris. Quod si videri refugis, ab his, obsecro, sicut dixi, quiesce querimoniis.

III. Approbo autem, quod reprobas laudem ; quia in hoc ipso te laudabiliorem ostendis. Scriptum est enim! : « Justus in primordio accusator est sni, » et? : « Qui se humiliat se exaltat. » Atque utinam sic sil in animo tuo, sicut in scripto! Quod si fuerit, vera est humilitas tua, ne pro nostris evannerit verbis. Sed vide, obsecro, ne hoc ipso laudem quaeras, quo laudem fugere videris, et reprobes illud ore, quod appetas corde. De quo ad Eustochium virginem sic inter cælera beatus scribit Hieronymus? : « Naturali ducimur malo. Adulatoribus nostris libenter favemus, et quanquam nos respondea-

! Prov., xvii, 17. — ?* Luc, xvin, 14, — 5 Epist., 86.

mes joies et non à mes peines, rire avec ceux. qui rient, non. pleurer avec ceux qui pleurent ? Entre les vrais et les faux amis, la différence, c'est que les uns s'associent au malheur, les autres à la prospérité. Trève donc, de grâce, à ces reproches ; trêve à ces plaintes qui sont si loin de sortir des entrailles de la charité. Ou s'il vous parait encore que Je n'ai point assez ménagé votre cœur, songez que dans l'iumminenee. du péril où je me trouve, dans le désespoir auquel toutes les heures de ma vie sont en proie, il convient que je m'inquiète du salut. de mon âme, et que J'Y pourvote, tandis qu'il en est temps. Si vous m'aimez véritablement, vous ne trouverez point cette préoccupation mauvaise. Bien plus, si vous avez quelque espérance dans la miséricorde divine envers moi, vous souhaiterez de me voir affranchi des épreuves de cette vie, avec d'autant plus d'ardeur que vous les voyez plus intolérables.

Vous le savez, en effet, mieux que qui que ce soit, quiconque me délivrera de cette vie m'arrachera aux plus affreux tourments. Quelles peines m'attendent hors de ce monde, je ne sais; mais je sais bien celles dont je serai affranchi. La fin d'une vie malheureuse ne peut être que douce. Tous eeux qui compatissent véritablement aux. maux d'autrui doivent. désirer que ces maux finissent, dussent-ils en souffrir eux-mêmes. S'ils aiment réellement ceux qu'ils voient tourmentés, ils considèrent moins leur propre bien que le bien de ceux qui leur sont chers. C'est ainsi qu'une mère, voyant languir son fils, souhaite que la mort vienne mettre un terme à ce long supplice qu'elle-méme ne peut plus supporter : elle se résigne à le perdre plutôt que de le conserver pour le voir souffrir. Si douce que soit la présence d'un ani, il n'est personne qui n'aime mieux le savoir heureux loin de soi, que de le voir malheureux près de sor : ne pouvant soulager sa misère, on ne peut supporter d'en être le témoin. Hl ne vous est pas donné de jouir de ma présence, si misérable qu'elle soit. Dès le moment que vous ne sauriez plus trouver place pour moi dans votre bonheur, je ne vois pas pourquoi vous me souhaiteriez la prolongation d'une vie st misérable, plutôt que la mort, qui serait nne félicité. Que si c'est pour vous que vous désirez voir prolonger mes misères, c'est qu'évidemment vous êtes mon ennemie, nou mon amie. Si vous craignez de paraître telle, trêve, Jé vous eu corjure, trêve à ces plaintes.

IE Quant au refus que vous opposez à la louange, je l'approuve; vous montrez, par là, que vous en êtes d'autant plus digne. Car 1l est écrit: « le juste est le premier accusateur de lui-méme, » et : « quiconque. s'hunilie s'élève, » Fasse le ciel que votre cœur soit d'accord avec. votre plume! Et «len est aimsi, votre modestie est trop sincère pour qu'elle ait pu s'évanouir au souflle de mes paroles. Mais prenez garde, je vous en conjure, de chercher la louange en paraissant la fuir, et de repousser du bout des lèvres ce que vous appelez du fond du cœur, À ce sujet, saint Jérôme écrivait, entre autres choses, à Eustochie : « nous suivons naturellement. la pente du mal, nous tendons l'ureille à la flatterie, nous protestons que-nous ne mé-

122 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLEÆ.

mus indignos, et callidior rubor ora suffundat, attamen ad laudem suam intrinsecus anima lzetatur. » Talem ct lascivæ calliditatem Galateæ Virgilius describit, quz quod volebat fugiendo appetebat, et simulatione repulsæ amplius in se amantem incitabat ! :

Et fugit ad salices (inquit), et se cupit ante videri.

Antequam lateat cupit se fugientem videri, ut ipsa fuga, qua reprobare consortium Juvenis videtur, amplius acquirat. Sic et laudes hominum, dum fugere videmur, amplius erga nos excitamus, et quum latere nos velle simulamus, ne quis scilicet in nobis quid laudet agnoscat, amplius attendimus in laudem nostram imprudentes, quia eo laude videmur digniores.

Et hec quidem, quia sæpe accidunt, dicimus, non quia de te talia suspicemur, qui de tua non hæsitamus humilitate. Sed ab his eliam verbis te temperare volumus, ne his qui te minus noverint videaris, ut ait Hieronymus, « fugiendo gloriam quzrere. » Nunquam te mea laus inflabit, sed ad meliora provocabit, et tanto studiosius quæ laudavero ampleeteris, quanto. mihi amplius placere satagis. Non est laus nostra testimonium tibi religionis, ut hinc aliquid extollentie sumas. Nec de commendatione cujusquam amicis credendum est, sicut nec imimicis de vituperatione.

IV. Superest tandem ut ad antiquam illain, ut diximus, et assiduam querimoniam tuam veniamus, quia videlicet de nostra conversionis modo Deum potius accusare præsumis, quam glorificare, ut justum est, velis. Hanc jam dudum amaritudinem animi tui tam manifesto divinæ misericordiæ consilio evanuisse credideram ; qua quanto tibi periculosior est, corpus tuum pariter et animam conterens, tanto miserabilior est, et mihi. molestior. Quse quum mihi per omnia placere, sicut profiteris, studeas, hoc saltem uno ut me non crucies, imo ut mihi summopere placeas, hanc depone, cum qua mili non potes placere, neque mecum ad beatitudinem pervenire. Sustinebis illuc me sine te pergere, quem etiam ad Vulcania profiteris te sequi velle? Hoc saltem uno religionem appete, ne a me ad Deum, ut credis, properante dividaris; et tanto libentius quanto quo veniendum nobis est beatius est ; ut tanto scilicet. societas nostra sit gratior, quanto felicior. Memento quae djxeris, recordare quie seripseris, in hoc videlicet nostra conversionis modo, quo mihi Deus amplius adversari creditur, propitiorem mihi, sicut manifestum est, extitisse. lloc uno saltem hiec. ejus dispositio tibi placcat, quod mihi sit saluberrima, imo milii pariter et tibi, si rationem vis doloris admit-

! Virgil, Eglog., 11, 21. — % Epist., 80.

ritons pas de tels éloges, notre front bien appris se couvre de rougeur ; et cependant, au bruit de la louange, notre âme tressaille de joie. » Telle est l'habile coquetterie de l'aimable Galathée, dans la description de Virgile. Elle témoignait, en fuyant, son ardeur pour ce qu'elle désirait, et, par un refus simulé, excitait la passion de son amant: « elle fuit derrière les saules, dit-il, et souhaite d'être vue auparavant. » Avant de se cacher, elle veut qu'on la voie tandis qu'elle fuit, et cette fuite, par laquelle elle paraît se soustraire aux caresses, n'est qu'un moyen de se les assurer. C'est ainsi qu'en ayant l'air de fuir les louanges, nous en provoquons le redoublement. Nous feignons de vouloir nous cacher, pour dérober ce que nous avons de louable, et ce n'est qu'une manière d'exciter à la louange les dupes de ce manége, en doublant notre mérite à leurs yeux.

Ce que nous disons, n'est que pour signaler ce qui a lieu d'ordinaire ; mais nous ne vous soupconnons pas de tels artifices ; nous n'avons point de doute sur la sincérité de votre modestie. Nous désirons seulement que vous vous teniez en garde contre les formes de langage qui pourraient faire croire à ceux qui ne vous connaitraient pas, que « vous cherchez la gloire, comme dit saint Jérôme, en la fuyant. » Jamais un! éloge de ma part ne tendra à vous enfler le cœur. Il n'aura d'autre but que de vous provoquer à vous rendre meilleure et à vous faire embrasser les verlus avec une ardeur égale à votre désir de me plaire. Mes éloges ne sont pas un certificat de piété qui puisse vous inspirer un sentiment d'orgueil. 11 ne faut pas attacher plus de créance à la louange d'un ami qu'au blàme d'un ennemi.

IV. 11 me reste enfin à parler de cette ancienne et éternelle plainte au sujet des circonstances de notre conversion. Vous la reprochez à Dieu, quand vous devriez l'en remercier. J'avais pensé que la considération des desseins si manifestes de la miséricorde divine avait depuis longtemps effacé de votre âme ces sentiments d'amertume, sentiments dangereux pour vous, dont ils usent le corps et l'âme, et, par là méme, d'autant. plus pénibles et plus douloureux pour moi. Vous songez par-dessus tout à me plaire, dites-vous. Si vous voulez cesser de me mettre à la torture, je ne dis pas si vous voulez me plaire, rejetez ces sentiments de votre àme. En les entretenant, vous ne sauriez ni me plaire, ni parvenir avec moi à la béatitude éternelle. M'y laisserez-vous aller sans vous, vous qui vous déclarez prête à me suivre jusque dans les gouffres brülants des enfers ? Appelez de tous vos vœux la piété dans votre âme, ne füt-ce que pour n'être pas séparée de moi, tandis que, comme vous le dites, je vais à Dieu. Songez, en entrant dans cette voie, que la béatitude est le but du voyage, et que les fruits de ee bonheur seront d'autant. plus doux que nous les goüterons ensemble. Souvenez-vous de ce que vous avez dit; rappelez-vous ce que vous avez écrit, au sujet. des circonslances de notre conversion : que Dieu, bien loin de mamifester des sentiments ennemis, s'était bien plutôt manifestement montré miséricordieux envers moi. Sachez du moins vous soumettre à un arrét si heureux pour

tat. Nec te tanti boni causam esse doleas, ad quod te a Deo maxime creatam esse non dubites. Nec quia id tulerim plangas, nisi quum martyrum passionum, ipiusque Dominice mortis commoda te contristabunt. Nunquid si id mihi juste accidisset, tolerabilius ferres, et. iinus te offeuderet ? Profecto si sic fieret, eo modo contingeret quo nili esset iguominiosius, et inimicis laudabilius, quum illis laudem justitia, et mihi. contemptum acqui reret culpa, nec jam quisquam quod acetum est aceusaret, aut compassione mei moverelur.

Ut tamen et hoc modo hujus amaritudinem doloris leniamus, tam juste quam utiliter id monstrabimus nobis accidisse, et rectius in conjugatos quam in fornicantes ultum Deum fuissc.

Nosti post nostri confederationem conjugii, quum Argenteoli cum sanctimonialibus in claustro conversabaris, me die quadam privaüm ad te visitandam venisse, et quid ibi tecum mez libidinis egerit intemperantia in quadam etiam parte ipsius refectorn, quum quo alias diverteremus non haberemus. Nosti, inquam, id impudentissime tunc actum esse in tam reverendo loco et summe Virgini consecrato. Quod, et si alia cessent flagitia, multo graviore dignum sit ultione. Quid pristinas fornicationem et impudentissimas referam pollutiones, qux conjugium prwcesserunt? Quid summam denique proditionem 1neam, qua de te ipsa tuum, cum quo assidue in ejus domo convivebam, avunculum tam turpiter. seduxi ? Quis me ab eo juste prodi non censeat, quem tam impudenter ante ipse prodideram? Putas ad tantorum criminum ultioneu momentaneum illius plage dolorem sufficere? [mo tantis malis tantum. debitum esse commodum? Quam plagam divin: sufficere justitiæ credis ad tantam contaminationem, ut diximus, sacerrimi loci sue Matris? Certe, nisi vehementer erro, non tam illa saluberrima plaga in ultionem horum conversa est, quam qua quotidie indesinenter sustinco.

Nosti etiam quando te gravidam in meam transmisi patriam, sacro habitu indutam monialem te finxisse, et tali simulatione tum, quam nunc habes, religioni irreverenter illusisse. Unde etiam pensa quam convenienter ad hanc te religionem divina justitia, imo gratia traxerit nolentem, cui verita non es illuderc, volens ut in ipso luas habitu quod in ipsum deliquisti, et simulationis mendacio ipsa rei veritas remedium præstet et falsitatem emendet.

moi, et qui ne le sera pas moins pour vous que pour moi, du jour oü votre douleur s'apaisant laissera un accès à la voix de la raison. Ne vous plaignez pas d'étre la cause d'un si grand bien, d'un bien en vue duquel il est évident que Dieu vous a particulièrement créée. Ne gémissez pas sur ce que j'ai pu supporter, ou bien pleurez alors, pleurez aussi sur les souffrances des martyrs et sur la mort de Notre-Seigneur lui-méme, salut du monde. Si j'avais mérité ce qui m'est arrivé, vous en auriez donc moins souffert, vous en senez donc moins affligée ? Ah! certes, s'il en était ainsi, vous seriez d'autant plus touchée de ce malheur qu'il serait pour moi une honte, pour mes eunemis un honneur. Pour eux eu effet, dés lors, la satisfaction de la justice et l'éloge; pour moi, la faute et le mépris ; pour eux plus de reproches, pour moi plus de pitié. —

Cependanl, pour adoucir l'amertume de votre douleur, je voudrais encore démontrer que ce qui nous est arrivé est aussi juste qu'utile, et que Dieu a eu plus de raisons de nous punir aprés notre union, que pendant que nous vivions dans le désordre.

Après notre mariage, vous le savez, et pendant votre retraite à Argenteuil au couvent des religieuses, Je vins secrètement vous rendre visite, et vous vous rappelez à quels excès la passion me porta sur vous dans un coin mème du réfectoire, faute d'un autre endroit où nous pussions nous retirer. Vous savez, dis-je, que notre impudicité ne fut pas arrêtée par le respect d'un lieu consacré à la Vierge. Fussions-nous innocents de tout autre crime, celui-là ne méritait-il pas le plus terrible des chàtiments? Rappellerai-je maintenant nos anciennes souillures et les honteux désordres qui ont précédé notre mariage, l'indigue trahison enfin dont je me suis rendu coupable envers votre oncle, moi son hôte et son commensal, en vous séduisant si impudemment? La trahison n'était-lle pas juste? Qui pourrait en juger autrement, de la part de celui que j'avais le premier si outrageusement trahi? Pensez-vous qu'une blessure, une souffrance d'un moment ait suffi à la punition de si grands erimes? Que dis-je ? de tels péchés inéritaient-ils une telle grâce? Quelle blessure pouvait expier aux veux de la justice divine la profanation d'un lieu consacré à sa sainte Mère? Certes, à moins que je me trompe bien, une blessure si salutaire compte moins pour l'expiation de ces fautes que les épreuves sans relâche auxquelles je suis soumis aujourd'hui.

Vous savez aussi qu'au inoment de votre grossesse, quand je vous ai fait passer dans mon pays, vous avez revétu l'habit sacré, ct que, par cet irrévérencieux déguisement, vous avez outragé la profession à laquelle vous appartenez aujourd'hui? Voyez, après cela, si la justice, que dis-je? si la urâce divine a cu raison de vous pousser malgré vous dans l'état monastique dont vous n'avez pas craint de vous jouer. Elle a voulu que l'habit que vous avez profané servit à expier la profanation, que la vérité fût le remède du travestissement et en réparàt la fraude sacrilége.

Quod si divin: in nobis justitiæ nostram velis utilitatem adjungere, non tam justitiam quam gratiam Dei quod tunc egit in. nobis poteris appellare, Attende itaque, attende, charissima, quibus misericordie sua retibus à profundo hujus tam periculosi maris nos Dominus piscaverit, et a quantæ Charibdis voragine naufragos licet invitos extraxerit, ut merito uterque nostrum

‘in illam perrumpere posse videatur vocem ! : « Dominus sollicitus est mei. » Cogita et recogita, in quantis ipsi nos periculis constitueramus, et a quantis nos eruerit Dominus; et narra semper cum summa gratiarum actione, « quanta fecit. Doniinus animz nostre, » et quoslibet iniquos de bonitate Domini desperantes nostro consolare exemplo, ut advertant omnes quid supplicantibus atque petentibus fiat, quum tam peccatoribus et invitis tanta præstentur beneficia. Perpende altissimum in nobis divinæ consilium pictatis, et quam misericorditer judicium suum Dominus in correptionem verterit, et quam prudenter malis quoque ipsis usus sit, et impietatem pie deposuerit, ut unius partis corporis mel justissima plaga duabus iederetur animabus. Confer periculum et liberationis nioduin. Confer languorem ct medicinam. Meritorum causas inspice, et miserationis affectus admirare.

Nosti quantis turpitudinibus immoderata mea libido corpora nostra addixerat, ut nulla honestatis vel Dei reverentia in ipsis etiam diebus Dominicæ passionis, vcl quantarumcunque solemnitatum ab hujus luti volutabro me revocaret. Sed et te nolentem, et prout poteras reluctantem et dissuadentem, quz natura infirmior eras, saepius minis ac flagellis ad consensum trahebam. Tanto enim tibi concupiscenti: ardore copulatus eram, ut miseras illas ct obscenissimas voluptates, quas etiam nominare confundimur, tam Deo quam mihi ipsi præponerem ; nec jam aliter consulere posse. divina videretur clementia, nisi has mihi voluptates sine spe ulla omnino interdiceret.

Unde justissime et clementissime, licet cum summa tui avunculi. proditione, ut in multis crescerem, parte illa corporis sum minutus, in qua libidinis regnum erat, et tota hujus concupiscentie causa cousistebat : ut juste illud plecteretur membrum, quod in nobis cominiserat totum, et expiaret patiendo. quod. deliquerat oblectando ; et ab his me spurcitiis, quibus me totum quasi luto. immerseram, tam mente quam corpore circumcideret ; et tanto sacris etiam. altaribus idomiorem efficeret, quanto me nulla hinc amplius carnalium contagia pollutionum revocarent. Quam clementer eliam in eo tantum me pati voluit membro, cujus privatio et animæ saluti consuleret, et corpus non deturparet, nec ullam officiorum ministrationem præpediret, imo ad omnia, quæ honeste geruntur, tanto me promptiorem efficeret, quanto ab hoc hujus concupiscentiæ jugo

! Psalin., xxxix, 18.

À la considération de la justice divine, ajoutez celle de notre intérêt, et vous verrez qu'à donner aux choses leur vrai nom, c'est moins la justice de Dieu que sa grâce qui s'est étendue sur nous. Remarquez donc, remarquez, à ma chère sœur, de quels périlleux abimes Dieu nous a tirés avec Ies filets de sa miséricorde, de quelle dévorante Charybde il nous a sauvés malgré nous ; en sorte que l'un et l'autre nous pouvons nous écrier: « Le Seigneur s'inquiéte de moi. » Pensez et pensez encore dans quels périls nous nous trouvions, de quels périls le Seigneur nous a fait sortir, et racontez sans cesse, avec mille actions de grâce, tout ce qu'il a fait pour le salut de notre âme ; soutenez, par notre exemple, les pécheurs qui désespèrent de sa bonté, afin qu'ils sachent ce qui est réservé à ceux qui demandent et qui prient, eu voyant tant de grâces accordées à des pécheurs endurcis. Réfléchissez aux mystérieux desseins de la divine Providence : sa miséricorde a fait tourner en régénération les arréts de sa justice ; sa sagesse s'est servie des méchants eux-mémes pour changer l'impiété en piété ; la blessure si justement infligée à une seule partie de mon corps a guéri deux âmes à la fois. Comparez le danger et la délivrance. Comparez la maladie ct le remède. Examinez ce que méritaient nos fautes et admirez les indulgents effets de la bonté divine.

Vous savez à quelles turpitudes les emportements de ma passion avaient voué nos corps. Ni le respect de la déceuce, ni le respect de Dieu, méme dans les jours de la Passion de Notre-Seigneur et des plus grandes solennités, ne pouvaient m'arracher du bourbier où je roulais. Vous ne vouliez pas, vous résistiez de toutes vos forces, vous me faisiez des remontrances ; et quand la faiblesse de votre sexe eüt dà vous protéger, j'usais de menaces et de violences pour forcer votre consentement! Je brülais pour vous d'une telle ardeur, que, pour ces voluptés infâmes dont le nom seul me fait rougir, J'oublims tout, Dieu, moi-même : la clémence divine pouvait-elle me sauver autrement qu'en m'interdisant à jamais ces voluptés?

Dieu s'est done montré plein de justice et de clémence en permettant l'indigne trahison de votre oncle. C'est afin que je pusse gagner en accroissements de toute sorte que J'ai été diminué de cette partie. de mon corps, siége du libertinage, cause prennère de ma coneupiscence. Conformément à la justice, l'organe qui avait péché est celui qui a été frappé et qui a expié par la douleur le crime de ses plaisirs. Ainsi j'ai été tiré de ces ordures dans lesquelles j'étais plongé comme dans la fange ; ainsi Dieu a circoncis tout à la fois mon âme et mon corps; :insi il m'a rendu d'autant plus propre au service de ses saints autels, que les souillures des voluptés de la chair ne sauraient plus réveiller en moi les passions. Quelle clémence encore n'a-{-1l pas montrée, en ne frappant en moï que l'organe dont la privation ne pouvait que tourner au salut de mon âme, sans défigurer mon corps, ni l'empêcher de vaquer à aucun devoir. Que dis-je ? cette privation ne m'at-elle pas rendu d'autant plus dispos pour tous les actes honnêtes qu'elle

maximo amplius liberaret. Quum itaque inembris his vilissimis, quie pro summæ turpitudinis. exercitio pudenda. vocantur, nec proprium. sustinent nomen, me divina gratia mundavit potius quam privavit, quid aliud. egit quam ad puritatem munditiæ conservandam sordida removit et vitia? |

llanc quidem munditiæ puritatem nonnullos sapientum vehemeutissime appetentes inferre etiam sibi manum audivimus, ut hoc a se peuitus removerent concupiscenti: flagitium. Pro quo etiam stimulo caris auferendo et Apostolus perhibetur Dominum rogasse, nec exauditum esse. In exemplo est ille magnus christianorum philosophus Origenes, qui, ut hoc in se penitus incendium extingueret, manus sibi inferre veritus non est ; ac si illos ad litteran vere beatos intelligeret, qui seipsos propter regnum colorum castraverunt, et tales illud veraciter implere crederet, quod de membris scandalizantibus nobis pricipit Dominus, ut ca scilicet a. nobis abscindamus et projiciamus, et quasi illam Isaie prophetiam ad hustoriam magis quam ad mysterium duceret, per quam ceteris fidelibus eunuchos Dominus præfert, dicens! : « Eunuchi si custodierint sabbata mea, et elegerint quæ volut, dabo eis in domo mea et in muris meis locum, ct nomen melius a filis ct filiabus. Nomen sempertinum dabo eis, quod non peribit. » Culpam tamen non modicam Origenes incurrit, dum per poenam corporis remedium culpæ quæril. Zelum quippe Dei habens, sed non secundum scientiam, homicidii incurrit reatum, inferendo sibi manum. Sugoestione diabolica. vel errore maximo, id ab ipso constat esse factum, quod miseratione Dei in me est ab alio perpetratum. Culpam evito, non incurro. Mortem mercor, et. vitam assequor. Vocor, et reluctor. Insto criminibus, et ad. veniam trahor invitus. Orat Apostolus, nec exauditur ; precibus instat, nec impetrat. Vere « Dominus | sollicitus est mei *. » Vadam igitur et narrabo « quanta fecit Dominus animae

mec. »

Accede et tu, inseparabilis comes, in una gratiarum actione, quæ et culpa particeps facta es et gratie. Nam et tuze Doniinus non immemor salutis, imo plurimum tui memor, qui etiam sancto quodam nominis præsagio, te precipue suam fore prosignavit, quum te videlicet lleloissam ex proprio nomine suo, quod est Heloim, insiguivit ; ipse, inquam, clementer disposuit in uno duobus consulere, quos diabolus in uno nitebatur extinguere. Paululum enim antequam lioc accideret, nos indissolubili lege sacramenti nuptialis invicem astrinxerat, quum cuperem te mili supra modum dilectam

4 Corinth., If, xii, 7. — 3 [sai, Lvi, 4 et 5

m'a affranchi du joug accablant de la concupiscence? Oui, par la privation de ces parties si méprisables qui, en raison de la honte attachée à l'exercice de leurs fonctions, sont appelées honteuses et ne sauraient ètre nommées par leur nom, la grâce divine m'a puritié bien plus qu'elle ne m'a mutilé. A-t-elle fait autre chose, en effet, qu'écarter les impuretés, les vices de ma nouvelle robe d'innoccnce ?

Dans l'ardent désir de conserver cette. robe d'innocence, certains sages, dit-on, portèrent la main sur eux-mêmes, afin d'éloiguer d'eux la tache de Ja concupiscence. On raconte méme que l'Apótre demanda au Seigneur de l'affranchir de cet aiguillon de la chair, et qu'il ne fut pas exaucé. Un autre exemple nous est offert par le grand philosophe des chrétiens, par Origéne, qui, pour éteindre à jamais l'incendie dans son foyer, ne craignit pas d'attenter sur lui-méme ; regardant comme bienheureux ceux-là seuls qui abdiquent leur virilité en vue d'obtenir le royaume de Dieu. ll croyait que c'était accomplir le précepte du Seigneur, qui prescrit de couper, de rejeter loin de nous les organes de scandale ; 11 prenait à la lettre, non au sens mystique, cette prophétie d'Isaie dans laquelle il est dit que le Seigneur préfère les eunuques aux autres fidèles : « Les eunuques qui observeront mes jours de sabbat et qui s’attacheront à ce qui me plait, je leur donnerai une place dans ma maison et dans l'enceinte de mes murailles ; je leur donnerai un nom meilleur que celui de fils et de filles, un nom éternel qui ne périra pas. » Origéne, toutefois, a comnis une grande faute, en mutilant son corps pour en prévenir les fautes. Plem de zèle pour Dieu, sans doute, mais d'uu zèle mal éclairé, il. à encouru l'accusation d’homicide en portant le fer contre lui. C'est par l'inspiration. du démon, ou par le plus grave des aveuglements, qu'il a exécuté sur luiméme ce que, par la grâce de Dieu, la main d'autrui à consommé sur mot. J'évite la faute sans encourir la disgräce. Je mérite la mort et Dieu me doune la vie; il m'appelle, je résiste, je persévère dans mes crimes, et 11 me traine de force au pardon. Cependant l'Apótre pr.e sans être exaucé ; il redouble sa prière, et il n'obtient pas. Ah! véritablement le Seigneur s'inquiète de moi. J'irai donc et je raconterai les graudes choses que Die: a faites pour mou àme.

Unissez-vous à moi et soyez ma compagne inséparable dans l'action de grâce, de méme que vous avez participé à la faute et au pardon, Car Dieu n'a pas oublié votre salut ; que dis-je? il a toujours songé à vous. Par une sorte de saint présage attaché à votre nom, il vous a particulièrement marquée pour le ciel en vous appelant Héloïse, de son propre nom qui est Heloim. Oui, c'est Jui, qui, dans sa clémence, a. résolu d'assurer notre salut commun par l'un de nous, tandis que le démon travaillait à consommer par l'un de nous notre perte commune; en effet, c'est peu de temps avant la catastrophe que l'indissoluble loi du sacremeat nuptial nous avait. enchainés l'un à l'autre; quand, dans l'élan d'une passion insensée, je brülais du désir

150 AB.ELARDI ET HELUISSÆ EPISTOL E.

in perpetuum retinere, imo quum ipse jam tractaret ad se nos ambos hac occasione convertere. Si enim. mihi antea. matrimonio non esses copulata, facile in discessu meo a seculo, vel suggestione parentum, vel carnalium oblectatione voluptatum, seculo inhæsisses. Vide ergo quantum sollicitus nostri fuerit Dominus, quasi ad magnos aliquos nos reservaret usus, et quasi indignaretur aut doleret illa litteralis scientize talenta, quæ utrique nostrum commiserat, ad sui nominis honorem non dispensari ; aut quasi etiam de iucontinentissimo servulo veretur quod seriptum est : « Quia mulieres faciunt etiam apostatare sapientes, » sicut et de sapientissimo certum est Salomonet.

Tuæ vero prudentiz talentum quantas quotidie Domino referat usuras, que multas Domino jam spirituales filias peperisti, me penitus sterili permanente, et in filiis perditionis. inaniter laborante. O quam detestabile damnum! quam lamentabile incommodum, si carnalium voluptatum sordibus vacans, paucos cum dolore pareres mundo, quie nunc multiplicem prolem cum exultatione parturis coelo, nec esses plus quam femina, que nunc etiam viros transcendis, et quæ maledictionem Evæ in benedictionem vertisti Ma-

rx! Ó quam indecenter manus illæ sacræ, quie nunc etiam divina revolvunt I volumina, cure muliebris obscenitatibus deservirent! Ipse nos a coutagiis hujus coni, a voluptatibus hujus luti dignatus cst erigere, et ad seipsum vi quadam attrahere, qua percussum voluit. Paulum convertere, et hoc ipso fortassis exemplo nostro alios quoque litterarum | peritos ab hac deterrere præsumptionc.

Ne te id igitur, soror, obsecro, moveat, nec patri paterne nos corrigenti sis molesta; sed attende quod scriptum est? : « Quos diligit Deus, hos corripit. Castigat autem omnem filium quem recipit. » Et. alibi? : « Qui parcit virgæ, odit filium. » Pœna est hæc momentanea, nou aeterna ; purgationis, non damnationis. Audi prophetam, et confortare* : « Non judicabit Dominus bis in seipsum, et non consurget duplex tribulatio, » Attende summam illam et maximam Veritatis adhortationem? : « [n patientia. vestra possidebitis animas. vestras. » Unde ct Salomon * : « Melior eat patiens viro forti, et qui domiuatur animo suo, expuguatore urbium. »

Non te ad lacrymas aut ad compunctionem movet Unigenitus Dei innocens pro te et omnibus ab impiissimis comprehensus, distractus, flagellatus, et velata fac.e illusus, et colaphizatus, sputis conspersus, spinis coronatus, et tandem in illo crucis tunctam ignominioso patibulo inter latrones suspensu:;

! Eccles., xix, 9. — 3 Prov., ii, 19. — 5 Ibid., xut, 2$. — * Nahum, 1, 9. — 5 Luc, xxr, 10. — 6 Prov , xvi, 5°.

de vous fixer auprés de moi à toujours, c'est Dieu qui déjà préparait la circonstance qui devait nous ramener ensemble vers lui. En effet, si le lien du mariage ne nous eüt pas précédemment unis, aprés ma retraite du monde, les conseils de vos parents, l'attrait des plaisirs de la. chair, vous auraient retenue dans le siècle. Voyez donc à quel point Dieu a pris soin de nous ; il semble qu'il ait eu sur nous quelques grandes vues, il semble qu'il s'indiguàt ou s'affligeàt. que ces trésors de science, qu'il nous avait à l'un et à l'autre conliés, ne fussent pas employés à l'honneur de son nom, ou qu'il se défiàt des passions de son humble serviteur, ainsi qu'il est écrit : « Les femmes font mème apostasier les sages. » Témoin le sage des sages, Salomon.

Tous les jours, le trésor de votre sagesse. produit. pour le Seigneur avec usure ; vous lui avez déjà donné noinbre de filles spirituelles, tandis que moi, je reste stérile et que je travaulle en vain parmi les fils de la perdition. Quelle déplorable perte, quel lamentable malheur, si, livrée aux iinpuretés des plaisirs charnels, vous enfantiez dans la douleur un petit nombre d'enfants pour le monde, au lieu de cette innombrable famille que vous enfantez dans la joie pour le ciel; si vous n'étiez qu'une femme, vous qui aujourd'hui surpassez les hommes, vous qui avez transformé la malédiction d'Éve en bénédiction de Marie. Quelle profanation, si ces mains sacrées, habituées aujourd'hui à feuilleter les livres sacrés, étaient vouées aux soins vulgaires du commun des femmes! Dieu a daigné nous arracher lui-même aw contact de ce cloaque, aux voluptés de cette fange, et nous attirer à lui par un coup de celle puissance dont il frappa saint Paul pour le convertir. Peutêtre aussi, par notre exemple, a-t-11 voulu intimider l'orgueil des savants.

Que ce coup ne vous afflige done pas, ma sœur, je vous en supplie; cessez d'accuser un père qui nous corrige si paternellement, et songez à ce qui est écrit : à Le Seigneur châtie ceux qu'il aime; il corrige tous ceux qu'il recoit au nombre de ses enfants. » Et. ailleurs : « Celui qui épargne la verge, hail son fils. » Cette peine est passagère, non éternelle; c'est une peine de purification, non de damnation, Écoutez le Prophète et prenez courage : « Le Seigneur ne jugera pas deux fois pour une même faute; le châtiment ue se lèvera pas deux fois sur la tête du mème coupable. » Comprenez cette parole souveraine ef si grave de la. vérité : « Par la. patience, vous posséderez vos àmes. » D'où celte maxime de Salomon : « L'homme patient est supérieur à l'homme fort ; celui qui maitrise son cœur à celui qui force les villes. »

Ne vous sentez-vous pas émne jusqu'aux larmes et pénétrée de douleur en pensant que pour vous sauver, vous el le monde, le Fils unique de lieu, agneau sans tache, a été saisi par des impies, trainé, flazellé, insulté, la face voilée, souffleté, conspué, couronné d'épines, enfin, supplice des infâmes, suspendu à une croix entre des voleurs, el Soumis au genre de mort le plus affreux, le plus exéciable que lon connüt alors? Cest bui, 6 ma

1592 d ELIIOQE TT EL. MA 5-7. E.

soWue can aute darme ef sage Demi ions aceanpenus' Mine Mmes. uut. en tol ef Dore keuescs mes ICROlnscm Mais. Inerns Def. Das mes durae ste less Wi ane Les Le o4. Lu SALUT sde TONER. Buts, Ge popu se Is unsani de CURE put 56 MUC UE iut AEn. SNA Deer La vena rmi tt: Sera sa lum Loca cla sec 4 male US GU petzen sS het BE vIIL. VAI pubs 2 TRI ienilt OM Mot ensi (egre pto xn prep io unl in aider RLE Do CR LIU. à que joies. e capte, aere ride Let de sense. © False. o iquat! € Hicruvelot, tite fae vogue pe. et cire Dei. clsaper Bless vestros. Bia 4 iini ire, 15 qusbeas dicent: Dax siens. et ventres qui fn zennerort, et ubere que non lacoverant. Tute: ueipiczt dire mon- Uhr : Cadite saper sure. et oise : fÓperite nos. Quia si im viridi lizuo hav [oiunt, ii arido quid fiet? à

Patients sponte pro redemptione tua compalere. et super crucitixu pro de onnpungere, Sepulcio «jus. mente semper. assiste, et cum fidelibus beiis Varmentor: e Page, De quibus ctiam, ut jam supra memini, scrigum et; « Mulieres. sedentes ad. inonumentum lamentabantur flentes Dominum. » Vara. cuin ilis sepulturz ejus unguenta, sed meliora spiri- Lualia quidem, non corporalia : haec enim requirit aromata. qui non. suscepit iHa. Super his toto devotionis. affectu. compungere. Ad. quam quidein einn prassionis compiinclioncin ipse etiam. per Jeremiam fideles adhortatur dicens : « 0 vos omnes qui transitis per viam , attendite et videte si est dolor sicnt dolor eus! » Id est si super aliquo patiente ita est per compasronem dolendum, quum ego scilicet solus sine culpa quod alii deliquerint luam. Dpse autem est via per quam fideles de exilio transeunt ad patriam. Qui elim erucem, de qua sic clainat, ad lioc nobis erexit scalam. Hie. pro le occisis ent Unigenitus Dei, oblatus est, quia voluit. Super hoc uno compatiendo. dole, dolendo compatere. Et quod. per Zachariam. prophetam. de animabus devotis priedictum est comple : « Plangent, » inquit *, « planctum quasi super unigenitum, et dolebunt super eum ut doleri solet in morte primogeniti. » | |

Vide, soror, quantus sit planctus his qui regem diligunt. super morte primogeniti: ejus. et unigeniti. Intuere quo planctu. familia, quo merore lola cousunmnatur eura; et, quum ad sponsam unigeniti. mortui perveneris, intolerabiles ululatus ejus non sustinebis. Hic tuus, soror, planctus,

* Lue, vint, 27, — * Luc, axi, 28, — 3 Lunent,, 1, 12, — *Zaclar , xi, 10.

sœur, qui est votre véritable époux et l'époux de toute l'Église ; ayez-le toujours devant les yeux, portez-le dans votre cœur. Voyez-le marchant au supplice pour vous et portant lui-même sa croix. Mélez-vous à la foule, à ces femmes qui se frappaient Ja poitrine et se lamentaient sur son sort, comme Je raconte saint Luc : « 1l était suivi par une grande foule de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et qui se lamentaient sur son sort. » Et lui, se retournant vers elles avec bonté, i1 leur prédit le châtiment qui suivrait de prés sa mort, et leur enseigna comment elles pourraient s'en garantir : « Filles de Jérusalem, disait-il, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mémes et sur vos enfants; car voici que le jour approche où l'on dira : heureuses les femmes stériles et les entrailles qui n'ont pas concu et les mamelles qui n'ont pas allaité. Alors on dira aux montagnes : tombez sur nous, et aux collines : couvrez-nous ; car si le bois vert est traité de la sorte, que fera-t-on du bois sec? »

Compatissez à Celui qui a souffert volontairement pour vous racheter, et, en songeant qu'il a été crucifié pour vous, que votre cœur se pénètre de douleur. Soyez toujours en esprit au pied de son tombeau; pleurez et lamentez-vous avec les saintes femmes, dont il est écrit, comme je l'ai dit plus haut : « Les femmes assises au pied du tombeau se lamentaieut, pleurant le Seigneur. » Préparez avecelles des parfums pour sa sépulture, mais des parfums plus exquis, des parfums spirituels et non matériels. Ce sont ceux-là qu'il réclame ; les autres lui sont inutiles. Pénétrez-vous de ces devoirs de toute la force de votre dévotion. C'est à ces sentiments de compassion profonde pour ses souffrances que le Seigneur lui-méme exhorte les fidèles par la bouche de Jérémie. « O vous tous qui passez par ce chemin, ditil, considérez et voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur! » c'est-à-dire s'il est des souffrances dignes qu'on y eompatisse et qu'on les pleure, quand moi j'expie, seul innocent des péchés du monde, les péchés que le monde a commis? Or le Seigneur est le chemin par lequel les fidèles rentrent de l'exil dans la patrie. Cette croix même, du haut de laquelle il s'écrie, c'est lui qui l'a élevée pour nous comme une échelle de salut. Sur ce bois, le Fils unique de Dieu est mort pour nous, holocauste volontaire. C'est sur lui seul qu'il faut gémir et compatir, compatir et. gémir. Accomplissez ce que le prophète Zacharie a prédit des âmes dévotes : « Elles se frapperont la poitrine en poussant des gémissements comme à la mort d'un fils unique, elles pleureront sur lui comme on pleure la mort d'un premier né. »

Voyez, à ma sœur, quels gémissements éclatent parmi ceux qui aiment un roi à la mort de son fils unique, de son premier né. Considérez le désespoir de sa famille, l'affliction dans laquelle est abimée la cour entière. Qu'est-ce donc, lorsqu'on arrive à l'épouse de ee fils unique? Ses. sanglots fendent le cœur, et l'on ne saurait les supporter. Tels doivent être vos gémissements, tels vos sanglots, à ma sœur, vous qu'un bienlicureux liymen

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uiua enim es,» nmquitatem non amas, et iniquissima, si voluntati, imo (nbus pratum [yea neienter es adversa. Plange tuum reparatorem, non corpupaerem y redemptorem, non scortatorem ; pro te mortuum Dominum, non viviiten wervi imo nine primum de morte vere liberatum. Cave, obsecro, pe, quod diit lPoripitus morenti Corneli, tibi improperetur turpissime? :

Vivit post. prelia. Magnus, Ned. Mort perit : quod dofles, iliud amasti.

Allende, preeor, id, et erulbesee, nist admissas turpitudines impudentis- "itas conan, Aeeipe taie, xoror, accipe, quiso, patienter quæ uobis datent inserieenditer, Virga. haw est. patris, non gladius. persecutoris.

Vie vs 04 0 * Juan, sv, 0C ^ Lucan., PAersal., viu, 84-85.

a unie à ce divin époux. Il vous a payée, achetée, non au prix de ses biens, mais au prix de lui-méme; c'est de son propre sang qu'il vous a achetée et rachetée. Voyez quel droit il a sur vous, et combien vous lui êtes précieuse. Aussi l'Apótre, considérant la grandeur de ce prix et comparant à ee. prix la valeur de celui pour lequel il est offert, s'écrie-t-il, mesurant la reconnaissance au bienfait : « Loin de moi l'idée de me glorifier, si ce n'est en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ par lequel le monde a été crueifié pour nous et moi pour le monde. » Vous étes plus que le ciel, plus que la terre, vous dont le Créateur du ciel s'est fait lui-même la rançon. Qu'a-t-il trouvé en vous, je vous le demande, lui à qui rien ne manque, pour n'avoir pas, afin de vous posséder, reculé devant les angoisses de la plus horrible, de la plus ignominieuse des morts. Qu'a-t-il, je le répéte, cherché en vous, si ce n'est vous-même? Celui-là est l'amant véritable qui ne désire que vous et non ce qui est à vous; celui-là est l'amant vérilable qui disait en mourant pour vous : « [1 n’est point de plus grand témoignage d'amour que de mourir pour ceux qu'on aime. » C'est lui qui vous aimait véritablement et non pas moi. Mon amour à moi, qui uous enveloppait tous deux dans les liens du péché, n'était que concupiscence : il ne mérite pas ce nom d'amour. J'assouvissais sur vous ma misérable passion; voilà tout ce que j'aimais! J'ai, dites-vous, souffert pour vous; cela peut être vrai, mais jl serait plus juste de dire que j'ai souffert par vous ; encore était-ce malgré moi; j'ai souffert, non pour l'amour de vous, mais par la violence exercée contre moi ; non pour votre salut, mais pour votre désespoir. C'est pour votre salut au contraire, c'est de son plein consentement que Jésus-Christ a souffert pour vous, Jésus dont les souffrances guérissent toute maladie, écartent toute souffrance. Portez donc vers lui, je vous en conjure, et non vers moi toute votre dévotion, toute votre compassion, toute votre compouction. L'iniquité de la cruauté abominable consommée sur un innocent, voilà ce qu'il faut déplorer, et non le châtiment qui m'a été charitablement infligé par la justice divine, ou plutôt, je l'ai déjà dit, par la. grâce infinie dont nous avons été l'un et l'autre l'objet.

C'est être injuste que de n'aimer pas la justice, et trés-injuste que de se montrer contraire à la volonté de Dieu, que dis-je? aux bienfaits d'une telle grâce. Pleurez votre Sauveur et non votre corrupteur, celui qui vous a rachetée, non celui qui vous a perdue, le Seigneur qui est mort pour vous et non l'esclave qui vit encore, ou qui vient seulement d'être délivré véritablement de la mort éternelle.

Prenez garde, je vous en supplie, qu'on ne puisse pas, à votre honte, vous appliquer ce que Pompée dit à Cornélie abimée dans la douleur : « Pompee vit encore aprés la bataille, mais sa fortune est morte : ee que vous pleurez, c'est ce que vous aimiez. » Songez-y, je vous en prie : quelle ignominie ne serait-ce pas d'exalter nos anciens et déplorables égarements ! Ac-

155 ABELARDI ET HELOES E EPISTOLE.

Percutit pater nt corrigat, ne feriat hostis ut occidat. Vulnere mortem prævenit, non ingerit : immittit ferrum, ut amputet morbum. Corpus vulnerat, A animar sanat. Oceidere debuerat, et vivificat. Immunditiam resecat, ut

! mundum relinquat. Punit semel ne puniat semper. Patitur unus ex vulnere ut duobus parcatur a morte. Duo in culpa, unus in pœna. ld quoque. tuz infirinitati naturæ divina indulgetur miseratione, et quodam modo juste. Quo enim naturaliter sexu infirmior eras. et fortior continentia, pænæ minus eras obnoxia.

Refero Domino et in hoc grates, qui te tunc et a pena hberant, et ad coronam reservavit; et quum me una corporis mei passione seme] ab omui æstu hujus concupiscenti, in qua una totus per immoderalam incontinentiam occupatus eram, refrigeravit ne corruam ; multas adolescentia: tue majores animi passiones ex assidua. carnis suggestione reservavit ad martyrii coronam. Quod licet te audire tædeat, et dici prohibeas, veritas tamen id loquitur manifesta. Cui enim semper est pugna superest et corona ; quia non. coronabitur « nisi qui legitime certaverit!. »

Mihi. vero nulla. superest corona, quia nulla subest certaminis causa. Deest materia pugna, cui ablatus est stimulus concupiscentiæ. Aliquid tamen esse zestimo si quum hinc nullam percipiam coronam, nonnullam tamen evitem penam, et dolore unius momentaneæ pœnæ multis fortassis indulgeatur. æternis. Scriptum est quippe de hujus miserrime vitæ hominibus, imo jumentis : « Computruerunt jumenta in stercoribus suis?. »

Minus quoque meritum meum minui conqueror, dum tuum crescere non diffido. Unum quippe sumus in Christo, una per legem matrimonii caro. Quicquid est tuum, mihi non arbitror alienum, Tuus autem est Christus, quia facta

: es sponsa ejus, Et nunc, ut supra memini, me habes servum, quem olim agnoscebas dominum : magis tibi tamen amore nunc spirituali conjunctum, quam timore subjectum. Unde et de tuo nobis apud ipsum patrocinio amplius confidimus, ut id obtineam ex tua quod non possum ex oratione propria, et nunc maxime quum quotidiana periculorum aut perturbationum instantia nec vivere me, necorationi sinat vacare, Nec illum beatissimum imitari eunuchum potentem in domo Candacis regine Æthiopém, qui erat super omnes gazas , ejus, et de tam longinquo venerat adorare in Hierusalem. Ad quem revertentem

t Timoth., i, 41, 5, — % Job, 1, 47. -

ceptez donc, ma sœur, acceptez, je vous en conjure, avec patience, ce coup de la miséricorde divine. C'est la verge d'un père qui nous a touchés, non le glaive d'un juge. Le père fustige pour corriger, de peur que l'ennemi ne frappe pour tuer. Il blesse pour prévenir la mort, non pour la donner ; il emploie le fer pour trancher le mal ; il blesse le corps et guérit l'âme. Il aurait dà donner la mort, il donne la vie. Il retranche les membres atteints par la gangréne, afin de ne rien laisser que de sain. ll puuit une fois, pour ne pas punir éternellement. Un seul a souflert de la blessure, ct deux ont éte sauvés de la mort; il y avait deux coupables, un seul a été puni. Cela encore est un effet de la miséricorde divine pour la faiblesse de votre sexe, mais jusqu'à un certain point, cette miséricorde n'est que justice. La plus faible, et la moins coupable, vous vous êtes montrée la plus forte.

Je rends grâces au Seigneur qui vous a alors affranchie de la peine et réservée pour la couronne. Oui, par le seul effet du châtiment infligé à mon corps, il a d'un seul coup refroidi en moi toutes les ardeurs de la concupiscence qui me dévorait ; il m'a à jamais préservé de la chute. Pour vous; en abandonnant à elle-méme votre jeunesse, en laissant votre âme en proie aux tentations des perpétuelles passions de la chair, 1l vous a réservée pour la couronne du martyr. Quoique vous vous refusiez à l'entendre, et que vous me défendiez de le dire, c'est cependant une vérité manifeste : à celui qui combat sans relâche appartient la couronne, et il n'y aura de couronné que « celui qui aura combattu jusqu'au bout. »

Pour moi, je n'ai pas de couronne à attendre, puisque je n'ai plus de combat à soutenir. L'élément du combat manque à qui n'a plus l'aiguillon de la concupiscence. Cependant, si je n'ai pas de couronne à prétendre, c'est quelque chose de n'avoir pas de châtiment à craindre, et d'avoir été préservé peut-être par une peine d'un moment des peines éternelles ; car il en est des hommes qui se livrent à cette. vie misérable comme de vils animaux, et il est écrit des animaux : « lls ont pourri sur leur fumier. »

Je ne me plains pas de voir diminuer mes mérites, tandis que je m'assure que les vótres augmentent ; car nous ne faisons qu'un en Jésus-Christ ; par la loi du mariage, nous ne sommes qu'un corps. Tout ce qui est à vous ne saurait donc m'être étranger. Or Jésus-Christ est à vous, puisque vous êtes devenue son épouse. Et moi, je l'ai dit, moi que vous saluiez jadis comme votre maitre, je suis aujourd'hui votre serviteur, serviteur attaché par amour spirituel plutót que soumis par crainte. C'est votre patronage auprés de Jésus-Christ qui me donne la confiance d'obtenir par vos prières ce que je ne pourrais gagner par les miennes à cette heure surtout que l'imminence des dangers qui m'assiégent et me jettent dans un trouble de tous les jours ne me laisse ni vivre, ni prier, ni suivre l'exemple de ce bienheureux intendant des trésors de la reine Candace, de ce vertueux Éthiopien qui vint de si loin adorer Dieu à Jérusalem. Un ange envoya, à sou retour, l'apó-

maximo amplius liberaret. Quum itaque membris his vilisshnis, quæ pro summæ turpitudinis. exercitio. pudenda vocantur, nec proprium. sustinent nomen, me divina gratia mundavit potius quam privavit, quid aliud cgit quam ad puritatem. munditiæ conservandam sordida removit et vitia? |

llanc quidem munditiæ puritatem nonnullos sapientium vehementissime appetentes inferre etiam sibi manum audivimus, ut hoc a se penitus removerent concupiscentise flagitium. Pro quo etiam stimulo carms auferendo et Apostolus perhibetur Dominum rogasse, nec exauditum esse. In exemplo est ille maguus christianorum plilosophus Origenes, qui, ut hoc in se penitus incendium extingueret, manus sibi inferre veritus non est ; ac si illos ad litteram vere beatos intelligeret, qui seipsos propter reguum colorum castraverunt, ct tales illud veraciter implere crederet, quod de membris scandali zanübus nobis præcipit Dominus, ut ca scilicet a nobis. abscindamus et projiciamus, et quasi illam Isaiæ prophetiam ad historiam magis quam ad mysterium duceret, per quam cæteris fidelibus eunuchos Dominus præfert, dicens! : « Eunuchi si custodierint sabbata mea, et elegerint quie volui, dabo eis in doino inea et in muris meis locum, et nomen melius a filiis et filiabus. Nomen sempeitinum dabo eis, quod non peribit. » Culpam tamen. non modicam Origenes incurrit, dum per poenam corporis remedium eulpæ quærit. Zelum quippe Dei habens, sed non sccundum scientiam, homicidii incurrit reatum, inferendo. sibi manum. Suggestione diabolica. vel errore maximo, id ab ipso constat esse factum, quod miseratione Dei in me est ab alio perpetratum. Culpam evito, non iucurro. Mortem mercor, et vitam assequor. Vocor, et reluctor. Insto criminibus, et ad. veniam trahor invitus. Orat Apostolus, nec exauditur ; precibus instat, nec impetrat. Vere « Dominus sollicitus est mei *. » Vadam igitur et narrabo « quauta fecit. Dominus anima

Inead. »

Accede el tu, inseparabilis comes, in una gratiarum actione, quæ et culjz particeps facta es et gratie. Nam et tuæ Dominus non immemor salutis, imo plurimum tui memor, qui etiam sancto quodam nominis præsagio, te precipue suam fore prosignavit, quum te videlicet Heloissam ex proprio nomine suo, quod est lleloim, insignivit; ipse, inquam, clementer disposuit in uno duobus consulere, quos diabolus in uno nitebatur extiuguere. Paululum enim antequam hoc accideret, nos indissolubili lege saeramenti nuptialis invicem astrinxerat, quum cuperem te mihi supra modum dilectam

1 Corinth., II, xu, 7. — 3 [sai, vi, 4 et 5

m'a affranchi du joug accablant de la concupiscence? Oui, par la privation de ces parties si méprisables qui, en raison de la honte attachée à l'exercice de leurs fonctions, sont appelées bonteuses ct ne sauraient être nommées par leur nom, la grâce divine m'a purifié bien plus qu'elle ne m'a mutilé. A-L-elle fait autre chose, en effet, qu'écarter les iinpuretés, les vices de ma nouvelle robe d'innoccnce ? |

Dans l'ardent désir de conserver cette. robe d'innocence, certains sages, dit-on, portèrent la main sur eux-mêmes, afin d'éloiguer d'eux la tache de Ja concupiscence. On raconte méme que l'Apótre demanda au Seigneur de l'affranchir de cet aiguillon de la chair, et qu'il ne fut pas exaucé. Un autre exemple nous est offert par le grand philosophe des chrétiens, par Origène, qui, pour éteindre à jamais l'incendie dans son foyer, ne craignit pas d'attenter sur Jui-méme ; regardant comme bienheureux ceux-là seuls qui abdiquent leur virilité en vue d'obtenir le royaume de Dieu. Il croyait que c'était accomplir le. précepte du Seigneur, qui prescrit de couper, de rejeter loin de nous les organes de scandale ; 11 prenait à la lettre, non au sens mystique, cette prophétie d'[saje dans laquelle il est dit que le Seigueur préfère les eunuques aux autres fidèles : « Les cunuques qui observeront mes jours de sabbat et qui s'attacherout à ce qui me plait, je leur donnerai une place dans ma inaisou et dans l'enceinte de mes murailles ; je leur donnerai un nom meilleur que celui de fils et de filles, un nom éternel qui ne périra pas. » Origène, toutefois, a commis une grande faute, en mutilant son corps pour en prévenir les fautes. Plein de zèle pour Dieu, sans doute, mais d'un zèle mal éclairé, 11 à encouru l'accusation d'homicide en portant le fer contre lui. C'est par l'inspiration du démon, ou par le plus grave des aveuglements, qu'il a exécuté sur luiméme ce que, par la grâce de Dieu, la main d'autrui à consommé sur moi. J'évite la faute sans encourir la disgràce. Je mérite la mort et Dieu me donne la vie; il m'appelle, je résiste, je persévère dans mes crimes, et 11 me traine de force au pardon. Cependant l'Apôtre pr.c saus être exaucé ; 1] redouble sa prière, et il n'obtient pas. Ah! véritablement le Seigneur s'iuquiète de moi. J'irai donc et je raconterai les graudes choses que Diez a faites pour mon âme.

Unissez-vous à moi et soyez ma compagne inséparable dans l'action. de gràce, de méme que vous avez participé à la faute et au pardon. Car Dicu n'a pas oublié votre salut ; que dis-je? il a toujours sougé à vous. Par une sorte de saint présage attaché à votre nom, il vous a particulièrement marquée pour le ciel en vous appelant Héloïse, de son propre nom qui est Iléloim. Oui, c'est lui, qui, dans sa clémence, a. résolu d'assurer notre salut commun par l'un de nous, tandis que le démon traviillait à consommer par l'un de nous notre perte commune; en effet, c'est peu de temps avant la catastrophe que l'indissoluble loi du sacremeat nuptial nous avait. enchaiués l'un à l'autre; quand, dans l'élan d'une passion insensée, je brülais du désir

in perpetuuui retinere, imo quum ipse jam tractaret ad se nos ambos liac occasione convertere. Si enim mihi antea. matrimonio non esses copulata, facile in discessu meo a seculo, vel suggestione parentum, vel carnalium oblectatione voluptatum, seculo inhæsisses. Vide ergo quantum sollicitus nostri fuerit Dominus, quasi ad magnos aliquos nos reservaret usus, et quasi indignaretur aut doleret illa litteralis scientie talenta, quæ utrique nostrum commiserat, ad sui nominis honorem non dispensari ; aut quasi etiam de incontinenüssimo servulo veretur quod scriptum est : « Quia mulieres faciunt etiam apostatare sapientes, » sicut et de sapientissuno certum est Salomone!.

Tue vero prudenti. talentum. quantas quotidie Domino referat. usuras, qui inultas Domino jam spirituales filias peperisti, me penitus sterili permanente, et iu filiis perditionis inaniter laborante. O quam detestabile dainnum! quam lamentabile incommodum, si carnalium voluptatum sordibus vacans, paucos cum dolore pareres mundo, quæ nunc multiplicem prolem cum exultatione parturis ccelo, nec esses plus quam femina, quæ nunc etiam viros transcendis, el que maledictionem Evæ in benedictionem vertisti Marie! Ó quam indecenter manus illæ sacræ, quz nunc etiam divina revolvunt ' volumina, cur: muliebris obscenitatibus deservirent! Ipse nos a coutagiis

hujus ceni, a voluptatibus hujus luti dignatus est erigere, et ad seipsum vi quadam attrahere, qua percussum voluit. l'aulum convertere, et hoc ipso fortassis exemplo nostro alios quoque litterarum. peritos ab hae. deterrere præsumptionc.

Ne te id igitur, soror, obsecro, moveat, nec patri paterne nos corrigenti sis molesta; sed attende quod scriptum est? : « Quos diligit Deus, hos corripit. Castigat autem omnem filium quem recipit. » Et alibi? : « Qui parcit virgæ, odit filium. » Poena est hiec momentanea, nou æternaà ; purgationis, non damnationis. Audi prophetam, et coufortare* : « Non judicabit Dominus bis in seipsum, et non consurget duplex tribulatio, » Attende summam illam et maxhnan Veritatis adhortationem? : « Iu. patientia. vestra possidebitis animas. vestras. » Unde et Salomon 5 : « Melior eat patiens viro forti, ct qui dominatur animo suo, expugnatore urbium. »

Non te ad laerymas aut ad compunctionem movet Unigenitus Dei itinocens pro te et omnibus ab impiissimis comprehensus, distractus, flagellatus, et velata face illusus, et colaphizatus, sputis conspersus, spinis coronatus, et tandem in illo crucis tunc tam ignominioso patibulo inter latrones suspensu:;

! Eccles., aix, 2. — 3 Prov., ii, 19. — 5 Ibid., xii, 2$. — # Nalium, :, 9. — 9 Luc, kxt, 19. — 6 l'rov , xvi, 52.

de vous fixer auprés de moi à toujours, c'est Dieu qui déjà préparait la circonstance qui devait nous ramener ensemble vers lui. En effet, si le lien du mariage ne nous eût pas précédemment unis, aprés ma retraite du monde, les conseils de vos parents, Fattrait des plaisirs de la chair, vous auraient retenue dans le siècle. Voyez donc à quel point Dieu a pris soin de nous ; il semble qu'il ait eu sur nous quelques graudes vues, il semble qu'il s'indignàt ou s'affligeàt. que ces trésors de science, qu'il nous avait à l'un et à l'autre confiés, ne fussent pas employés à l'honneur de son nom, ou qu'il se défiàt des passions de son humble serviteur, ainsi qu'il est écrit : « Les femmes font mème apostasier les sages. » Témoin le sage des sages, Salomon.

Tous les jours, le trésor de votre sagesse produit pour le Seigneur avec usure ; vous lui avez déjà donné nombre de filles spirituelles, tandis que moi, je reste stérile et que je travaille en vain parmi les fils de la perdition. Quelle déplorable perte, quel lamentable malheur, si, livrée aux impuretés des plaisirs eharuels, vous enfantiez dans la douleur un petit nombre d'enfants pour le monde, au lieu de cette iunombrable fainille que vous enfantez dans la joie pour le ciel; si vous n’étiez qu'une femme, vous qui aujourd'hui surpassez les hommes, vous qui avez transformé la malédiction d'Éve en bénédiction de Marie. Quelle profanation, si ces mains sacrées, habituces aujourd'hui à feuilleter les livres sacrés, étaient vouces aux soins vulgaires du commun des femmes! Dieu a daigné nous arracher lui-même uw contact de ce cloaque, aux voluptés de cette fange, et uous attirer à lui par un coup de cette puissance dont il frappa saint Paul pour le convertir. Peutêtre aussi, par notre exemple, a-t-il voulu intimider l'orgueil. des savants.

Que ce coup ne vous afflige done pas, ma sœur, je vous en supplie; cessez d'accuser un père qui nous corrige si paternellement, et songez à ce qui est écrit : « Le Seigneur chátie ceux qu'il aime; il corrige tous ceux qu'il recoit au nombre de ses enfants. » Et ailleurs : « Celui qui épargne. la verge, lait. son fils. » Cette peme est passagère, non éternelle; c'est une peine de purification, non de damnation. Écoutez le Prophète et prenez courage : « Le Seigneur ne jugera pas deux fois pour une méme faute; le châtiment ne se lèvera pas deux fois sur la tête du même coupable. » Comprenez cette parole sonveraine et si grave de la vérité : « Par la patience, vous posséderez vos àmes. » D'où celte maxime de Salomon : « L'homme patient est supérieur à l'homine fort ; eclui qui maitrise son cœur à celui qui force les villes. »

Ne vous sentez-vous pas émne jusqu'aux armes et pénétrée de douleur en pensant que pour vous sauver, vous et le monde, le Fils unique de lieu, agneau sans tache, a été saisi par des impies, trainé, flazellé, insulté, la face voilée, souffleté, conspué, couronné d'épines, enfin, supplice des infàmes, suspendu à une croix entre des voleurs, el soumis au genre de mort le plus affreux, le plus exécrable que l'on. connüt alors? Cest dui, 6 ma

152 j AI.ELARDI ET HELOISS.E EPISTOLA.

atque illo tunc horrendo et execrabili genere mortis interfectus? |uuc semper, soror, verum tuum et totius Ecclesise spousum præ oculis liabe, mente gere. Intuere hunc exeuntem ad crucifigendum pro te et bajulantem sibi crucem. Esto de populo et mulieribus quæ plangebant et lamentabantur euin, sicut Lucas his verbis narrat! : « Sequebatur autem multa turba populi et inulierum, quie plangebant et lamentabantur euim. » Ad quas quidem benigne conversus, clementer eis prædixit futurum in ultionem suz mortis exitium, a quo quidem, si saperent, cavere sibi per hoc possent. « Filiæ, » inquit?, « Hierusalem, nolite flere super me, sed super vos ipsas flete, et super filios vestros. Quoniam ecce venient dies, in quibus dicent : Beatæ steriles, et ventres qui non genuerunt, et ubera quæ non lactaverunt. Tune incipient dicere monbus : Cadite super nos, et collibus : Operite nos. Quia si in viridi ligno hæe faciunt, in arido quid fiet? »

Patienti sponte pro redemptione tua compatere, et super crucifixo pro te compungere. Sepulero ejus mente semper assiste, et eum fidelibus feminis lamentare et luge. De quibus etiam, ut jan. supra memini, scriptum est?: « Mulieres. sedentes ad. monumentum lamentabantur flentes Dominum. » Para cum illis sepullurz? ejus unguenta, sed meliora spiritualia quidem, non corporalia : hæc enim requirit aromata qui non suscepit illa. Super his toto devotionis affectu. compungere. Ad quam quidem conipassiouis compunetionein ipse etiam. per Jeremiam | fideles adhortatur dicens : « O vos omues qui lransitis per viam , attendite et. videte si est dolor sicut dolor meus ! » Id est si super aliquo patiente ila est per compassionem dolendum, quuin ego scilicet solus sine. culpa quod alii deliqueriut luam. lpse autein est via per quam fideles de exilio transeunt ad patriain. Qui etiam crucem, de qua sic clamat, ad hoc nobis erexit scalam. Hic. pro te occisus est Unigenitus Dei, oblatus est, quia voluit. Super hoc uno compatiendo dole, dolendo compatere. Et quod per Zachariam prophetam de animabus devotis prædictum est comple : « Plangent, » inquit *, « planctum (quasi super unigenitum, et dolebunt super eum ut doleri solet in. morte primogenmti. »,

Vide, soror, quantus sit planctus his qui regem diligunt. super morte primogeniti ejus et unigeniti. Intuere quo planctu familia, quo merore tota consummatur curia; et, quuni ad sponsam unigeniti. morlui perveneris, intolerabiles ululatus ejus non sustincbis. Hic tuus, soror, planctus,

1 Luc, xxiit, 27. — ?* Luc., xxi, 28. — 5 Lament., 1, 12. — * Zachar , xi, 10.

sœur, qui est votre véritable époux et l'époux de toute l'Église ; ayez-le toujours devant les yeux, portez-le dans votre cœur. Voyez-le marchant au supplice pour vous et portant lui-méme sa croix. Mélez-vous à la foule, à ces femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur son sort, comme le raconte saint Luc : « ll était suivi par une grande foule de peuple et de femmes qui se frappaient Ja poitrine et qui se lamentaient sur son sort. » Et lui, se retournant vers elles avec bonté, i! leur prédit le châtiment qui suivrait de prés sa mort, et leur enseigna comment elles pourraient s'en garantir : « Filles de Jérusalem, disait-il, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mémes et sur vos enfants; car voici que le jour approche où l'on dira : heureuses les femmes stériles et les entrailles qui n'ont pas concu et les mamelles qui n'ont pas allaité. Alors on dira aux montagnes : tombez sur nous, et aux collines : couvrez-nous ; car si le bois vert est traité de la sorte, que fera-t-on du bois sec? »

Compatissez à Celui qui a souffert volontairement pour vous raclicter, et, en songeant qu'il a été crucifié pour vous, que votre cœur se pénètre de douleur. Soyez toujours en esprit au pied de son tombeau; pleurez et lamentez-vous avec les saintes femmes, dont il est écrit, comme je l'ai dit plus haut : « Les femmes assises au pied du tombeau se lamentaient, pleurant le Seigneur. » Préparez avecelles des parfums pour sa sépulture, mais des parfums plus exquis, des parfums spirituels et non matériels. Ce sont ceux-là qu'il réclame ; les autres lui sont inutiles. Pénétrez-vous de ces devoirs de toute la force de votre dévotion. C'est à ces sentiments de compassion profonde pour ses souffrances que le Seigneur lui-méme exliorte les fidèles par la bouche de Jérémie. « O vous tous qui passez par ce chemin, dit-il, considérez et voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur! » c'est-à-dire s'il est des souffrances dignes qu'on y compatisse et qu'on les pleure, quand moi j'expie, seul innocent des péchés du monde, les péchés que le monde a commis? Or le Seigneur est le chemin par lequel les fidèles rentrent de l'exil dans la patrie. Cette croix méme, du haut de laquelle il s'écrie, c'est lui qui l'a élevée pour nous comme une échelle de salut. Sur ce bois, le Fils unique de Dieu est mort pour nous, holocauste volontaire. C'est sur lui seul qu'il faut gémir et compatir, compatir et. gémir. Accomplissez ce que le prophète Zacharie a prédit des âmes dévotes : « Elles se frapperont la poitrine en poussant des gémissements comme à la mort d'un fils unique, elles pleureront sur Jui comme on pleure la mort d'un premier né. »

Vovez, à ma sœur, quels gémissements éclatent parmi ceux. qui aiment un roi à la mort de son fils unique, de son premier né. Considérez le désespoir de sa famille, l'affliction dans laquelle est abimée la cour entière. Qu'est-ce donc, lorsqu'on arrive à l'épouse de ce fils unique? Ses sanglots fendent le cœur, et l'on ne saurait les supporter. Tels doivent être vos gémissements, tels vos sanglots, à ma sœur, vous qu'un bienlicureux hymen

hic tuus sit ululatus, que te huic sponso felici copulasti matrimonio. Emit te iste non suis, sed seipso. Proprio sanguine emit te, et redemit. Quantum jus in te habeat vide, et quam pretiosa sis intuere. Hoc quidein pretium suum Apostolus attendens, et in lioc prelio quanti sit ipse, pro quo ipsum datur, perpendens, et quam lantæ gratie vicem referat adnectens! : « Absit mihi, » inquit, « gloriari, nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi, per quem mihi mundus crucifixus est, et ego mundo. » Major es ccelo, major es mundo; cujus pretium ipse Conditor mundi factus est. Quid in te, rogo, viderit, qui nullius eget, ut pro te acquirenda usque ad agonias tam horrendæ atque gnominiose mortis certaverit? Quid in te, inquam, querit nisi teipsam ? Verus est amicus, qui te ipsam, non tua, desiderat. Verus est amicus, qui pro te moriturus dicebat? : « Majorem hae dilectionem nemo habet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis. » Amabat te ille veraciter, non ego. Amor meus, qui utrumque nostrum peccatis involvebat, concupiscentia, non amor dicendus est. Miseras in te meas voluptates implebam, et hoc erat toturg quod amabam. Pro te, inquis, passus sum, et forlassis verum est : sed magis per te, et lioc ipsum invitus ; non amore tui, sed coactione mei ; nec ad tuam salutem, sed ad dolorem. llle vero salubriter, ille pro te sponte passus est, qui passione sua omnem curat languorem, omnem removet passionem. [n lioc, obsecro, non in me, tua tota sit devotio, tota compassio, tota compunctio. Dole in tam innocentem tantæ crudelitatis perpetratam iniquitatem : non justam in me :equitatis vindictam, imo graliam, ut dictum esl, in utrosque summam.

Iniqua enim es, si :equitatem non amas, et iniquissima, si voluntati, imo tant» grati Dei scienter es adversa. Plange tuum reparatorem, non corruptorem ; redemptorem, non scortatorem ; pro te mortuum Dominum, non viventem servum, imo nuuc primum de morte vere liberatum. Cave, obsecro, ne, quod dixit Pompeius merenti Corneliz, tibi improperetur turpissime? :

Vivit post prelia Magnus, Sed fortuna perit : quod defles, iliud amasti.

Attende, precor, id, et erubesce, uisi admissas turpitudines impudentissimas commendes. Accipe itaque, soror, accipe, quæso, patienter quz nobis acciderunt misericorditer. Virga hæc est patris, non gladius persecutoris.

1 Galat., vi, 14. — * Joan, xv, 15. — 3 Lucan., Pharsal., vi, 84-85.

a unie à ce divin époux. Il vous a payée, achetée, non au prix de ses biens, mais au prix de lui-méme; c'est de son propre sang qu'il vous a achetée et rachetée. Voyez quel droit il a sur vous, et combien vous lui êtes précieuse. Aussi l'Apótre, considérant la grandeur de ce prix et comparant à ce prix la valeur de celui pour lequel il est offert, s'écrie-t-il, mesurant la recounaissance au bienfait : « Loin de moi l'idée de me glorifier, si ce n'est en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ par lequel le monde a été crucifié pour nous et moi pour le monde. » Vous étes plus que le ciel, plus que la terre, vous dont le Créateur du ciel s'est fait lui-même la rançon. Qu'a-t-i] trouvé en vous, je vous le demande, lui à qui rien ne manque, pour n'avoir pas, afin de vous posséder, reculé devant les angoisses de la plus horrible, de la plus ignominieuse des morts. Qu'a-t-il, je le répète, cherché en vous, si ce n'est vous-même? Celui-là est l'amant véritable qui ue désire que vous et non ce qui est à vous; celui-là est l'amant véritable qui disait en mourant pour vous : « Il n'est point de plus grand témoignage d'amour que de mourir pour ceux qu'on aime. » C'est lui qui vous aimait véritablement et non pas moi. Mou amour à moi, qui nous enveloppait tous deux dans les liens du péché, n'était que concupisceace : il ne mérite pas ce nom d'amour. J'assouvissais sur vous ma misérable passion ; voilà tout ce que j'aimais! J'ai, dites-vous, souffert pour vous; cela peut être vrai, mais il serait plus juste de dire que j'ai souffert par vous ; encore était-ce malgré moi; j'ai souffert, non pour l'amour de vous, mais par la violence exercée contre moi ; non pour votre salut, mais pour votre désespoir. C'est pour votre salut au contraire, c'est de son pleiu consentement que Jésus-Christ a souffert pour vous, Jésus dont les souflrances guérissent toute maladie, écartent toute souffrance. Portez donc vers lui, Je vous en conjure, et nou vers moi toute votre dévotion, toute votre compassion, toute votre componction. L'iniquité de Ja cruauté abominable consominée sur un innocent, voilà ce qu'il faut déplorer, et non le châtiment qui m'a été charitablement infligé par la justice divine, ou plutôt, je l'ai déjà dit, par la grâce infinie dont nous avons été l'un et l'autre l'objet.

C'est étre injuste que de n'aimer pas la justice, et trés-injuste que de se montrer contraire à la volonté de Dieu, que dis-je? aux bienfaits d'une telle grâce. Pleurez votre Sauveur et nou votre. corrupteur, celut qui vous a rachetée, non celui qui vous a perdue, le Seigneur qui est mort pour vous et nou l'esclave qui vit encore, ou qui vient seulement d'être délivré véritableinent de là mort éternelle.

Prenez garde, je vous en supplie, qu'on ne puisse pas. à votre honte, vous appliquer ce que Pompée dit à Cornélie abimée dans la douleur : « Pompée vit encore après la bataille, mais sa fortune est morte : ce que vous pleurez, c'est ce que vous aimiez. » Songez-y, je vous en prie : quelle ignominie ne serait-ce pas d'exalter nos anciens et déplorables égarements ! Ac-

Percutit pater ut corrigat, ne feriat hostis ut occidat. Vulnere mortem prævenit, non ingerit : immittit ferrum, ut amputet morbum. Corpus vulnerat, t animam sanat. Occidere debuerat, et vivificat. Immunditiam resecat, ut mundum relinquat. Punit semel ne puniat semper. Patitur unus ex vulnere ut duobus parcatur a morte. Duo in culpa, unus in pœua. Id quoque. tue infirmitati: nature. divina indulgetur miseratione, et quodam modo juste. Quo euim naturaliter sexu infirmior eras, et fortior continentia, pœænæ minus eras obnoxia.

Refero Domino et in hoc grates, qui te tunc et a pœna liberavit, et ad coronam reservavit; et quum me una corporis mei passione semel ab omni æstu hujus concupiscenti, in qua una totus per immoderatam incontinentiam occupatus eram, refrigeravit ne corruam ; multas adolescentiæ tuæ majores animi passiones ex assidua carnis suggestione reservavit ad martyrii coronam. Quod licet. te audire. tædeat, et dici prolübeas, veritas tamen id loquitur manifesta. Cui enim semper est pugna superest et corona; quia non coronabitur « uisi qui legitime certaverit!. »

Mihi vero nulla superest corona, quia nulla subest certaminis causa. Deest materia pugne, cui ablatus est stimulus concupiscenti. Aliquid tamen esse æstimo si quum linc nullam percipiam coronam, nonnullam tamen evitem penam, et dolore unius momentanez pœnæ multis fortassis indulgeatur æternis. Scriptum est quippe de hujus miserrimæ vitæ hominibus, imo jumentis : « Computruerunt jumenta in stercoribus suis?. »

Minus quoque meritum meum minui conqueror, dum tuum crescere non diffido. Unum quippe sumus in Christo, una per legem matrimonii caro. Quicquid est tuum, mihi non arbitror alienum. Tuus autem est Christus, quia faeta : es sponsa ejus. Et nunc, ut supra memini, me liabes servum, quem olim agnoscebas dominum : magis tibi tamen amore nunc spirituali conjunctum, quam timore subjectum. Unde et de tuo nobis apud ipsum patrocinio amplius confidimus, ut id obtineam ex tua quod non possum ex oratione propria, et nunc maxime quum quotidiana periculorum aut perturbationum instantia nec vivere me, nec orationi sinat vacare. Nec illum beatissimum imitari eunuchüm potentem in domo Candacis reginæ thiopám, qui erat super omnes gazas ejus, et de tam longinquo venerat adorare in Hierusalem. Ad quem revertentem

3 Timoth., 11, 41, 5. — ? Job, 1, 47. «

ceptez donc, ma sœur, acceptez, je vous en conjure, avec patience, ce coup de la miséricorde divine. C'est la verge d'un pàre qui nous a touchés, non le glaive d'un juge. Le père fustige pour corriger, de peur que l'ennemi ne frappe pour tuer. Il blesse pour prévenir la mort, non pour la donner ; il emj.loie le fer pour trancher le mal; il blesse le corps et guérit l'âme. Il aurait dà donner la mort, il donne la vie. Il retranche les membres atteints par la gangréne, afin de ne rien laisser que de sain. 1] puuit une fois, pour ne pas punir éternellemeut. Un seul a souflert de Ja blessure, et deux ont éte sauvés de la mort; i| y avait deux coupables, un seul a été puni. Cela encore est un effet de la miséricorde divine pour la faiblesse de votre sexe, mais jusqu'à un certain point, cette miséricorde n'est que justice. La plus faible, et la moins coupable, vous vous étes montrée la plus forte.

Je rends grâces au Seigneur qui vous a alors affranchie de la peine et réservée pour la couronne. Oui, par le seul effet du châtiment infligé à mon corps, il a d'un seul coup refroidi en moi toutes les ardeurs de la concupiscence qui me dévorait ; il m'a à jamais préservé de la chute. Pour vous; en abandonnant à elle-même votre jeunesse, en laissant votre âme en proie aux tentations des perpétuelles passions de la chair, il vous a réservée pour la couronne du martyr. Quoique vous vous refusiez à l'entendre, et que vous me défendiez de le dire, c'est cependant uue vérité manifeste : à celui qui combat sans relâche appartient la couronne, et il n'y aura de couronné que « celui qui aura combattu jusqu'au bout. »

Pour moi, je n'ai pas de couronne à attendre, puisque je n'ai plus de combat à soutenir. L'élément du combat manque à qui n'a plus l'aiguillon de la concupiscence. Cependant, si je n'ai pas de couronne à prétendre, c'est quelque chose de n'avoir pas de châtiment à craindre, et d'avoir été préservé peut-être par une peine d'un moment des peines éternelles ; car il en est des hommes qui se livrent à cette vie misérable comme de vils animaux, et il est écrit des animaux : « Ils ont pourri sur leur fumier. »

Je ne me plains pas de voir diminuer mes mérites, tandis que je m'assure que les vôtres augmentent ; car nous ne faisons qu'un en Jésus-Christ ; par la loi du mariage, nous ne sommes qu'un corps. Tout ce qui est à vous ne saurait donc m'être étranger. Or Jésus-Christ est à vous, puisque vous êtes devenue son épouse. Et moi, je l'ai dit, moi que vous saluiez jadis comme votre maitre, je suis aujourd'hui votre serviteur, serviteur attaché par amour spirituel plutót que soumis par crainte. C'est votre patronage auprès de Jésus-Christ qui. me donne la confiance d'obtenir par vos prières ce que je ne pourrais gagner par les miennes à cette heure surtout que l'imminence des dangers qui m'assiégent et me jeltent dans un trouble de tous les jours ne me laisse ni vivre, ni prier, ni suivre l'exemple de ce bienheureux intendant des trésors de la reine Candace, de ce vertueux Éthiopien qui vint de si loin adorer Dieu à Jérusalem. Un ange envoya, à son retour, l'apô-

missus est ab angelo Philippus apostolus, ut eum converteret ad fidem : quod jam ille meruerat per orationem vel sacro lectionis assiduitatem . A qua quidem ut nec in via tunc vacaret licet ditissimus et gentilis, magno divine dispensationis actum est beneficio, ut locus ei Scripture occurreret, qui opportunissimam conversionis ejus occasionem apostolo przberet.

Ne quid vero hanc petitionem nostram impediat, vel impleri differat, orationem quoque ipsam, quam pro nobis domino supplices dicatis, componere et mittere tibi maturavi :

. & Deus, qui ab ipso humane creationis exordio, femina de costa viri formata, nuptialis copulæ sacramentum maximum sanxisti, quique immensis honoribus vel de desponsata nascendo, vel miracula inchoando nuptias sublimasli, meæque eliam fragilitatis incontinenti: uteunque tibi placuit olim hoc remedium indulsisti, ne despicias ancillulie tuæ preces, quas pro meis

"ipsis charique mei excessibus in conspectu majestatis tuæ supplex effundo. Ignosce, o benignissime, imo benignitas ipsa ; ignosce tot et tantis criminibus nostris, et ineffabilis misericordie tux: multitudinem, culparum nostrarum immensitas experiatur. Puni, obsecro, in przssenti reos, ut parcas in futuro. Puni ad lioram, ne punias in eternum. Accipe in servos virgam correctionis, non gladium furoris. Afflige carnem ut conserves animas. Adsis purgator, non ultor; benignus magis quam justus; pater misericors, non austerus Dominus.

Proba nos, Domine, ct tenta, sicut. de semetipso rogat propheta, ac si aperte diceret : prius vires in pice, ac secundum eas tentationum onera moderare. Quod et beatus Paulus fidelibus tuis promittens ait? : « Potens est enim Deus, qui non patietur vos tentari supra id quod potestis, sed faciet cum tentatione etiam proventum ut possitis sustinere, » Conjunxisti nos, Domine, et divisisti, quando placuit tibi, et quo modo placuit. Nunc quod, Domine, misericorditer ccpisti, misericordissime comple ; et quos a se semel divisisti in mundo, perenniter tibi conjungas in coelo, spes nostra, pars nostra, expeclatio nostra, consolatio nostra, Domine, qui es benedictus in secula. Amen. »

Vale in Christo, sponsa Christi, in Christo vale, et Christo vive. Amen.

! Act. Apost, vii, 29. — ? Corinth., T, x, 15.

tre Philippe pour le convertir à la foi dont il s'était rendu digne par ses prières et par la lecture assidue des livres saints. Bien plus, comme, pendant son voyage, il était toujours occupé de cet objet, la grâce divine, malgré l'anathème porté contre les riches et les gentils, permit qu'il tombát sur un passage qui fournit à l'Apótre le moyen le plus favorable d'opérer sa conversion.

Afin donc que rien ne vous empéche d'accueillir ma demande et n'en retarde l'exécution, je m'empresse de formuler et de vous envoyer le texte méme de la priére que Je vous conjure d'adresser humblement au Seigneur pour nous.

« Dieu, qui, dés le commencement de la création, avez, en tirant la femme d'une côte de l'homme, établi le grand sacrement du mariage, vous qui l'avez honoré et élevé si haut, soit en vous incarnant dans le sein d'une femme, soit en commengant vos miracles par celui des noces de Cana, vous qui avez Jadis accordé ce reméde, suivant vos vues, à mon incontinente faiblesse, ne repoussez point les priéres de votre servante ; Je les verse humblement aux pieds de votre divine majesté pour mes péchés et pour ceux de mon bien-aimé. Pardonnez, à Dieu de bonté, que dis-je? à Dieu qui êtes la bonté méme, pardonnez à nos crimes si grands, ct que l'immensité de votre ineffable miséricorde se mesure à la multitude de nos fautes. Je vous en conjure, punissez les coupables en ce monde, épargnez-les dans l'autre. Punissez-les dans cette vie d'un jour, afin de ne Ies pas punir dans l'éternité. Armez-vous contre vos serviteurs de la verge de la correction, non du glaive de la colère. Frappez la chair pour conserver les âmes. Venez en pacificateur, non en vengeur, avec bonté plutôt qu'avec justice, en père miséricordieux, non en maitre sévére. .

« Éprouvez-nous, Seigneur, ct tentez-nous, ainsi que le Prophète le demande pour lui-méme, comme s'il disait en termes ouverts : Examinez d'aboid mes forces, et mesurez à ce qu'elles peuvent supporter lc fardeau des tentations. C'est ce que saint Paul promet à vos fidèles, lorsqu'il dit : « Dieu, « qui est la puissance méme, ne souflrira pas que vous soyez éprouvé au delà « de ce que vous pouvez; mais il accroitra vos forces avec la tentation, afin « que vous puissiez la soutenir,

« Vous nous avez unis, Seigneur, et vous nous avez séparés quand et comme il vous a plu. Achevez aujourd'hui miséricordieusement ce que vous avez miséricordieusement commencé. Ceux que vous avez séparés l'un de l'autre, pour un jour, dans ce monde, umssez-les à vous pour l'éternité dans le ciel, à notre espérance, notre partage, notre attente, notre consolation, Seigneur, qui êtes béni dans tous les siècles ! Ainsi soit-il. »

Salut en Jésus-Christ, épouse de Jésus-Christ ; en Jésus-Christ salut, et vie en Jésus-Christ. Ainsi soit-il.

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