‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 33 sur 64 · NEUVIÈME QUESTION D'HÉLOÏSE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME QUESTION D'HÉLOÏSE

Le Seigneur, selon saint Mathieu, envoya le lépreux qu'il avait guéri en le touchant, au tribunal du grand-prètre, et l'invita à offrir ce que la loi ordonne aux lépreux d'offrir. Nous nous demandons, à ce propos, comment il se fait que Dieu ait, en cela, violé à la fois et observé la loi. En effet, il a touché le lépreux, ce que la loi interdit, et il l'a envoyé guéri au grandprétre, pour faire son offrande, ce que la loi prescrit.

Réponse d'Abélard.

Ainsi que le Seigneur l'a dit en ces termes : « Jusqu'à Jean, la Loi et les prophètes ; » c'est-à-dire jusqu'au temps de l'amour, les règles de la Loi et des prophètes durent ètre accomplies à la lettre. Le Seigneur ne viole donc en rien la Loi ; — la Loi à laquelle nul n'est contraint d'obéir que par l'ordre de Dieu, — si l'on réfléchit surtout qu'elle a été placée entre ses mains comme entre les mains d'un médiateur, suivant la parole de l'Apótre, c'està-dire remise en son pouvoir, en sorte que celui qui l'avait instituée pour un temps la fit cesser, dès qu'il le jugerait nécessaire ; c'est-à-dire, le moment étant venu où la perfection de la charité permettrait à la crainte de faire place à l'amour. Or, il appartient au temps de l'amour de témoigner à tous des sentiments de miséricorde; d'exciter, par l'exemple, à la piété tous ceux que l'on peut, ct de ne rien considérer, de ne rien fuir comme immonde parmi les hommes, hormis le péché. Dieu donc a exercé sa miséricorde envers le lépreux, en ne dédaignant pas de le toucher malgré la maladie de son corps, et en méme temps il lui a prescrit de faire ce sans quoi il n'aurait pu être recu dans la société des hommes. C'est pour cela qu'il l'a renvoyé au grand-prétre, pour étre soumis à son tribunal et accomplir le sacrifice de la Loi. ]

Page 1