‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 20 sur 64 · RÉPONSE D'HÉLOISE A ABÉLARD · texte numérisé non relu

RÉPONSE D'HÉLOISE A ABÉLARD

SOMMAIRE

Dans cette lettre, Héloïse prie instamment Abélard de lui répondre à elle et à ses religicuses sur deux points principaux. Qu'il leur apprenne d'abord l'origine de leur état; en second lieu, qu'il leur donne une règle, qu'il leur dicte les conditions d'un genre de vie qui convienne spécialement à des femmes, ce dont aucun des saints Péres ne s'est occupé. Elle ajoute pourquoi, dans son opinion, les saints l'éres n'ont pas donné de règle aux religieuses : c'est qu'il suffit, selon elle, que les femmes ne restent pas, en fait de continence et d'absiinence, au-dessous des clercs et des ecclésiastiques séculiers ou des moines réguliers. Elle s'étend sur la regle de Saint-Benoit, et en discute les observances, particulièrement en ce qui touche l'interdiction de manger de la viande ct la permission de boire du vin. Elle traite longuement aussi des actes extérieurs, dont elle rabaisse l'importance, et qu'elle place bien aprés les actes intérieurs. Enfin, elle prie Abélard de ne point montrer trop de rigueur dans la question des jeünes et des pratiques, cu égard à la faiblesse du sexe féminin.

On remarquera dans cette lettre l'érudition d'Héloise ct son intelligence remplie de toute sorte de connaissances. 1] n'est point de marchandise de prix qu'on ne puisse trouver dans ce riche magasin, qu'on cherche de la philosophie, de la théologie ou même de l'éloquence. O siècle fortuné que celui qui put jouir d'une telle femme, d'une femme où l'admiration ne sait ce qu'elle doit mettre en première ou en dernière ligne.

À son souverain maitre, sa servante devouee.

l. Je ne veux pas que vous puissiez, en quoi que ce soit, m'accuser de désobéissance ; j'ai imposé à l'expression de ma peine, toujours préte à s'emporter, le frein de votre défense; ma plume, en vous écrivant, saura arrèter ce que, dans nos entretiens, il serait difficile, que dis-je? impossible à mes lèvres de contenir. En eflet, il n'est rien de moins en notre puissance que notre cœur, et loin de pouvoir lui commander, nous sommes forcés de lui obéir. Aussi, lorsque ses mouvements nous pressent, personne n'est-il assez le maitre d'en repousser les impulsions soudaines : elles éclatent, se traduisent au dehors par le langage, cet interprète trop ému des passions, selon qu'il est écrit : « c'est de l'abondance du cœur que la bouche parle. »

dantia cordis os loquitur. » Revocabo itaque manum a seripto, in quibus linguam a verbis temperare non valeo. Utinam sic animus dolentis parere promptus sit, quemadmodum dextera scribentis.

Il. Aliquod tamen dolori remedium vales conferre, si non hunc omnino possis auferre. Ut emm inserlum clavum alius expellit, sic cogitatio nova priorem excludit, quum alias intentus animus priorum memoriam dimittere cogitur aut intermittere. Tanto vero amplius cogitatio qualibet animum occupat, et ab aliis deducit, quanto quod cogitatur honestius æstimatur, et quo intendinius animum magis videtur necessarium. Omnes itaque nos Christi ancillie, et in. Christo filie tuz, duo nunc a tua paternitate supplices postulamus, qua nobis admodum necessaria providemus. Quorum quidem alterum est, ut nos instruere velis unde sanctimonialium ordo ceperit, et quæ nostra sil professionis auctoritas. Alterum vero est, ut aliquam uobis regulain instituas, et scriptam dirigas, qux» feminarum sit propria, et ex integro nostra conversationis statum habitumque describat : quod nondum a Patribus sanctis actum esse conspeximus.]

Ill. Cujus quidem rei defectu et indigentia nunc agitur, ut ad cjusdeni regula professionem tam mares quam feminæ in monasteriis suscipiantur, et idem institutionis monasticæ jugum imponitur infirmo sexui æque ut forti. Unam quippe nuuc regulam beati Denedicti apud Latinos femina profitentur æque ut viri. Quam. sicut. viris. solummodo constat scriptam esse, ita et ab ipsis tantum impleri posse tiun. subjectis pariter quan prolatis. Ut enim cetera nunc omittam regule capitula, quid ad feminas quod de cucullis, femoralibus, et scapularibus ibi scriptum. est ? Quid denique ad ipsas de tunicis aut. de laneis ad carnem indumentis, quum earum humoris superflui menstruæ purgaliones hzc omnino refugiant? Quid ad ipsas etiam, quod de abbate statuitur, ut ipse lectionem dicat evangelicam, et post ipsam hymnum incipiat ? Quid de mensa abbatis seorsim cum peregrinis et hospitibus constituenda? Nunquid. nostra: convenit religioni, ut vel nunquam hospitium viris praebeatur, aut cum his quos susceperit viris abbatissa comedat ? O quam | facilis ad ruinam animarum virorum ac mulierum in unum cohabitatio! Maxime vero! in meusa, uhi crapula dominatur et ebrietas, et vinum in dulcedine bibitur, in quo est luxuria.

Quod et beatus. proeeavens. Hieronymus, ad matrem et filiam. scribens

. meminit dicens ! : « Difficile inter epulas servatur pudicitia. » lpse quoque

! Epist., 80

J'einpéclerai donc ma main d'écrire si je ne puis empêcher ma langue de parler. Plùt à Dieu que mon âme qui souffre füt aussi disposée que ma plume à obéir !

ll. Il dépend de vous cependant d'apporter quelque soulagement à ma douleur, s'il ne vous est pas possible de la guérir entièrement. De méme qu'un clou chasse l'autre, une idée nouvelle pousse l'ancienne, et l'esprit tendu en un autre sens est forcé d'abandonner les choses d'autrefois, ou du moins de les laisser dormir. Or une pensée a d'autant plus de force pour occuper l'esprit et le détacher de toutes les autres, qu'elle est considérée comme plus honnéte et que l'objet vers lequel elle tend notre. effort parait plus important. Nous toutes donc, servantes de Jésus-Christ et filles de Jésus-Christ, nous supplions aujourd'hui votre paternelle bonté de nous accorder deux choses dont nous sentons l'absolue nécessité : la première, c'est ‘de vouloir bien nous apprendre d’où l'ordre des religieuses a tiré son origine et quel est le caractère de notre profession ; la seconde, c’est de nous faire une règle, et de nous en adresser une formule écrite qui soit appropriée à des femmes, et qui fixe d'une manière définitive la vie et l'habit de notre communauté, ce dont aucun des saints Péres, que nous sachions, ne s'est jamais occupé.

Ill. C'est à défaut de cette institution, qu'aujourd'hui hommes ct femmes sont soumis, dans les couvents, à la méme règle, et que le mème joug monastique est imposé au sexe faible et au sexe fort. Jusqu'à présent, les femmes et les hommes professent également la règle de Saint-Benoît, bien qu'il soit évident que cette régle a été faite uniquement pour les hommes et qu'elle ne peut être observée que par des hommes, que l'on regarde aux obligations des supérieurs ou à celles des subordonnés. Sans parler ici de tous les articles de cette règle, est-ce à des femmes que s'adressent les prescriptions sur les capuchons, les hauts-de-chausses et les scapulaires ? Qu'ontelles à faire de ces tuniques et de ces chemises de laine, dont le mouvement périodique du sang leur rend l'usage tout à fait impossible? En quoi les touche l'article qui ordonne à l'abbé de lire lui-même l'Évangile et de commencer l'hymne après cette lecture? Et celui qui établit qu'une table particuliére sera dressée pour les pèlerins et les hôtes qu'il présidera? Convient-il à nos vœux qu'une abbesse donne jamais l'hospitalité à des hommes ou qu'elle prenne ses repas avec ceux qu'elle aurait reçus? O combien les chutes sont faciles dans cette réunion des hommes et des femmes sous le même toit, surtout à la table, siége de l'intempérance et de l'ivresse ; à la table, où il est si doux d'approcher les lèvres de la coupe qui verse la luxure avec le in!

Saint Jérome prévoyait e^ danger, lorsque, éerivant à une mère et à sa lille, i1 leur dit : « Hl est difficile de conserver la. chasteté dans les festins. » Uvide lui-méme, ce professcur de débauche et de luxure, s'attache à décrire, dans son livre de l'Art d'aimer, les occasions de libertinage qu'offteut par-

poeta luxuriæ turpitudinisque doctor libro Amatoriæ Artis intitulato quantam fornicationis occasionem convivia maxime præbant studiose exequitur, dicens ! :

Vinaque quum bibulas sparsere Cupidinis alas, Permanct, et cœpto stat gravis ille loco. .

Tunc veniunt risus, tunc pauper cornua suniit ; Tunc dolor ‘et cure, rugaque frontis abit...

Illic sepe animos juvenum rapuere puelle, . Et Venus in venis, ignis in igne furit.

Numquid et si feminas solas hospitio susceptas ad mensam admiseriut, nullum ibi latet periculum? Ceite iu seducenda muliere nullum est æque facile ut lenocinium muliebre, nec corruptz mentis turpitudinem ita prompte cuiquam mulier committit sicut. mulieri. Unde et predictus Hieronymus maxime secularium accessus feminarum vitare propositi sancti feminas adhortatur. Denique si, viris ab hospitalitate nostra exclusis, solas admittamus feminas, quis non videat quanta exasperatione viros offendamus, quorum beneficiis monasteria sexus infirmi egent, maxime si cis a quibus plus accipiunt minus aut omnino nihil largiri videantur ?

Quod si prædictæ regule tenor a nobis impleri non potest, vereor ne illud apostoli Jacobi in nostram quoque damuationem dictum sit * : « Quicunque totam legem observaverit, offendat autem in uno, factus est omnium reus. » Quod est dicere : De hoc ipso reus statuitur qui peragit multa, quod non implet omnia; et transgressor legis efficitur ex uno, cujus impletor non fuerit nisi omuibus consummatis cjus praeceptis Quod ipse statim diligenter exponens Apostolus adjecit 5 : « Qui enim. dixit : Non moechaberis, dixit et : Non occides. Quod si non meclhaberis, occidas autem, factus es transgressor legis. » Ac si aperte dicat : Ideo quilibet reus fit de transgressione uniuscujuslibet praecepti, quia ipse Dominus, qui precipit unum, precipit et aliud. Et quodcunque legis violetur preceptum, ipse contemnitur qui legem non in uno, sed in omnibus pariter mandatis constituit.

IV. Ut autem preteream illa regulæ instituta, qux» penitus observare non possumus, aut sine periculo non valemus : ubi unquam ad colligendas messes conventus monialium exire, vel labores agrorum habere consuevit, aut suscipiendarum feminarum constantiam uno anno probaverit, easque tertio

! Ovid., De Ast. amand., 1, 255 et suiv. — * Jac., n, 10. — 5 Jac. , it, 41.

liculièrement les repas : « Lorsque les libations ont pénétré les ailes humides de l'Amour, il devieut immobile et demeure appesanti à la place qu'il a prise. Alors viennent les ris, alors le pauvre relève la téte, alors s'en vont douleurs et peines, et réves soucieux. C'est là que, plus d'une fois, les jeunes filles ont dérobé le cœur des jeunes garçons. Vénus embrase leurs veines : du feu dans du feu. »

Quand les religieuses n'admettraient à leurs tables que les femmes auxquelles elles auraient donné l'hospitalité, n'y aurait-il pas là encore quelque péril? Certes, pour perdre une femme. il n'est pas d'arme plus süre que les caresses d'une femme. Pour faire passer le venin de la corruption dans le cœur d'une femme, il n'est rien tel. qu'une. femme. Aussi saint Jérôme engage-t-il les femmes de sainte profession à éviter particulièrement le commerce des femmes qui vivent daus le siècle. Enfin, je suppose que nous refusions notre hospitalité aux hommes ct ne l'accordions qu'aux femmes, ne voit-on pas le mécontentement, l'irritation des hommes, dont les services sont si nécessaircs aux couvents de notre faible sexe; si l'on réfléchit surtout que c'est pour ceux dont nous recevons le plus que nous paraissons avoir le moins, pour ne pas dire pas du tout, de reconnaissance?

Que si nous ne pouvons suivre dans sa teneur la régle prescrite, je crains de lire notre condamnation. daus ces paroles de l'apótre saint. Jacques : « Quiconque ayant observé tout le reste de la Loi l'aura violée en un seul point, est coupab'e de l'avoir violée tout entière. » Ce qui revient à dire : celui-là est coupable qui a accompli beaucoup de préceptes, par cela seul qu'il ne les a pas tous accomplis. Ainsi, pour un seul point qu'on n'a pas observé, on devient trausgresseur de la loi : il faut observer tous les commandements. C'est ce que fait sentir l'Apôtre, en ajoutant immédiatement : « Celui qui a dit : lu ne seras point adultére, a dit aussi : tu ne tueras point ; et bien que tu ne conunettes pas d'adultére, si tu as tué, tu es transeresseur de la loi. » C'est comme s'il disait : on est coupable par la transgression d'un seul commandement, quel qu'il soit, pour la raison que le Seigneur, qui commande une chose, commande également l'autre, et que, quel que soit le précepte de la loi qui suit violé, c'est un outrage envers lui qui a fait reposer la loi non sur un seul commandement, mais sur tous les cominandeinents à la fois.

IV. Mais sons insister sur les dispositions de la règle, dont pour nous l'observation est tout à fait impossible, ou ne saurait être sans danger, a-t-on jamais vu des communautés de religieuses sortir pour faire la moisson et se livrer aux travaux des champs? D'autre part, une seule année de noviciat est-elle une preuve suflisante de la solide vocation d'une femme, et est-ce assez pour l'instruire que de lui lire trois fois la. règle, comme

perlecta regula, sicut in ipsa jubetur, instruxerit ? Quid rursum stultius quam viam ignotam, nec adhuc demonstratam aggredi ? Quid presumptuosius quam eligere ac profiteri vitam quam nescias, aut votum facere quod implere non queas ? Sed et quum omnium virtutum discretio sit mater, et omnium bonorum mediatrix sit ratio, quis aut virtutem aut bonum censeat quod ab istis dissentire videatur ? Ipsas quippe virtutes excedentes modum alque mensuram, sicut Hieronymus asserit, inter vitia reputari convenit. Quis autem ab omni ratione ac discretione sejunctum non videat, si ad imponenda ouera eorum, quibus imponuntur, valetudines prius non discu- Hantur, ut natur: constitutionem humana sequatur industria ? Quis asinum sarcina tanta, qua dignum judicat. elephantem ? Quis tanta. pueris. aut senibus quauta viris injungat ? Tanta debilibus scilicet quanta fortibus, tanta infirmis quanta sanis, tanta feminis quanta. maribus? Infirmiori videlicet sexui quanta el forti? Quod diligeuter beatus papa Gregorius attendens, Pastoralis sui cap. xv1, tam de admonendis quam de præcipiendis ita distinxit : « Aliter igitur admonendi sunt viri, atque aliter feminæ : quia illis gravia, istis vero sunt injungenda leviora; et alios magna exerceant, istas vero levia demulcendo convertant. »

V. Certe et qui monachorum regulas scripserunt, nec solum de feminis omnino tacuerunt, verum eliam illa statuerunt quz eis nullatenus convenire sciebant : satis commode innuerunt nequaquam eodem jugo regule tauri et juvencæ premendam esse cervicem, quia quos dispares natura creavit æquari labore non convenit, Hujus autem discretionis beatus non immemor Benedictus, tanquam omnium justorum spiritu plenus, pro qualitatc hominum aut temporum cuncta sic moderatur in regula, ut omnia, sicut ipsemet uno concludit loco, mensurate fiant. Primo itaque ab ipso incipiens abbate precipit eum ita subjectis presidere, » ut secundum unius, » inquit, cujusque qualitatem vel intelligentiam, ita se omnibus conformet et aptet, ut non solum detrimenta gregis sibi commissi non patiatur, verum in augmentatione boni gregis gaudeat... suamque fragilitatem semper suspectus sit, memineritque calamum quassatum non contereudum... Discernat et tempora, cogitans discretionem sancti Jacob dicentis! : « Si greges meos plus in « ambulando fecero laborare, morientur cuncti una die. » Hzc ergo aliaque lestimonia discrelionis matris virtutum sumens, sic omnino temperet, ut el fortes sit quod cupiaut, et infirmi non refugiant. »

Ad lianc quidem dispensationis moderationem. | indulgentia pertinel pue:

! Genes., xxxii, 15.

il est dit dans la règle elle-même ? Quoi de plus iusensé que de s'engager dans une route inconnue et qui n'est pas méme frayée? Quoi de plus présomptueux que de choisir et d'embrasser un genre de vie qu'on ignore, de faire des vœux qu'on ne saurait tenir ? Si la prudence est la mère de toutes les vertus, si la raison est la médiatrice de tous les biens, peut-on regarder comme un bien ou comme une vertu ce qui s'éloigne de la prudence et de la raison ? Les vertus mêmes qui dépassent le but et la mesure doivent ètre rangées, selon saint Jérôme, au nombre des vices. Or qui ne voit que c'est s'écarter de la raison et de la prudence que de ne pas consulter la vigueur de ceux à qui l'on impose des fardeaux, en sorte que la peine soit proportionnée aux forces données par la nature? Fait-on porter à un âne la charge d'un éléphant? Exige-t-on des vieillards et des enfants autant que des hommes faits? des faibles autant que des forts? des malades autant que des gens en bonne santé? des femmes autant que de leurs maris? du sexe faible autant que du s:xe fort? C'est à ce propos que le pape saint Grégoire, dans le chapitre quatorzième de son Instruction pastorale, établit une distinction au sujet des avis et des commandements : « Autres Sont les avis à donner aux hommes, autres ceux qui conviennent aux femmes ; à ceux-là on doit demander plus, à celles-ci moins ; s'il faut soumettre les hommes à de fortes épreuves, les plus légéres suffisent à attirer doucement les femmes. »

V. Il est clair que ceux qui ont rédigé des règles pour les moines n'ont point parlé des femmes. En établissant leurs statuts, ils entendaient bien que ces règles ne pou'aient en aucune façon leur convenir ; ils ont eux-mémes reconnu qu'il ue fallait pas imposer au taureau le méme joug qu'à la gémisse, et soumettre à des travaux égaux ceux auxquels la nature a donné des forces inégales. Saint Benoit, par exemple, n'a point oublié eette distinction. Rempli, pour ainsi dire, de l'esprit de tous les justes, il tient compte dans ses règles des personnes et des temps, et ordonne chaque chose en telle sorte que rien, comme il le pose lui-méme en conclusion quelque part, ne se fasse qu'avec mesure. Commengant par l'abbé, il lui recommande de veiller à ses moines, de façon à se mettre en accord et en harmonie avec tous, suivant le caractère et. l'intelligeuce de chacun , afin que son troupeau ne dépérisse pas entre ses mains, et qu'il ait la satisfaction de le voir s'accroitre. ll lui recommande aussi de ne jamais perdre le sentiment de sa propre fragilité et de se souvenir qu'il ne faut pas fouler aux pieds le roseau qui chancelle. I] veut aussi qu'il fasse acception des circonstances , et se rappelle le sage raisonnement du saint homme Jacob : « Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils mourront tous en uu seul jour. » Enfin, il l'engage à prendre pour bases ces conseils et les autres principes de la prudence, mère des vertus, et à tout mesurer de façon à exciter les forts, en méme temps qu à ne pas décourager les faibles.

C'est dans cette pensée de modération qu'il autorise des méuagements

rorum, senum et omnino debilium, lectoris seu septimanariorum, coquin ante alios refectio, et in ipso etiam conventu, de ipsa cibi vel potus qualitate seu quantitate pro diversitate hominum providentia. De quibus quidem singulis ibi diligenter scriptum est. Ipsa quoque statuta jejunii tempora pro qualitate temporis vel quantitate laboris ita relaxat, prout naturae postulat infirmitas.

Quid, obsecro, ubi iste, qui sic ad hominum et temporum qualitatem omnia moderatur, ut ab omnibus sine murmuratione proferri queant quae instituuntur : quid, inquam, de feminis provideret, si eis quoque pariter ut viris regulam institueret? Si enim in quibusdam regulæ rigorem pueris, senibus, et debilibus, pro ipsa naturæ debilitate vel infirmitate, temperare cogitur : quid de fragili sexu provideret, eujus maxime debilis et infirma natura cognoscitur ?

Perpende itaque, quam longe absistat ab omni rationis discretione, ejusdem regule professione tam feminas quam viros obligari , eademque sarcina tam debiles quam fortes onerari. Satis esse nostra arbitror infirmilati, si nos ipsis Ecclesi; rectoribus, et qui in sacris ordinibus constituti sunt clericis, tam continenti: quam abstinentiæ virtus æquaverit, maxime quum Veritas dicat! : « Perfectus omnis erit, si sit sicut magister ejus. » Quibus etiam pro magno reputandum esset, si religiosos laicos æquiparare possemus. Quas namque in fortibus parva censemus, in debilibus admiramur. Et juxta illud Apostoli? : « virtus in infirmitate perficitur. »

VI. Ne vero laicorum religio pro parvo ducatur, qualis fuit Abrahæ, David, Job, licet conjugatorum, Chrysostomus in epistola ad Hebreos, sermone VII, nobis occurrit, diceus : « sunt multa in quibus poterit laborare ut bestiam illam incantet. Qu: sunt ista ? Labores, lectiones, vigiliæ. Sed quid ad nos hec, » inquit, « qui nou sumus mouachi? Hzc mihi dicis ? Dic Paulo, quum dicit : « vigilantes in omni patientia et oratione; » quum dicit : « carnis curam ne feceritis in concupiscentiis. » Non enim hac monachis scribebat tantum, sed omnibus qui erant in civitatibus. Non enim secularis homo debet aliquid amplius habere monacho quam cum uxore concumbere tantum. Hic enim habet veniam, in aliis autem nequaquam : sed omnia æqualiter sicut monachi agere. debet. Nam et beatitudines, qu: a Christo dicuntur, non monachis tantum dict» sunt. Alioquin universus mundus peribit, si in angustum inclusit ea qui virtutis sunt. Et quomodo honorabiles sun, nupliæ, qua nobis tantum impediunt? Ex quibus quidem verbis aperte

1 Luc, vi, 40. — 2 Corinth., Il, xui, 9.

pour les enfants, les vieillards, ct en général pour les infirmes; qu'il commande de faire manger avant les autres le lecteur, le semainier, le cuisinier; que, dans ses prescriptions pour la table commune, il règle la qualité et la quantité de la boisson et des aliments sur les tempéraments, et traite chacun de ces points en détail et avec beaucoup de soin. C'est ainsi encore qu'il détermine la durée des jeünes selon les saisons, et mesure la somme du travail à la faiblesse des constitutions.

Quels ménagements, je le demande, celui qui, dans ses statuts pour les hommes, proportionne ainsi toutes choses aux Lempéraments et aux temps, de facon à ce que tous puissent eir imposer l'observation sans s'exposer aux murmures, quels ménagements il eût prescrits, s'il leur eüt appliqué la méme régle qu'aux hommes. En effet, puisqu'il a cru nécessaire de tempérer la rigueur de ses prescriptions en faveur des enfants, des vieillards et des infirmes, conformément à la faiblesse et à la débilité de leur nature, que n'eüt-il pas fait en faveur d'un sexe délicat , dont la faiblesse et la débilité ne sont que torp connues ?

Combien donc il serait contraire à tout discernement de soumettre les femmes et les hommes à la méme régle, d'imposer aux faibles les mémes charges qu'aux forts! Eu égard à notre faiblesse, c'est assez, je pense d'égaler en vertus de continence et d'abstineuce les chefs de l'Église et ceux qui sont dans les ordres sacrés, puisque la Vérité dit : « Celui-là est parfait qui ressemble à son maitre. » Ce serait méme beaucoup pour nous, si nous pouvions égaler les pieux laïques. Car nous admirons dans les faibles ce qui nous semble peu de chose chez les forts, selon cette parole de l'Apótre: « La vertu dans la faiblesse est perfection. »

VI. Ne faisons pas peu de cas de la religion des laïques, tels que furent Abraham, David, Job, méme dans l'état du mariage. Saint Chrysostome, dans son sermon VII* (épitre aux Hébreux), nous en avertit, quand il dit : « ll est bien des charmes que l'on peut essayer pour endormir la bête infernale. Ces charmes, quels sont-ils ? Les travaux, les lectures, les veilles. — Mais que nous importe à nous qui ne sommes pas moines ? — Voilà votre réponse. Eh bien ! faites-la à saint Paul, qui dit : « Veillez dans la patience et dans la prière, ete. ; » et ailleurs : « N'écoutez pas les désirs impurs de la concupiscence. » — Or ce n'est pas seulement pour des moines qu'il écrivait ceci, mais pour tous ceux qui habitent les villes. En effet, un séculier ne doit avoir sur un régulier d'autre avantage que de pouvoir vivre avec une femme : il a ce privilége, mais point d'autre; en tout le reste, il est tenu d'agir comme le régulier. Les béatitudes promises par le Christ ne sont pas seulement promises aux réguliers ; c'eu serait fait du monde eutier, si tout ce qui mérite le nom de vertu était renfermé dans l'enceinte d'un cloitre. Et quelle considération pourrait s'attacher à l'état de mariage, s'il était un si grand obstacle à notre salut? De ces paroles, il résulte clairement que

colligitur, quod quisquis evangelicis preceptis continentiæ virtutem. addiderit, monasticam perfectionem implebit. Atque utinam ad hoc nostra religio conscendere posset, ut Evangelium impleret, non transcenderet : ne plus quam christiane appeteremus esse.

Hinc profecto, ni fallor, sancti decreverunt Patres, non ita nobis sicut viris generalem aliquam regulam, quasi novam legem, præfigere, nec magnitudine votorum nostram infirmitatem onerare, attendentes illud Apostoli! : « lex enim iram operatur. Ubi enim non est lex, nec prævaricatio. » Et iterum? : « lex autem subintravit, ut abundaret delictum. » *

Idem quoque maximus continenti prædicator de infirmiate nostra plurimum confidens, et quasi ad secundas nuptias urgens juniores viduas : « Volo, » inquit, « juniores nubere, filios procreare, matresfamilias esse, nullam occasionem dare adversario. » Quod et beatus Hieronymus saluberrimum esse considerans, Eustochio de improvisis feminarum votis consulit, his verbis: « Si autem et ille, quie virgines sunt, ob alias tamen culpas, non solvantur : quid fiet illis, quz prostituerunt membra Christi, et mutaverunt templum Spiritus sancti in lupanar? Rectius fuerat homini subisse conjugium, ambulasse per plana, quam altiora intendentem in profundum inferni cadere. »

Quarum etiam temerariæ professioni sanctus Augustinus consulens, in libro de Continentia viduali ad Julianum scribit. his verbis : « Que non cepit deliberet, quie agressa est perseveret. Nulla adversario detur occasio, nulla Christo subtrahatur oblatio. »

Ilinc etiam canones , nostr» infirmitati consulentes, decreverunt diaconissas ante quadraginta annos ordinari non debere, et hoc cum diligenti probatione ; quum a viginti annis liceat diaconos promoveri.

VII. Sunt et in monasteriis, qui regulares dicuntur canonici beati Augustini quandam, ut aiunt, regulam profitentes, qui se inferiores monachis nullatenus arbitrantur, licet eos et vesci carnibus et lineis uti. videamus. Quorum quidem virtutem si nostra exæquare infirmitas posset, numquid pro minimo habendum esset ?

Ut autem nobis de omnibus cibis tutius ac lenius indulgeatur, ipsa quoque natura providit, quz majore scilicet sobrietatis virtute sexum nostrum præmunivit. Constat quippe multo 'parciore sumptu et alimonia minore feminas quam viros sustentari posse, nec eas tam leviter inebriari physica

! Roman., 1V, v, 15. — * Roman., V, v, 20. — 5 Timoth., I, V, v, 14.

quiconque ajoutera la continence aux préceptes de l'Évangile réalisera la perfection monastique. Et plût à Dieu que notre professiou nous élevât seulement jusqu'à la hauteur de l'Évangile, sans prétendre la dépasser! N'ayons pas l'ambition d'étre plus que chrétiennes.

C'est là, si je ne m'abuse, ce qui fait que les saints Pères n'ont pas voulu établir pour nous, de méme que pour les hommes, une règle générale. Ils ont craint de nous imposer une loi nouvelle, d'écraser notre faiblesse sous le poids de vœux trop lourds; ils avaient médité cette parole de l'Apótre : « La loi produit la colère ; où il n'y a point de loi, il n'y a point de prévarication; » et ailleurs : « La loi est survenue pour que le péché se multipliät. » |

Le méme grand prédicateur de la continence prend conseil de notre faiblesse et oblige presque les jeunes veuves à de secondes noces, quand i. dit : « Je veux que les jeunes veuves se remarient, qu'elles aient des enfants, qu'elles soient mères de famille, afin de ne pas donner prise à l'ennemi de la religion. » Saint Jéróme aussi, persuadé de l'excellence de co précepte, répond en ces termes à Eustochie, qui l'avait consulté sur les veux inconsidérés des femmes: « Si celles qui sont vierges ne sont pas absoutes à cause de leurs autres fautes, qu'arrivera-t-il de celles qui ont prostitué les membres du Christ et changé en un lieu de débauche le temple de l'Esprit saint? Mieux eût valu pour elles subir le joug du mariage et marcher terre à terre, que d'étre précipitées dans le gouffre de l'enfer pour avoir voulu s'élever trop haut. »

C'est aussi pour prévenir ces vœux téméraires, que saint Augustin, dans son livre De la continence des veuves écrit à Julien : « Que celle qui ne s'est pas encore engagée réfléchisse ; que celle qui s'est engagée persévére, afin qu'aucune occasion ne soit donnée au démon, aucune oblation dérobée au Seigneur. »

Yoilà pourquoi encore les conciles mêmes, prenant en considération notre faiblesse, ont décidé que les diaconesses ne devaient pas être ordonnées avant l’âge de quarante ans, et cela aprés un épreuve sévère, tandis qu'il est permis de faire des diacres à vingt ans.

VII. 1] est des maisons où les religieux, désignés sous le nom de chanoines réguliers de saint Augustin, professent une règle particulière et ne se croient en rien inférieurs aux moines, bien qu'ils fassent publiquement usage de viande et de linge. Si notre faiblesse arrivait sculement à égaler la vertu de ces religieux, ne serait-ce pas beaucoup pour nous?

Un peu de liberté et de tolérance à notre égard, en ce qui concerne la nourriture, serait une mesure qui présenterait d'autant moins d'inconvénients qu'elle serait conforme au vœu de la nature qui a doué notre sexe d'une plus grande vertu de sobriété. Il est reconnu, en effet, que, vivant relativement de peu de chose, les femmes ont besoin d'une alimentation beaucoup moins forte que les hommes ; la physique nous enseigne aussi

protestatur. Unde et Macrobius Theodosius Saturnaliorum libro VIT meminit his verbis : « Aristoteles : Mulieres, » inquit, « raro inebriantur, crebro senes. Mulier humectissimo est corpore. Docet hoc et levitas cutis et splendor. Docent przcipue assidue purgationes superfluo exonerantes corpus humore. Quum ergo epotum vinum in tam largum ceciderit humorem, vim suam perdit, nec facile cerebri sedem ferit fortitudine ejus extincta. » Item : « Muliebre corpus crebris purgationibus depuratum, pluribus consertum foraminibus ut pateat im ineatus, et vias præbeat humori in egestionis exitum confluenti. Per hzec foramina vapor vint celeriter evanescit. Contra senibus sicum est corpus, quod probat asperitas et squallor cutis. »

Ex his itaque perpende quanto tutius ac justius nature et infirmitati nostræ cibus quislibet et potus indulgeri possit, quarum videlicet corda crapula et ebrietate gravari facile non possunt : quum ab illa nos cibi parcitas, ab ista feminei corporis qualitas, ut dietum est, protegat. Satis nostræ esse infirmitati et maximum imputari. debet, si continenter ac sine proprietate viventes, et officiis occupatæ divinis, ipsos ecclesie duces vel religiosos laicos in victu adæquemus, vel eos denique qui regulares canonici dicuntur, etse precipue vitam apostolicam sequi profitentur.

Magna postremo providentiæ est, his qui Deo se per votum obligant, ut minus voveant, et plus exequantur, ut aliquid semper debitis gratia superaddat. Hinc enim per semetipsam Veritas ait! : « Quum feceritis omnia quie precepta sunt, dicite : servi inutiles sumus, que debuimus facere fecimus. » Ac si aperte diceret : ideo inutiles et quasi pro nilulo, ac sine meritis reputandi, quia debitis tantum exsolvendis contenti nihil ex gratia superaddidimus. De quibus quidem gratis superaddendis ipse quoque Dominus alibi, parabolice loquens, ait? : « Sed etsi quid supererogaveris, ego quum rediero, reddam tibi. »

Quod quidem, hoc tempore, multi monastiéz religionis temerarii professores, si diligentius altenderent, et in quam professionem jurarent anidmaverterent, atque ipsum regule tenorem studiose perscrutarentur : minus per ignorantiam offenderent, et per negligentiam peccarent. Nunc vero indiscrete omnes fere pariter ad monasticam conversationem currentes inordinate suscepti inordinatius vivunt, et eadem facilitate qua igno-

! [uc, xveir, 2. — % Luc, x, 35.

qu'elles s'enivrent plus difficilement. C'est une observation que Théodore Macrobe, dans le septième livre des Saturnales, énonce en ces termes : « Aristote dit que les femmes s'enivrent rarement, et les vieillards souvent. La femme a naturellement le corps trés-humide; le poli et l'éclat de sa peau l'indiquent ; les purgations périodiques qui la débarrassent des humeurs superflues en sont aussi la preuve. Quand donc le vin qu'elle boit tombe dans cette masse d'humeurs, il perd sa force, sa chaleur s'y éteint et monte moins aisément jusqu'au cerveau. » Et ailleurs : « Le corps de la femme, purifié par de fréquentes purgations, est un tissu percé d'une infinité de trous à travers lesquels s'écoule incessamment l'humeur qui s'y amasse et qui cherche une issue. C'est par ces trous que s'exhale en un instant la vapeur du vin. Chez les vieillards au contraire, le corps est sec, comme la prouvent la rudesse et la couleur terne de la peau. »

D'après cela, y aurait-il donc inconvénient, n'y aurait-il pas plutôt justice à nous laisser, eu égard à notre faiblesse, toute liberté sur le boire et le manger, puisque, grâce à notre constitution, lés excès de la gourmandise et de l'ivresse sont difficiles chez nous, et que notre frugalité nous préserve de l'une, notre tempérament de l'autre. Ce serait assez pour notre faiblesse, ce serait méme beaucoup, si, vivant dans la continence et dans la pauvreté, tout entières au service de Dieu, nous pouvions égaler dans notre manière de vivre les chefs de l'Église, les pieux laïques, ou ceux enfin que l'on appelle chanoines réguliers et qui professent pour régle de prendre modéle sur la vie des Apôtres.

Enfin c'est une marque de graude sagesse, chez les personnes qui se consacrent à Dieu, de restreindre leurs vœux, en sorte, qu'en réalité, elles tiennent plus qu'elles n'ont promis, et ajoutent toujours quelque chose, par surérogalion volontaire, aux obligations qu'elles ont contractées. C'est ainsi que la Vérité a dit elle-inéme : « Lorsque vous aurez accompli tout ce qui est ordonné, dites : nous sommes des serviteurs inutiles; ce que nous avons fait, nous étions obligés de le faire. » C'est comme s'il était dit, en termes expressifs : vous étes des gens inutiles, sans valeur, sans mérite, qui vous contentez d'acquitter ce que vous devez et n'ajoutez rien par surérogalion volontaire. Au sujet de ces surérogalions volontaires, le Seigneur lui-même , parlant en parabole, dit : « Si vous mettez quelque chose du vôtre, lorsque je reviendrai, je vous le reudrai. »

Si beaucoup de ceux qui s'engagent légèrement aujourd'hui dans la. vie monastique réfléchissaient davantage, s'ils considéraient la portée de leur engagement, s'ils examinaient à fond et scrupuleusement l'esprit de la règle à laquelle ils se vouent, ils l'enfremdraient. moins par ignorance, ils. pécheraient moins par négligence. Mais à présent que tout le monde se précipite aveuglément dans la vie monastique, on y vit plus irrégulièrement encore qu'on n'y est entré ; on brave la règle aussi aisément qu'on l'a acceptée sans ]a connaître ; on se pose comme lois les usages qui plaisent. Les femmes

154 ABÆLARDI ET HELOISSÆ EPISTOLEÆ.

tam regulam profitentur, eam contemnentes, consuetudines quas volunt pro lege statuunt. Providendum itaque nobis est, ‘ne id oneris feminæ præsumamus, in quo viros fere jam universos succumbere videamus, imo et deficere. Senuisse jam mundum conspicimus, hominesque ipsos cum cæteris qua mundi sunt, pristinum nature vigorem amisisse, et juxta illud Veritatis, ipsam charitatem non tam multorum quam fere omnium refriguisse ; ut jam videlicet pro qualitate hominum ipsas propter homines scriptas vel mutari, vel temperari necesse sit regulas.

Cujus quidem discretionis ipse quoque beatus non immemor Benedictus ita se monasticæ districtionis rigorem temperasse fatetur, ut descriptam a se regulam comparatione priorum institutorum non nisi quandam honestatis institutionem et quandam conversationis inchoationem reputet dicens : « Regulam autem hanc descripsimus, ut hanc observantes aliquaterfüs vel honestatum morum aut initium conversationis nos demonstremus habere. Cæterum ad perfectionem conversationis qui festinat, sunt. doctrinz sanctorum Patrum, quarum observatio perducat hominem ad celsitudinem perfectionis. » Item : « Quisquis ergo ad celestem patriam festinas, hanc minimam inchoationis regulam, adjuvante Christo, perfice, et tunc demum ad majora doctrinæ virlutumque culmina, Deo protegente, pervenies. » Qui, ut ipse ait, quum legamus olim sanctos Patres, uuo die, Psalterium explere solere, ita psalmodiam tepidis temperavit, ut in ipsa per hebdomadam distributione psalmorum, minore ipsorum numero monachi quam clerici contenti essent. |

: VIII. Quid etiam tam religioni quietique monasticæ contrarium est, quam quod luxurie fomentum maxime prestat et tumultus excitat, atque ipsam Dei in nobis imaginem, qua præstamus cæteris, id est rationem delet ? Hoc autem vinum est, quod supra omnia victui pertinentia plurimum Scriptura damnosum asserit, et caveri admonet. De quo et maximus ille sapientum in Proverbiis meminit dicens! : « Luxuriosa res vinum et tumultuosa ebrietas. Quicunque his delectatur, non erit sapiens... Cui væ ? cujus patri væ? cui rixze? cui foveæ ? cui sine causa vulnera ? cui suffusio oculorum ? nonne his qui morantur in vino, et student calicibus epotandis? Ne intuearis vinum quando flavescit, quum splenduerit in vitro color ejus. Ingreditur blande, sed in novissimo mordebit ut coluber, et sicut regulus venena diffundet. Oculi tui videbunt extranea, et cor tuum loquetur perversa. Et eris sicut dormiens in medio mari, et quas sopitus gubernator amisso clavo; et dices : verberaverunt me, sed non dolui: traxerunt me, et ego non sensi. Quando evigilabo, et rursus vina reperiam ? » ltem? : « Noli regibus, o Sa-

1 Prov., xx, 1. — ? Prov., xxxi, 4, 15.

doivent donc se bien garder de se charger d'un fardeau sous lequel nous voyons presque tous les hommes faiblir, que dis-je? succomber. Le monde a vieilli, il est aisé de s'en apercevoir ; les hommes et toutes les créatures ont perdu leur vigueur native, et, suivant la parole de la Vérité, c'est moins la pitié d'un grand nombre que celle de tous qui s'est refroidie. Les hommes ayant dégénéré, il faut donc modifier ou dy moins adoucir les régles établies pour eux.

Cette différence n'a pas échappé à saint Benoit lui-même. Il avoue qu'il a tellement adouci la rigueur des usages monastiques, que, dans sa pensée, sa régle, comparée à celle des premiers moines, n'est, en quelque sorte, qu'une régle de convenance, un réglement préparatoire à la vie monacale. « Nous avons fait cette régle, dit-il, afin de prouver en l'observant, que nous possédons, tant bien que mal, l'honnêteté des mœurs et le germe des vertus de la profession religieuse. Pour celui qui aspire à la perfection de ce genre de vie, il existe la doctrine des saints Pères, dont la pratique conduit l'homme aux sommets de la perfection. » Et encore : « Qui que vous soyez, qui aspirezà la céleste patrie, cette faible régle n'est qu'une régle de début ; complétez-la avec l'aide du Christ ; c'est alors seulement que, par la protection de Dieu, vous arriverez au comble de la science et de la vertu. » Les saints Péres, c'est lui-méme qui le dit, avaient coutume de lire chaque jour tout le Psautier ; l'attiédissement des esprits l'a contraint de diminuer la tâche, si bien que cette lecture est aujourd'hui répartie sur la semaine entière, et que les moines sont moins chargés que les clercs.

VIII. Qu'y a-t-il de plus contraire à la profession religieuse et à la mortification de la vie monastique, que ce qui fomente la luxure, excite les désordres et détruit en nous la raison, cette image méme de Dieu, laquelle nous élève au-dessus de tous les êtres? C'est assurément le vin, que l'Écriture représente comme dangereux entre tous les aliments et contre lequel elle nous met en garde; le vin, au sujet duquel le plus grand des sages a dit dans ses Proverbes : « Le vin engendre la luxure et l'ivresse, le désordre des sens. Quiconque v cherche son plaisir ne sera jamais sage... À qui malheur? au pére de qui malheur? à qui les rixes? à qui les précipices? à qui les blessures sans sujet ? à qui les yeux gonflés? sinon à ceux qui passent leur vie à boire et qui font métier de vider les coupes. Ne regardez pas le vin quand il parait doré, quand son éclat brille dans le cristal. ll. entre en caressant, mais, il mord comme le serpent, et, comme le basilic, répand son venin. Vos veux alors verront ce qui n'existe pas, votre cœur parlera à tort et à travers. Et vous serez comme un homme endormi en pleine mer, comme un pilote assoupi qui a perdu son gouvernail, et vous direz : ils m'ont battu, mais je ne l'ai pas senti; ils m'ont trainé, et je ne m'en suis pas aperçu ; quand me réveillerai-je et trouverai-je encore du vin? « Et ailleurs : « N'al-

mucl, noli regibus dare vinum ; quia nullum secretum est ubi regnat ebrietas; et ne forte bibant et obliviscantur judiciorum, et mutent causam filiorum pauperis. » Et in Ecclesiastico scriptum est! : « Vinum et mulieres — apostatare faciunt sapientes, et arguunt sensatos. » |

Ipse quoque Hieronymus, ad Nepotianum scribens de vita clericorum, et quasi graviter indignans quod sacerdotes legis ab omni quod inebriare potest abstinentes nostros in hac abstinentia superent : « Nequaquam, » inquit, « vinum redoleas, ne audias illud philosophi : « lioc non est osculum porrigere, sed vinum « propinare. » Vinolentos sacerdotes et Apostolus damnat, et lex vetus prohibet? : « Qui altario deserviunt, vinum et siceram non bibant. » — Sicera Hcbræo sermone omnis potio nuncupatur quæ inebriare potest, sive illa quæ fermento conficitur, sive pomorum succo, aut favi decoquitur in dulcedinem, et herbarum potionem, aut palmarum fructus exprimuntur in liquorem, coctisque frugibus aqua pinguior colatur. — « Quidquid inebriat, et statum mentis evertit, fuge similiter ut vinum. »

Ecce quod regum deliciis interdicitur sacerdotibus penitus dencgatur, et cibis omnibus periculosius esse constat. Ipse tamen tam spiritualis vir, beatus Benedictus, dispensatione quadam presentis setatis indulgere monachis cogitur. « Licet, » inquit, « legamus vinum monachorum omnino non esse : sed quia nostris temporibus lioc monachis persuaderi non potest, ctc. » Legerat, ni fallor, quod in Vitis Patrum scriptum est his verbis : « Narraverunt quidam abbati pastori de quodam monacho, quia non bibebat vinum, et dixit eis quia vinum monachorum omnino non est. » Item post aliqua : « Facta est aliquando celebratio missarum. in monte abbatis Antonii, ct inventum est ibi cenidum vini. El extollens unus de senibus parvum vas calicem portavit ad abbatem Sisoi, ct dedit ei. Et bibit semel, et secundo, et accepit, et bibit. Obtuht ei et tertio. Sed non accepit, dicens : « Quiesce, « frater; an nescis quia est Satanas? » Et iterum de abbate Sisoi : « Dicit « ergo Abraham discipulis ejus : « Si occurritur in sabbato et dominica ad « ecclesiam, et biberit tres calices, ne multum est? » Et dixit senex : « Si non esset Satanas, non esset multum. »

IX. Ubi unquam, quæso, carnes a Deo damnat sunt vel monaclus interdicte ? Vide, obsecro, et attende qua necessitate regulam temperet in eo etiam quod periculosius est monachis, et quod eorum non esse noverit, quia videlicet hujus abstinentia temporibus suis monachis jam persuaderi non poterat.

1 Eccles., xix, ?, — ? Levit,, x, 9.

lez pas donner aux rois, ó Samuel, n'allez pas leur donner du vin! car il n'y a plus de secret là oü régne l'ivresse ; craignez que, se prenant à boire, ils n'oublient la justice et ne brouillent la cause des fils du pauvre. » Et il est écrit dans l'Ecclésiastique : « Le vin et les femmes font apostasier les sages el égarent les plus sensés. »

' Saint Jérôme aussi, dans sa lettre à Népotien sur la vie des clercs, s'indigne hautement de ce que les prêtres de l'ancienne loi, s'abstenant de tout ce qui peut enivrer, l'emportent sur ceux de la nouvelle par cette abstinence. « Nesentez jamais le vin, dit-il, de peur qu'on ne vous applique le mot du philosophe : cen'est pas offrir un baiser, c'est faire passer la coupe du vin. » L'Apótre condamne les prétres qui s'adonuent au vin, et l'ancienne loi en défend l'usage : « Que ceux qui desservent l'autel, est-il dit, ne boivent ni vin ni bière. » — Ou appelle bière, chez les Hébreux, toute espèce de boisson capable d'enivrer, qu'elle soit le produit de la fermentation de la levüre ou du suc de pomme, celui de la coction du miel ou d'autres infusions, qu'elle soit exprimée des sucs du fruit du palmier ou d'autres graines bouillies et réduites en sirop. — « Tout ce qui enivre et jette l'esprit hors de son assiette, fuyez-le comme le vin. »

Voilà donc le vin retrauché des jouissances des rois, absolument interdit aux prétres, et considéré comme le plus dangereux de tous les aliments. Cependant saint Benoit, cette émanation de l'Esprit saint, contraint par le relâchement de son siècle, en permet l'usage aux moines. « Nous lisons, il est vrai, que le vin ne convient nullement aux moines, dit-il; toutefois, comme il est devenu impossible aujourd'hui de le leur persuader... » — 1l avait lu, sans doute, ce qui est écrit daus la Vie des Péres. « On rapporta un jour à un abbé pasteur qu'un de ses moines ne buvait pas de vin, et il répondit : le vin ne convient. nullement aux moines. » Et plus loin : « Uu jour, on célébrait des messes dans le monastère de l'abbé Antoine : il s'y trouva une cruche de vin. Un des vieillards en versa dans une coupe, la porta à l'abbé Sisoi, et la lui offrit. L'abbé la prit et la vida, la prit une scconde fois et la vida encore ; mais à la troisième fois qu'on la lui offrit, i] la refusa en,disant : assez, mou frère; ignorez-vous que c'est le démon? » L'abbé Sisoi nous offre encore un exemple. Abraham dit donc à ses disci- ' ples : « S'il se présente une occasion, dans l'Église, un jour de sabbat ou un dimanche, et qu'on boive jusqu'à trois coupes, est-ce trop? » et le patriarche répondit : « Ce ne serait pas trop, si Satan n'était pas dedans. »

IX. Est-il, je le demande, est-il un endroit où l'usage de la viande soit condamné par Dieu ou interdit aux moines? À quelle nécessité, je vous prie, saint Benoit ne dut-il pas céder pour adoucir la rigueur de sa règle en une chose si dangereuse pour les moines et qu'il savait ne point leur convenir ? Sans doute, il reconnut qu'il n'aurait pu en persuader l'abstinence aux moines de son temps.

Utunam eadem dispensatione et in hoc tempore ageretur, ut videlicet in his, qui media boni et mali atque iudifferentia dicuntur, tale temperamentum fieret; ut. quod jam persuaderi non valet, professio non exigeret, mcdiisque omnibus sine scandalo concessis, sola interdici peccata sufficeret ; et sic quoque in cibis sicut. in vestimentis dispensaretur, ut. quod vilius comparari posset ministraretur, et per omnia necessitati, non superfluitati consuleretur. |

Non enim magnopere sunt curanda quæ nos regno Dei non præparant, vel qui nos minime Deo commendant. Hæc vero sunt omnia quæ exterius geruntur, et sque reprobis ut electis, æque hypocritis ut religiosis communia sunt. Nihil quippe inter judæos et christianos ita separat sicut exteriorum operum et interiorum discretio, præsertim quum inter filios Dei et diaboli sola charitas discernat, quam plenitudinem legis et finem præcepti Apostolus vocat. Unde et ipse hanc operum gloriam prorsus extenuans, ut fidei præferat justitiam, Judæum alloquens dicit!: « Ubi est. gloriatio tua? Exclusa est. Per quam legem? factorum ? Non, sed per legem fidei. Arbitramur eum hominem justificari per fidem sinc operibus legis. » Item? : « Si enim Abraham ex operibus justificatus est, habet gloriam, sed non apud Deum. Quid enim dicit Scriptura? Credidit Abraham Deo, et reputatum est ei ad justitiam. » Et rursum : « Ei, inquit, qui non operatur, credenti autem in Deum qui justificat impium, deputatur fides ejus ad justitiam secundum propositum grati; Dei. » |

Idem etiam omnium ciborum esum Christianis indulgens, et ab his ea que justificant distinguens* : « Non est, inquit, regnum Dei esca ct potus, sed justitia et pax, et gaudium in Spiritu sancto. Omnia quidem munda sunt, sed malum est homini qui per offendiculum manducat. Bonum est non manducare carnem, et non bibere vinum, neque in quo frater tuus offendatur, aut scandalizetur, aut infirmetur. » Non enim hoc loco, ulla cibi comestio interdicitur, sed comestionis offensio; qua videlicet quidam ex conversis Judæis scandalizabantur, quum viderent ea quoque comedi quæ lex interdixerat. Quod. quidem scandalum apostolus etiam Petrus cupiens evitare, graviter ab ipso est objurgatus, et salubriter correctus, sicut ipsemet Paulus ad Galatas scribens commemorat. Qui rursus Corinthiis scribens 5 : « Esca autem nos non commendat Deo. » Et rursum*: « Omne quod in macello venit manducate... Domiui est terra et plenitudo ejus. » Et ad Colossenses ? : « Nemo ergo vos judicet in cibo aut in potu. » Et post aliqua* : « Si

! Roman., Ill, v, 27. — * Ropan., IV, v, 2 ct 4, — 5 Roman., iv, 5. — * Roman., xiv, 17. — 5 Corinth, I, vur, 8. —9 Roman., I, x, 9, 28; — ? Coloss., 11, 16. — 5 Roman., 20 et suiv.

Plàt à Dieu qu'aujourd'hui on appliquàt le méme système de concession, et qu'on adoptát un tel tempérament pour toutes les choses qui, n'étant en soi ni bonnes ni mauvaises, sont dites indifférentes ! Plàt à Dieu que la réglo des vœux n'exigeât pas ce qu'il est devenu impossible de persuader, et que, toutes les choses indifférentes étant tolérées sans scandale, il suftit d'iuterdire ce qui est vraiment un péché ! Ainsi se contenterait-on, en fait de nourriture et de vétement, de ce qu'il y aurait de moins cher : le nécessaire en toutes choses et point de superflu.

En effet, il ne faut pas attacher une importance souveraine aux choses qui ue nous préparent pas au royaume de Dieu ou qui ne peuvent avoir qu'un médiocre mérite à ses yeux; et telles sont les pratiques extérieures communes aux réprouvés et aux pénitents, aux hypocrites et aux vrais dévots. Ce qui distingue essentiellement le juif du chrétien, c'est la différence des actes extérieurs et des actes intérieurs. La charité seule distingue les fils de Dieu et ceux du démon ; la charité, que l'Apótre appelle la plénitude de la loi et la fin du précepte. Voilà pourquoi, rabaissant le mérite des œuvres pour élever au-dessus d'elles la justice de la foi, il dit, apostrophant le juif : « Où est donc l'objet de votre glorification? 11 est exclu. Par quelle loi? Est-ce par la loi des œuvres? Non, mais par la loi de la foi. Nous concluons donc que l'homme est justifié par la foi dans les œuvres de la loi. » Et ailleurs : « Si Abraham a été justifié par ses œuvres, il a sujet de se glorifier, mais non pas devant Dieu. Car, que dit l'Écriture? Abraham a cru en Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice. » Et ailleurs : « À celui, dit-il, qui ne fait pas les œuvres, mais qui croit en Dieu qui justifie l'impie, sa foi lui est imputée à justice, selon le décret de la grâce de Dieu. »

Il dit encore, permettant aux chrétiens l'usage de toute espéce d'aliments, et distinguant de ces pratiques celles qui nous justifient devant Dieu : « Le rovaume de Dieu n'est point viande ni breuvage, mais Justice et paix et joie dans le Saint-Esprit. Toutes choses sont pures en soi; le mal est le fait de l'homine qui mange en scandalisant autrui. Il est bon de ne point manger de viande, de ne pas boire de vin, de rien faire qui puisse blesser son frére, le scandaliser ou affaiblir sa foi. » Ce qui est interdit dans ce passage, ce n'est point l'usage d'aucun aliment, mais le scandale qui peut en résulter et qui en résultait, par le fait, pour les juifs convertis, alors qu'ils voyaient manger des aliments interdits par la loi. C'est pour avoir voulu éviter ce scandale que l'apótre Pierre. fut sévèrement réprimaudé et salutairement averti, comme saint Paul le rapporte lui-même dans son épitre aux Galates. Et il y revient en écrivant aux Corinthiens : « Ce n'est pas notre nourriture qui nous recommande à Dieu, » dit-il. Et ailleurs : « Mangez de tout ce qui se vend au marché... La terre est au Seigneur, ainsi que tout ce qui est dans son sin. » Et aux Colossiens : « Que personne ne vous condamne pour le mauger ou pour le boire. » Et plus bas : « Si vous êtes mort avec le Christ aux éléments de ce monde, pourquoi ces mesures, comme si vous

mortui estis cum Christo ab elementis liujus mundi, quid adhuc tanquam viventes in mundo decernitis? Ne tetigeritis neque gustaverilis, neque contrectaveritis quæ sunt omnia in interitum ipso usu, secundum praeceptum et doctrinas hominum. »

Elementa bujus mundi vocat prima legis rudimenta secundum carnales observantias, in quarum videlicet doctrina, quasi in addiscendis litteralibus elementis, primo se mundus, id est carnalis adhuc populus exercebat. Ab his quidem elementis, id est carnalibus observautiis tam Christi quam sui mortui sunt; quum nihil his debeant, jam non in hoc mundo viventes, hoc est inter carnales figuris intendentes, et decernentes, id est distinguentes quosdam cibos vel quaslibet res ab aliis, atque ita dicentes : ne teligeritis hac vel illa. Quae scilicet tacta, vel gustata, vel contrectata, inquit Apostolus, sunt in interitum anima ipso suo usu, quo videlicet. ipsis ad aliquam etiam utimur humilitatem : secundum, inquam, preceptum et doctrinas hominum, id est carnalium et legem carnaliter mtelligentium, potius quam Christi vel suorum.

Hic enim quum ad prædicandum ipsos destinaret Apostolos, ubi magis ipsi ab omnibus scandalis providendum erat, omnium tamen ciborum esum eis ita indulsit, ut apud quoscunque suscipiantur hospitio, ita sicut illi vic- ' titent, edentes scilicet et bibentes quæ apud illos sunt. Ab hac profecto dominica suaque disciplina illos recessuros ipse jam Paulus per Spiritum prohibebat, de quibus ad Timotheum scribit dicens ! : « Spiritus autem inanifeste dicil, quia in novissimis temporibus discedent quidam a fide, attendentes spiritibus erroris, et doctrinis daemoniorum in hypocrisi loquentium mendacium, prohibentium nubere, abstinere a cibis quos Deus creavit ad percipiendum cum gratiarum actione fidelibus, et his qui cognoverunt veritatem ; quia omnis creatura Dei bona, et nihil rejiciendum quod cum gratiarum actione percipitur. Sanctificatur enim [per] verbum l'ei et orationem. Hac proponens fratribus, bonus eris minister Christi Jesu, et enutritus verbis fidei, et bon; doctrinæ, quam assecutus es. »

Quis denique Joannem ejusque discipulos abstinentia nimia se macerantes ipsi Christo ejusque discipulis in religione non præferat, si corporalem oculum ad exterioris abstinentiæ intendat. exhibitionem ? De quo etiam ipsi discipuli Joannis adversus Christum et suos murmurantes, tanquam adhuc in exterioribus judaizantes, ipsum interrogaverunt Dominum, dicentes : « Quare nos et Phariszi Jejunamus frequenter, discipuli autem tui non jejunant ? »

1 Timoth,, I, iv, 1.

viviez encore au monde, savoir: vous ne toucherez pas, vous ne goüterez pas, vous ne mettrez pas la main à tous ces aliments dont l'usage donne la mort, suivant les préceptes et les régles des hommes? »

ll appelle éléments de ce monde les premiers rudiments de la loi qui touchent aux observances charnelles ; espéce d'alphabet élémentaire sur lequel s'exercait le monde, c'est-à-dire un peuple encore charnel. À ces éléments, je veux dire aux observances de la chair, sont morts ceux qui sont à Jésus-Christ età ceux de Jésus-Christ ; ils ne leur doivent plus rien. ne vivant plus en ce monde, c'est-à-dire parmi ces hommes attachés à la chair, posant des régles, et établissant des distinctions entre tels et tels aliments, entre une chose ei une autre, ct disant : « vous ne toucherez point à ceci ou à cela; » toutes choses auxquelles i] suflit de toucher, de goùter, de porter la main, selon l'Apótre, pour donner la mort à l'àme, alors méme que nous en faisons usage pour quelque raison d'humilité. Ce langage, je le répète, est conforme aux préceptes et aux régles des hommes, — c'est-à-dire de ceux qui vivent dans la chair ct qui comprennent la loi dans le sens de la chair, — et non à la loi de Jésus-Christ et de ceux de Jésus-Christ.

En effet, lorsque le Seigneur préparait les apôtres à précher son Évangile, c'était, sans doute, plus que jamais le moment de prévenir tout sujet de scandale. Or, il leur permit si bien l'usage de toute espèce de nourriture qu'il leur prescrivit de vivre comme leurs hôtes, partout où ils recevraient l'hospitalité, c'est-à-dire de boire et de manger ce qu'ils trouveraient à leur table. Et saint Paul assurément prévoyait, par les lumières du Saint-Esprit, que bientôt ils s'écarteraient de la. doctrine du Seigneur, qui est aussi là sieune, lorsqu'il écrivait à Timothée : « L'esprit-Saint dit expressément que, dans les temps à venir, quelques-uns déserteront la foi, s'adounant à des esprits d'erreur et aux doctrines des démons enseignées par des hypocrites qui précheront le mensonge, proscriront le mariage, et commauderont de s'abstenir des aliments que Dieu a créés, pour que les fidèles et ceux qui ont été initiés à la vérité en usent avec reconnaissance; car tout ce qui a été créé par la main de Dieu cst bon, et il n'y a rien à rejeter de ce qu'on reçoit avec reconnaissance, la parole de Dieu et la priére le sanctifiant. En enseignant cela à vos fréres, vous vous montrerez bon ministre. de Jésus-Christ, nourri des paroles de la foi et de la bonne doctrine dont vous vous étes fait le disciple. »

Enfin, à considérer les actes extérieurs de l'abstinence avec les yeux du corps, qui n'aurait pas mis au-dessus de Jésus-Christ et de ses disciples saint Jean et ses disciples poussant jusqu'à l'excés l'abstinence et les macératious? Ceux-ci même qui, à l'exemple des juifs, s'attachaient aux actes extérieurs, murmuraient contre Jésus-Christ et disaient, l'interrogeant. lui-même : « Pourquoi vos disciples ne jeünent-ils point, landis que nous jeünons si souvent, nous et les pharisiens ? »

X. Quod diligenter attendens beatus Augustinus, et quid inter virtutem et virtutis exhibitionem referat distinguens, ita quæ fiunt exterius pensat, ut nihil meritis superaddant opera. Ait quippe sic in libro de Bono conjugali : « Continentia, non corporis, sed anim: virtus est. Virtutes autem animi aliquando in corpore manifestantur, aliquando in habitu : sicut martyrum virtus apparuit in tolerando passiones. » Item : « Jam enim erat in Job patientia, quam noverat Dominus et cui testimonium perhibebat, sed hominibus innotuit tentationis examine. » ltem : « Verum ut apertius intelligatur quomodo sit virtus in habitu, etiam si non sit in opere, loquor de exemplo de quo nullus dubitat catholicorum. Dominus Jesus quod in veritate carnis esurierit, et sitierit, et manducaverit , et biberit, nullus ambigit eorum qui ex ejus Evangelio fideles sunt. Num igitur non erat in illo continentiæ virtus a cibo ct potu, quanta erat in Joanne Baptista? « Venit enum Joannes «uon manducans et bibens, et dixerunt . Dæmonium | liabet. Venit filius « hominis manducans ct bibens, et dixerunt : ecce homo vorax et potator « vini, amicus publicanorum et peccatorum. » Item deinde ibi subjecit quum de Joanne ac de se illa dixisset : « Justificata est sapientia a. filiis suis, qui virtutem continentie vident in habitu animi semper esse debere : in opere autem pro rerum ac temporum opportunitate mamifestari, sicut virtus palientiæ sanctorum martyrum. » Quocirca sicut non est impar meritum patientiæ in Petro, qui passus est, et in Joanne qui passus non est : sic non est impar meritum continentiæ iu Joanne, qui nullas expertus est nuptias, et m Abraham, qui filios generavit ; et illius enim cœlibatus, et illius connubium pro distributione temporum Christo militaverunt. Sed continentiam Joannes et in opere, Abraham vero in solo habitu habebat.

lllo itaque tempore, quum et lex dies patriarcharum subsequens maledictum dixit qui non excitaret semen in Israel, et qui non poterat non promebat, sed tamen habebat. Ex quo autem venit plenitudo temporis ut dicerelur{ : « qui polest capere capial ; qui habet, operetur ; qui operari noluent, uon se habere mentiatur. » Ex his hquide verbis colligitur solas apud Deum merita virtutes obtinere, et quicunque virtutibus pares sunt, quatitunicunque distent operibus, qualiter a Christo promereri. Unde quicunque sunt vere christiani, sic toti circa interiorem. hominem sunt occupati, ut eum scilicet virtutibus ornent, ac vitiis mundent : ut de exteriori nullam vel minimam assumant curam.

Unde et ipsos legimus Apostolos ita rusticane et velut inloneste ipso

Matth., xix, 12.

X. Saint Augustin, attentif à cette considération, met entre les apparences de la vertu et la vertu une telle différence, que, dans sa pensée, les œuvres n'ajoutent rien aux mérites. Voici en effet ce qu'il dit dans son Traité sur le bien conjugal : « La charité est une vertu de l'àme, non du corps. Souvent les vertus de l'âme consistent dans le simple état de l'àme; souvent aussi elles se manifestent dans les actes extérieurs : telle la vertu des martyrs apparut dans leur courage à supporter les supplices. » Et ailleurs : « La patience était dans l'àme de Job, le Seigneur la connaissait et en rendait témoignage; mais elle ne fut connue des hommes que par l'épreuve de la tentation. » Et encore: « En vérité, pour faire comprendre plus clairement comment la vertu consiste dans l'état de l'âme, indépendamment des œuvres, je vais citer un exemple qui ne peut laisser de doute chez aucun chrétien. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ ait été, dans la réalité de sa chair, sujet à Ja faim et à la soif, qu'il ait mangé ct bu, nul ne le conteste parmi ceux qui croient à son Évaugile : est-ce donc que sa vertu d'abstinence dans le boire et le manger n'était pas aussi grande que celle de saint Jean-Baptiste? Or Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et ils ont dit : « ]l est possédé du démon. » Le Fils de l'Homme est venu mangeant et buvant, et ils ont dit : « Voilà un mangeur et uu buveur, un ann des publicains et des pécheurs. » Puis, aprés avoir parlé de Jean et de lui-même, l'Évangéliste ajoute : « La sagesse a été justifiée par ses enfants, qui voient que la vertu de continence doit toujours consister dans l’état de l'âme, tandis que sa manifestation par les œuvres est subordonnée aux choses et aux temps, comme la vertu de la patience chez les martyrs. » De méme donc que le mérite de la patience est égal chez Pierre qui a été martyrisé et chez Jean qui ne l'a pas été, de méme il y a égal mérite de continence chez Jean qui ne counut pas le mariage et chez Abraham qui a engendré des eufauts. En effet, le célibat de l'un et le mariage de l'autre ont également milité en leur temps pour Jésus-Christ ; mais la continence de Jean se montrait dans ses œuvres, celle d'Abraham résidait seulement dans l'état de son âme.

Ainsi à l'époque où la loi, eu égard à la longue vie des patriarches, déclarait maudit celui qui ne produirait point de postérité en Israël, celui qui ne le pouvait pas n'en produisait pas; en esprit, il n'en accomplissait. pas moins la loi. Depuis, les temps se sont accomplis, et il a. été dit : « Que celui qui peut comprendre comprenne; que celui qui est en état. fasse les œuvres ; que celui qui ne veut pas faire les œuvres, ne dise pas qu'il est en élat. » Paroles claires et dont 1l résulte que les vertus seules sont meritoires devant Dieu, et que tous ceux qui sont égaux en vertus seront traités également par lui, quelque distance qu'il y ait entre les œuvres. Aussi ceux qui sont vraiment chrétiens, tout occupés de parer l'homme intérieur de vertus nouvelles et de le purifier des vices, ne prennent point ou ne prennent que fort peu de souci de l'extérieur.

C'est pourquoi nous lisons que les Apólres eux-mêmes se comportaient

An

eliam Domini comitatu se habuisse, ut velut ommis reverenti atque honestatis obliti, quum per sala transirent, spicas vellere, fabricare et comedere, more puerorum, non erubescerent, nec de ipsa etiam manuum ablutione, quum cibos essent accepturi, sollicitos esse. Qui quum a nonnullis quasi de immunditia arguerentur, eos Dominus excusans : « non lotis, » inquit', « manibus manducare non coinquinat hominem. » Ubi et statim generaliter adjecit, ex nullis exterioribus animam inquinari, sed ex his tantum qux de corde prodeunt, « quz sunt, » inquit, « cogitationes, adulteria, homicidia, etc. » Nisi enim prius prava voluntate animus corrumpatur, peccatum esse non poterit quidquid exterius agatur in corpore. Unde et bene ipsa quoque adulteria sive homicidia ex corde procedere dicit, quæ et sine tactu corporum perpetrantur, juxta illud? : « qui viderit mulicrem ad concupiscendam eam, jam mœæchatus est in corde suo. » Et *: « omnis qui odit fratrem suum homicida est. » Et tactis vel lesis corporibus minime peraguntur, quando videlicet per violentiam opprimitur aliqua, vel per justitiam coactus judex interficere reum. « Omnis » quippe « homicida, » sicut scriptum est*, « non habet partem in regno Dei. »

Non itaque magnopere quz fiunt, sed quo animo fiant pensandum est, si illi placere studemus, qui cordis et renum probator est, et in abscondito videt, « qui judicabit occulta hominum, » Paulus inquit, « secundum Evangelium meum, » hoc est secundum mes praedicationis doctrinam. Unde ct modica vidus oblatio, quæ fuit duo minuta, id est quadrans, omnium divitum oblationibus copiosis przlata est ab illo cui dicitur : « bonorum meorum non eges; » cui magis oblatio ex offerente quam offerens placet ex oblatione, sicut scriptum est * : « respexit Dominus ad Abel, et ad munera ejus; » ut videlicet prius devotionem offerentis inspiceret, et sic ex ipso donum oblatum gratum haberet.

Qus quidem animi devotio tanto major in Deo habetur, quanto in exterioribus qui fiant minus confidimus. Unde et Apostolus, post communem ciborum indulgentiam, de qua, ut supra meminimus, Timotheo scribit, de exercitio quoque corporalis laboris adjunxit, dicens? : « exerce autem te ipsum ad pietatem ; nam corporalis exercitatio ad modum utilis est : pietas aulem ad omnia utilis est, promissionem habens vite qu: nuuc est, et future. » Quoniam pia mentis in. Deum devotio, et hic ab ipso meretur necessaria, el in futuro perpetua.

! Matth., xxv, 20. — 2 Matth., v, 28. — 5 Joan, 1n, 3. — * Id., ibid. — 5 Rom., n, 16. — 6 Timoth., !, 1v, 7, 8. — 7 Timoth., I, iv, 7, 8.

grossièrement et presque sans pudeur, tandis qu'ils marchaient à la suite du Seigneur. On eût dit qu'ils avaient oublié tout respect, toute convenance. Lorsqu'ils passaient dans un champ, ils ne rougissaient pas d'arracher des épis, de les égrener et de les manger comme des enfants; ils ne s'inquiétaient méme pas de laver leurs mains avant de prendre leur nourriture, ce qui les faisait accuser par quelques-uns de malpropreté. Mais le Seigneur les excuse. « De manger sans avoir lavé ses mains, dit-il, ce n'est pas là ce qui souille l'homme. » Et il ajoute aussitôt, d'une manière générale, que l'âme ne peut étre souillée par les choses exterieures, mais seulement par celles qui sortent du cœur, e'est-à-dire, par « les mauvaises pensées, les adultères, les homicides, etc. » Si le cœur, en effet, n'est pas corrompu avant l'acte par une intention mauvaise, l'acte extérieur ne saurait étre un péché. Aussi dit-il que les adultéres mêmes et les homicides viennent du cœur, puisqu'ils peuvent être accomplis sans l'intervention du corps. selon cette parole :

« Quiconque voit une femme et la convoite est, par cela seul, adultére dans

son cœur. » Et encore : « Quiconque hait son frère est homicide. » Tandis qu'il n'y a ni adultére ni violence, les actes fussent-ils accomplis, quand une femme succombe à la violence, ou quand un juge, au nom de la justice, est contraint de mettre un coupable à mort; « car tout homicide, est-il écrit, n'a point de part au royaume de Dieu. »

C'est donc moins nos actes en eux-mêmes, que l'intention avec laquelle nous les accomplissons, qu'il faut peser, si nous voulons être agréables à celui qui sonde les cœurs et les reins, qui voit clair dans les ténèbres, et « qui jugera les secrètes pensées des hommes, selon mon Évangile, » dit saint Paul, c'est-à-dire selon la doctrine de ma prédication. Voilà pourquoi Ja modique offrande de la veuve, qui ne donne que deux deniers, c'est-à-dire un quatrain, fut préférée aux offraudes abondantes par celui à qui nous disons : « vous n'avez pas besoin de mes biens; » par celui qui apprécie l'offrande d'après celui qui fait l'offrande, et non celui qui fait l'offrande d'après l'offrande, ainsi qu'il est écrit : « Le Seigneur regarda favorablement Abel et ses présents ; » ce qui signifie qu'il examina avant tout la piété de celui qui lui faisait l'offrande, et eut le dou pour agréable à cause de celui qui le faisait.

La dévotion du cœur a d'autant plus de prix aux yeux de Dieu, que nous meltous moins de confiance dans les manifestations extérieures. C'est pourquoi l'Apótre, aprés avoir, dans sa lettre à Timothée dont nous avons parlé plus haut, autorisé l'usage de tous les aliments, ajoute, au sujet des travaux du corps : « c'est à la piété qu'il faut vous exercer; les exercices du corps ne sont utiles qu'à certaines choses, mais la piété est utile à tout ; c'est à elle qu'ont été proniises et la vie présente et la vie future. » En effet, la dévotion et la piété du cœur envers Dieu obtiennent de Jui les biens de ce monde ct ceux de l'éternité.

Quibus quidem documentis quid aliud docemur quam-christiane sapere, et cum Jacob de domesticis animalibus refectionem patri providere, non cum Esau de silvestribus curam sumere, et in exterioribus judaizare. Hinc et illud est Psalmistæ! : « In me sunt, Deus, vota tua, quæ reddam laudationes tibi. » Ad hoc quoque illud adjunge poeticum * :

Ne te quæsiveris extra.

Multa sunt et innumerabilia tam secularium quam ecclesiasticorum doc- . torum testimonia, quihus ea quæ sunt exterius ct indifferentia vocantur, non magnopere curanda esse docemur. Alioquin legis opera, et servitutis ejus, sicut ait Petrus, importabile jugum Evangeliez libertati esset. præferendum, et suavi jugo Christi, et ejus oneri levi. Ad quod quidem suave jugum et onus leve per semetipsum Christus nos invitans : « venite, » inquit, « qui laboratis et onerati estis. » Unde et predictus Apostolus quosdam jam ad Christum conversos, sed adhuc opera legis retineri censentes vehementer objurgans, sicut in Actibus Apostolorum scriptum est, ait* : « viri fratres, quid tentatis Deum imponere jugum super cervicem discipulorum, quod ne-

que patres nostri neque nos portare potuimus? sed per gratiam Domini Jesu credimus salvari, quemadmodum et illi. »

XI. Et tu ipse, obsecro, non solum Christi, verum etiam hujus imitator Apostoli discretione sicut in nomine, sic operum precepta moderare, ut infirmæ convenit nature, et ut divinæ laudis plurimum vacare possimus officiis. Quam quidem hostiam, exterioribus omnibus sacrificiis reprobatis, Dominus commendans ait * : « si esurivero, non dicam tibi ; meus est enim orbis terre, et plenitudo ejus. Nunquid manducabo carnes taurorum, aut sanguinem hircorum potabo? Immela Deo sacrificium laudis, et redde oltissimo vota tua, et invoca me in die tribulationis, et eruam te, et honorificabis me. »]

. Necid quidem ita loquimur, ut laborem operum corporalium respuamus, quum necessitas postulaverit, sed ne ista magna putemus quz corpori serviunt, et officii divini celebrationem præpediunt; presertim. quum ex auctoritate Apostolica id precipue devotis indultum sit feminis, ut alienæ procurationis sustententur officiis magis, quam de opere proprii laboris. Unde ad Timotheum Paulus : « si quis fidelis habet viduas, subministret illis, et non gravetur Ecclesia, ut his quæ veræ vidue sunt sufficiat. » Veras quippe viduas dicit quascunque Christo devotas, quibus non solum maritus mor-

1 Psalm., 1v, 12. — * Pers., sat., 1, 7. — 5 Matth., xi, 28. — * Act. Apost, xv, 10. — 5 Act. Apost., XL, 1x, 12, 14. — 6 Timoth., I, v, 10.

Que nous enseignent tous ces préceptes, sinon de vivre suivant la sagesse chrétienne et de faire servir, comme Jacob, les animaux domestiques à la nourriture de notre père, au lieu d'aller, comme Ésaü, chercher ceux des foréts et de judaiser dans les pratiques extérieures. De là ce précepte dn Psalmiste : « Le souvenir des vœux que je vous ai faits, Seigneur, est en moi, et je les réaliserai en actions de grâce. » À cette parole, ajoutez cello du poéte : « Ne vous cherchez pas hors de vous-méme. »

Les témoignages abondent dans les auteurs profaues comme dans les auteurs sacrés, qui nous apprennent qu'il ne faut pas attacher une importance souveraine aux acles qu'on appelle extérieurs ct indifférents. Autrement les œuvres de la loi et l'insupportable servitude de son joug, comme dit Pierre, seraient préférables à la liberté de l'Évangile, au joug aimable de Jésus- Christ et à son poids léger. Pour nous inviter à recevoir ce joug aimable et ce léger fardeau, Jésus-Christ lui-méme nous dit : « venez, vous qui travaillez et qui étes chargés. » C'est pourquoi l'apótre saint Paul réprimandait vivement certains juifs, convertis à Jésus-Christ, mais qui pensaient encore accomplir les œuvres de l'ancienne loi, dans ce passage des Actes des Apótres où il dit : « hommes, mes frères, pourquoi tenter Dieu, pourquoi vouloir imposer aux disciples un joug que ni nos péres ni nous n'avons pu porter? Nous n'en croyons pas moins être sauvés, comme eux, par la grâce de Notre Seigneur Jésus. »

XI. Vous donc, qui étes non-seulement un disciple de Jésus-Christ, mais un fidèle imitateur de l'Apótre, qui en avez la sagesse aussi bien que le nom, mesurez-nous, je vous en prie, la règle des œuvres, en sorte qu'elle convienne à la faiblesse de notre sexe et que nous puissions être occupées surtout à rendre gloire au Seigneur. C'est ce sacrifice que le Seigneur recommande aprés avoir rejeté tous les sacrifices extérieurs, quand il dit : « si j'ai faim, je ne vous le dirai pas; car la terre entière est à moi et tout ce qu'elle contient. Croyez-vous que je mange la chair des taureaux ? que je boive le sang des boucs? Offrez à Dieu un holocauste de louanges, accomplissez envers le Trés-Haut les vœux que vous avez faits, invoquez-moi au jour de la détresse, et je vous en tirerai, et vous m'honorerez. »

Nous ne disons pas cela dans l'intention de repousser tout travail. corporel, lorsque la nécessité l'exigera, mais afin de n'avoir pas à attacher trop d'importance aux œuvres qui n'intéressent que le corps et qui nuiseut à la célébration de l'office divin ; puisque, au témoignage de l'Apótre, les femmes vouées à Dieu jouissent du privilége de vivre des dons de la charité plutôt que du produit de leur travail. Ce qui fait dire à saint Paul, dans sa lettre à Timothée : « si quelque fidèle a des veuves, qu'il subvienne à leurs besoins, et que l'Église n'en soit point chargée, afin qu'elle ait assez pour celles qui sont les véritables veuves. » Or, 1l appelle véritables. veuves les femmes vouées à Jésus-Christ, dont le mari est mort, pour lesquelles mort est le monde et qui sont elles-mèmes mortes à lui. Voilà celles qu'il convient

tuus est, verum eliam mundus crucifixus est, et ipse mundo. Quas recte de dispendiis Ecclesie, tanquam de propriis sponsi sui redditibus, sustentari convenit. Unde et Dominus ipse Matri suæ procuratorem apostolum potius quam virum ejus previdit, et apostoli septem diacones, id est Ecclesie ministros, qui devotis ministrarent feminis, instituerunt.

Seimus quidem et Apostolum, Thessalonicensibus scribentem, quosdam otiose vel curiose viventes adeo constrinxisse, ut præciperet, quoniam, si quis non vult operari, non manducet ; et beatum Benedictum maxime, pro otiositate vitanda, opera manuum injunxisse. Sed numquid Maria otiose sedebat, ut verba Christi audiret, Martha tam ei quam Domino laborante, et de quiete sororis tanquam invida murmurante, quasi quæ sola pondus diei et æstus portaverit ?

Unde et hodie frequenter murmurare eos cernimus, qui in exterioribus laborant, quum his qui divinis occupati sunt officiis terrena. ministrant. Et sepe de his, que tyranni rapiunt, minus conqueruntur quam quæ desidiosis, ut aiunt, istis et otiosis exsolvere coguntur. Quos tamen non so- ' jum verba Cliristi audire, verum etiam in his assidue legendis et decantandis occupatos considerant esse. Nec attendunt non esse magnum, ut ait Apostolus, si eis communicent corporalia, a quibus expectant spiritualia ; nec indignum esse, ut qui terrenis intendunt, lus qui spiritualibus occupantur deserviant. Hinc etenim ex ipsa quoque legis sanctione ministris Ecclesi: haec salubris otii libertas concessa, ut tribus Levi nihil hereditatis terrenæ perciperet, quo expeditius Domino deservire ; sed de labore aliorum decimas et oblationes susciperet:

De abstinentia quoque jejuniorum, quam magis vitiorum quam ciborum Christiani appetunt, si quid Ecclesi; institutioni superaddi decreveris, deliberandum est, et quod nobis expedit" instituendum.

Maxime vero de officiis Ecclesiasticis, et de ordinatione psalmorum providendum est; ut in hoc saltein, si placet, nostram exoneres infirmitatem. Ne quum Psallerium per hebdomadem expleamus, eosdem necesse sit psalmos repeti. Quam etiam beatus Benedictus, quum eam pro visu suo distribuisset, in aliorum quoque actione sua id reliquit admonito, ut, si cui melius videretur, aliter ipsos ordinaret. Attendens videlicet, quod per temporum successionem Ecclesi: decor creverit, et quæ prius rude susceperat fundamentum, postniodum ædificii nacta est ornamentum.

lllud autem pro omnibus diffinire te volumus, quid de Evangelica lec

le nourrir aux dépens de l'Église, comme du revenu propre de leur époux. rest pourquoi le Seigneur confia le soin de sa mère à un apôtre plutôt qu’à son mari; et les Apôtres eux-mêmes ont institué sept diacres, c'est-àlire sept ministres de l'Église, pour veiller aux besoins des femmes vouées | Dieu.

Nous savons, sans doute, que l'Apótre écrivant aux habitants de Thessaonique, condamne ceux qui inènent une vie d'oisiveté et de méditation, à point qu'il veut que quiconque refuse de travailler ne mange pas. Nous avons aussi que saint Benoit a par-dessus tout prescrit le travail des mains »mme remède à l'oisiveté. Mais quoi? Marie n'était-elle pas oisive, lorsju'elle était assise aux pieds du Christ écoutant ses paroles, tandis que Marthe, [ui travaillait pour elle en méme temps que pour le Seigneur, murmurait ec jalousie contre la paresse de sa sœur, et se plaignait de porter seule le »oids du jour et de la chaleur?

De méme, aujourd'hui, nous voyons fréquemment murmurer ceux qui occupent des soins extérieurs, lorsqu'ils fournissent à ceux qui sont oc- :upés du service de Dieu les biens de la terre. Et souvent ils se plaignent noins des rapines d'un tyran que des dimes qu'ils sont obligés de payer à ces ainéants, comme ils disent, à ces oisifs dont le repos n'est bon à rien. Ce- Jendant, ils voient ces fainéants incessamment occupés non-seulement à couter les paroles du Christ, mais à les lire et à les répandre. Ils ne prenent pas garde que c'est peu de chose, comme dit l'Apótre, de donner les yens du corps à ceux dont on attend les biens de l'âme, et qu'il n'est point contraire à l'ordre que ceux qui se livrent aux soins de la terre servent »eux qui sont occupés des soins du ciel. Aussi la loi elle-même a-t-elle assuré iux ministres de l'Église ce salutaire loisir. La tribu de Lévi ne possédait iucun héritage temporel : afin de pouvoir plus librement se consacrer au serrice du Seigneur, elle avait le droit de prélever sur le travail des autres enfants d'Israél des dimes et des oblations.

Quant aux jeünes, que les chrétiens observent en les considérant plutôt comme une abstinence de vices que comme une abstinence d'aliments, il y aura lieu de voir s'il convient d'ajouter quelque chose aux canons de l'Église, et de nous donner sur ce point un réglement approprié.

Mais c'est particulièrement les offices de l'Église et la distribution des psaumes qu'il sera utile de régler. En cela, du moins, de grâce, soulagez notre faiblesse d'un trop lourd fardeau. Que la semaine nous soit donnée pour réciler le Psautier, de façon que nous n'ayons pas à répéter les mêmes psaumes. Saint Benoit, après avoir distribué la semaine selon ses vues, laissa ses surcesseurs libres d'agir suivant leur convenance. « Si quelqu'un trouve mieux à faire, 1l fera, dit-il, un autre règlement. » Il prévoyait qu'avec la succession des temps, la beauté de l'Église s'accroitrait ; il songeait an magnifique édifice qui s'est depuis élevé sur ses grossiers fondements.

Mais il est un point sur lequel nous désirons par-dessus tout ètre fixées.

170 ABÆLARDI ET HELOISS.E EPISTOLEÆ.

tione, in vigiliis nocturnis, nobis agendum sit. Periculosum quippe videtur eo tempore ad nos sacerdotes aut diaconos admitti, per quos hæc lectio recitetur, quas precipue ab omni liominum accessu atque aspectu segregatas esse convenit : (um ut sincerius Deo vacare possimus, tum ctiam ut a tentatione tutiores simus.

Tibi nunc, domine, dum vivis, incumbit. instituere de nobis quid in perpetuum tenendum sit nobis. Tu quippe post Deum hujus loc. fundator, tu per Deum nostr: congregationis es plantator, tu cum Deo nostre sis religionis institutor. Præceptorem alium post te fortassis habituræ sumus, et qui super alienum aliquid ædificet fundamentum. Ideoque veremur de nobis minus futurus sollicitus, vel a nobis minus audiendus, et qui

denique, si æque velit, non sque possit. Loquere tu nobis, et audiemus. Vale.

Que devons-nous faire à l'égard de la lecture de l'Évangile pendant les vigiles nocturnes? Il me semblerait dangereux d'admettre auprès de nous, à une telle heure, des prétres ou des diacres pour faire cette lecture ; car ce que nous devons particulièrement éviter, c'est l'approche et la vue des hommes, afin de pouvoir nous donner plus sincèrement à Dieu, ct aussi pour être moins exposées à la tentation.

À vous, Ô maitre, tandis que vous vivez, à vous d'instituer la règle que nous devons suivre à toujours. Car c'est vous, après Diéu, qui êtes le fondateur de cet asile; c’est vous qui, par la main de Dieu, avez été le planteur de notre communauté ; à vous donc d'être, avec Dieu, le législateur de notre ordre. Peut-être aurons-nous, après vous, un chef qui bâtirait sur des fondements qu'il n'aurait pas jetés. Il aurait par là méme, nous en avons la crainte, moins de sollicitude pour nous. Peut-étre aussi trouverait-il en nous moins de soumission. Eüt-il mêmes intentions enfin, il n'aurait pas méme pouvoir. Parlez-nous, vous, et nous écouterons. Adicu.

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