‹ Lettres d'Abélare et d'Héloïse;Chapitre 53 sur 64 · TRENTE-NEUVIÈME QUESTION D'HÉLOISE · texte numérisé non relu

TRENTE-NEUVIÈME QUESTION D'HÉLOISE

Nous demandons aussi pourquoi ee que le Seigneur a prédit à Pierre au sujet du chant du coq e-t si diversement présenté par les Évangélistes ? Saint Mathieu écrit : « Jésus lui dit: je vous le dis en vérité, avant que le coq chante, vous me renierez trois fois. » Saint Marc, de sou côté, qui, dit-on, écrivit son Évangile sous la dictée de Pierre, dit : « J* vous le dis en vérité, aujourd'hui, pendant cette nuit, avant que le coq ait chanté deux fois, vous me renierez. » Saint Luc : « Je vous le dis, l'ierre, le coq aujourd'hui ne chantera pas trois fois, avant que vous m'ayez renié. » Suint Jean : « Je vous le dis : en vérité, en vérité, le coq ne chantera pas trois fois, avant que vous m'ayez renié. » Que signifie cetle si. grande diversité de formes, s'il est vrai que le

910 PROBLEMATA CUM RESPONSIONIBUS.

nus Petro dixerit ? Quid est etiani quod dieit Marcus : « Hodie in nocte hac,» quuin nequaquam nox in die sit, et in cantu. galli addiderit « bis, » quod cetert tacent?

Solutio Abælardi. ,

Consuetudo est Seripturæ, nomine. diei pariter diem et noctem comprehendere : veluti quum dicimus, quia ille. vixit, vel sedit tot annis et tot diebus, vel quia ibi fuit per tot. dies. Sic et quum Marcus dixit « hodie, » noctem etiam cuni suo. die comprehendit. Quod vero adjuüxit, € in nocte hae, » noctem nou teinpus, sed imimninentis. noctis. adversitatem dixit.

Ut vero. utraque solvamus de galli cantu. dicta, ponamus Dominum ia temperate Petro dixisse prius, ut Marcus refert, antequam gallus seilicet bis vocem dederit, et postea, tanquam l'etrus constantiam suam. promitteret, adjecisse, quod. etiam. illud. faceret, antequam. gallus cantaret. Nam el Marcus Petrum quasi. iimium confidentem sæpius verbis. Domini. quasi procaciter contradicere commeinorat, dicens : « Petrus autem ait : € Etsi omnes scandalizati fuerint, sed non ego. » Et ait illi Jesus : « Amen uico tibi, quia hodie in nocte hac, priusquam gallus bis vocem dederit, ter me es nezaturus. » At ille amplius loquebatur : « Et s? oportucrit me simul comniori tibi, non te negabo. » Qui prius dixerat se non csse scandalizaudum, plus aliquid nune addit, dicens se etiam paratum commori antequam neget. Ad quam majorem sus constautize praesumptionem et ipse Dominus plus aliquid adjecisse non. incongrue creditur, dicendo scilicet, quod priusquam etiam gallus cantet, ter sit negaturus, ut diximus.

Sed illud plurimum quæstionts generat, quod negationes l'etri, ct cantum galli Marcus sie ordinat, ut post primam. negationem, gallus. primo cantaret; et post duas alias, secundo; ex quo videtur nequaquam posse stare, quod, sicut dicunt ceteri Evangelisti, Petrus ter negaret, antequam gallus cantaret ; nisi forte im verbis quoque. ipsoruin subaudiatur « bis, » quod Marcus ponendo. sulaudiendum | innuit, et. qucd. Dominus tantummodo dixerit. Quum enim aliquid uno loco inagis determinare quam in alio dicitur, svpe deterininationem subaudiri oportet, ubi eliam ipsa non ponitur, vel quod alibi est exceptum, diligenter anuotandum, ne falsitas confundat sensum. Quod. nec ip-os etiam latet. infideles. Unde cum Judæis nonnunquam opponimus : « Ad usuram non accomn:odaveris, » tanquam nec nobis etiam fœnerare debeant, dicunt, « proximo. tuo, » subintelligendum esse, quod alibi legitur. determinatum esse. Sed et quum Veritas habeat Evangelica : « Nisi quis renatus fuerit ex aqua, et Spiritu. sancto, non potest introire in regnum Dei, » subintellizeudum est, vel sua passione sanc:

Seigneur n'en a suivi qu'une seule à l'égard de Pierre? Que signifie ce que dit saint Marc : « Aujourd'hui, pendant cette nuit? » I n'y a point de nuit dans le jour. Et pourquoi ‘dit-il du chant du coq « deux fois, » ce dont les autres ne parlent pas?

Réponse d' Abelard.

C'est la coutume de l'Écriture d'embrasser, dans le mot de jour, le jour et la nuit. C'est ainsi que nous disons nous-mémes, que tel a vécu ou est demeuré ainsi pendant tant d'années et tant de jours, ou qu'il a été là pendant taut de jours. Lors done que saint Marc dit : «Aujourd'hui, » il embrasse le nuit et le jour. En ajoutant : « Pendant cette nuit, » il. veut marquer non le temps méme de la nuit, mais le moment à venir de là nuit prochaine.

Quant à la diversité des versions au sujet du chant du coq, il faut supposer que le Seigneur a d'abord dit à Pierre avec. mesure, suivant le témoignage de saint Mare : « Avant que le coq ait chanté deux fois; » puis Pierre protestant de sa fidélité, i1 aura ajouté qu'il le ferait, méme avant que le coq eût chanté. Eu effet, l'idée de saint Marc est de rappeler que le Seigneur voulut rabattre, comme en se jouant, la confiance parfois trop grande de Pierre, losqu'il écrit : « Pierre dit : « Quand tous seraient scandalisés, je ne le serai pas, moi. Et Jésus lui dit : Je vous le dis, en vérité, aujourd'hui, et cette « nuit avant que le coq ait chanté deux fois, vous me renierez. Et celui-ci continua : Fallàt-il mourir avec vous, je ne vous renierai pas. » ll avait cominencé par dire qu'il ne serait pas scandalisé ; il va plus loin : il ajoute qu'il est prét à mourir. plutôt que de renier. C'est à cette présomption excessive que le Seigneur paraît, non sans raison, avoir répondu en ajoutant qu'avant que le coq chantàt, il l'aurait renié trois fois.

Ce qui fait surtout question, c'est que saint Marc présente les renicments de Pierre et le chant du coq dans un ordre tel que c'est après le premier reniement que le coq chante la première fois, et après les deux autres, la seconde : ce qui semble ébranler ce point que, d'après le récit des autres E:angélistes, Pierre renierait trois fois, avant que le coq chantàt. Mais peutêtre faut-il sous-entendre dans leur récit, le mot « deux fois » que saint Mare, en l'éerivant, indique comme ayant été dit, et comme sous-entendu. En effet, lorsqu'une chose est plus exactement déterminée eu un endroit qu'en un autre, il faut sous-entendre cette détermination là où elle ne se trouve pas, pour ne point se laisser entrainer dans un sens inexact. C'est une règle connue mème des infidèles. Quand nous opposons aux Juifs ce mot : « Tu ne préteras pas à usure, » comme s'ils ne devaient pas nous préter à nous mêmes, ils répondent qu'il faut sous-entendre : « à ton prochain, » ce que la Loi détermine ailleurs expressément. De même, quand la Vérité évangélique dit : « Celui qui ne sera pas régénéré par l'eau et par l'Esprit-Saint n'eutrera pas dans le royaume de Dieu, » il faut sous-entendre : et sanctifié

Lu

512 | PRODLEMATA CUM RESPONSIONIBUS.

üficatus, quum alibi quoque de martyribus generalem habeamus sententiani, Domino dicente : « Qui perdiderit animam. suam. propter me inveniet cam. »

Augustinus vero, lib. III de Consensu Evangelistarum, hanc diversitatem de negatioue Petri ita dissolvit, ut quod Marcus ait, ad prolationem vocis referat negantis; quod cæteri dicunt, ad. propositum. animi jam tanta formidine percussi, atque perturbati, ut paratus essel tertio negare, antequam omnino gallus cantaret.

Quod si quis forte requirat cur dixerit Dominus : ter, et non quater, vel amplius, quod similiter ex magnitudine formidinis facere paratus esset, videtur mihi nonnulla etiam ratio in hoc negationis haberi ternario, quod comprehenso intelligatur omnis negatio. Omnis. quippe Christum negans, vel per errorem id faeit, vel timore aliquo, sive cupiditate. compulsus id præsumit. Ter igitur negaturus Petrus quum a Domino predicitur, ad omnem paratus esse negationem insinuatur. Neque enim dubitandum. est ex his, qua jam in Domino gesta conspexcrat, antequam primum negaret, desperationis scandalum una cum caeteris ipsum corruisse : à quo postmodum liberatus, Domino cum respiciente, amaro. penitentie. fletu delevit quod commisit. |

Nec illud fortassis absurde dici potest quod ille prior eantus galli, post priinamn. negationem Petri, naturalis non fuit : sed ex aliquo strepitu, vel Petri de atrio foras exeuntis, vel quorumcunque illic deambulantium, gallus aliquis prope assistens, excitatus ante horam, primo cantaverit : ut non essel ille prior cantus naturaliter factus, sed vi quadam extortus. Nec tamen sine ratione id Dominus ordinavit, ut ad primam statim negationem Petri, statim gallus, quasi. Petrum arguendo, cantaret, nec sic Petrus negando desisteret, ut veritas ipsa. appareret. Quum itaque Dominus prædixerit Petrum ter negaturum, ant quam gallus cantaret, horam naturalis cantus galli intellexisse videtur. Mareus vero qui solus apposuit « bis, » tam naturalem quam accidentalem cantum galli indiffereuter accepit.

PROBLEMA HELOISSÆ XL.

Quid est quod solæ bestiæ, vel aves commemorantur adductæ esse in pavadisum ad Adam, ut videret, qui vocaret ea : et non etiam reptilia terra ut serpentes, vel reptilia aquae, ut pisces?

Solutio Abælardi. e

lene quidem, quantum ad mysterium, hoc credimus actum. In Ecclesia

par sa Passion, puisque ailleurs nous avous sur les martyrs une pensée générale déterminée par cette parole de Dieu : « Celui qui aura perdu sa vie pour moi me trouvera. » E

Saint Augustin, dans son troisième livre sur la Concordance des Évangelistes, résout ainsi la diversité des versions au sujet du reniement de saint Pierre. Ce que dit saint Marc, il le rapporte à l'expression du reniement; ce que disent les autres, à la résolution de l'àme de Pierre, déjà frappée et troublée par l'effroi, si troublée qu'il était prét à renier une troisième fois, avant que le coq chantàt.

Que si l'on demande pourquoi le Seigneur dit qu'il. reniera trois fois et non quatre ou davantage, — ee qu'en raison de son e'froi Pierre était prét à faire, — je crois trouver quelque explication du nombre trois dans cette raison que ce nombre est le mode et le terme de tout remement. Quiconque renie le Christ le fait jar erreur, par crainte, ou par présomption. Quand donc le Seigneur dit que Pierre le reniera trois fois, il veut faire entendre qu'il est prét à toutes les sortes de reniement. Car il n'était pas douteux, d'après ce qu'il avait vu faire au Seigneur, avant de le renier pour la première fois, qu'il füt tombé avec tous les autres dans le scandale du désespoir : faute dont il fut pardonné plus tard par la grâce de Dieu, et qu'il pleura de toutes les larmes de la pénitence.

Puis peut-être n'est-il pas déraisonnable de dire que le premier chant du coq, après le premier. reniement de Pierre, ne fut pas uaturel? un coq qui se trou ait là aura été, sans doute, réveillé avant l'heure. par quelque bruit, celui de Pierre sortant ou celui des passants, et il aura chanté. Mais ce premier chant n'était pas naturel ; il était l'effet d'un accident. Ce n'est pas sans raison que le Seigneur a disposé les choses de telle sorte qu'au premier reniement de Pierre, le coq, comme pour convaincre Pierre, chantät, et que cet avertissement ne l'einpéchàt pas de continuer à le renier : 1l voulait que la vérité apparût dans tout sou jour. Lors donc que le Seigneur prédit que Pierre le renivrait trois fois avant que le coq chantàt, il a voulu qu'on entendit par là l'heure et le chant naturel du coq. Saint Mare qui seul a cerit « deux fois, » a confondu le chant naturel et le chant accidentel du coq.

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