‹ Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon CornudetChapitre 11 sur 38 · Hugues-Félicité-Robert, abbé de Lamennais · texte numérisé non relu

Hugues-Félicité-Robert, abbé de Lamennais

5. Charles-Louis de Ilaller (i-68-i854), sociologue bernois, converti au catholicisme par ses études mômes (cf. Goyau, V Allemagne religieuse^ le catholicisme, t. I, p. 367-374)-

0. Victor Cousin (1792-1867), suppléant de Royer-Collard à la Sorbonne (i8i5) et fondateur de l'éclectisme, membre du conseil de l'Université (i83o), pair de France (i832), ministre de l'instruction publique (1840), membre de l'Académie française (i83i) et de l'Académie des sciences morales dès la réorganisation (i832).

l4 LETTRES A MONTALKMBERT.

tolérance pour les opinions des autres, et que plus je vais, plus je crois voir, comme lui, qu'il y a de la vérité et de la conscience dans toutes les façons de penser.

Vous voyez, mon cher Montalembert, que je réponds compendieusement à votre lettre du 24 août ; j'ai été bien fâché de ne pas vous retrouver à Paris, mais je m'y attendais, n'ayant pu revenir que le 5 septembre, et il a bien fallu en prendre mon parti. J'espère que l'effrayante longueur de ma lettre ne vous fera néanmoins pas trop redouter d'en recevoir d'autres de même dimension, et que vous me paierez en même monnaie. Tout ce qui m' arrivera de Stockholm sera reçu avec bien de la joie.

Adieu, mon ami, portez-vous bien dans ce que vous

appelez votre exil ; prenez-le en patience ; mes vœux et

mon amitié bien sincère vous y accompagnent; je ne

vous dis pas de ne point m'oublier, je compte trop sur

votre cœur comme vous pouvez compter sur celui

De votre tout dévoué,

Alph. d'Herbelot.

Ecrivez-moi à Paris, où je serai de retour vers le 20 octobre; j'ai suivi, pour envoyer ma lettre, le mode que vous m'indiquiez : j'espère qu'elle vous parviendra, quoique non affranchie ; choisissez là-bas la manière que vous jugerez la plus sûre pour que nos lettres n'éprouvent pas de retard, et indiquez-moi dans la mienne les rectifications qui pourraient être nécessaires.

Adieu encore une fois, je vous embrasse de tout mon cœur.

Paris, ce a novembre [1828] '.

Me voilà enfin de retour à Paris, mon clier ami, et après environ trois mois d'absence, je me retrouve au centre de mes études et de mes amitiés. J'avais bon besoin de ce retour, car on se détrempe, au milieu de ces villes de province de l'Ouest, dans l'absence totale de toute conversation sérieuse et d'occupation autre que celle à laquelle on se force soi-même. Cependant je n'aurai pas de peine à me remettre au travail, et je vais débuter par passer dans quelques jours mon examen de droit.

Je ne vous dirai pas que votre lettre m'a fait le plus grand plaisir; ce serait vous répéter ce dont, j'espère, vous êtes bien sûr. J'y ai vu avec satisfaction que votre séjour à Stockholm était limité à l'automne prochain. Vous n'avez donc plus qu'un peu de patience à avoir, et je vous conseille de prendre fortement le dessus. Vous pouvez, placé comme vous l'êtes, employer votre exil à acquérir sur le nord de l'Europe des connaissances peu familières à la plupart des Français ; je vous recommande, outre le gouvernement, la littérature et les antiquités runiques ; je m'instruirai de votre science à votre retour, car pour nous autres gens du Sud, ce sera chose inappréciable qu'un hyperboréen comme vous.

Quoiqu'il n'y ait que quatre jours que j'aie revu Paris, je me suis déjà remis un peu au courant de l'état de nos affaires. Je vais donc remplacer pour vous les journaux

I. Le chi£fre de l'année a été ajouté après coup par Montalembert.

l6 LETTRES A MONTALEMBEUT.

que VOUS ne recevez pas, avec d'autant plus de facilité que connaissant intimement plusieurs des rédacteurs du Courrier, je puis savoir le secret des vœux et des espérances du parti qu'il représente ; à cet égard donc, lettre confidentielle.

Vous savez qu'à votre départ, deux choses étaient spécialement demandées par la gauche : organisation municipale, et, sur ce point, il paraît qu'elle aura satisfaction à la session prochaine ; élimination de plusieurs préfets, conseillers d'État, compromis sous le dernier ministère. C'est là la grande question qui, avec la réorganisation complète de l'instruction publique, dont je vous parlerai tout à l'heure, occupe à présent les esprits.

Un travail avait été préparé, qui conseillait quelques éliminations (MM. Dudon », Vaulchier 2, Delavau 3) peu nombreuses, mais assez pour satisfaire l'opinion. Cette bonne volonté du ministère, soutenue très faiblement par MM. de M.... 4 et H. de Neuville ^, très vigoureusement,

1. Jean-François-Pierre-Gécile, baron Dudon (1778-1857), fils d'une victime de la Terreur, auditeur (i8o3), maître des requêtes (i8io), conseiller d'État (i8i5), député (1820-1827), l'un des plus chauds partisans du cabinet Villèle, exclu du conseil d'Etat par le ministère Martignac (1828), ministre d'État (mai i83o), réélu député (juillet i83o).

2. Louis-René Simon, marquis de Vaulchier du Deschaux (1780-1861), reçut le comte d'Artois à Dole en mars 1814, et fut officiellement nommé en septembre à la préfecture du Jura. Après les Gent-Jours, il occupa successivement d'autres préfectures et fut nommé en 1818 conseiller d'État ; destitué par le ministère Decazes (1819-1820), il fut député (1820i83o), directeur général des douanes (1822), puis des postes (1824), et reprit les douanes à l'avènement du ministère Poligiiac (1829).

3. Guy de Lavau ou Delavau (1788-1874), conseiller a la cour impériale de Paris (1811), préfet de police sous le ministère Villèle (1821-1828) et conseiller d'État, particulièrement attaqué comme membre actif de la Gongrégation.

4. Jean-Baptiste-Sylvère Gaye, vicomte de Martignac (1778-1832), avocat à Bordeaux, avocat général (1818), procureur général à Limoges (1819), député de Lot-et-Garonne (1821-1832), conseiller d'État (1822), commissaire civil auprès du prince commandant l'expédition d'Espagne (i823), directeur général de l'enregistrement (1824), ministre de l'intérieur (1828).

5. Jean-Guillaume, baron Hyde de Neuville {1776-1857), mêlé aux conspi-

dit-on, par MM. Roy i, de Vatimesnil ^ et F.... 3, a échoué après trois conseils de cabinet devant l'opposition d'un très haut personnage. Là-dessus, plaintes amères du Courrier, et, en effet, la plupart des fonctionnaires importants n'étant point changés, il en résulte que les départements sont encore administrés comme Tannée dernière. Au conseil d'Etat, com. (sic) 4 de l'intérieur, la majorité appartient aux hommes de la Chambre introuvable, et tout est paralysé par eux. Les mécontentements du Courrier, ses reproches adressés aux ministres, parce qu'ils ne peuvent porter plus haut, vous paraîtront donc assez naturels ; ils sont cependant un peu aigres ; le Globe est beaucoup plus modéré : il aura probablement satisfaction.

Mais tout cela n'est qu'arrangement de famille; un beaucoup plus grand malheur, quand on regarde de près

rations royalistes sous le Directoire et sous Napoléon, député (i8i5-i8i6 et i822-t83o), ministre plénipotentiaire aux l'^tats-Unis (1816) et en Portugal (1823), ministre de la marine (mars 1828).

1. Antoine, comte Roy (1764-1847), avocat d'affaires réputé avant la Révolution, avait acheté, en 1798, la jouissance d'une partie de ses vastes domaines au duc de Bouillon, désireux de s'épargner les soucis d'une administration à réorganiser. Cette opération, singulièrement fructueuse, et d'heureuses spéculations immobilières, lui permirent d'acquérir une immense fortune. Représentant aux Cent-Jours, député (i8i5-i83i), pair de France (i83i), le comte Roy fut trois fois ministre des linances (i8i8, 1819- 1821, 1828-1829).

2. Antoine-François-Henri Lefebvre de Vatimesnil (1789-1860), conseiller auditeur à la Cour impériale de Paris (1812), substitut à la même cour (1817), secrétaire général du ministère de la justice (1822), conseiller d'Etat et avocat général à la Cour de cassation (1824), député (1828-1834), ministre de l'instruction publique (février 1S28). Il devait refuser la pairie sous Louis-Philippe et être élu en 1849 à la Législative.

3. François-Hyacinthe-Jean Feutrier (i785-i83o), secrétaire général de la grande Aumônerie (1810), vicaire général de Paris et curé de la Madeleine (1823), évèque de Beauvais (1825), ministre des affaires ecclésiastiques (mars 1828), pair de France (1829).

4- L'auteur a probablement voulu dire « commission » ou section de l'intérieur.

LETTRES d'aLPHONSK d'hERBELOT. 2

l8 LETTRES A MONTALEMBERT.

au délabrement de notre instruction publique, c'est le retard apporté au plan de réforme de M. de Vatimesnil. D'après les détails certains qui m'ont été donnés sur ce projet, il consistait principalement à former trois degrés d'instruction : les écoles primaires pour tous; des écoles de commerce, destinées à l'enseignement des langues vivantes et des arts industriels ; et des collèges où le latin tiendrait moins de place que par le passé et où il n'y aurait plus, à ce qu'il paraît, ni rhétorique, ni philoso. phie. Cette science, ainsi que l'histoire et les littératures française, latine, etc., etc., le droit public... seraient enseignés dans des facultés à peu près semblables aux Universités d'Allemagne ; il en serait créé dans quelques villes de France et il faudrait y prendre des degrés. Mais la base de ce renouvellement était la fondation d'une école normale : la signature indispensable a été refusée à cette dernière création ; refus qui a été déterminé par une répugnance singulière pour les maîtres et même le nom de l'ancienne école, et a été fortifiée, dit-on, par l'apparition de certaines chansons de Béranger ', insultantes pour le roi , médiocres comme production poétique , échautîburée ridicule qui nous fera peut-être du mal.

Nous sommes donc en attendant encore les réformes dont nous avons besoin. Fasse le ciel qu'elles ne tardent pas trop, car si l'aigreur se mettait encore entre le ministère et les libéraux, nous serions rejetés en arrière de nouveau et peut-être pour longtemps. M. Rio, avec qui je causais de cela ces jours-ci, paraît surtout dominé par cette crainte, et il me semble un peu trop irrité de l'impa-

1. Jean-Pierre de Béranger (1780-185;), chansonnier, destitué en 1821 de son emploi au secrétariat de l'Université, deux [fois condamné pour délit de presse (1821 et i8a8), élu à l'Assemblée constituante en 1848 et presque immédiatement démissionnaire.

tience de l'opposition qui, trompée souvent, a malheureusement peu de confiance dans le gouvernement. Il vous écrira probablement dans ce sens : il attend pour le faire la publication de son ouvrage; d'ailleurs, vous savez que c'est un déterminé paresseux : je vous prie donc en son nom de ne pas trop murmurer de ses retards.

Vous voyez que je vous écris à cœur ouvert : je ne vous parle pas de nos succès peu sanglants en Morée, de la prise de Varna, de la complication des affaires diplomatiques dans la Méditerranée; vous devez savoir cela mieux que moi. Quant aux affaires intérieures, je vous donnerai des détails plus circonstanciés , quand je serai moi-même mieux installé à Paris et plus au courant. Je compte sur vos promesses relativement à l'état de la Suède : ces confidences réciproques animeront et utiliseront en même temps notre correspondance.

Je n'ai point encore vu Gornudet; dès qu'il sera de retour, j'irai lui donner de vos nouvelles. Je crois que nous parlerons bien souvent de vous, et, quoique absent, vous prendrez place entre nous deux, car toutes les fois que nous penserons à quelque sentiment généreux ou à une noble croyance , nous penserons à Montalembert. Votre retour sera un beau jour pour vos amis; mais en attendant, vos lettres nous feront prendre patience, comme à vous, je l'espère, l'espérance d'un court exil.

Adieu, mon ami, continuez à admirer et à étudier la Suède, sans cependant dénigrer nos pauvres plaines du nord et de l'est de la France. Mais ce qui me console dans cet enthousiasme presque suédois, c'est que je suis sur que vos amis du Holstein, que vous vantez si fort, ne vous feront pas oublier vos amis de ce nord de la France que vous mésestimez tant.

A vous pour la vie. Alph. d'Herbelot.

Paris, i4 novembre (1828).

Vous êtes bien aimable, mon cher ami, de ne pas compter avec moi ; vous voyez cependant que je ne suis pas non plus trop paresseux, et que je me mets en devoir de ne pas paraître trop indigne de votre exactitude. J'ai trop de plaisir à recevoir les lettres datées de Stockholm pour n'en pas faire naître l'occasion le plus souvent possible.

Vous saurez depuis longtemps, au reçu de cette épître, que notre conseil d'État est enfin débarrassé des obstinés retardataires qui l'obstruaient. Le maître a enfin signé : quand en fera-t-il autant pour notre pauvre instruction publique! On parle aussi de l'élimination de quelques préfets et directeurs généraux; tout cela fera du bien au ministère, qui était menacé d'une violente opposition à la session prochaine, et d'un terrible manifeste queM.Isambert ï devait envoyer au Courrier le 19 novembre, anniversaire des troubles de la rue Saint-Denis 2. C'eût été un de ces coups d'épée dans l'eau qui ne signifient rien, mais mettent de l'aigreur entre les esprits ; il est heureux que les événements l'aient prévenu, car je verrais avec la

1. François-André Isambert (1792-1857), avocat à la Cour de cassation, très mêlé au mouvement libéral, conseiller à la Cour de cassation (août i83o), député (i83o-i83i et 1839-1848), membre de l'Assemblée constituante (1848).

2. Les élections de 1827, défavorables au ministère Villèle, avaient donné lieu à des manifestations rudement réprimées par la police.

l4 NOVEMBRE 1828. ai

plus grande terreur une brouillerie sérieuse entre les constitutionnels et le ministère ; elle entraînerait celui-ci vers la droite, pour laquelle M. de M [artignac] a une furieuse tension, et il nous faudrait tous les cinq ans une crise électorale pour nous remettre à flot sans nous faire faire un pas de plus. Nous en arriverions bientôt là, si M. Déranger publiait souvent des chansons comme celles qui vont l'amener bientôt devant les tribunaux, et surtout s'il était soutenu par le parti national. Heureusement ce dernier s'est retiré de lui et le laisse avec son Charles le Simple, roi grand avaleur d'impôts, et sa Gérontocratie, où il nous montre la France réduite aux proportions infiniment petites, parce que les Barbons régnent toujours, le laisse, dis-je, se débattre avec la justice ^. Le Courrier même a renoncé à le défendre; il se contente, dans un bon article rédigé par M. Mignet 2, de blâmer l'action intentée contre lui, comme impolitique; il se tait sur le mérite et la convenance des chansons 5.

I. Des trois chansons qui furent alors poursuivies et qui valurent à Béranger, le 10 décembre 1828, une condamnation à neuf mois de prison et 10,000 fr. d'amende, Tune, VAnge gardien, était insultante pour le catholicisme; le Sacre de Charles le -StmpZe développait la désobligeante allusion contenue au titre ; quant à la Gérontocratie, c'était un tableau du rapetissement auquel la France serait réduite en 1900 par la persistante domination des prêtres:

Béni par eux, tout dégénère.

Par eux la plus vieille des cours Devient un petit séminaire :

Mais les Barbons régnent toujours, a. François-Auguste-Marie Mignet (1796-1884), l'un des principaux rédacteurs du Courrier français, puis du National, conseiller d'État et directeur des archives des affaires étrangères pendant toute la monarchie de juillet, membre de l'Académie des sciences morales depuis la fondation (i832), secrétaire perpétuel de cette Académie (iSS^), membre de l'Académie française (i836).

3. L'article, signé M., avait paru dans le Courrier du 10 novembre i8a8.

Vous trouvez ridicule l'évacuation de Cadix i, et moi aussi; mais depuis quelques années, nous devrions malheureusement être accoutumés aux sottises. Quant à celle de la Morée, elle me paraîtrait, à la rigueur, plus raisonnable. Car, dans ce pays ou les vivres manquent, quand les maladies y régnent, il nous sera peut-être difficile de nous soutenir. Fabvier », qui est venu un instant à Paris, sans faste, sans charlatanisme, modeste comme sa fortune et son vieil uniforme semi-grec, semi-français, va repartir pour organiser sous nos yeux, en Grèce, une armée régulière ; il a en portefeuille, dit-on, une commission de maréchal de camp. Je crois qu'il serait plus utile et plus économique en même temps d'avoir en Morée une influence puissante et indirecte, qu'une armée exposée à la jalousie de l'Angleterre ou de la Russie, proie livrée à l'ennemi, si elle était faible, et ruineuse, si elle était forte. Nous n'avons plus l'homme d'Arcole pour guider nos soldats dans l'Orient, au delà des mers, et d'ailleurs les souvenirs de Brueys 3 et d'Aboukir doivent nous faire

I. Les cinq à six mille hommes de troupes françaises qui demeuraient à Cadix venaient d'être rappelés ; c'était la fin de l'occupation française en Espagne, remontant à i823, et à laquelle tous les partis à peu près désiraient mettre un terme (Pasquihr, Mémoires, t. VI, p. i3i-i3a).

a. Charles-Nicolas, baron Fabvier (ij82-i855), colonel en i8i3, aide de camp de Marmont en 1814, accompagna le maréchal à Lyon en i8i;j, engagea contre Canuel une polémique qui entraîna sa mise à la retraite, et participa à plusieurs complots politiques ; dès le début de l'insurrection grecque, il était allé se mettre à la disposition des révoltés. Il était débarqué à Toulon le 4 septembre 1828, et le bruit courait en effet qu'il allait rentrer dans l'armée française comme maréchal de camp (Debidour, Le général Fabvier, p. 383). En fait, il fut maréchal de camp et commandant de Paris le 4 août i83o, lieutenant général (iSSg), pair de France (i845), représentant de la Meurthe à l'Assemblée législative (1849). Il avait épousé la duchesse de Frioul, veuve de Duroc.

3. François-Paul Brueys d'Aigalliers (1753-1798), entré dans la marine en 1766, vice-amiral en 1798, commandant la flotte qui transportait en Egypte l'armée de Bonaparte, se laissa après le débarquement surprendre par Nelson dans la baie d'Aboukir, où la flotte française fut anéantie et lui-même tué.

i4 NOVEMBRE i8a8. a3

redouter les campagnes d'outre-mer. A propos, cette campagne d'Egypte, presque fantastique, vient d'être chantée avec talent par les auteurs de la Villéliade ^ Si vous pouvez, dans votre vieillissante Suède, vous procurer l'œuvre de nos jumeaux littéraires, vous la lirez, je crois, avec plaisir, et serez touché peut-être d'un souvenir donné à Waterloo, à ce vallon de pleurs,

Où la France, donnant son dernier coup d'épée. Tombera di^ne d'elle, au visage frappée.

Au moment où j'allais vous parler de l'hérédité de la pairie et de la division des collèges électoraux, dont par parenthèse il n'est guère question, un des rédacteurs du Courrier vient me parler de la réorganisation du conseil d'État; il trouve les destitutions de préfets trop peu nombreuses, et c'est dans ce sens que les articles du journal seront faits, s'indigne de voir M. de Floirac ^ et d'autres Villélistes appelés au conseil, quand MM. Dudon, Franchet 3, etc., etc., sont mis simplement en service extraordinaire, et sur la même ligne que Royer-Gollard ; il trouve ridicule l'apologie que les ministres ont fait insérer dans tous les journaux, et s'étonne (quant à cela, je suis tout à fait de son avis) qu'on n'ait pas profité de ce bouleversement pour ôter au conseil les conflits, appels comme d'abus, litiges entre les particuliers et les fonc-

1. Barthélémy et Méry, auteurs de petits poèmes satiriques contre les principaux membres du cabinet Villèle, venaient de publier une épopée sur Napoléon en Egypte. Barthélémy fit même le voyage de Vienne pour offrir ce poème en hommage au duc de Reichstadt, auprès duquel il ne fut point admis.

2. Jacques-Etienne Dalagrange-Gourdon, comte de Floirac (1755-1842), capitaine en 1790, incarcéré lors de l'affaire de Varennes, émigré, préfet et maréchal de camp (i8i4), député (i8i:-i82o).

3. François Franchet d'Esperey (1738-1853), incarcéré sous l'Empire pour avoir propagé les brefs de Pie \ II, chef du personnel aux postes (1816), directeur de la police et conseiller d'État (i8ai).

24 LETTRES A MONTALEMBBRT.

tionnaircs publics, et autres droits inconstitutionnels ; car, songez comme un procès entre l'État et les citoyens sera bien jugé par des magistrats amovibles, dépendants au plus haut point, préfets pour la plupart, procureurs généraux, hommes, en un mot, de l'administration. En résumé , vous voyez que la mesure ne paraît pas aux ardents assez complète, assez dégagée de tout esprit de coterie; mais la masse s'en contente, et les ardents euxmêmes crient seulement, je crois, pour avoir davantage, non pour eux, mais pour le pays, auquel ils sont, je crois, sincèrement attachés.

Vous voyez que ma lettre est un vrai résumé de nos journaux politiques; c'est à peine si j'aurai de la place pour vous dire un mot de l'hérédité. Il me semble que ce point n'est guère attaqué; ce qu'on attaque, c'est le projet de transmettre la pairie à une douzaine de neveux ou gendres de pairs, entre autres au gendre futur de M. de Saint-Roman i, je crois. D'accord avec vous sur le principe de l'hérédité, je désapprouverais, comme une nouvelle atteinte à la dignité de la pairie, ces transmissions sans fin qui finiraient par faire de notre haute magistrature politique une selle à tous chevaux ; c'est dans ce sens qu'un article a été fait récemment par un de mes amis, et c'est l'expression de la vraie opinion du côté gauche.

Je quitte maintenant un peu les affaires politiques pour les miennes. Je vous dirai que je travaille le droit à force ; outre un examen que je prépare, je fais mémoires et consultations chez un avocat en cassation, et je me ferre sur le droit administratif. J'attends Gornudet pour m'occuper un peu avec lui d'histoire politique et de philosophie. Il

I. Alexis-Jacques Serre, comte de Saint-Roman (1770-1843), émigré, officier de l'armée de Comté, pair de France (i8i5), refusa le serment en i83o.

l4 NOVEMBRE 1828. aS

est arrivé ce matin de vacancos; je l'ai vu et lui ai reproché en votre nom sa paresse ; il m'a répondu qu'il vous avait écrit huit lettres ; elles ne vous sont donc pas parvenues; j'espère que les miennes n'auront pas le même sort. Quant à M. Rio, il parait qu'il est toujours dans son Orient, dont il m'avait promis de m'envoyer cette semaine les épreuves ; je vais aller le voir au premier jour, et je saurai décidément ce qu'il devient.

Vous me paraissez bien irrité contre votre patrie pour un an; j'avoue que j'en avais meilleure opinion; je croyais que la morale publique se conservait mieux sous le rude ciel du Nord que sous l'azur de l'Italie, dont mon frère ', qui en est récemment de retour, m'a tracé un portrait moral très peu flatteur. Je crois, quoi qu'en dise Rio qui nous prétend, comme vous savez, en pleine décadence, je crois que nous avons encore plus de ressort que nos voisins, et que nos destinées ne sont pas terminées. Je sais que c'est une illusion dont les nations, comme les hommes, s'entretiennent jusqu'à leur dernier jour ; mais il me serait pénible d'y renoncer ; dites-moi si, comme M. Rio, vous nous croyez une nation en pleine décadence. Si vous pouvez aussi me donner quelques détails sur l'état de l'instruction publique en Suède, vous seriez bien aimable de me les transmettre dans une de vos prochaines.

J'ai reçu avec bien du plaisir votre carte du théâtre de la guerre ; d'abord, parce qu'elle me parait fort bonne, et surtout parce qu'elle vient de vous. Je vois que vous vous occupez beaucoup là-bas de politique extérieure ; comme nous aurons du plaisir à deviser ensemble de

I. Antoine-Léon d'Herbelol (1797-1866), avocat, capitaine de la garde nationale, juge d'instruction ii83o), puis vice-président (1846) au tribunal de la Seine, conseiller à la cour impériale de Paris (i854).

tout cela quand nous serons réunis! Je compte sur le

mois d'octobre prochain pour vous ramener au bercail;

cela sera pour nous un joli retour de vacances. Mille

choses de la part de Gornudet; de la mienne, vive estime

et sincère amitié.

Tout à vous.

Alph. d'Herbelot.

Paris, 3o novembre (i8q8).

Aujourd'hui, mon cher Montalembert, ma lettre sera un peu moins journal que de coutume. Il n'y a guère en ce moment d'événement politique qui mette les esprits en mouvement. Tout est à peu près sur le même pied que les Russes et les Turcs, c'est-à-dire en observation. Mais, si la campagne d'hiver ne s'ouvre pas à l'entrée des Balkans, elle va bientôt commencer sur les bords de la Seine : au mois de janvier, les Chambres ; bonnes étrennes pour notre public politique ; puisse-t-il ne pas se trouver désappointé !

L'événement du jour, c'est l'arrangement qui parait avoir eu lieu entre les évoques et le gouvernement », et la lettre pastorale de Monseigneur de Paris. Cette dernière me semble vraiment affligeante, dérisoire pour le gouvernement et conçue dans un esprit d'escobarderie peu digne d'un archevêque. Le beau cadeau de i,qoo,ooo fr. pour les petits séminaires ^ est réduit à quelques bourses par l'éloquence dédaigneuse de M. de Quelen 3. Ce n'est cependant pas

I. A la suite d'une mission à Rome de Lasagni, ancien auditeur de rote et conseiller à la Cour de cassation, Léon XII avait fait recommander à l'épiscopat français de cesser ses protestations contre les ordonnances du i6 juin.

a. L'ordonnance relative aux petits séminaires créait dans ces établissements pour i.aoo.ooo fr. de demi-bourses aux frais de l'Etat.

3. Hyacinthe-Louis de Quelen (1778-1839), vicaire général de Saint-Brieuc (1807), attaché à la grande aumônerie de l'Empire (1808), évèque de Samosate et auxiliaire à Paris du cardinal de Périgord (1817), puis archevêque

très délicat de prendre l'argent des gens et de se moquer d'eux ensuite, en disant qu'ils n'ont rien donné. Quant au fond de l'ordonnance, la Quotidienne a déclaré qu'elle n'était et ne serait pas exécutée, et elle était bien instruite. Les intrigues de M. de Forbin-Janson », qui a été dans cette aft'aire le diplomate du parti, combinées avec les dispositions favorables de très hauts et très puissants personnages que bien connaissez, ont obtenu d'importantes concessions. Si elles ne portent que sur la déclaration inconstitutionnelle exigée des fonctionnaires de l'enseignement 2, il n'y a pas de mal ; mais si elles concernent en même temps et le nombre des élèves, et le choix des chefs des petits séminaires, et la déclaration, elles sont destructives de l'ordonnance et méritent la haute désapprobation des Chambres. Tout cela est fâcheux, gêne le ministère et lui met vraiment les menottes, déconsidère le haut clergé, qui est déjà si peu populaire, et prépare pour la session prochaine une opposition qui peut encore nous reculer de quelques années, si elle est trop véhémente, et qui cependant aura peut-être plus d'un motif de l'être.

Ainsi, vous voyez que nous ne sommes pas encore à l'apogée de notre félicité constitutionnelle; je crains que nous n'en ayons pas encore fini avec les rétrogrades ;

de Trajanople et coadjuteur (1819), archevêque de Paris (1821), pair de France (1822), membre de l'Académie française (1824).

1. Charles- Auguste-Marie-Joseph de Forbin-Janson (1785-1844), auditeur au conseil d'État (1806), vicaire général de Ghambéry (1812), auxiliaire de l'abbé Rauzan dans la direction des missions, évêque de Nancy (1824), obligé de quitter son diocèse après i83o.

2. La première des deux ordonnances du 16 juin 1828 exigeait de tous les membres de l'enseignement la déclaration qu'ils ne faisaient point partie d'une congrégation non autorisée. On voit que d'Herbelot, à la différence de la plupart de ses amis politiques, estimait que c'était là créer arbitrairement une incapacité non prévue par la Charte constitutionnelle.

3o NOVEMBRE 1828. 39

d'ailleurs, je vous l'avoue, je suis méfiant et crois peu à la sincérité de quelques-uns des cliefs du gouvernement. Je ne suis cependant pas d'avis qu'on fasse rien qui puisse les blesser, et quoique je pense comme le Courrier, que le système de bascule est retrouvé, j'applaudis d'avance à la condamnation certaine de Béranger. Comptons toujours sur l'avenir : nous sommes jeunes et nous pouvons encore spem inchoare longam, comme dit Horace.

Mais laissons là les mauvais pressentiments que les événements tromperont peut-être, et parlons de choses qui ne mettront probablement jamais à aucun de nous l'épée à la main. M. Rio vient de publier son livre ^ et vous l'aurait déjà envoyé, s'il avait pu le faire passer par le ministère, ainsi que plusieurs volumes que voulait vous envoyer Gornudet. Vous y trouverez le plus vif éclat de style qui soit possible, trop d'éclat même en quelques endroits, car il a donné lieu à des phrases ambitieuses, à force d'être ornées et élégantes. Il y a des passages enchanteurs sur la Grèce, qui me feront regretter tous les jours de plus en plus de ne pouvoir lire dans la langue originale tous ces chefs-d'œuvre qui ne mourront pas. Je deviens à chaque instant plus admirateur de cette civilisation grecque, que rien n'a égalée dans le monde et qui fut aussi brillante que le ciel qui l'inspirait. Ce peuple est vraiment monumental, et je m'associe bien en idée à l'enthousiasme des savants du moyen ûge, lorsqu'ils virent sortir à leurs yeux, des ruines et de la poudre des abbayes, tous ces trésors de grâce et de génie. Rio a parfaitement saisi ce caractère harmonieux et enchanteur de la civilisation grecque, et cette considération lui a inspiré

I. Essai sur ihistoire de resprit humain dans Vantiquité. (Sur cette œuvre de jeunesse, au plan beaucoup trop vaste, cf. Léon Lefkbure, Portraits de croyants, p. 191-193.;!

3o LETTRES A MOXTALEMBERT.

des pages charmantes. Cornndet trouve qu'il a été beaucoup moins heureux pour l'Orient; je ne suis pas précisément de son avis ; je trouve beaucoup d'intérêt dans les aperçus jetés sur l'Inde, la Chine et la Perse ; quant au discours préliminaire, à la partie doctrinaire de l'ouvrage, je suis loin d'en approuver toutes les idées; quand vous l'aurez lu, vous m'en direz votre opinion; nous verrons si nous nous sommes rencontrés. En résumé, l'ouvrage est notable; j'attends avec impatience l'école d'Alexandrie, Rome et surtout la décadence, tableau totalement à faire et où les découvertes doivent se présenter en foule à chaque pas.

Avant-hier, M. Cousin a ouvert son cours de l'histoire de la philosophie au xviii^ siècle par un magnifique tableau politique du xviii^ siècle, terminé par les considérations les plus ingénieuses sur la Révolution, ce grand mouvement qui ne fut pas, dit-il, un des événements du siècle, mais l'événement du siècle, la fin à laquelle il aboutit tout entier. Si vous lisez ce discours d'ouverture, je crois que vous en serez fort content. M. Cousin a considéré le xvm" siècle comme une époque désorganisatrice, dont la mission était, dit-il, d'en finir avec le moyen âge, dont le zèle avait été utile, mais que nous devions nous garder de continuer. Il a été plusieurs fois éloquent au suprême degré, et toujours &age, modéré, excessivement clair et pratique dans ses opinions. L'Europe au XVIII* siècle a été considérée par lui sous des points de vue neufs et féconds; tout nous promet un beau cours spiritualiste et cela ne fera pas mal, au moment où M. Broussais i vient de relever, à la srrande acclamation

I. François-Joseph-Victor Broussais (i7j2-i838), professeur au Val-de- Grâce (i8i4) et à la Faculté de médecine (i83o), membre de l'Académie des sciences morales à la fondation (i832). Il venait de publier en 1828 son

3o NOVEMBRE 1828. 3l

de l'École de médeciae, le vieil étendard de Cabanis ». Cousin, attaque chaque jour par les écrivains matérialistes, est décidément l'organe de l'opinion contraire ; c'est à nous de le soutenir de notre assiduité et de nos éloges, nous qui croyons qu'il y a autre chose dans l'homme que des nerfs et de l'irritation. Il faut un peu, ce me semble, fermer les yeux sur les défauts de ses systèmes, pour en considérer l'ensemble qui a de la noblesse, de la dignité et s'appuie surtout sur des intentions irréprochables.

Cornudet, que je viens de voir tout à l'heure, m'apprend qu'il a reçu une lettre de vous, que vous êtes triste, ennuyé, broyant du noir pour l'avenir. Tâchez donc de vaincre cette disposition d'esprit qui vous découragerait et vous ferait désespérer de vous-même. Quand vous êtes dans vos idées mélancoliques, écrivez à quelque ami, ou travaillez un peu : peut-être vous en trouverez-vous bien. Prenez garde, si jeune que vous êtes, doué de tant de talents et de qualités, ce qui vaut mieux, prenez garde de vous désenchanter de l'existence ; c'est une impression pénible qui vous flétrirait le cœur et vous vieillirait à vingt ans. Tous tant que nous sommes, sauf quelques privilégiés, nous avons de pénibles moments à passer; il y a tant de sources de douleurs dans le monde. Il faut se résigner, se raidir : c'est par là qu'on devient homme ; quand on a passé une jeunesse trop heureuse et trop enchanteresse, on n'est pas prêt contre les revers que

Traité de l'irritation et de la folie, dont IHnspiration était toute matérialiste.

I. Pierre-Jean-Georges Cabanis (1757-1808), professeur à l'École de médecine, ami de Mirabeau, membre de l'Institut à la fondation, député aux Cinq-Cents, sénateur après brumaire. Son livre des Rapports du physique et du moral de l'homme faisait dériver toutes les facultés morales des sensations physiques.

l'avenir réserve peut-être. Songez que dans neuf mois vous serez près de nous, qu'à force de soins et d'amitiés, nous chercherons à vous faire oublier les ennuis de votre exil. Qu'il vous profite! rapportez-en quelque chose, des connaissances, des travaux utiles, un cœur ferme, et le souvenir que vous en aurez plus tard ne vous sera peutêtre pas à charge. Nous ne savons pas ce que les circonstances nous destinent; si par hasard nous n'étions pas encore arrivés au port, ne serait-il pas bon d'avoir vu quelquefois la mer mauvaise et les événements contre nous? Tout ce que je puis vous conseiller, c'est le courage, cela seul est digne de vous ; c'est une étude difficile, mais qui porte toujours ses fruits. J'espère que cette letlre vous trouvera plus calme et plus résigné; écrivez-nous souvent; cela vous fera du bien peut-être, vous fera croire que vous êtes encore près de nous, et quant à moi, quelque fréquentes qu'elles puissent être, les lettres de Stockholm me paraîtront toujours trop rares. Car vous êtes de ceux dont le vide se fait vivement sentir, quand on a eu le bonheur de sympathiser avec vous.

Vous avez trouvé, à ce qu'il paraît, un prêtre ^ qui pourra vous diriger dans l'étude de la philosophie allemande ; je vous félicite bien d'avoir enfin trouvé quelqu'un à qui vous puissiez parler. Je sais par expérience ce que c'est que de ne rencontrer personne dont on soit compris et quel ennui, quand on rentre chez soi plein de choses à dire, de ne pouvoir les confier qu'à la muraille. J'attends prochainement une lettre de vous, car voilà quinze jours que je n'ai rien reçu, et j'espère que vous n'êtes pas infidèle à votre promesse. Adieu, remontez-vous donc encore

I. Il s'agit sans doute de l'abbé Gridaine, français d'origine, préposé à la direction de la petite communauté catholique de Stockholm (Lecanuet, Montalembertf 1. 1, p. Sô-Sj).

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une fois, pensez à l'avenir, et voyez-le en beau. Voyez

Paris, vos amis, vos études favorites, une belle carrière

politique que vous saurez toujours rendre honorable,

qu'elle soit orageuse ou tranquille ; pensez souvent à ceux

qui parlent de vous chaque jour et n'oubliez pas surtout

votre bien affectionné,

Alph. d'Herbelot.

Ce i3 décembre (1828).

Je commencerai par vous féliciter bien vivement, mon cher ami, du projet de vous occuper d'une histoire d'Irlande; c'est un magnifique sujet, admirablement adapté à la nature de votre esprit; vous ne pouviez mieux choisir, et je ne doute pas de votre succès. Mais je vous répéterai comme Gornudet : ne vous pressez pas trop; je crois que vous auriez tort de vouloir être prêt pour l'hiver prochain, et que vous risqueriez ainsi de ne livrer qu'un travail à demi fait i. D'ailleurs, si je pense comme Gornudet pour le temps, je ne suis pas du tout de son avis quant à la longueur de l'ouvrage ; vous avez bien raison de vous renfermer dans la période que vous m'indiquez; remonter jusqu'aux antiquités irlandaises serait vous jeter dans des études interminables et qui paraissent fort peu de votre goût, à en juger par l'échantillon de colère contre les monuments runiques que vous me donnez dans votre dernière lettre. Gourage donc ; interrogez lord Grattant Sheil 3, O'Gonnell 4, etc., tous

1. Cf. la lettre de Gornudet à Montalembert, du 6 décembre 1828 : Lettres d un ami de collège, v éd., p. i49-i5i.

2. Henri Grattan (i^So-iSao) avait été, quoique protestant, le premier champion de l'affranchissement des catholiques irlandais.

3. Richard Lalor Sheil (1791-1851), homme politique et auteur dramatique, l'un des principaux lieutenants d'O'Connell.

4. Daniel O'Gonnell (17^5-1847), le grand agitateur irlandais.

l3 DÉCEMBRE 1828. 35

les patriotes irlandais, et faites-nous connaître la verte Erin, la patrie des héros sans bas et sans chemises. Cette étude vous sera profitable dans l'avenir et le présent; elle vous distraira de vos ennuis présents, vous jettera dans un monde intellectuel étranger aux coteries et aux caprices du jour; en un mot, je ne puis vraiment appeler ce projet autrement qu'une vraie inspiration céleste.

Je vous remercie mille et mille fois de l'intéressante lettre que vous m'avez écrite ; continuez sur ce pied-là et je saurai bientôt la Suède par cœur, comme si j'avais battu le pavé de Stockholm. Vous me parlez de l'opposition suédoise; dites-moi ce que c'est que cette opposition : est-elle doctrinaire et philosophique? Veut-elle autre chose qu'une amélioration partielle dans une loi ou une petite économie sur le budget? A-t-elle une tendance fixe, une marche arrêtée? A-t-elle l'esprit démocratique ou absolutiste? Cache-t-elle quelques projets favorables à l'ancienne dynastie? Voilà, j'espère, une enquête dans les formes, mais j'use de votre présence momentanée en Suède, qui, j'espère, ne se renouvellera plus, pour couler à fond tout ce que je puis espérer de savoir jamais de bien sûr relativement à ce pays.

L'opposition suédoise me conduit naturellement à vous parler de l'opposition française; vous me semblez traiter un peu durement celle du Courrier. Vous l'accusez d'industrialisme, je crois à tort : c'est un journal de doctrines dont les patrons ne sont pas des industriels, et dont la tendance est plutôt un républicanisme spiritualiste. Quant à son manque de sensibilité, rappelez-vous donc que c'est par ce mobile qu'à la mort du duc de Berry on nous infligea et la censure, et la suppression de la liberté individuelle, et une elfroyable loi électorale qu'on

fut obligé de retirer deux mois plus tard ; vous concevrez alors que les amis de la liberté puissent se défier parfois de la politique sentimentale ; c'est un tort que je n'excuse pas, mais que je conçois et que j'explique. Je ne sais d'ailleurs si mes liaisons personnelles me rendent trop indulgent, mais il me semble que la presse est beaucoup plus modérée aujourd'hui qu'elle ne l'était sous le ministère de M. Decazes, assez semblable à celui qui nous régit aujourd'hui. Alors on ramenait perpétuellement sur la scène les noms de Bonaparte et de son fils ; on menaçait les Suisses, par un effroyable calembour, d'un Suisside. Aujourd'hui, toutes ces yieilles querelles sont à peu près oubliées ; Béranger, quand il veut les raviver, se fait condamner à 10,000 fr. d'amende et neuf mois de prison, et cette condamnation un peu sévère n'arrache que quelques plaintes assez anodines à la véhémence du Courrier. Vous voyez donc qu'à tout prendre il y a progrès dans nos mœurs politiques, même à l'extrême gauche. Il faut attendre encore plus des années, et de notre génération, qui n'ayant des bannières impériales ou républicaines qu'une glorieuse souvenance, se les rappellera sans les regretter.

Toujours stagnation dans les afi'aires; la vieille cour se remue à force pour composer un sien ministère ; elle a beau tourner et retourner les noms, les dés n'amènent rien qui puisse convenir, car la Chambre est là, et quoique peu prononcée, elle est du moins, sans contredit, antivilléliste. Quant à une dissolution, on n'y pense guère; car une réélection donnerait probablement pour produit une Chambre encore plus décidément constitutionnelle ; on s'épuise donc en combinaisons tendant à former une majorité avec la droite et une fraction du centre gauche ; on présume même qu'un voyage que fait actuellement le

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roi à Rosny ^ serait consacré à de semblables arrangements ; ils échoueront probablement, comme tout ce que l'on a déjà tenté ; il est triste cependant de voir toujours les mêmes hommes s'agiter pour confisquer à leur profit nos institutions, chercher toujours à nous surprendre en défaut, et trouver toujours un appui dans les plus hautes régions du pouvoir. Gela doit nous engager à serrer les rangs de plus en plus, à ne pas regarder aux petites nuances d'opinion qui nous divisent, afin de pouvoir faire face à l'ennemi. Je suis, comme vous voyez, un éclectique politique dans toute la force du terme; je prêche l'union à tout le monde, car je crois qu'elle seule nous sauvera, et je vois avec peine des hommes, d'ailleurs pleins de bonnes intentions et d'amour de la liberté, prendre en mécontentement et en colère les démarches d'hommes qui ont même intérêt qu'eux, parce qu'ils n'ont pas sur tout point une opinion parfaitement identique. C'est le cas, et Cornudet vous en a déjà, je crois, parlé ^, où se trouve notre ami commun, M. Rio. Il y a chez lui, depuis quelque temps, et surtout depuis la publication de son livre, tendance manifeste à se rapprocher davantage chaque jour des opinions royalistes pures. Je crois que certaines parties de son livre, ses doctrines philosophiques, lui auront attiré des éloges exagérés de la part des hommes de l'ancien régime; d'autre part, quelques critiques, et plusieurs, je crois, bien fondées de la part des libéraux ; je sais même de bonne source qu'on prépare dans le Globe un article où, tout en rendant justice à son talent, on élèvera contre lui une assez vive con-

1. Le château de Rosny, près de Mantes, était la résidence d'automne de la duchesse de Berry.

a. Il n'est point question de cette tendance de Rio dans les lettres publiées de Cornudet à Montalembert.

tro verse; je crains que cela ne le fasse tourner à droite; à tout prendre, l'influence exclusive du faubourg Saint- Germain lui a été funeste ; avec son enthousiasme et son âme ardente, je crains que s'il se jette une fois dans un parti dont le catholicisme est intolérant, et le royalisme menaçant pour tout notre avenir, il devienne un fervent prôneur des anciennes institutions et de ce moyen âge pour lequel il a peut-être un peu trop de partialité. En tout cas, cela est dit entre nous : si vous lui écrivez, pas de reproches ; car vous savez qu'il est un peu susceptible, et je serais désolé qu'il pût croire que Gornudet ou moi nous vous eussions prévenu contre lui.

Il paraît que les Russes n'ont pas terminé brillamment leur campagne contre Mahmoud. On dit ici que leur armée a été bien mal commandée ; que Nicolas, ne voulant pas employer les généraux du parti russe, qu'il regarde comme Gonstantiniens i, a été obligé d'employer exclusivement les étrangers qui ne se souciaient pas de la guerre, et qui, n'ayant pas d'ailleurs la confiance des officiers inférieurs, n'ont rien fait de bon ; on ajoute qu'il est parvenu depuis quelques jours à l'ambassade russe des nouvelles tellement désastreuses sur le sort de la division qui assiégeait Silistrie, qu'on est déterminé à ne pas les laisser transpirer dans le public. Le vieil esprit de Soliman et de Mahomet II s'est donc réveillé sur le Bosphore; et si l'empire ottoman succombe, ce sera du moins les armes à la main ; il s'en ira fier et tout sanglant comme il était venu. Je vous avoue que je m'inté-

I. On sait qu'à la mort du tsar Alexandre I" (1825), l'aîné de ses frères, le grand-duc Constantin, renouvela sa renonciation au trône en faveur du cadet, Nicolas. Cette renonciation était contestée par certains éléments de l'armée et de la noblesse, et Constantin eut quelque temps des partisans malgré lui.

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resse vivement à l'armée turque : d'abord, il y a quelque chose de noble et de grand à voir un peuple entier s'enrégimentant pour défendre son sol et les tombeaux de ses pères, et se battant, non pas au couteau, comme les Espagnols de la guerre de l'Indépendance, mais au cimeterre, comme ses aïeux du temps des Croisades. Et puis, je suis de ceux qui redoutent la Russie et ses 800,000 baïonnettes qui, un beau matin de quelque printemps, peuvent luire à la face des royaumes du sud, et combattre en bataille rangée la vraie civilisation; car vous savez combien est factice, boueuse et peu progressive celle dont se targue la Russie. En un mot, je suis Turc pour le moment, quitte à redevenir Russe si les Turcs, ce qui est tout à fait improbable, passaient jamais le Danube. J'aime peu la domination des Cosaques, et j'ai vu de trop près les Kalmouks et les Baskirs pour ne pas trembler à la seule apparence de leur retour.

Je ne vous réitérerai pas dans cette lettre les invitations à prendre courage, que je vous donnais dans la dernière. Je vous suppose tout à fait remonté par votre beau projet; en regardant de près à la misère des Irlandais, vous ne songerez guère plus, je pense, à vous plaindre de l'année d'ennui qui pèse sur vous, quand après cela tout vous annonce un si bel avenir; car, ne craignez rien, le ministère actuel ne terminera pas nos longues querelles ; il ne sera pas le Philippe de nous autres Alexandre, et n'aura pas conquis la Grèce; ce n'est pas M. de Martignac qui est destiné à mettre la dernière pierre à l'édifice ; on aura encore besoin de nos secours; de l'union, de l'amitié entre la jeune France, et tout ira bien; nous y préluderons par la nôtre ; elle ne nous manquera pas au besoin.

A vous pour la vie.

Alph. d'Herbelot.

Samedi 20 décembre (i8a8).

Mon cher ami,

Je vous écris en toute hâte une lettre pour vous demander quelques renseignements que vous pourrez peut-être me procurer : du moins Gornudet me l'a fait espérer. Voici l'affaire. Vous savez, et je crois même que nous en avons parlé ensemble, qu'en Russie le parti étranger, opposé au parti moscovite pur, a, depuis Pierre le Grand, exercé une grande influence; que ce parti, aussi favorable à Nicolas que le parti moscovite l'est à Gonstantin i, était opposé à la guerre actuelle ; on dit qu'en conséquence, il a mal servi ; que Nicolas, pour regagner la confiance des troupes, va être obligé d'appeler des Moscovites au commandement, et entre autres Paskévitch ^. Ges renseignements et d'autres fort précis m'ont été donnés par quelqu'un fort au courant des affaires de l'Europe ; plusieurs amis à qui j'en ai parlé m'ont conseillé de publier d'ici à peu de temps quelque chose sur ce sujet, et de commencer ainsi ma carrière politique. Ge projet m'a fort souri, mais vous sentez que pour le mettre en œuvre, j'ai besoin

1. Constantin Paulovitch (1779-1831), second fils du tsar Paul !«% avait renoncé à ses droits de succession, du vivant même de son frère Alexandre I", au profit de son cadet, le grand-duc Nicolas.

2. Ivan-Fédorovitch Paskévitch (ij82-i856) se distingua pendant la guerre de i8ia-i8i4, où il devint lieutenant général ; il venait en 1827 de conquérir Tauris et Erivan sur la Perse. Ses succès contre les Turcs allaient lui valoir la dignité de feld-maréchal (1829). Il devait en i83i écraser l'insurrection polonaise, et être fait prince de Varsovie.

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