‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 35 sur 64 · DOUZIÈME QUESTION D'HÉLOÏSE · texte numérisé non relu

DOUZIÈME QUESTION D'HÉLOÏSE

ll y a aussi quelques difficultés pour nous dans ce que nous lisons dans saint Mathieu sur les ouvriers envoyés dans la vigne ; ouvriers dont les premiers paraissent avoir porté envie aux derniers et murmuré contre le père de famille, au point de mériter cette réponse : « Ton cil est-il mauvais parce le mien est bon? » Dans la vie future, en effet, telle est la part assurée aux bienheureux, que nul n'aura à désirer plus qu'il ne recevra. Telle sera la charité de tous, que chacun aimera le bien d'autrui comme le sien propre, que personne ne pourra avoir une pensée contraire à celle du Seigneur, ni ressentir contre qui que ce soit le mal de l'envie, ni avoir l'œil mauvais ; cela surtout, quand l'envie est pour ceux qui en souffrent une telle causc de torture que le poéte a dit : « Que les tyrans de Sicile ne trouvérent pas de plus grand supplice, » et ailleurs « : L'envieux maigrit en voyant autrui s'engraisser. »

Reponse d’Abélard.

ll faut savoir que toute parabole a moins pour but d'exprimer exactement une vérité que de la faire concevoir par une image, et d'appuyer le témoignage de la vérité d'une comparaison comme preuve. Quand on dit, au sujet du riche et de Lazare, ce qu'on pourrait dire de bien d'autres, que l'âme de l'un est sauvée, l'autre damnée, il ne faut pas prendre à la lettre ces mots du riche à Abraham : « Envoyez Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt et rafraichisse ma langue. » Les àmes, eneffet, n'ont ni doigt, ni langue; c'est le fait des corps. Ce qui est dit là ne doit donc pas étre prisau pied de Ja lettre comme exactement vrai; ce n'est qu'une manière de faire entendre la vérité. De méme, en ce passage, quand on dit que quelques-uus murmurent et s'indignent que la part des autres soit égale à la leur, il

448 PROBLEMATA CUM RESPONSIONIBUS.

murare dicuntur quidam et tanquam indignari alios sibi adaequari, murmuratio ista non iudignationis, sed admirationis est accipienda. Qui enim murmurant mirantur id fieri quod non credebant. Unde murmuratio illa nunc dicitur multorum fidelium admiratio, quod sidi videbunt in praemio adæquari, quos pauciori tempore noverant operari. Similiter oculus nequam per similitudinem dicitur hominum invidorum, qui inde adversus alios commoventur, quod quasi contra rationem factum, quod non crediderant, mirantur. Tale est ergo : « Àn oculus tuus nequam est, quia ego Lonus sum? » tauquam si diceret : nunquid ex eo quod vides per meam bonitatem factum, commoveris, more mundi, ex iniquitate ad indignationem ? Ac si diceret : nequaquam sic conveuit. lloc autem Dominum cuiquam dicere, est ipsum facere hoc intelligere, quod non hinc debeat indignari, sed magis laudare Deum.

PROBLEMA HELOISSÆ XIII.

Quæstio illa de peccato in Spiritum sanctum irremissibili nos quoque, sicut multos, commovet. Quomodo enim quis in Filium Dei, et non in Spiritum sanctum peccare potest, quum unus offendi nequaquam sine alio queat, ut unius offensam in utrumque redundare sit necesse : quam nequaquam eniquam possit esse placatus, cui fuit ille offensus ?

Solutio Abætardi.

Antequam solutionem, prout possumus, ponamus, præmittenda sunt, et ex diversis Evangelistis colligenda hujus sententix verba, et unde ipsa pendeat premittendum, ut facilius ad solutionem sit perveniendum. Sicut ergo Matthæus refert, quum dæmoniacum quemdam Dominus curasset, et invidi pharisæi diccrent eum id facere per spiritum nequam, non per Spiritum sanctum, Dominus ait : « Si ergo in Beelzebud ejicio demones, filii vestri in quo ejiciunt ? Si autem in Spiritu Dei cjicio demones, igitur pervenit in vos regnum Dei. » Et post aliqua: « [deo dico vobis, omne peccatum et blasphemia remittetur hominibus : Spiritus autem hlasphemi non remittetur. Et quicunque dixerit verbum contra Filium hominis, remittetur ei: qui autem dixer.t contra Spiritum sanctum, non remittetur ci ueque in hoc sæculo, neque in futuro. » Marcus vero sic ponit: « Amen dico vobis, quoniam omnia dimittentur filiis hominum peccata et blasphemiæ, quibus blasphemaverant : qui autem blas;.hemaverit in Spiritum sanctum non habebit remissionem in æternum ; sed reus est æterni delicti; quoniam dicebant : immuudum spiritum habet. » Lucas vero sic scribit Dominum dicere : « Quicunque

faut entendre par là un murmure, non d'indignation, mais d'élonnement. Murmurer, en effet, c'est s'étonner d'une chose que l'on ne croyait pas possible. Ainsi peut-on appeler murmure l'étonnement des fidéles qui voient mis sur le méme pied qu'eux des geus qu'ils savent avoir travaillé moins longtemps,

Pareillement on dit « mauvais, » par comparaison, l'œil des envieux émus contre leur prochain, parce qu'ils considèrent comme fait contre 13 raison ce qu'ils ne croyaient pas possible. Ces mots : « Ton œil est-il mauvais, parce que le mien est bon? » signifient donc : ne t'émeus-tu pas, à la maniére du monde, comme en face d'une iniquité digne d'indignation, pour une chose que tu crois faite par ma bonté? En d'autres termes : il ne doit pas en être ainsi. De la part du Seigneur, dire cela, c'est faire comprendre qu'il y a lieu en cela, non de s'indigner, mais de louer Dieu.

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