‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 6 sur 64 · XXXVII! | INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVII! | INTRODUCTION

une telle passion ; il mériterait d’être connu comme un des maîtres de notre art dramatique; il était digne de peindre l'àme des Émilie et des Hermione, des Pauline et des Phédre. Plus ingénieuse, la conjecture de M. Lud. Lalanne est aussi plus plausible. Ce qui a surtout éveillé les doutes de M. Lalanne sur l'authenticité des Lettres amoureuses, c'est le tour de certains passages suspects à ses yeux d'arrangement!; » et il conclut en supposant qu'Héloise avait conservé les minutes de ses propres lettres en méme temps que celles d'Abélard, et quc c'est elle qui lesa « arrangées » et disposées dans la suite, « en. forme de composition régulière. » La supposition n'a rien que d'acceptable, et l'on aime à se figurer Héloïse relisant et remaniant cetfe correspondance si chére. C'est, à nos yeux, un trait de vérité de plus dans l'histoire de cette passion unique. Mais est-il besoin de recourir à tant de mystére?

Nul doute d'abord que la Lettre à un Ami ait couru le monde. Rien de plus simple, d'autre part, qu'Héloise ait gardé précieuscment toutes les réponses d'Abélard, et qu'elle ait pris copie des siennes, avant de les transmettre. L'œuvre s'est ainsi composée toute seule, par le simple rapprochement des morceaux qui se faisaient suite naturellement. .

Est-ce à dire maintenant que ces morceaux n'aient subi aucune retouche, et que le manuscrit de Troyes, qui date d'un siècle aprés la mort d'Héloise, nous les ait transmis tels qu'ils étaient sortis de sa main et de celle d'Abélard? La langue d'Abélard et d'Héloise, on le sait, n'est pas pure. Semé de traits brillants, mais surabondamment nourri de textes, orné plutót qu'élégant, parfois rude et grossier, toujours tendu et comme armé en guerre, le style d'Abélard manque en général de naturel et de charme. Celui d'Héloise, bien supérieur par la vigueur et par le feu, présente d'étranges intermittences de froideur, partout où la controverse se glisse à la place de la passion, et Bayle n'a pas tort de dire que, si Bussy-Rabutin « se fût aussi bien connu en langue latine qu'en langue frangaise, il n'eüt pas donné tant d'éloge à sa latinité, trop souvent pédantesque et subtile. » C'étaient les défauts propres au temps. Ces défauts n'ont-ils pas été encore aggravés dans la transcription des manuscrits? Pour nous, c'est d'abord à cette marque que nous reconnaitrions volontiers la trace du travail des interpolateurs. Bien qu'Abélard et Héloise, sui-

! Correspondance littéraire, ibid., p. $2, col. 9.

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