XXII INTRODUCTION
quels élans de douleur, tour à tour àpre et douce, violente et délicale ! Quels cris de l'àme! Sous ce langage embarrassé par les formes scolastiques, quelle flamme, quelle passion!
Qui a lu la première lettre d'Héloïse, a-t-on dit excellemment', ne l'oubliera jamais. Certes, ce n'est pas elle que l'écriture d'Abélard a pu tromper ; à la simple suscription elle a reconnu la main de son bien-aimé, et elle a peine un moment à dominer le trouble qui l'envahit. « Votre lettre, votre écriture..., » dit-elle comme hésitante et ne sachant quel ton elle a le droit de prendre, après tant d'années de séparation; mais bientôt revenue à elle-même, elle ne peut se contenir : « Ah! c'est bien là le tableau de tes épreuves sans merci ni trêve, à mon bien suprême! » et aussitôt elle en analyse minutieusement le récit, « plein de fiel et d'absinthe, » comme pour le convaincre qu'il n'en est aucuue qui lui ait échappé. Sans doute, ces épreuves sont aussi les siennes, mais elle s'efforce de l'oublier. Elle craint d'avoir trop laissé paraitre sa propre douleur et elle se contraint. Ce n'est méme pas en son nom qu'elle parle, c'est au uom de celles qu'Abélard a établies au Paraclet sous sa direction, et dont il a pris la charge; ce sont elles qu'elle l'adjure de rassurer par ses lettres, de réconforter par ses conseils. Sous l'expression de celle priére, cependant, on sent peu à peu se gonfler le flot de l'émotion qu'elle réprime. Aucun titre ne répondant suffisamment à sa pensée pour exprimer la silualion de ses compagnes vis-à-vis de lui, — ni celui d'amies, ni celui de sœurs, ni méme celui de filles, — elle cherche s'il s'en peut imaginer un qui soit plus doux encore et plus sacré. Le mot qui remplit son cœur lui échappe enfin. « Peut-être, dit-elle, mettras-tu plus de zèle à t'acquitter de ta dette à l’égard de toutes ces femmes qui se sont données à Dieu, dans la personne de celle qui s'est donnée exclusivement à toi. » Et alors, comme par la bréche d'une digue rompue, tous ses sentiments débordent à la fois en un mélange passionné de souvenirs amers, de récriminations ardentes et de tendres protestations. Ah ! plus d'une fois, elle a comparé de sang-froid ce qu'elle a reçu et ce qu'elle a donné. Violences, outrages, elle a tout souffert sans se plaindre; ct si jadis on a pu se demander ce qu'elle suiväit, de la voix de l'amour ou de celle du
aisir, aujourd’hui on peut voir clair dans ses sentiments. Par son
an autre habit, elle a pris un autre cœur, afin de lui
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lui est douce. Il ne veut plus être aimé qu'en Jésus-Christ ; contenant la fougue de ses élans, elle lui récrit : « À celui qui est tout pour elle aprés Jésus-Christ, celle qui est tout à lui en Jésus-Christ. » Il lui envoie un psautier et lui demande de prier pour son salut ; elle priera. Elle s'accuse seule de tous les malheurs dont ils ont été frappés ensemble ; elle ne rappelle plus la part qu'il en a subie, que pour s'en faire un crime. Cependant, si elle obéit, elle est loin d'étre apaisée. « S'il arrive que le Seigneur me livre aux mains de mes ennemis, et que ceux-ci triomphant me donnent la mort, que mon corps soit rapporté au Paraclet, pour étre enterré par vos soins, » avait dit Abélard ; et ces mots, qui retentissent dans son cœur comme un glas funébre, y soulévent un mouvement de révolte. Elle accuse Dieu de ne l'avoir élevée si haut que pour la faire tomber dans un abime plus profond; elle s'indigne que sa main l'ait frappée, alors que leur union était devenue légitime, aprés l'avoir épargnée lorsque cette union était coupable; elle ne veut point qu'on croie à sa piété, quand le jour, la nuit, sans cesse, le souvenir d'Abélard l'obséde, quand son image l'attire et la remplit; quand, au milieu de ses priéres, pendant le sacrifice de la messe, jusqu'au pied de l'autel, elle sent les ardeurs de la passiou qui la dévore. « Tréve aux éloges ! répond-elle avec une étrange véhémence à Abélard, qui avait essayé de flatter sa peine, en lui faisant chrétiennement entrevoir la récompense de ses mérites : on vante ma sagesse; c'est qu'on ne connait pas mon hypocrisie; on porte au compte de la vertu la chasteté de la chair, comme si la vertu était l'affaire du corps et non celle de l'àme! si je suis glorifiée parmi les hommes, je n'ai aucun mérite devant Dieu qui sonde les cœurs et les reins, et qui voit ce qui est caché. L'éloge venant de vous est d'autant plus dangereux qu'il me séduit et m'enivre... Non je ne cherche pas la couronne de la victoire... Dans quelque coin du ciel que Dieu me donne une place, il aura bien assez fait pour moi'. » Et c'est par une sorte de défi à la grâce qu'elle termine sa lettre.
Une seconde réponse d'Abélard achéve de la soumettre. Elle ne veut point qu'il puisse l'accuser de désobéissance ; elle s'est done résolue à ne plus parler du passé. De prés et dans un entretien, elle ne serait pas süre d'elle-méme ; de loin, dans une lettre, il lui sera moins difficile de se contraindre. « J'ai imposé à l'expression de ma peine,
! Lettres, 1V, 8 5, p. 104.
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cher son âme au souvenir des jours, des moments, des lieux témoins de son délire, est-ce donc qu'au nom des droits, soit de l'union qui a rendu sa passion légitime, soit de cette passion méme, est-ce qu'un seul instant elle songe à solliciter des voluptés dont l'idée lui est doublement interdite? Ah! bien au contraire, ces obsessions auxquelles elle est en proie, elle les considère comme un châtiment mérité de ses fautes; ces souvenirs dont le charme la torture sont, à ses yeux, comme une premiére figure du remords qu'elle appelle; elle les offreà son bien-aimé en expiation des épreuves qu'elle lui a attirées, en attendant qu'elle puisse les offrir à Dieu; et c'est afin de s'en affranchir, qu'elle conjure Abélard de fixer son âme en lui sur d'autres pensées. Voilà les traits sous lesquels lléloise peint elle-méme «on trouble, trouble profond, douloureux, trouble d’un cœur qui ne s'appartient point, qui ne peut pas, qui ne veut pas rompre le lien d'une possession subie avec ivresse, mais qui voudrait en élever, en purifier l'objet.
Comment, au surplus, dans la situation imaginée par Pope et par Bussy-Rabutin, comment s'expliquer les réponses d'Abélard? Il est vrai qu'ils font bon marché de son róle; ils le suppriment. Et effectivement, en présence des emportements qu’ils prêtent à Héloïse, que pouvait faire Abélard? Préter l'oreille à des appels insensés? Donner des conseils qu'on ne lui demande pas? Il ne répond point. Ainsi du moins sont sauvées les convenances, sinon les vraisemblances. Mais par la suppression des lettres d'Abélard, on lui fait tort d'une solide partie de sa gloire, de la muilleure peut-être.
Nulle part, en effet, il ne touche de plus près à la grandeur. Sans doute, l'émotion qu'il laisse entrevoir, dans ses premières réponses, n'est pas encore suffisamment dégagée d'un sentiment de préoccupation personnelle; et les homélies en quatre points qu'il adresse à Héloïse, en échange de ses lettres enflammées', ont au premier abord une froideur qui déconcerte. Quelle àme, il est vrai, ne paraitrait de glace auprès de l'àme brülante d'Héloise! Si l'on veut bien juger d'ailleurs des conseils d'Abélard, il faut les lire dans le sentiment où ils étaient reçus. Or, pour lléloise, la forme didactique des instructions d'Abélard lui rappelait les leçons d'autrefois ; pour elle, le commentaire était un aliment d'autant plus précieux
! Voir les arguments placés en tête de chaque lettre. Il. ne faudrait pas les pre:dre comme gui les pour les lettres d'Héluïse ; ils en donneraient le plus souvent une idée
fausse, et nous ne les avons reproduits que parce que nous les avons trouvés dans le texte de V. Cousin; mais ils présentent une analyse fidèle des réponses d'Abélard.
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d'avec le sien. C’est avec elle et par elle qu’il veut mériter le bonheur des élus. 11 lui envoie la formule même de la prière que, tous les jours, elle doit adresser à Dieu pour leur commune expiation. Et cette prière est, sans contredit, ce qu'il a écrit de plus ému. L'amour humain s'y mêle, dans ce qu'il a de plus pur et de plus exquis, à tout ce que la raison chrétienne peut inspirer de plus solide et de plus haut. Aussi peut-on croire que ce n'est pas seulement par obéissance qu'Héloise avait cédé au dernier appel dont ce formulaire était l'expression ; elle a senti que la sollicitude d'une pensée amie lui était rendue.
Les Lettres de direction proprement dite, ainsi que les morceaux divers qui s'y rattachent, soulèvent les plus graves questions d'histoire et de morale. Mais, outre que le simple exposé de ces questions nous entrainerait trop loin, elles ont été l'objet d'une étude magistrale!. Notre unique prétention est de relever, dans cette seconde phase de la correspondance d'Abélard et d'Héloise, comme nous l'avons fait pour la premiére, ce qui peut préparer à en comprendreet à en goüter l'esprit.
Si les lettres qui se rapportent à cette phase nouvelle différent essentiellement des précédentes par les matiéres qui en sont le sujet, elles participent au fond du méme sentiment, de la méme vie ; elles en sont la suite naturelle et le couronnement. Toutefois, le premier effetqu'on éprouve, en les-abordant, est celui d'un saisissant contraste. Rien de plus sévére que la vie à laquelle Héloise avait été vouée. « Au premier tintement, dit-elle dans la description qu'elle en fait, nous nous levons en háte pour vigiles.... Le tintement fini, au signe de la prieure, nous faisons les priéres d'usage, les jours de féte, à genoux; les jours ordinaires, prosternées. Les priéres faites, nous
! Abélard, eic., par M. de Rémusat, liv. II et suiv. Cf. J. Simon, étude citée. Ch. Lévéque, ouvrage cité; Dictionnaire des sciences philosophiques, publié sous la direction de M. Ad. Franck, art. Abélurd; J.-P. Charpentier, ouvrage cité. Voir aussi l'Essai historique, de M. et M** Guizot, placé en tête de la traduction de M. Uddou. On peut encore consulter : Michelet, Histoire de France, I, ch. 4; Jos. Berington, The history of the lives of Abeillard and Heloisa, 1193; Fessler, Abælard and Heloisa, 1808; Moriz Carrière, Abaelard und Heloise, 1814 : Feuerbach, Abaelard und Heloise, 1844 ; Gallia Christiana, t. xu, col. 507 et seq.; Brucker, Hist. crit , Ill, p 755, etc.