‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 5 sur 64 · XXX | INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXX | INTRODUCTION

raient être une préparation à entrer dans son royaume‘. » C'est l'intention, non l'acte, qu'elle veut que l'on considère. Aussi n'estelle point d'avis qu'on pousse aucune observance à l'extréme rigueur. Le monde ayant vieilli, les régles ont été atténuées pour les hommes : à plus forte raison, doivent-elles étre adoucies à l'égard des femmes, pour qui elles n'ont pas été faites. Les travaux manuels, par exemple, ne sont-ils pas en désaccord avec la faiblesse de leur sexe? En un mot, l'idéal qu'Héloise se fait de la vie religieuse est à la fois élevé et doux. Des vœux modestes, la volonté de 8'y tenir, et, s'il se peut, d'y ajouter sans cesse par une progression réfléchie d'humilité, de sagesse, d'obéissance, par-dessus tout, l'accomplissement des préceptes de l'Évangile : voilà les bases du Règlement qu'elle propose?. Elle le résume, avec une précision heureuse, en ces termes : « Quiconque ajoutera la continence aux vertus de l'Évangile réalisera la perfection monastique. Plüt à Dieu que notre profession nous élevàt seulement jusqu'à la hauteur de l'Évangile! gardons-nous de prétendre la dépasser : n'ayons pas l'ambition d’être plus que chrétiennes?. »

À ces observations judicieuses, Abélard a reconnu l'esprit de sa doctrine. Il y répond en les fortifiant de nouveaux arguments empreints d'un esprit large et généreux. En principe, il n'admet aucune infériorité de sexe au désavantage des femmes, et il fait remonter à Jésus-Christ l'institution des congrégations de religieuses. N'hésitant méme pas à aller rechercher jusque chez les vierges du paganisme l'exemple anticipé des vertus chrétiennes *, il en tire la preuve de l'égalité fondamentale des deux sexes. Toutefois, ce n'est point unc raison, à son sens, pour imposer aux femmes les mémes devoirs qu'aux hommes. Il veut que l'on mesure le fardeau aux forces, à la condition que, pour tout le monde, l'effort soit en proportion des moyens. La continence, la pauvreté, le silence, sont les trois régles de profession monacale qu'il établit comme les obligations communes à l’un et à l'autre sexe. Mais pour l'un comme pour l'autre, il ne demande que l'utile et le possible. Ni superflu, ni privations ; point de travaux excessifs, point d'oisiveté énervante; le corps allègre, l'àme saine, lé cœur pur et haut; car Dieu regarde plutôt

! Lettres, VI, S 9, p. 158, cf. it, p. 98.

+ jd., ibid., 8 7, p. 459.

5 Jd., V1, 8 6, p. 450.

“Id, VII, $ 9, p. 2:6, cic. 3

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« Sensibles à ces avis, répond lléloise, et en cela, comme en tout le reste, faisant de notre mieux pour accomplir envers vous les devoirs de l'obéissance, nous avons été saisies, nos sœurs et moi, d'un ardent amour de la science des Écritures; suivant votre recommandation, nous avons travaillé à en approfondir le sens ; mais souvent des obscurités nous arrétent, et nous venons, comme des disciples à leur maitre, comme des filles à leur père, vous demander des: éclaircissements!. » Ainsi s'engage un échange de questions et de réponses : questions simples, précises, parfois embarrassantes par leur netteté méme et qui témoignent d'une lecture aussi attentive qu intelligente; réponses étendues, raisonnées, érudites, plus subtiles en général que concluantes, mais pour lesquelles Abélard ne ménage ni son savoir ni son esprit.

Ce n'étaient donc pas seulement les principes de son enseignement qui présidaient à l'ordre général du Paraclet:; sa pensée en inspirait, en réglait incessamment la pensée. Et qui ne sent que, dans ce commerce de direction souveraine et de subordination absolue, lléloise et Abélard trouvaient, tous deux, autre chose qu'une pure satisfaction de savoir, d'intelligence et de raison?

Héloise, fidèle à ses engagements, « a fait rentrer son cœur dans le silence. » Depuis qu'elle a promis de se contraindre, nous n'avons plus de sa main que la lettre où elle expose ses idées au sujet du gouvernement du Paraclet, et quelques lignes de billets d'envoi. Mais, flamme assoupie et non éteinte, le sentiment qui la possède se fait jour : ici par des exagérations de défiance d'elle-même; là, par des effusions d'obéissance ; ailleurs, par la vigueur d'une simple expression, où elle ramasse toutes les forces de son âme; ailleurs enfin, par des explosions de tendresse qu'elle arréte aussitót, mais qu'elle n'a pu contenir. « O maitre cher à tant de cœurs, mais à nul plus qu'au nôtre ! s'écrie-t-elle*, c'est vous qui avez réuni dans ce temple, qui est vótre, les servantes du Christ, vos filles spirituelles ; C'est vous qui les avez soumises au joug du Seigneur ; vous qui nous avez pressées de nous appliquer à l'intelligence de la parole divine, vous qui vous étes chargé de la direction de nos études et de nos vertus... » Peu s'en faut qu'elle n'ait ajouté, appliquant la parole de saint Paul : « En vous nous existons, nous vivons, et nous sommes. » Toutes les recommandations, tous les conseils, les moindres mots d’Abélard,

! Questions et réponses, p. 515.

* Id., ibid.

XXXIY INTRODUCTION.

* Tel est l’ensemble, tel est le mouvement des lettres d'Abélard et d'Héloise. Les incertitudes de G. Orelli et de M. Lud. Lalanne sur l'authenticité des Lettres amoureuses se seraient-elles produites, si, rompant avec la tradition du dix-septiéme siécle, ils avaient considéré dans son unité, comme nous avons essayé de le faire, cette correspondance, ardente, enflammée d'abord de la part d'Héloise, autant qu'elle est froide et mesurée de la part d'Abélard, puis grave et contenue, sans cesser d’être touchante, lorsqu'Ábélard a commencé à se montrer lui-méme ému, et présentant dans ces deux phases une indissoluble communauté de sentiments? Pour nous, les Lettres amoureuses n'ont pas de sens réel, détachées des Lettres de direction, tandis qu'elles s'expliquent les unes par les autres et se complétent. Assurément du moins, la persistance du sentiment qui se manifeste encore si nettement dans les Lettres de direction, aide à comprendre l'ardeur de celui qui éclate dans les Lettres amoureuses. Chose singuliére, c'est l'énergie persévérante de cette - passion, nous l'avons vu!, qui a mis en défiance! Ce qui était l'explication, la lumière, est devenue l'objection. L'erreur de la critique ne serait-elle pas simplement d'avoir voulu soumettre cet amour sans exemple à la commune mesure des sentiments hu- . mains? |

« Qu'une vie est heureuse, a dit Pascal, qui commence par l'amour et qui finit par l'ambition ! » Si la vie d'Abélard a commencé, comme elle a fini, par l'ambition, nul doute que l'amour n'y ait tenu une grande place. Il était né avec l'humeur mobile et légère, le caractère violent et superbe : son ceeur n'était pas à la hauteur de son génie. Destiné par son père à la profession des armes, il lui était resté de cette vocation de famille le goût de la lutte, la passion de Ja victoire. Impatient de toute supériorité, il ne souffrait ni la contradiction, ni l'obstacle. Tout ce qu'il convoitait lui semblait dà, et dés qu'il avait fixé un but à ses désirs, il ne se reposait que dans la satisfaction conquise. Le succés obtenu, il en épuisait les jouissances avec éclat, sans ménagement pour son adversaire ; puis il marchait, avec une

! Voir plus haut, p. v.

d — INTRODUCTION.

mort de celui qui en est l'objet? Abélard à peine éteint à Cluny, Héloïse fait transporter ses restes au Paraclet, poursuit son ahsolution, pourvoit au sort de l'enfant qu'elle devait à son amour; ct l'imagination populaire, qui ne s'exalte que pour les sentiments vrais, la représente fidéle à ce culte, pendant plus de vingt ans et jusqu'à son dernier soupir. « Oui, elle fut véritablement son amie, » dit la, Chronique de Saint-Martin de Tours ; et une touchante légende ajoute que, sur l'ordre qu'elle donna avant d'expirer, son corps ayant été déposé dans le caveau de son mari, Abélard étendit les bras vers elle pour la recevoir, et les referina dans cet embrassement !. | | Comme sa destinée, son âme est, pour me servir de l'expression appliquée par Montaigne aux grandes âmes de l'antiquité, « hors de la portée accoustumée du ject. » Les traits ne manquent pas pour la dépeindre. À l'époque où il s’occupait avec le plus de passion de M"* de Longueville, — la date n'est pas indifférente, — un jour, V. Cousin, dans un de ces entretiens où il portait tant de feu, jeta tout d'un coup à ses interlocuteurs celte question Quelle est la femme dont il eût été le plus deux d’être aimé ? Divers noms furent cités et discutés, celui de Vittoria Colonna, entre beaucoup d'autres. V. Cousin nomma lléloi-e, et, partant d'un trait, il se mit à parler de l'amante d'Abélard comme il parlait de toutes choses, grandement. Il est regrettable que, d'une admiration si bien sentie, il ne nous reste que ce beau, mais trop bref témoignage, incidemment exprimé dans l'Introduction à la philosophie d'Abelard :..«Cette noble créature, qui aima cemme sainte Thérèse, écrivit quelquefois comme Sénéque, et dont le charme devait être irrésistible, puisqu'elle charma saint. Bernard lui-méme... » Dans une de ses comparaisons les plus malheureuses, Pope représente Héloise sous l'image de la vierge folle. L'attitude que toutes les traditions s’accordent à lui préter est celle du recueillement et de la réflexion : a la très-sage Héloise, » dit Villon’. L'ardeur de sa passion n'a d'égale, en effet, que la vigueur de sa raison. L'autel qu'elle a élevé à Abélard, dans le fond de son cœur, comme dans uu sanctuaire, ne . lui dérobe aucune de ses faiblesses; elle le connait et elle le juge. ' Elle ne lit pas moins clairement dans sa propre pensée. Impuissante

! Canonicus sancti Martini Turonensis, in chronico ad annum MCXL. * Villon, Ballade. — Cf. Et. Pasquier, Recherches sur la France, livre VI, ch. 17 ; Damboise, préface; Bertrand d'Argentré, Histoire de Bretagne, liv. I, ch. 11.

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