‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 29 sur 64 · QUESTIONS D'HELOISE · texte numérisé non relu

QUESTIONS D'HELOISE

LETTRE D'IÉLOÍSE A ABÉLARD

Quels éloges le bienlicureux Jérôme accorde à sainte Marcelle, combien il l'exalte, en approuvant, en recommaudant avec une force particulière le zèle dont elle était enflammée pour l'étude des Écritures, votre sagesse le sait mieux que ma simplicité. Voici, en effet, comment il en parle dans ses commentaires sur l'épitre de saint Paul aux Galates : « Je connais son ardeur, sa foi, le feu qui la dévore, son ambition de s'élever au-dessus de son sexe, d'eflacer les hommes, de faire retentir le tambour des saintes Écritures, de franchir la mer Rouge du siècle. Oui, du temps que j'étais à Rome, jamais elle ne m'aperçut sans accourir pour me poser quelques questions sur les Écritures. Et clle ne prenait pas toute réponse comme bonne, à la manière des pytliagoriciens; l'autorité ne prévalait pas auprès d'elle sans raisons préalables; elle examinauit tout, se rendait compte de chaque chose avec beaucoup de finesse, si bien que je sentais en elle moins un disciple qu'un juge. » Et il avait reconnu qu'elle avait, par cette application, tant profité, qu'il la donnait comme maitresse à tous ceux qui brülaient de la méme ardeur d'étude. C'est amsi que, dans une lettre à la vierge Principia, entre autres conseils, il lui dit : x Vous avez, pour l'étude des saintes Écritures, pour la chasteté du corps et de l'âme, d'excellents modèles en Marcelle et Asella : l'une vous conduira par des prairies verdoyantes et à travers les parterres de fleurs des livres divins, à celui qui dit dans le Cantique : « Je suis la fleur des champs et le lis des vallées; » l'autre, fleur du Seigneur elle-même, miéritera. d'entendre avec vous : « Comme le lis au milieu des épines, ainsi ma fille bien-aimée est au milieu de mes filles... »

414 PROBLEMATA CUM RESPONSIONIBUS.

Quorsum autem ista, dilecte multis, sed dilectissime nobis? Non sunt hæc documenta, sed monita : ut ex his quid debeas recorderis, et debitum solvere non pigriteris. Ancillas Christi, ac spiritales filias tuas in oratorio proprio congregasti, ac divino mancipasti obsequio; divinis nos intendere verbis, ac sacris lectionibus operam dare, plurimum semper exhortari consuevisti. Quibus sæpius in tantum Scripturæ sacræ doctrinam commendasti, ut cam animæ speculum dicens, quo decor cjus vel deformitas cognoscatur, nullam Christi sponsam hoc carere speculo permittebas, si ei, cui se devoverit, placere studuerit. Addebas insuper, ad exhortationem nostram, ipsam Scripturæ lectionem non intellectam, esse quasi speculum oculis non videulis appositum. |

Quibus quidem monilis tam ego quam sorores nostre plurimum incilat:e, tuam in hoc quoque quod possumus implentes obedientiam, dum huic operam studio damus, eo videlicet ainore litterarum correptæ, de quo predictus doctor quodam loco meminit : « Ama scientiam Scripturarum, et carnis vitia non amabis, » multis quæstionibus perturbatæ, pigriores eflicimur in lectione ; et quo: in sacris verbis magis ignoramus, minus diligere cogimur, dum infructuosum laborem sentimus, cui operam damus. Proinde quæstiunculas quasdam discipulæ doctori, filiæ patri destinantes, supplicando rogamus, rogando supplicamus, quatenus hic solvendis intendere non dedigneris, cujus hortatu, immo et jussu, hoc precipue studium aggressæ sumus. [n quibus profecto quæslionibus, nequaquam ordinem Scripturæ tenentes, prout quotidie nobis occurrunt, eas ponimus et solvendas dirigimus.

PROBLEMA HELOISSEÆ I.

Quid est quod Domiuus in Evangelio Joannis de Spiritu, quem missurus erat, promittit dicens : « Et quum venerit ille, arguet mundum de peccato, et de justitia, et de judicio : de peccato quidem, quia non crediderunt in me; de justitia vero, qui ad Patrem vado, et jam non videbitis me; de judicio autem, quia princeps mundi hujus judicatus? »

Solutio Abælardi.

Arguet per apostolos, quos replebit, non unam partem mundi, sed totum; de peccato scilicet perseverante vel retento ab hominibus, propter hoc, quia non crediderunt in me. Árguet de justitia, scilicet per meipsum presentem oblata, et non suscepta tuuc quum praesens essem, quem jam recuperare non possunt euntem ad Patreni, et jam ultra hic non videndum, De judicio

Pourquoi tout cela, ó maître cher à tant de cœurs, mais à nul plus qu'au nôtre? Ce n'est pas une leçon, c'est un avertissement. Je veux vous rappeler ce que vous avez promis, et vous inviter à payer votre dette. Vous avez réuni dans un temple à vous les servantes du Christ, vos filles spirituelles, vous les avez soumises au joug du Seigueur; vous avez pris l'habitude de nous exhorter à nous appliquer à l'intelligence de la parole divine, à nous livrer à la lecture des saints livres; vous nous avez recommandé l'étude des Écritures, disant qu'elles étaient comme le miroir de l'àme, où chacun pouvait juger de sa laideur ou de sa beauté; aucune épouse du Christ, à vous entendre, ne doit négliger ce miroir, pour plaire à celui auquel elle s'est donnée. A ces exhortations, vous ajoutiez que lire l'Écriture, sans en bien pénétrer le sens, c'était mettre un miroir sous les yeux d'un aveugle.

Sensibles à ces avis pressants, et en cela comme en tout le reste faisant de notre mieux pour accomplir envers vous les devoirs de l'obéissauce, nous avons été saisies, nos sceurs et moi, de cet ardent amour des lettres dont le docteur que je cite a dit : « Aime la science des Écritures, et tu n'aimeras pas les vices de la chair. » Mais, troublées dans cette étude par un grand nombre de difficultés, notre zàle s'est ralenti. Les obscurités que nous rencontrons dans l'intelligence des saintes Écritures nous en détachent, sentant que notre peiue est stérile. Nous venons donc, comme des disciples à leur maitre, comme des filles à leur pére, vous adresser quelques petites questions, et nous vous demandons en suppliant, nous vous supplions en demandant, de ne pas dédaigner de vous appliquer à les résoudre, vous sur les avis, sur l'ordre duquel nous les avons abordées. Nous ne suivrons pas dans l'énumération de ces questions l'ordre des Écritures : nous en poserons les termes et nous en solliciterons la solution, au Jour le jour, comme elles viendront.

PREMIÈRE QUESTION b'HÉLOISE.

Pourquoi le Seigneur, dans l'Évangile de saint Jean sur l'Esprit saint qu'il allait envoyer sur la terre, fait-il celte promesse : « Et, lorsqu'il sera venu, il accusera le monde au sujet du péché, de la justice, du jugement ; au sujet du péché, parce qu'ils n'ont pas cru en moi ; au sujet de la justice, parce que je vais à mon Père et que vous ne me verrez plus; au sujet du jugement, parce que j'ai été jugé comme roi de ce monde? »

Réponse d'Abélard.

ll accusera, par les apôtres qu'il remplira de son esprit, non pas une partie du monde, mais le monde entier, au sujet du péché deineurant chez les hommes, et retenu par eux parce qu'ils n'ont pas cru en moi. Il les accusera, au sujet de la justice, c'est-à-dire de la justice que je suis venu leur offrir, qu'ils n’ont pas su prendre pendaut que j'étais sur terre, mais qu'ils ne peuvent plus rappeler, et qu'ils ne reverront plus, aujourd'hui que

M6 PROBLEMATA CUM RESPONSIONIBUS.

scilicet pracedentium, in quo erant, hoc est peccati sive justitiæ : cum ea videlicet quæ reos vel justos faciunt in operibus magis quam in intentione constituant, et merita. non tam secundum. animum, quam secundum operationem dijudicent, sicut. maxime Judæi faciunt, neminem | arbitrantes damnari, quidquid velit, dummodo illud opere n»n compleat. Unde et Apostolus ad Romqpos : « Israel, inquit, sectando legem justitiae non pervenit. » Quare? Quia non ex fide, sed quasi ex operibus. Quamvis ergo lex concupiscenliam quoque interdicat, non tamen hoc peccatum esse tantum arbitrautur, ut ad damnationem. sufficiat. Quem. quidem. errorem arguendum esse Dominus nunc dicit, ex eo quod princeps liujus mundi judicatus est. Ipse quippe diabolus, qui carnalibus et amatoribus mundi dominatur, el totius auetor est et origo peccati, non de lioc quod fecerit, sed quod presumendo voluerit, statim damnatus tam graviter corruit.

PROBLEMA HELOISSÆ 11.

Quid est illud in epistola Jacobi : « Quicunque autem totam legem servaverit, offendat autem in uno, factus est omnium reus. Qui enim dixit : non mœchaberis, dixit et : non occides. Quod si non moechaberis, occides autem, factus es trangressor legis? »

Solutio Abælardi.

Omnia simul legis præcepta, non singula sunt lex ipsa. Qui ergo totam legem preter unum mandatum custodierit, fit reus omnium : hoc est, ex eo damnandus est, quod non omnia custodit precepta, quie simul, ut dictum est, accepta, sunt lex ipsa. Ac s! aperte dicat : quamvis impletor logis nemo esse possit, unum ejus observando mandatum; transgressor tamen legis efficitur, si vel unum ejus transgrediatur preceptum. Unde et statim Apostolus exponens quod dixerat : « Omnium reus, subjecit, factus est transgressor legis, » ex eo videlicet quod unum praetermisit præceptum, quod æque, ut cetera, fuerat injunctum. Alioquin ex eo quod subjungit : « Qui enim dixit : non moechaberis, etc., » nequaquam comprobaret illud præmissum, « factus est omnium reus. » Quum igitur ait : « Qui enim dixit, etc., » lale est, ac si diceret : ideo. recte dixi, quia unum transgredicendo, factus est omnium reus : hoc est, ex hoc damnandus est, quia non omnia servando, Deum contempsit. Quia ipse Dominus, qui legem tradidit, tam hoc mandatum, quam illud observari jussit : hoc est, omuia, non aliquod unum ex omuibus. Âc per hoc sicut transgressor fit legis, vel unum

je vais à mon Père. I] les accusera au sujet du jugement, c'est-à-dire du péché dans lequel ils étaient précédemment plongés, et de cette justice au nom de laquelle ils approuvent ou condamnent les actes plutôt que les intentions, et estiment les mérites moins d'après la pensée que d’après les œuvres, à l'exemple des Juifs qui ne condamnent aucune résolution, quelle qu'elle soit, qui n'a pas été exécutée. Ce qui fait dire à l'Apótre, dans son épitre aux Romains : « Israél, en suivant la loi de la justice, n'est pas arrivé à la loi de justice. » Pourquoi? Parce que ses jugements ont pour base non la pensée, mais les œuvres. Par exemple, bien que la Loi interdise la concupiscence, ils ne considérent pas que ce soit un péché suflisant pour mériter Ja damnation. C'est cette erreur dont le Seigneur veut avertir qu'elle sera condamnée, quand il dit qu'il a été jugé comme ro du monde. Le diable lui-même, le roi des hommes voués à la chair et attachés au monde, l'auteur ct la source du péché, a été condamné et précipité dans les enfers, non à cause de ce qu'il a fait, mais à cause de ce qu'il a eu l'intention de faire.

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