‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 34 sur 64 · DIXIÈME QUESTION D'HÉLOÏSE · texte numérisé non relu

DIXIÈME QUESTION D'HÉLOÏSE

Que signifie, dans l'évangile de Luc, ce qu'Abraham dit au riche condamné : « Et pour tout cela, une haute montagne a été élevée entre nous et vous, en sorte que ceux qui voudraient passer et traverser chez vous ne le puissent pas? » Comment, en effet, se trouverait-il des hommes assez aveugles pour vouloir passer du rafraîchissement d'un si grand repos aux supplices des damnés ? Peuvent-ils avoir la pensée de rendre quelque service à ceux qu'ils voient absolument écartés par la miséricorde de Dieu?

Réponse d' Abelard.

Abraham, dans le sein duquel Lazare a été reçu, figure Dieu, qui reçoit ses fidèles passant des miséres de cette vie au rafraichissement de la vie

444 PROBLEMATA CUM RESPONSIONIBUS.

quam in quoddam secretum quietis suscipit. Ad lume anima damnata loquitur quasi supplicaudo, dum eum sui desideret misereri. Abraham ei de sententia sua constituta respondet, quum eum intelligere facit inaniter eum desiderare, quod nullatenus eidem potest evenire. Hoc est autem quod eum intelligere facit, quod subjungit : « Et in his omnibus inter nos ct vos chaos magnum firmatum est, » etc. « In his omnibus, » hoc est, in utrisque predictis, de consolatione scilicet justorum et cruciatu malorum, « chaos magnum firmatum est, » et hoc est impedimentum tantum divino judicio perenniter constitutum : « ut qui volunt ad vos hinc transire non possint. » Transire hoc loco de refrigerio justorum ad poenas malorum intelligimus velle his quoque subvenire, qui damnati sunt et quasi lioe beneficium justorum illis afferre ; vel inde huc illos educere, sicut fideles quotidie faciunt in hac vita, dum orationibus vel eleemosynis suis his quoque subvenire nituntur, quos in penis purgatoriis esse putant, quum omnino sint. damnati. Non ergo de illis qui in illo refrigerio sunt intelligimus, ut hanc de dam. nalis compassionem habeant, sed de viventibus adhnc, sicut. dictum est, fidelibus. Non enim Abraham dixit, ut hi de istis qui suut hic volunt ad vos hinc transire, sed simpliciter dixit : « Hi qui volunt, » sive adhuc vivi, sive jam defuncti. Nos autem, ut diximus, propter viventes hoc dictum accipimus, qui parabolice dicuntur de refrigerio justorum trausire ad loca peena-. lia damnatorum, vel inde huc transmeare : que videntur ejusdem esse sententiæ. Tale quippe est eos de refrigerio justorum transire ad penas damnatorum, vel huc meare : tanquam illis quoque, qui damnati sunt, ita compati, ut bonis operibus suis hoc refrigerium velint illis impertiri, et quodammodo transportare, vel eos inde huc educere, ut eadem sententia in diversis videatur verbis.

PRODLEMA HELOISSÆ XI.

Quid est quod in eodem Evangelista legimus Dominum dicere : « Dico autem vobis, quod ita gaudium erit in calo super uno peccatore penitentiam agente, quam super nonaginta novem justis, qui non indigent pœnitentia? » Multo quippe melius est ac perfectius peccatum cavere, quam commissum emendare, et multos quam unum bene agere : unde hoc magis quam illud Deo constat placere. Quid est ergo quod Deus unius peccatoris peeuitentiam plus approbat, quam multorum justorum perseverantium ?

Solutio Abælardi.

Quo quisque amplius de peccato alicujus dolet, magis de correctione ipsius gaudet ; et quo dolor damni major extiterat, et de reparando commoda minus

future, dont les douceurs nous sont encore aujourd'hui inconnues, comme dans un sanctuaire du repos. C'est à lui que l'àme damnée s'adresse, en le suppliant de la prendre en pitié. Abraham lui répond, conformément à la sentence prouoncée, en lui faisant comprendre que ses désirs sont vains et ne peuvent se réaliser. Voilà ce qu'il cherche à lui fare comprendre, quand il dit : « Pour tout cela, une haute montagne a été élevée entre nous et vous ; » pour tout cela, c'est-à-dire pour les deux choses qui ont été antérieurement énoncées, la consolation des justes et le supplice des méchants ; « une haute montagne a été élevée, » c'est-à-dire un obstacle insurmontable a été établi de toute éternité par la justice divine; «afin que ceux qui le veulent ne puissent passer d'ici là. » Par passer du rafraichissement des justes au supplice des méchants, nous entendons, soit l'idée de vouloir venir en aide aux damnés et leur apporter ce soulagement des justes, soit celle de les tirer de ce lieu de souffrance, comme font chaque jour les fidéles en ce monde, en cherchant par leurs prières et leurs aumónes à venir en aide à ceux qu'ils croient dans les peines du purgatoire, tandis qu'ils sont absolument condamnés. Nous n'entendons donc pas seulement cette pitié pour les damnés, de la part de ceux qui sont dans le rafraichissement, mais aussi de Ja part des fidèles de cette terre. Abraham ne dit pas en effet : ceux qui sont ici et qui veulent passer à, mais simplement : « Ceux qui veulent, » qu'ils soient vivants ou morts. Et nous, je le répète, nous entendons la chose des vivants qui sont dits figurément passer du rafraichissement des justes dans le lieu du supplice des damnés, ou passer d'ici là : ce qui a le méme sens. Car :est méme chose, de passer du rafraichissement des justes à l'enfer des Jamnés et de passer là. De méme que compatirà ceux qui sont condamnés el vouloir, par ses bonnes œuvres, leur obtenir ce rafraichissement, ou les transporter en quelque sorte et les tirer d'où ils sont, c'est proprement méme -hose sous des formes différentes.

ONZIÈMR QUESTION D'HÉLOÏSE.

Que signifient ces paroles du Seigneur dans le même Évangéliste : v Je vous le dis en vérité, il y aura plus de joie dans le ciel pour un pécheur repentant que pour quatre-vingt-dix justes qui n'ont pas besoin de se repen- Ur? » Ne vaut-il pas mieux, n'est-il pas plus prés de la perfection d'éviter le péché que de s'en corriger aprés l'avoir commis? La vertu de plusieurs n'est-elle pas préférable à celle d'un seul ? D'oà vient que Dieu aime mieux celle-ci que celle-là ? Pourquoi apprécic-t-il le repentir d'un seul pécheur plus que la pureté sans tache de beaucoup de justes ?

Reponse d' Abelard.

Plus on souffre du péché de quelqu'un, plus on se réjouit de le voir s'amender. Plus était vive la douleur de la faute, moins était grand l'es-

poir de la réparation, plus grande, au contraire, était la crainte de l'aggravation, plus l'amendement excite de joie lorsqu'il se produit. La satisfaction de la réparation est en rapport avec le tourment de la faute. Quant aux justes que nous savons dans Ja voie du bien, nous y faisons d'autant moins d'attention que nous sommes plus tranquilles. Leur vertu ne nous enflamme donc pas de la méme joie que la conversion d'un pécheur, laquelle paraissait si difficile. Ce n'est pas à dire pour cela que le repentir des uns vaille mieux que la vertu sans tache des autres. Mais on éprouve plus de satisfaction quand arrive une chose qu'on avait craint de ne pas voir arriver. Ces mots : « Il y aura plus de joie dans le ciel, » s'entendent de la joie de la présente église des fidèles, à laquelle le Seigneur donne quelquefois le nom de royaume des cieux.

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